5. Le cancrelat (_blatte_).

Un autre insecte habite aussi l'intérieur des maisons: c'est une

espèce de scarabée nommé _cancrelat_, animal dégoûtant, qui répand

une odeur désagréable, attaque toutes les provisions, vole pendant

la nuit, surtout dans les temps d'orage, se repose partout, souvent

sur les personnes, et leur enfonce ses ongles aigus dans l'épiderme.

Si tous ces insectes sont un véritable fléau pour les habitants des

Philippines, il en est aussi une innombrable quantité que je ne peux

pas décrire, et qui embellissent les campagnes: une variété infinie

de beaux, de magnifiques papillons aux couleurs resplendissantes,

qui, dans les beaux jours, sillonnent l'air et caressent toutes les

fleurs; les mouches phosphorescentes, qui, la nuit, se jouent dans

les feuilles des arbres, et les font paraître émaillés de pierres

précieuses; enfin les _buprestes_, aux ailes de couleur métallique,

qui, encadrés dans l'or et l'argent, servent à faire de charmants

bijoux: leur brillant est plus éclatant que les émaux les plus beaux.

§ XI.--De l'agriculture aux Philippines.

Aucune terre n'est plus féconde, plus riche que celle des Philippines,

et ne rémunère plus largement les travaux et les soins du cultivateur;

ce qui fait dire aux habitants de Manille: «Gratter la terre, faire

de la boue, y jeter de la semence, suffit pour remplir son grenier.»

La végétation est d'une si grande vigueur dans ce beau pays, que

des champs abandonnés quelques années sans culture se couvrent de

végétaux et deviennent des bois impénétrables. Certaines espèces de

plantes s'élèvent si spontanément, que quelques jours suffisent pour

une croissance de plusieurs mètres.

Cette grande fertilité est due à plusieurs causes, dont le concours

réuni contribue puissamment à la fécondité et au développement de

la végétation.

La première de ces causes, et sans doute la plus puissante, doit

être attribuée à la formation volcanique de toutes les îles de ce

vaste archipel.

La seconde est due aux hautes montagnes généralement recouvertes d'une

forte couche de terre végétale, d'où s'élève une gigantesque végétation

qui restitue continuellement au sol les parties nutritives qu'elle lui

emprunte. A l'époque de l'hivernage, les pluies torrentielles enlèvent

du versant de ces montagnes les terres limoneuses et les détritus des

végétaux qui s'y sont amassés pendant la saison des sécheresses, et les

précipite vers les plaines, engrais naturel qui les vient fertiliser.

La troisième est due à ce que, pendant la même saison des pluies, les

sources, les réservoirs se remplissent et sont abondamment pourvus

pour fournir, pendant la saison des sécheresses, l'eau nécessaire

aux irrigations, et pour entretenir le sol inférieur dans un état

d'humidité constante.

La quatrième cause doit être attribuée à ces longues nuits des

tropiques, rafraîchies par la brise qui souffle constamment de la

partie où règne l'hivernage. Ces brises apportent d'abondantes rosées

qui conservent cette fraîcheur et cette souplesse aux feuilles,

si nécessaire pour absorber l'air et faciliter la végétation.

La cinquième cause enfin, l'électricité, n'est-elle pas aussi

un puissant moyen qu'emploie la nature pour la splendeur du règne

végétal? De nombreuses observations m'amènent à constater ici un fait

qui semble venir à l'appui de cette opinion.

A une époque de l'année, au moment du changement de mousson, pendant un

mois ou plus, il se forme journellement des orages; le tonnerre gronde

sourdement; l'air se charge d'électricité; de gros nuages parcourent

l'atmosphère, et sont bientôt dissipés sans pluie; le soleil brille

de tout son éclat, ses rayons brûlants dardent sur une terre qui,

privée d'eau pendant six mois, paraît calcinée. Cependant c'est

alors que les grands végétaux semblent prendre une vie nouvelle, et

se couvrent de bourgeons qui se développent presque instantanément,

et donnent de belles et larges feuilles qui ont toute la fraîcheur

de celles qui naissent pendant la saison humide.

On doit comprendre qu'avec tous ces éléments de fécondité, le sol des

Philippines est largement privilégié de la nature, et qu'une culture

qui ne serait pas dans l'enfance donnerait à l'agronome des résultats

presque incalculables.

Je vais donner maintenant quelques détails sur la propriété, sur la

culture en général, et décrire ensuite celle de chacun des produits

qui font la richesse des cultivateurs.

Les Espagnols sont les maîtres suzerains de tout le territoire des

Philippines; mais les lois qu'ils ont établies sur la propriété

protégent autant qu'il est possible le cultivateur laborieux, et lui

assurent à perpétuité la possession du champ qu'il a défriché. Il

peut le vendre ou le transmettre à ses héritiers; seulement il perd

ses droits, et le gouvernement reprend les siens, lorsque, par paresse

ou négligence, il a laissé, pendant plusieurs années, ses terres sans

aucune espèce de culture. Dans ce cas encore, les autorités espagnoles

n'agissent jamais qu'avec la plus indulgente réserve.

Presque tous les bourgs avoisinent des terres incultes et des

forêts. Jusqu'à une certaine distance du bourg, les habitants possèdent

en communauté ces terres incultes et ces forêts, et chacun d'eux peut

devenir le propriétaire exclusif de la portion qu'il lui convient

de défricher.

Les terres et les forêts en dehors des limites du bourg, et que

les Espagnols nomment _realengas_ (terres incultes), appartiennent

à l'État. Il les vend aux personnes qui veulent acquérir de grands

domaines. Le prix est de une à cinq piastres (5 à 25 fr.) le _quiñon_,

mesure qui représente une superficie de 810,000 _pieds espagnols_.

Voici la mesure des terres aux Philippines:

Le _quiñon_ est un carré de 100 _brasses_ sur toutes ses faces;

La _balita_ représente 10 _brasses_ en largeur sur 100 _brasses_

de longueur;

Le _lucan_ représente une _brasse_ en largeur sur 100 _brasses_

de longueur;

La _brasse_ espagnole est de _trois varas castillanes_, et la _vara

castillane_, de _trois pieds espagnols_.

