Elle était signée: «S.»

* * * * *

Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires

étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de

Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l’honneur de

son hôte, et malgré l’interdiction formelle de boire de l’alcool, de la

vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui

que la possession du pouvoir agissait sur les bolchéviques comme sur les

gens du régime disparu; cette première impression le mit de bonne humeur

et lui donna le sentiment qu’il y avait au moins un côté par où on

pouvait avoir prise sur l’adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas,

il remarqua que Séméonof n’avait pas touché à la vodka et qu’il se

bornait à tremper ses lèvres dans un verre d’eau à peine rougie. C’était

pour lui, Savinski, qu’alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un

calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par

des questions personnelles. L’officier s’informa de la santé de leurs

amis communs. Savinski, dont l’attention était tendue, nota qu’il ne

demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma

l’exactitude des renseignements qu’on lui avait fournis sur les rapports

secrets qui s’étaient établis entre le militant bolchévique et la belle

Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s’intéresser à

Lydia Serguêvna.

Il lui dit qu’elle avait été souffrante à la suite de la mort de son

cousin, «tué dans des circonstances tragiques», ajouta-t-il

textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un

geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais

insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de

Savinski:

--Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l’État, je lui

trouverai un emploi digne d’elle et de ses rares facultés auprès de moi

aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans

la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l’oisiveté.

Il s’interrompit un instant et reprit:

--Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c’est à ce sujet

que je vous ai demandé de venir ici.

Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa

poitrine d’un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien

en face, il lui exposa la situation telle qu’elle se dessinait devant

lui.

Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation

démagogique et lui parlait comme à un homme intelligent et non comme à

un auditoire populaire. Il ne fut pas question de «l’abjecte tyrannie du

tsar», ni de «l’autocratie corrompue», ni des «longues souffrances du

peuple», ni de la «guerre abominable», ni inversement du triomphe du

prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que

prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l’intéressait que parce

qu’il y trouvait un point d’appui, le levier nécessaire pour gouverner

la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et

Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans

ce premier entretien, que c’était une autocratie nouvelle qui montait

sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car

s’il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et

envieuse, il reste qu’on peut causer avec quelques hommes intelligents

et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof,

il était évident que les bolchéviques garderaient le pouvoir. Ils

allaient faire la paix avec l’Allemagne.

--Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue: elle sera

mauvaise, c’est entendu... Mais une mauvaise paix vaut mieux que la

meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre

revanche... Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et

inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n’y

a pas d’hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait.

Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes...

Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions

économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez

la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n’implique

nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et

sociales.

Si résolu que fût Savinski à ne s’étonner de rien, il ne put s’empêcher

de sursauter. La poignée d’hommes qui s’était emparée du pouvoir par la

force, cette petite bande d’exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu

dans son long séjour à l’étranger au moins le sentiment des nuances.

Quoi! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société

ancienne, d’en ruiner les principes mêmes, et voilà qu’à la première

difficulté ils venaient s’adresser à lui, qui était précisément un des

soutiens essentiels de l’ordre contre lequel ils s’acharnaient... Mais

il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny,

et Savinski s’amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue,

la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec

mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au

nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux

réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe,

avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient

chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les

Allemands. Il était donc à leur disposition s’ils le voulaient venir

voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des

visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d’éveiller la

curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni

aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l’avait compris

puisqu’il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre

murs sans oreilles d’un cabinet particulier.

Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse, mais, devant la

fermeté de Savinski, il n’insista plus et la conversation prit un tour

plus technique.

Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s’empêcher de lui dire à

brûle-pourpoint:

--Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch?

Séméonof répondit:

--Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch,

que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce

qu’a dit Lénine dans un de ses derniers discours: «Camarades,

travaillons pour les principes, mais n’oublions pas les baïonnettes.»

Souvenez-vous, dit-il d’une voix où il y avait une menace, que la

terreur est sur notre programme. Nous ne l’avons pas encore appliquée.

Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu’il

n’a pas le choix et qu’il faut se soumettre...

Les yeux d’acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la

sensation nette que si l’ancien officier était chargé des fonctions de

commissaire à la contre-révolution, personne ne trouverait le chemin de

son cœur et qu’un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté

sereine et implacable serait au service de l’intelligence la plus

froide, la plus claire, la plus bornée d’œillères qui fût au monde.

--Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un

sourire.

Séméonof haussa les épaules.

--S’il le faut, dit-il froidement.

Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas

Vladimirovitch.

--Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que

c’est demain matin que nous occupons les banques.

Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens

plein de la communication qu’il venait de lui faire de sa voix la plus

froide. Puis il ajouta, comme avec négligence:

--Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos

talents.

--Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation inutile, vous

seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la

sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche,

vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.

--J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je

vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous; mais je n’ai pas le

loisir d’y penser... Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et

la vôtre sont hasardées... Qu’importe! En tout cas, il n’y aura pour

l’instant aucune perquisition chez vous. Si l’on veut entrer la nuit,

n’ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une

patrouille.

L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il

suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine,

Savinski vit de la lumière et se fit arrêter.

--Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit

Séméonof en s’inclinant.

La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut pas. Il était très

exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs

jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente.

Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la

lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia

était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait de le conduire à

son père, à qui il voulait épargner l’émotion d’une fâcheuse nouvelle le

lendemain matin.

Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à

l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant:

--Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.

--C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en

gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à

votre père. J’ai à lui parler.

Nathalie et lord Douglas les regardaient.

Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade

le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la

partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on

tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui

faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable;

la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns

sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues

charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à

tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un

énervant appel à l’amour.

--Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch? dit Nathalie à haute

voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne

nouvelle?

--Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne? cela

dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la

chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle?

--Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur

muet et attentif.

--Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront

demain occupées par les bolchéviques.

--Mais qu’est-ce que cela veut dire? fit une dame un peu forte. Quel

changement cela apportera-t-il dans les affaires?

--Oh! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de

vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus

tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront

séquestrés.

A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à

Savinski.

--Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce

que la nouvelle est exacte? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous

tous? L’argent de nos comptes-courants!... C’est un vol manifeste.

--C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du

gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes

ruinés... Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et

qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.

--Mais quand? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son

sang-froid, quand?... Les coffres-forts aussi! Ne nous torturez pas!

Pensez-y... Vous êtes odieux avec votre ironie.

Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina

qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux

sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans

le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la

société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles,

subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup.

Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des

questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il

était assis.

--Alors, vous êtes ruinée, _dear little thing_, dit-il. C’est très

intéressant!

Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.

--Cela n’a aucune importance, fit-elle.

Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le

cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire

chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski

la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux

hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient

allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans

la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour

l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks

qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur

la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de

leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que

Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers

pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait

morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels

il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de

lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus

fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui

marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service,

traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez

mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia

alluma une lampe électrique et dit:

--Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici? Il faut que je prévienne

papa.

Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil

ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans

la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur

la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses

de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une

Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature

d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait

l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des

chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la

noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers

retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski

fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait.

A ce moment, la jeune fille apparut.

--Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à

vous voir.

Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant

sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta.

Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et

de sa bouche entr’ouverte.

Ils restèrent quelques secondes sans parler.

Savinski se pencha vers elle.

--Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.

Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince

Serge.

Quand la terre trembla · 第 28 / 61 题