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Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires
étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de
Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l’honneur de
son hôte, et malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la
vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui
que la possession du pouvoir agissait sur les bolchéviques comme sur les
gens du régime disparu; cette première impression le mit de bonne humeur
et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté par où on
pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas,
il remarqua que Séméonof n’avait pas touché à la vodka et qu’il se
bornait à tremper ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était
pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un
calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par
des questions personnelles. L’officier s’informa de la santé de leurs
amis communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota qu’il ne
demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma
l’exactitude des renseignements qu’on lui avait fournis sur les rapports
secrets qui s’étaient établis entre le militant bolchévique et la belle
Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser à
Lydia Serguêvna.
Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort de son
cousin, «tué dans des circonstances tragiques», ajouta-t-il
textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un
geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais
insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de
Savinski:
--Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l’État, je lui
trouverai un emploi digne d’elle et de ses rares facultés auprès de moi
aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans
la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.
Il s’interrompit un instant et reprit:
--Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c’est à ce sujet
que je vous ai demandé de venir ici.
Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa
poitrine d’un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien
en face, il lui exposa la situation telle qu’elle se dessinait devant
lui.
Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation
démagogique et lui parlait comme à un homme intelligent et non comme à
un auditoire populaire. Il ne fut pas question de «l’abjecte tyrannie du
tsar», ni de «l’autocratie corrompue», ni des «longues souffrances du
peuple», ni de la «guerre abominable», ni inversement du triomphe du
prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que
prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce
qu’il y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour gouverner
la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et
Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans
ce premier entretien, que c’était une autocratie nouvelle qui montait
sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car
s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et
envieuse, il reste qu’on peut causer avec quelques hommes intelligents
et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof,
il était évident que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils
allaient faire la paix avec l’Allemagne.
--Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue: elle sera
mauvaise, c’est entendu... Mais une mauvaise paix vaut mieux que la
meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre
revanche... Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et
inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y
a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait.
Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes...
Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions
économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez
la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique
nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et
sociales.
Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher
de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la
force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu
dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances.
Quoi! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société
ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première
difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des
soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient... Mais
il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny,
et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue,
la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec
mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au
nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux
réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe,
avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient
chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les
Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir
voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des
visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la
curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni
aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris
puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre
murs sans oreilles d’un cabinet particulier.
Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la
fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour
plus technique.
Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à
brûle-pourpoint:
--Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch?
Séméonof répondit:
--Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch,
que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce
qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours: «Camarades,
travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes.»
Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la
terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée.
Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il
n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre...
Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la
sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de
commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de
son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté
sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus
froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde.
--Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un
sourire.
Séméonof haussa les épaules.
--S’il le faut, dit-il froidement.
Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas
Vladimirovitch.
--Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que
c’est demain matin que nous occupons les banques.
Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens
plein de la communication qu’il venait de lui faire de sa voix la plus
froide. Puis il ajouta, comme avec négligence:
--Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos
talents.
--Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation inutile, vous
seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la
sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche,
vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.
--J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je
vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous; mais je n’ai pas le
loisir d’y penser... Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et
la vôtre sont hasardées... Qu’importe! En tout cas, il n’y aura pour
l’instant aucune perquisition chez vous. Si l’on veut entrer la nuit,
n’ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une
patrouille.
L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il
suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine,
Savinski vit de la lumière et se fit arrêter.
--Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit
Séméonof en s’inclinant.
La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut pas. Il était très
exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs
jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente.
Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la
lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia
était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait de le conduire à
son père, à qui il voulait épargner l’émotion d’une fâcheuse nouvelle le
lendemain matin.
Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à
l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant:
--Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.
--C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en
gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à
votre père. J’ai à lui parler.
Nathalie et lord Douglas les regardaient.
Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade
le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la
partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on
tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui
faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable;
la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns
sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues
charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à
tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un
énervant appel à l’amour.
--Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch? dit Nathalie à haute
voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne
nouvelle?
--Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne? cela
dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la
chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle?
--Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur
muet et attentif.
--Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront
demain occupées par les bolchéviques.
--Mais qu’est-ce que cela veut dire? fit une dame un peu forte. Quel
changement cela apportera-t-il dans les affaires?
--Oh! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de
vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus
tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront
séquestrés.
A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à
Savinski.
--Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce
que la nouvelle est exacte? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous
tous? L’argent de nos comptes-courants!... C’est un vol manifeste.
--C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du
gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes
ruinés... Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et
qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.
--Mais quand? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son
sang-froid, quand?... Les coffres-forts aussi! Ne nous torturez pas!
Pensez-y... Vous êtes odieux avec votre ironie.
Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina
qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux
sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans
le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la
société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles,
subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup.
Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des
questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il
était assis.
--Alors, vous êtes ruinée, _dear little thing_, dit-il. C’est très
intéressant!
Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.
--Cela n’a aucune importance, fit-elle.
Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le
cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire
chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski
la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux
hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient
allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans
la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour
l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks
qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur
la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de
leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que
Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers
pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait
morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels
il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de
lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus
fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui
marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service,
traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez
mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia
alluma une lampe électrique et dit:
--Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici? Il faut que je prévienne
papa.
Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil
ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans
la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur
la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses
de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une
Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature
d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait
l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des
chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la
noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers
retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski
fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait.
A ce moment, la jeune fille apparut.
--Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à
vous voir.
Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant
sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta.
Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et
de sa bouche entr’ouverte.
Ils restèrent quelques secondes sans parler.
Savinski se pencha vers elle.
--Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.
Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince
Serge.