Le _pied espagnol_ équivaut à 11 _pouces français_.

Ainsi, le _quiñon_ est un carré de 900 pieds espagnols sur toutes ses

faces, ou une superficie de 810,000 _pieds espagnols_, soit environ

neuf hectares de notre mesure agraire.

Les Indiens ne payent aucun impôt territorial. Ce que l'on appelle

_dîme_ se réduit à un _réal d'argent_ par année, soit _soixante-dix

centimes_ par individu au-dessus de dix-huit ans.

La plus grande partie des terres cultivées sont la propriété des

Indiens, et sont fort divisées. Il y a cependant de vastes domaines

qui appartiennent généralement aux ordres religieux, et quelques-uns à

des particuliers. Ces grands domaines sont donnés à ferme aux Indiens

par petites portions. Depuis peu d'années, quelques propriétaires

font valoir par eux-mêmes ceux qui leur appartiennent.

Presque toutes les terres, et même les montagnes, sont susceptibles

d'être fructueusement cultivées; mais les terres préférées sont

celles qui peuvent être abondamment arrosées pendant la saison des

sécheresses. Elles sont généralement destinées à la culture du riz;

jamais elles ne reçoivent d'autre engrais que celui que leur fournit

la nature et l'écoulement des eaux, et cependant elles donnent chaque

année et sans repos d'abondantes récoltes.

Les terres aménagées pour les plantations du riz sont nommées par les

Indiens _tubiganès_ (terres irriguées). Elles ont alors une véritable

valeur qui varie, selon les localités, de 200 à 300 piastres le

_quiñon_, (1,000 à 1,580 fr.), qui est de trois cents _varas_

castillanes carrées.

On calcule qu'il faut trois ouvriers pour mettre en culture un _quiñon_

de terres _tubiganès_, et cinq _cabanès_, mesure qui équivaut à 133

livres espagnoles, pour ensemencer un _quiñon_, qui produit, année

commune, de 60 à 80 _pour un_. Presque toutes les terres _tubiganès_

peuvent être ensemencées deux fois dans l'année. La seconde récolte

est moins abondante que la première.

Les terres non irriguées, celles situées sur le penchant des montagnes,

sont d'une valeur inférieure et qui varie selon les situations. Dans

beaucoup de localités, on peut acquérir des terres déjà cultivées,

et qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la bonne qualité,

à raison de 20 à 50 piastres (100 à 250 fr.) le _quiñon_.

Ces terres non irrigables s'ensemencent en riz de montagne, en indigo,

canne à sucre, tabac, et toutes espèces de plantes qui n'ont pas

essentiellement besoin d'eau.

Il serait difficile d'établir, même approximativement, la production

des terres de ce genre. Cette production varie selon la culture. Le

riz y produit moins que dans les terres irriguées; mais généralement

les autres récoltes donnent, dans les bonnes années, au cultivateur un

bénéfice plus que double de celui des terres exclusivement destinées

à la culture du riz.

Le prix de la journée des ouvriers indiens varie selon les

localités. On peut cependant l'évaluer, en moyenne, sur le pied de

0,60 à 0,70 centimes pour les hommes, à 0,33 centimes pour les femmes

et les enfants, à 0,33 centimes pour le buffle, et à 0,33 centimes

pour une charrue. L'ouvrier qui fournit son buffle et sa charrue

reçoit à peu près 1 fr. 30 cent.

En temps ordinaire, la journée commence à six heures du matin pour

finir à six heures du soir. On accorde une heure et demie de repos

pour les repas.

Aux époques des récoltes, et particulièrement pendant celle du sucre,

la journée commence, pour les ouvriers employés au moulin et à l'usine,

à trois heures du matin, et se termine à huit heures du soir.

Les instruments qui servent aux Indiens pour la culture sont de la

plus grande simplicité, comme on peut le voir par les dessins et

l'explication des planches.

Les produits qui font la base de la grande culture sont:

_Le riz_,

_L'indigo_,

_L'abaca_ (soie végétale),

_Le tabac_,

_Le café_,

_Le cacao_,

_Le coton_,

_Le poivre_,

_Le froment_,

_Et la canne à sucre_.

§ XII.--Culture du riz.

Plus de trente espèces de riz sont cultivées aux Philippines, toutes

bien distinctes par le goût, la forme, la couleur, et la pesanteur

des grains.

Ces trente espèces sont divisées en deux classes:

1o _Les riz des montagnes_;

2o _Les riz aquatiques_.

Elles se cultivent différemment; cependant les riz des montagnes

peuvent recevoir la même culture que les riz aquatiques.

1o Culture du riz des montagnes.

Les riz des montagnes, dont je donne tous les noms en note [59], se

cultivent sur les terres élevées, et qui sont à l'abri des inondations

pendant la saison des pluies.

Dans la partie ouest de l'île de Luçon, aussitôt que commencent les

premières pluies, vers la fin de mai ou les premiers jours de juin,

le cultivateur prépare les terres en leur donnant deux labours et

deux hersages. La charrue (fig. A.) est employée à cet effet. La

herse est triangulaire, comme celle dont nous nous servons en France,

et dont je n'ai pas cru nécessaire de donner le modèle.

Les terres étant bien préparées et bien meubles, le riz est semé à la

volée, et environ un mois après on fait un bon sarclage, qui suffit

ordinairement pour débarrasser le champ des mauvaises plantes qui y

ont poussé.

Si c'est l'espèce nommée _pinursegui_ qu'on a cultivée, espèce la

plus précoce, on peut faire la récolte trois mois ou trois mois et

demi après l'ensemencement.

Si c'est une des autres espèces, il faut calculer, pour atteindre

une maturité complète, au moins cinq mois.

Après cette maturité, le riz est coupé avec la faucille (voir

fig. E.), mis en petites gerbes, dont on forme de grandes meules

pour attendre plusieurs jours de beau temps, afin de séparer le grain

de la paille. Cette opération se fait avec des buffles qui tournent

dans une grande aire où est étendu le riz, ou bien sur un treillage

en bambous élevé à une dizaine de pieds du sol. Là, un Indien écrase

avec les pieds les gerbes de riz qu'on lui passe, et il fait tomber

les grains par les intervalles du treillage.

