Napoléon est l’homme du clan; mais son clan est le noyau du monde.
Égoïste comme la conquête, comme la possession de la toute-puissance,
égoïste au point qu’il ne paraît plus l’être. Car il est seul de son
bord; et sur l’autre, tout le reste des hommes, la matière où travaille
sa volonté. Il traite la Révolution, la France, et l’Europe comme un
village allié, ou un village ennemi qu’il a conquis pour sa famille.
Quand l’Europe lui échappe, il lui reste la France; quand la France, les
débris de la grande armée; quand l’armée, l’île d’Elbe; et quand l’île
d’Elbe, ses geôliers dans l’enfer de Sainte-Hélène. Et là même, il fait
main basse sur la postérité. Nature naïve dans l’amour de soi jusqu’à la
simplicité. Cette simplicité nourrit la force. Maître du monde, le dieu
du clan fait figure de grand bourgeois, tant il administre avec une
parfaite économie son empire et son Olympe de gloire.
X
Simplicité qui déconcerte l’analyse: le moi plus fort et plus plein,
plus continu que tous les éléments qui le composent. Tout lui est objet,
à prendre, à manger, à garder ou à briser: c’est l’idée d’un enfant qui
joue avec la vie universelle, ne doutant jamais de soi, et par là
donnant crédit à toutes choses; car les choses ne sont rien que par
rapport à l’usage qu’il en fait. Magnifique simplicité, toute contraire
à celle de l’artiste! Comme il pense, il se décide: il prend parti,
comme il prend contact: jamais il ne s’oublie. Jamais il ne sort de sa
ligne. Il est le chêne corse, qui peut croire toute la terre faite
uniquement pour ses racines, et le ciel uniquement pour lui dispenser le
soleil et la pluie. Jamais homme ne fut si peu de l’Occident. Il n’était
pas vulnérable à la tête ou au cœur, ni même au talon, comme tous ceux
que le rêve a trempés, dès la naissance, dans la vague atlantique.
Soit. Et, du moins, qu’on regarde en face les moyens de la conquête! Ah,
qu’on ne marchande jamais à la victoire, le droit d’être égoïste: car la
victoire est la seule charité de l’action.