Lorsqu’il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout ce qui n’était pas
Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, ni sa famille n’existaient à
ce moment pour lui. Elles avaient disparu comme un brouillard du matin
que le vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d’un bleu profond
comme les yeux de la jeune fille; une lumière fraîche qui semblait être
pour la première fois au monde enveloppait toutes choses et leur donnait
un charme nouveau. C’était l’aube éclatante qui serait suivie d’un jour
plus beau qu’ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler les
moindres paroles qu’il avait entendues au cours de leur lente promenade.
Il avait fallu qu’elle fût bouleversée par l’émotion de la scène
tragique dont ils avaient été les témoins pour qu’elle lui dît d’une
voix dont il sentait encore vibrer en lui l’accent pathétique: «Ne
m’abandonnez pas!» Certes non, il ne la quitterait pas. Il serait son
ami de chaque jour, celui sur lequel on peut s’appuyer. Un homme de cœur
pourrait-il laisser seul dans la tempête un être aussi charmant et aussi
vulnérable? Qui avait-elle près d’elle? Un père infirme qui ne
quitterait plus son fauteuil de malade; une mère qui vivait dans un
cercle étroit de pensées futiles et de projets sans cesse changeants,
incapable, du reste, comme son éternel ami le général Vassilief, de
comprendre quoi que ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle
se trouvait et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens d’un
cœur léger aux pires catastrophes. «Grâce à moi, se dit-il, Lydia
passera sans danger les quelques mois de la folie bolchévique. Il ne
s’agit que de gagner du temps. Du reste, à la première menace sérieuse,
nous franchirons la frontière...»
Il en était là de ses réflexions lorsqu’il arriva chez lui. Tout de
suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet de chambre, Vania,
qui était depuis dix ans à son service, vint à lui une lettre à la main.
Mais, avant de la lui remettre, il lui dit avec embarras qu’il avait
reçu de mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de Nijni
Novgorod et qu’il était obligé d’aller auprès d’eux. Il avait, du reste,
trouvé pour le remplacer auprès de monsieur, qui, sans doute, ne serait
plus longtemps à Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les
maîtres avaient quitté la Russie.
--Et quand pars-tu? dit Savinski, qui avait compris tout de suite que
rien ne retiendrait Vania à la ville.
--Demain matin, barine, murmura le domestique.
--C’est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter Pétrograd... Et le
cuisinier, me reste-t-il?
--Il reste, dit Vania, il n’a où aller, celui-là. Il est d’ici.
Savinski prit la lettre. «Il a peur, se dit-il, il a peur comme tout le
monde, comme moi, du reste. Et il se sauve... Mais moi, je ne partirai
pas encore.»
Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, les barges sur
le canal glacé, les arbres morts du Jardin d’Été passèrent sous ses
yeux.
La lettre ne contenait qu’une ligne:
«A sept heures, au restaurant Donon, demander le cabinet retenu par
Rodionof.»