Les riz des montagnes se sèment aussi quelquefois sans aucun labour.

Culture du riz pour les défrichements.

Après avoir coupé les arbres et les broussailles qui recouvrent le

terrain, on y met le feu, et ensuite on sème le riz en faisant, avec

un bâton ou plantoir, un trou dans lequel on met trois à quatre grains

de riz; ou bien on se contente de semer à la volée, et de renfermer

dans le champ, pendant une nuit, un troupeau de buffles qui, par

leurs piétinements, enfoncent les grains dans la terre. Dans cette

sorte de culture l'herbe pousse vigoureusement, et oblige à plusieurs

sarclages; mais la peine du cultivateur est amplement payée par une

abondante récolte, qui généralement produit de 100 à 120 pour un.

Dans les petites cultures, on coupe les épis _un à un_, pour les

faire ensuite sécher au soleil. Cette manière de récolter, longue

et ennuyeuse, offre, sur celle qui se fait en grand, l'avantage de

préserver une partie des grains de la voracité des oiseaux.

Toutes les autres espèces de _riz des montagnes_ se sèment de la même

manière que celui appelé _pinursegui_. Ce dernier a l'avantage sur

les autres de se récolter trois mois ou trois mois et demi après la

semence, tandis qu'il faut au moins cinq mois pour les autres.

2o Culture des riz aquatiques.

Les diverses espèces de riz aquatiques sont au nombre de neuf [60]. Ils

se cultivent de la même manière. Les deux derniers, _malaquit-puti_

et _malaquit-pula_, ne servent pas pour les aliments habituels; l'un

a le grain d'un blanc mat, tandis que l'autre l'a d'une belle couleur

violette, même à l'intérieur. Tous les deux s'emploient généralement

pour des friandises, et pour faire une colle qui remplace l'amidon.

Les cultures de ces divers riz se font par semis, qui se transplantent

dans des terres préparées _ad hoc_.

Pour un terrain d'une superficie de 10,000 mètres, soit un hectare,

il faut à peu près de 90 à 100 kilog. de semences.

Semis.

Aussitôt les premières pluies, dans le mois de juin, on prépare

la terre pour recevoir la semence; on la couvre d'abord de 15 à 20

centimètres d'eau, ensuite on lui donne un bon labour à la charrue,

et on y passe le peigne (fig. E.) jusqu'à ce qu'elle soit réduite en

vase liquide; on laisse ensuite écouler les eaux, et on y jette la

semence, qui préalablement, pour faciliter la germination, a été mise

pendant vingt-quatre heures à tremper dans l'eau. Lorsque le champ

est entièrement recouvert de semence, on passe sur toute la superficie

une planche longue d'un mètre et demi à deux mètres. Cette opération

a pour but d'enfoncer les grains dans la vase, et de les en recouvrir.

Pendant les cinq ou six premiers jours, il n'est pas utile d'irriguer;

mais si, lorsque les plantes sont déjà élevées à quelques centimètres

de terre, les sécheresses étaient trop fortes, il faudrait faire

une irrigation en ayant soin de ne pas couvrir totalement les jeunes

feuilles d'eau, car sous l'eau elles périraient.

Plantation.

Quarante à quarante-cinq jours après que la semence a été mise en

terre, le riz est en état d'être transplanté. La terre qui doit

recevoir les jeunes plantes est divisée en grands carrés, entourés

de petites chaussées qui servent à retenir les eaux. Après qu'elle en

a été complétement couverte, on lui donne un labour à la charrue, et

ensuite, comme pour les semailles, au moyen d'un peigne on la réduit

en vase liquide. Le lendemain, on écoule les eaux et on prépare les

plants qui doivent y être placés.

Ordinairement ce sont des hommes qui sont chargés d'arracher le plant,

et des femmes de le mettre en terre.

Deux hommes suffisent pour cette opération: l'un arrache le plant,

et l'autre le conduit au lieu de la plantation, qui n'est jamais bien

éloigné, et le distribue aux planteuses.

Celui qui est chargé de l'arracher a devant lui une petite table,

fixée en terre par un pieu, et une grande quantité de petits liens en

bambou, qu'il porte à la ceinture, comme nos jardiniers portent le

jonc quand ils taillent les arbres. Il arrache le plant sans aucune

précaution, coupe sur sa petite table les feuilles et les longues

racines, en forme de petites bottes de la grosseur d'un bras, et les

place dans une espèce de traîneau auquel est attelé un buffle.

L'autre Indien les conduit au lieu de la plantation, et jette les

bottes dans toutes les directions sur le terrain qui doit être planté,

les séparant assez les unes des autres pour que les planteuses puissent

les prendre en allongeant le bras, sans avoir à se déranger de la

direction qu'elles suivent pour faire la plantation.

Les planteuses, dans la vase jusqu'à mi-jambe, sont placées sur une

même ligne; elles marchent à reculons, prennent les petites bottes de

plants qui ont été jetées sur le champ, en défont le lien, séparent

un à un les plants, les enfoncent avec le pouce dans la vase, en

observant de les placer à une distance de dix à douze centimètres

les uns des autres.

Elles ont une si grande habitude de cette plantation, elles la font

avec une rapidité et une régularité si parfaites, qu'on serait tenté

de croire qu'elles se sont servies d'une mesure pour conserver la

distance qui existe d'une plante à l'autre.

Aussitôt la plantation terminée, et malgré un soleil ardent, on laisse

le champ sans eau pendant huit à dix jours; mais dès que les plants

commencent à pousser leurs feuilles vertes, s'il n'y a pas de pluies,

on irrigue et on recouvre la terre de cinq à six centimètres d'eau; au

fur et à mesure que la plante s'élève, on augmente la quantité d'eau.

Il est rare qu'il soit nécessaire de faire un sarclage; mais les bons

cultivateurs ont soin de débarrasser les champs des grandes plantes

aquatiques qui nuiraient au riz.

Lorsque le riz a acquis sa plus grande hauteur, un mètre dix à un

mètre vingt centimètres, il n'est plus nécessaire d'irriguer; il

serait même nuisible de le faire à l'époque de la floraison.

Quelquefois le terrain est si fertile, que la plante acquiert une

hauteur presque égale à celle de nos blés; alors elle croit tout en

herbe, et, pour l'obliger à produire, un Indien armé d'une longue

perche, sur le milieu de laquelle il marche pour lui donner plus

de poids, couche toutes les plantes, qui semblent alors avoir été

versées par un fort coup de vent.

Quatre mois après la plantation, c'est-à-dire cinq mois et demi après

les semailles, le riz est à sa maturité et bon à récolter. On le coupe

à la faucille. Des hommes et des femmes sont chargés de ce travail. Au

fur et à mesure, on en fait de grosses gerbes, qui sont placées en

meules sur un terrain élevé pour attendre le moment du triage.

Dans quelques parties de l'île de Luçon, cette première récolte est

remplacée par une seconde plantation d'une espèce de riz plus précoce

(par celle de montagne, nommée _pinursegui_); mais alors le semis

s'est fait à l'avance, et d'une manière toute différente de celle

dont je viens de donner la description.

Trois semaines ou un mois avant la première récolte, les Indiens

placent sur les étangs, sur les rivières, de _petits radeaux en

bambous_ qu'ils recouvrent d'une forte couche de paille, et sur

cette paille ils font leur semis; les grains poussent, les racines

s'entrelacent à la paille, et vont à la surface de l'eau puiser

leur nourriture. Lorsque la première récolte a été faite, lorsque le

champ a reçu un labour et qu'il a été préparé à recevoir la seconde

plantation, on enlève le semis du radeau, en roulant tout simplement

la paille comme on roulerait une natte; on la transporte au lieu

de la plantation, et là on arrache une à une les jeunes plantes,

on les débarrasse des feuilles et des longues racines, et on les met

en terre. Moins de trois mois après, on obtient une seconde récolte,

bien moins abondante, il est vrai, que la première, mais qui cependant

indemnise largement le cultivateur.

L'Indien des Philippines a étudié tous les moyens possibles de se

procurer son aliment naturel, et il a profité de tous les avantages que

lui fournit la nature féconde de son pays. Aussi emploie-t-il encore

une autre méthode pour obtenir presque sans travail d'abondantes

récoltes.

Une espèce de riz essentiellement aquatique (_macon sulug_) donne

d'abondants produits, quoique baignée continuellement par les eaux.

Dans quelques parties de l'île où se trouvent des marais, des lacs

de petite profondeur, les Indiens préparent des semis de cette espèce

de riz, qui a la propriété de donner de très-longues feuilles.

Ces semis se font comme pour l'espèce aquatique.

Six semaines après, on arrache le plant, on coupe les racines, mais

on a bien soin de conserver les feuilles dans toute leur longueur.

On les place dans de légères embarcations, et un Indien parcourt toute

la partie du lac où son bras peut atteindre le fond; il enfonce le

plant dans la vase, et laisse surnager la feuille.

Bientôt ces feuilles prennent de la force, et s'élèvent au-dessus de

l'eau, à peu près à la même hauteur que si la surface de l'eau était

la terre.

Survient-il un accident qui fasse monter les eaux? la tige du

riz s'élève encore, si elle peut surnager. La plante ne périt que

lorsqu'elle est entièrement submergée.

Enfin, quatre mois après la plantation, on fait la récolte avec de

petites embarcations, au moyen desquelles on parcourt toute la partie

du lac qui a été plantée.

Toutes les espèces de riz produisent d'abondantes récoltes; on peut

toujours compter pour les plus exiguës sur 25 pour un, et dans les

bonnes, 60 et 80.

Un seul fléau, qui arrive à peu près tous les sept ou huit ans, prive

le cultivateur de ses peines et de ses fatigues: je veux parler des

sauterelles, qui tout à coup, comme de gros nuages, viennent s'abattre

sur un champ couvert d'une luxuriante végétation, et la détruisent

dans un instant jusqu'à la racine.

Quelquefois de grandes sécheresses détruisent également les rizières

des montagnes. Aussi l'Indien dit-il: _De l'eau, du soleil, point de

sauterelles, et nos récoltes sont assurées._

§ XIII.--Culture de l'indigo.--Sa récolte.

Dans diverses parties des Philippines, particulièrement à Luçon,

on cultive l'indigo avec succès.

Cependant cette culture est celle qui présente le plus

d'éventualités. Quelques jours de mauvais temps et de vent détruisent

souvent toute la récolte. Quelquefois aussi des myriades de chenilles

dévorent dans quelques heures toutes les feuilles; ce qu'elles laissent

ne suffit pas pour payer les frais de manipulation.

Mais si la saison a été favorable, s'il n'arrive pas d'accidents, si

la fabrication se fait avec intelligence, le prix élevé de l'indigo

indemnise largement le cultivateur.

Pour la culture, aussitôt après l'hivernage, avant la saison des

grandes chaleurs et lorsque l'on n'a pas à craindre de fortes pluies,

on prépare les terres par deux ou trois bons labours à la charrue et

plusieurs hersages, jusqu'à ce qu'elles soient parfaitement ameublies,

et on sème à la volée.

La plante sort de terre le troisième ou le quatrième jour. Elle pousse

tant qu'elle trouve un peu d'humidité; mais les sécheresses la font

demeurer stationnaire pendant tout le temps de leur durée. Aussitôt que

les premières pluies arrivent au commencement de la mousson d'ouest,

elle s'élève avec vigueur, ainsi que toutes les mauvaises herbes;

c'est alors qu'il faut faire successivement un, deux, et parfois

trois sarclages.

Deux mois et demi après les premières pluies, les plantes ont acquis

toute leur hauteur, et l'on reconnaît qu'elles sont bonnes à récolter

lorsque la feuille est épaisse, recouverte d'un velouté blanchâtre,

et qu'elle est cassante à la moindre pression.

La maturité arrive ordinairement vers la fin du mois de juillet,

au milieu de la saison des pluies.

A cette époque, on a déjà préparé tout ce qui est nécessaire pour la

fabrication, afin de ne pas être pris au dépourvu et de ne pas donner

aux plantes le temps de se dégarnir d'une partie de leurs feuilles,

ce qui arriverait si on ajournait la récolte.

Des préparatifs plus ou moins considérables sont nécessaires, selon

l'importance de la récolte. Ils consistent en plusieurs _batteries_.

Chacune d'elles est ainsi composée:

Deux grandes cuves d'un diamètre de 2 mètres 70 centimètres à 2

mètres 80 centimètres, et de 3 mètres de profondeur. L'une sert pour

la fermentation, et l'autre pour le battage. Cette dernière doit être

un peu plus petite que la première.

Elles sont toutes deux placées sur le bord d'un ruisseau ou d'une

rivière, pour la facilité de l'eau. Celle destinée à la fermentation

doit être placée sur un plan assez élevé pour qu'au moyen de robinets

établis longitudinalement, toute l'eau qu'elle contient puisse être

transvasée dans la cuve du battage.

Un ou deux seaux sont placés à l'extrémité de balanciers, avec des

poids à l'autre extrémité. Ces balanciers, fixés sur des fourches,

s'élèvent à quelques mètres au-dessus de la cuve de fermentation.

Cet appareil à puiser est en tout semblable à celui que l'on voit sur

les bords du Nil, en Espagne, et dans quelques-unes de nos contrées

méridionales:

Deux longs bambous, armés à l'extrémité d'une petite planchette de

12 à 15 centimètres de longueur sur 5 à 6 centimètres de largeur,

que l'on nomme _battoirs_;

Enfin sous un hangar, à une petite distance des _batteries_, une

petite cuve, des hamacs ou couloirs en grosse toile de coton, une

petite presse et de grandes claies pour la dessiccation.

Tout étant ainsi disposé, on commence la récolte.

Dans la première journée, on coupe assez de plantes pour avoir toujours

un jour d'avance.

La plante est coupée à ras du sol avec l'espèce de coutelas que

l'Indien a toujours au côté, et qu'il nomme _bolo_.

Si la saison se comporte favorablement, la plante repousse, et donne

quelquefois successivement deux ou trois récoltes dans la même année.

Chaque _batterie_ est conduite par deux Indiens, l'un pour remplir

la cuve de plantes, l'autre pour la remplir d'eau, et tous deux pour

exécuter le battage.

De grand matin, la cuve de fermentation est chargée de toute la

quantité de plantes qu'elle peut contenir.

On les maintient au niveau des bords de la cuve avec des madriers qui

viennent se fixer à de petits tasseaux ménagés dans les douilles. Sans

cette précaution, elles surnageraient.

Lorsque cette cuve est pleine d'eau et de plantes, on l'abandonne à

la fermentation, qui s'opère ordinairement en vingt ou vingt-quatre

heures, selon la température.

Quand la fermentation est arrivée à son plus haut degré, ce qui a

lieu le lendemain matin, on enlève les plantes de la cuve, en ayant

soin de bien les secouer pour qu'il n'y reste pas d'eau.

Lorsqu'il n'y reste plus que le _liquide, qui est alors d'un vert

émeraude_, on divise dans un seau d'eau une certaine quantité de

chaux vive, que l'on verse avec soin dans la cuve de fermentation,

sans remuer le liquide qu'elle contient.

L'Indien alors prend un des battoirs, le plonge au fond de la cuve,

et fait quelques mouvements pour que la chaux se répande partout.

Il juge alors s'il en a mis assez par la couleur, qui change subitement

de nuance. De _vert émeraude_, le liquide devient _vert foncé_, et

paraît contenir une grande quantité de petits grumeaux, qui ne sont

autre chose que l'indigo encore en dissolution.

La quantité de chaux nécessaire ne peut être appréciée que par un

homme expérimenté.

De cette quantité dépend exclusivement la qualité que l'on veut

obtenir, ainsi que les diverses nuances.

Après que la chaux a été mise dans le liquide, on laisse reposer

pendant quelques minutes, pendant lesquelles se précipitent au fond

de la cuve toutes les parties étrangères à l'indigo, qui, encore à

l'état de solubilité dans l'eau, y reste en suspens.

Après quelques minutes écoulées, on ouvre, les uns après les autres,

les robinets superposés sur toute la hauteur de la cuve, et le liquide

s'écoule dans la cuve du battage.

On travaille ensuite à remplir la cuve de nouvelles plantes, après

toutefois l'avoir débarrassée du dépôt de chaux et de terre qui est

resté au fond.

Dans l'après-midi on procède au _battage_.

Les deux Indiens, armés de leurs _battoirs_, agitent avec force le

liquide en le ramenant du fond à la surface, pour le mettre en contact

avec l'air, qui le rend insoluble dans l'eau.

Lorsqu'il a pris une belle _couleur bleue_, l'opération est terminée.

Trois ou quatre heures après, tout l'indigo contenu dans le liquide

s'est déposé au fond de la cuve; alors on ouvre les robinets

superposés, pour laisser écouler l'eau au dehors.

Cette eau ne contient plus aucune partie colorante.

Chacune de ces opérations produit en moyenne 3 kilog. d'indigo.

Tous les six jours, lorsque 18 ou 20 kilog. sont récoltés, on les

retire de la cuve pour les transporter dans une autre cuve beaucoup

plus petite placée près des couloirs.

Dans cette dernière on laisse encore déposer, et on décante le plus

possible avec un siphon.

Enfin, lorsqu'on ne peut plus en retirer de l'eau, et lorsque l'indigo

est déjà comme une espèce de boue, on le place dans des couloirs,

où il finit de s'égoutter.

Ensuite on le met sous la presse, d'où on le retire comme un gros

gâteau que l'on divise au moyen d'un fil d'archal en petits carrés, que

l'on place sur les séchoirs. Cette dessiccation, pour être complète, se

fait souvent attendre plus d'un mois, selon l'état de la température.

Lorsque l'indigo est parfaitement sec, on le met dans des caisses

pour le livrer au commerce.

Cette manière de faire la récolte est celle qui est usitée partout

aux Philippines.

Cependant quelques grands cultivateurs y apportent une modification

dont j'ai été le premier auteur, et qui réduit de beaucoup les frais

de manipulation.

Cette modification consiste à remplacer les cuves pour la fermentation

par un grand bassin en maçonnerie, disposé de manière à recevoir

naturellement l'eau nécessaire pour le remplir dans l'espace d'une

heure. A une distance de 50 à 60 mètres sur un plan au-dessous du

niveau de ce bassin, on place le nombre de cuves nécessaires pour

recevoir tout son contenu.

Ce bassin, dont les bords sont au niveau du sol, facilite beaucoup

le travail, et apporte une grande économie de main-d'oeuvre.

D'abord il se remplit sans qu'il soit nécessaire de puiser de l'eau

à force de bras, et on évite de monter les plantes à une hauteur de

4 à 5 mètres.

L'Indien qui transporte la récolte à la fabrique arrive avec une petite

charrette sans roues sur le bord du réservoir, et là, sans difficulté,

il la décharge dans le réservoir même.

Les cuves pour le battage sont placées à une distance de 50 à 60

mètres sur une même ligne.

La première communique au réservoir par des bambous divisés en deux

et formant une espèce de dalle; ensuite chaque cuve communique l'une

avec l'autre par le même moyen. Le liquide se rend à la première

cuve en recevant, dans toute la longueur du trajet qu'il parcourt,

le contact de l'air.

Lorsque la première cuve est pleine, elle déverse par un robinet son

trop-plein, qui va remplir la seconde cuve; et ainsi de suite jusqu'à

la dernière.

Tout ce mouvement que reçoit le liquide est un véritable battage qui

se complète avec peu de travail, et les deux tiers de moins d'ouvriers

que dans le système des cuves de fermentation.

Les diverses autres cultures aux Philippines présentent si peu de

différence avec celles des mêmes produits pratiquées dans d'autres

pays, que je crois inutile de les décrire ici.

§ XIV.--Culture du tabac.

Après le riz, le tabac est le produit qui donne, pécuniairement

parlant, les plus grands résultats, bien qu'il soit mis en régie et

ne puisse être vendu qu'au gouvernement.

C'est dans les provinces de _Nueva-Ecija_ et de _Cagayan_ que l'on

cultive la plus grande quantité de tabac.

Cette culture diffère sans doute bien peu de celle mise en pratique

dans tous les pays du monde: elle consiste à faire de grands semis qui

sont ensuite transplantés dans des terres bien ameublies par plusieurs

labours à la charrue et à la herse. On repique les jeunes plantes

par lignes distantes de 1 mètre 50 centimètres les unes des autres,

et sur la longueur on laisse 1 mètre d'intervalle entre chaque plant.

Pendant les deux mois qui s'écoulent après la plantation, il est

indispensable de donner quatre labours avec la charrue entre chaque

rang, et après chaque labour, tous les quinze jours, détruire à la

main, ou mieux avec la pioche, les herbes qui n'ont pu être atteintes

avec la charrue.

Les quatre labours doivent être pratiqués de manière à former

alternativement un sillon au milieu de chaque ligne et sur les côtés;

et par conséquent, au dernier labour, la terre recouvre les plantes

jusqu'aux premières feuilles, et il reste une rigole au milieu pour

l'écoulement des eaux.

Aussitôt que chaque plant a acquis une hauteur suffisante, on l'étête

pour obliger la sève à se porter vers les feuilles; et quelques

semaines après on fait la récolte.

Récolte.

Cette récolte consiste à arracher du tronc les feuilles, et à les

diviser en trois classes selon leur grandeur, et ensuite à les réunir

par 50 ou 100, en les traversant vers le pied avec une petite baguette

de bambou, de manière à en former des espèces de brochettes que l'on

suspend dans de vastes hangars où le soleil ne doit pas pénétrer, mais

où l'air circule librement. On les laisse dans ce hangar jusqu'à ce que

la dessiccation soit parfaite; elle se fait plus ou moins attendre,

selon la température. Lorsqu'elle est terminée, chaque qualité est

réunie par ballots de 25 livres, et ensuite livrée dans cet état à

la régie.

La culture du tabac est l'une des plus importantes de la colonie.

Le gouvernement espagnol a mis ce produit en régie, et il emploie

dans ses deux manufactures de _Binondoc_ et de _Cavite_ 15 à 20,000

ouvriers, hommes et femmes, occupés à la fabrication des cigares

et des cigarettes. Cette grande quantité d'ouvriers ne suffit pas à

fournir aux besoins de l'exportation et à ceux de la population.

Les seuls produits de la régie des tabacs suffisent et au delà pour

couvrir toutes les dépenses du gouvernement colonial.

§ XV.--Culture de l'abaca ou bananier (soie végétale).

L'_abaca_ se cultive exclusivement sur les versants des montagnes. Il

pousse vigoureusement dans les terres volcaniques, et s'y reproduit

indéfiniment.

La graine, que chaque plante donne abondamment, n'est point employée

pour sa reproduction; si l'on s'en servait, il faudrait attendre

trop longtemps pour obtenir une première récolte: c'est le pied même

d'un vieux plant, préalablement divisé en autant de morceaux que

l'on aperçoit d'indices d'où doivent sortir de nouvelles pousses,

qui sert à former une nouvelle plantation.

Pendant la saison des sécheresses on prépare le terrain, on coupe

toutes les broussailles et les jeunes arbres; on conserve seulement

les plus élevés, pour donner de l'ombre. Les deux premières années,

lorsque le sol est bien nettoyé, on trace des lignes transversales à

la montagne, espacées de 3 mètres 1/2 les unes des autres. On ouvre,

avec une pioche, des trous de 10 à 15 centimètres de profondeur,

et d'un diamètre à peu près égal. Aux premières pluies on place un

morceau dans chaque trou, et on le recouvre de terre.

Les deux premières années, il faut pratiquer de fréquents sarclages,

détruire les broussailles qui gêneraient les jeunes plantes, et à

plusieurs reprises, pendant la saison des pluies, remuer la terre

avec la pioche.

La seconde année, les longues et larges feuilles, élevées de 4 à 5

mètres du sol, suffisent pour empêcher les herbes et les broussailles

de pousser.

Récolte.

Après trois ans de plantation, chaque plante a produit de 12 à 15

jets, dont une partie a donné des fruits, indice qu'elles doivent

être coupées. Pour en tirer les filaments, on sépare les feuilles

des troncs, et ces derniers sont transportés hors du champ au lieu

de la manipulation, où des femmes les divisent en longues lanières

de 8 à 10 centimètres de largeur, séparant les premières couches des

couches intérieures. Les premières couches fournissent l'_abaca_ qui

sert aux cordages, et les autres, dont les filaments sont plus fins,

servent aux tissus.

Les lanières sont exposées au soleil pendant quelques heures, pour les

rendre plus flexibles. Ensuite un Indien, placé devant un petit banc

sur lequel vient s'abaisser par la pression du pied une lame en fer,

place une des lanières sur le banc, pèse sur son marchepied, fait

descendre la lame sur la lanière, la tire avec force vers lui, et,

au moyen de ce mouvement et de la pression, les filaments se séparent

du parenchyme et sortent d'un beau blanc. Après cela il suffit de les

exposer quelques heures au soleil pour qu'ils soient en état d'être

livrés au commerce.

Tous les ans, à l'époque des sécheresses, on a une nouvelle récolte,

et une plantation faite dans un terrain convenable dure indéfiniment.

§ XVI.--Culture du café.

La culture de cet arbuste se pratique de la même façon que dans

toutes nos colonies. Elle consiste à faire de grands semis dans

des lieux garantis du soleil, soit naturellement par des arbres,

ou artificiellement par de petits toits en paille.

Lorsque les caféiers ont acquis une élévation de 15 à 20 centimètres,

on les transplante dans le terrain préparé à cet effet. C'est

ordinairement dans les grands bois, à l'exposition du soleil levant, et

sur une pente où préalablement on a détruit toutes les broussailles,

les petits arbres, et conservé seulement ceux dont l'ombre est

nécessaire. Ensuite, sur des rangs séparés les uns des autres de 3

mètres, on ouvre des trous de 2 mètres en 2 mètres, et l'on y place les

jeunes plants, dont on recouvre les racines avec de la terre meuble.

Les premières années, on est obligé, à trois fois différentes, de

détruire avec la pioche les mauvaises herbes. Lorsque les caféiers

ont acquis l'âge de trois ans, époque où ils commencent à produire,

il suffit de faire chaque année, après la récolte, un bon sarclage. La

quatrième et la cinquième année, on les étête à la hauteur de 10

pieds du sol: une trop grande élévation nuirait au développement

des branches horizontales, qui sont celles qui produisent le plus,

et serait une difficulté pour la récolte.

Récolte.

La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les fruits

passent du vert à un beau rouge cerise.

Dans nos colonies, aussitôt les fruits cueillis, on les met au soleil

pour les sécher avec toute la pulpe; ensuite on les pile dans des

mortiers pour séparer la pulpe séchée et le parchemin, ou seconde

enveloppe du grain.

Les Indiens, aux Philippines, après chaque cueillette écrasent avec

la main la pulpe, et la séparent des grains en la lavant à grande

eau. Après cette manipulation, les grains, qui conservent seulement

leur seconde enveloppe ou parchemin, sont séchés pendant quelques

heures au soleil et ramassés dans des sacs.

Par la première méthode, il faut plusieurs semaines pour opérer la

dessiccation. S'il survient des pluies et qu'on n'ait pas la précaution

de remuer trois ou quatre fois par jour les grands amas qui sont

à sécher, il s'y établit une fermentation qui doit nécessairement

nuire à la qualité du café. Par la méthode indienne, il suffit d'un

beau jour de soleil pour opérer une parfaite dessiccation, et pour

que la récolte puisse être mise en magasin.

§ XVII.--Culture du cacao.

Le cacao croît facilement dans toutes les localités de l'île de

Luçon; mais c'est l'île de Cebu qui fournit la meilleure qualité,

et où cette culture se fait le plus en grand.

Les terres d'alluvion qui ont un grand fond et qui sont un peu

ombragées par de grands arbres sont les plus convenables pour

cette culture, qui exige la première année bien plus de frais et de

main-d'oeuvre que celle du café. Après avoir, comme pour cet arbuste,

détruit toutes les broussailles, les mauvaises herbes et tous les

arbres qui donneraient trop d'ombrage, on ouvre en quinconce des

fosses de 4 à 5 pieds de profondeur sur un carré à peu près égal;

on passe la terre à la claie, on y mêle les détritus des plantes que

l'on a détruites, et on rejette la terre dans la fosse; ensuite on

place au milieu les jeunes plants, qu'on a eu soin de faire pousser

trois semaines auparavant dans une petite portion de terre contenue

dans des feuilles de bananier.

Pendant deux ou trois ans on bêche les jeunes arbustes, et l'on

détruit toutes les mauvaises plantes qui pourraient leur nuire.

Récolte.

Cette récolte consiste à cueillir les fruits à leur maturité, à les

ouvrir, à séparer les fèves du parenchyme, et à les faire sécher.

§ XVIII--Culture du coton.

Cette culture se fait en grand, particulièrement dans les provinces

d'_Iloco_; elle est de tous les produits des Philippines celui qui

demande le moins de frais. Ordinairement il remplace une récolte de

riz de montagne. Aussitôt que cette récolte est faite, on donne un

petit labour à la charrue, et, sur des lignes tracées avec le même

instrument de mètre en mètre, on met quelques grains de coton que

l'on recouvre de terre. A peu près deux mois après, les cotonniers

commencent à entrer en fleurs et à produire des fruits que l'on

récolte tous les jours, pendant que le soleil est le plus ardent.

Cette récolte continue jusqu'aux premières pluies, qui détruisent

les arbustes ou tachent le coton qu'ils produisent alors.

§ XIX.--Culture du poivre.

Autrefois l'île de Luçon, et particulièrement les provinces de la

_Laguna_ et de _Batangas_, livraient une grande quantité de poivre au

commerce. La compagnie des Philippines, qui avait alors le monopole,

arrêta avec les cultivateurs le prix d'une mesure nommée _ganta_;

mais lorsque ces derniers vinrent à Manille livrer leurs récoltes, les

agents de la compagnie avaient changé la mesure, et lui avaient donné

une capacité double de celle qui avait servi de base au marché. Les

Indiens, furieux d'avoir été trompés, retournèrent dans leur province,

et en quelques jours détruisirent toutes leurs plantations; de sorte

que maintenant l'île de Luçon ne fournit que le poivre nécessaire à

la consommation du pays.

Le poivre se cultive généralement près des montagnes, dans les parties

où les fortes rosées entretiennent un peu d'humidité. Cette plante

parasite exige peu de culture; elle croît de bouture. Il suffit

d'en couper un morceau long de 15 à 20 centimètres, de le courber en

deux, de recouvrir le milieu de terre, et de lier les deux extrémités

contre un support de 5 à 6 pieds d'élévation, autant que possible de

bois mort recouvert encore de son écorce et susceptible d'absorber

beaucoup d'humidité. La jeune plante s'y attache, pousse jusqu'au

sommet; et il suffit, pour la faire produire, de quelques sarclages,

et de bêcher une fois par an la terre autour de chaque pied.

Récolte.

La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les grains

passent du vert au noir. Ces grains sont mis sur des nattes, et

exposés pendant quelques jours au soleil.

§ XX.--Culture du froment.

Le froment, à l'île de Luçon, qui produit de soixante à quatre-vingts

pour un, se cultive sur les montagnes, dans diverses provinces,

particulièrement dans celles de _Batangas_ et _Ylocos-Nord_. Pour cette

culture, les Indiens préparent la terre absolument comme pour celle du

riz des montagnes. Vers la fin du mois de décembre ou au commencement

de janvier, ils font les semailles; trois semaines ou un mois après,

un bon sarclage, exécuté ordinairement par des femmes; et trois mois

et demi ou quatre mois après les semailles, l'on fait la récolte,

qui ne diffère en rien de celle du riz des montagnes.

§ XXI.--Culture de la canne a sucre.

La culture de la canne à sucre se pratique par deux méthodes

différentes: l'une pour les terres nouvellement mises en culture,

et l'autre pour celles qui peuvent être travaillées à la charrue.

Première méthode:

Cette première méthode est un des plus puissants moyens pour opérer

à peu de frais de grands défrichements. Elle consiste, vers le mois

d'octobre, à couper tous les arbres et broussailles qui recouvrent la

terre destinée à la plantation. Cette opération doit se faire avec

soin, et on ne doit pas négliger, aussitôt qu'un arbre est abattu,

de le dégarnir complétement de ses branches; si on attendait quelques

jours, le bois se séchant rendrait cette main-d'oeuvre plus difficile

et plus coûteuse. Quinze jours après que tout le bois a été abattu,

on choisit une belle journée, sans vent, et avec un soleil ardent,

pour y mettre le feu.

Le lendemain, quand tout est brûlé, moins les arbres d'une certaine

dimension, on s'occupe de suite à former un entourage pour garantir

la plantation des animaux. Pour construire cet entourage, on se sert

des arbres qui n'ont pas été brûlés, et qui recouvrent une partie du

sol: les plus gros, qui offriraient beaucoup de difficultés pour être

enlevés, restent sur le champ pour être brûlés l'année suivante.

Après que la clôture est terminée, ou pendant le temps qu'on y

travaille, on met des ouvriers à préparer le sol pour recevoir le

plan des cannes. Chaque ouvrier est muni d'une corde pour tracer

des lignes de quatre à cinq pieds de distance les unes des autres,

et sur chacune de ces lignes, à trois pieds de distance, il ouvre

à la pioche une petite fosse d'un pied et demi de long sur cinq

à six pouces de large et au moins six pouces de profondeur. C'est

dans ces fosses que l'on place les plants. Avant de faire les trous

pour recevoir les plants, il est indispensable de diviser son champ

en grands carrés de quatre-vingts à cent mètres sur chaque fosse,

et séparés entre eux par des allées d'au moins trois mètres.

Toutes ces opérations terminées, on prépare le plant. C'est l'extrémité

des cannes que l'on récolte qui sert de plant. On coupe ces extrémités

de dix à douze pouces de long, on les lie en gros paquets comme des

asperges, et on les met pendant au moins trois jours à tremper dans

une eau, autant que possible, non corrompue.

Après trois jours on les retire de l'eau, on défait les paquets sur

les lieux de la plantation, et on les livre aux planteurs. Ceux-ci les

dépouillent en partie de leurs feuilles et en placent deux dans chaque

fosse, de manière que tout le plant repose parfaitement dans toute

sa longueur sur la terre. Si le fond de la fosse n'est pas de niveau,

on ajoute un peu de terre, pour que tout le plant porte sur la terre.

Chaque plant doit avoir son extrémité opposée à celui placé dans

la même fosse; ensuite on recouvre légèrement avec un peu de terre

très-divisée.

Si la plantation était faite dans un temps de grande chaleur, et que

la terre fût très-sèche, il serait indispensable, avant de placer le

plant dans la fosse, d'y jeter un litre et demi ou deux litres d'eau.

Lorsque la plantation est finie, l'on n'y touche plus jusqu'à ce que

la mauvaise herbe commence à se montrer. Il faut alors avoir grand

soin de la détruire au fur et à mesure qu'elle pousse, car sans cela

elle étoufferait les jeunes cannes. Mais lorsque celles-ci se sont

élevées de terre et qu'elles recouvrent tout le sol de leurs longues

feuilles, il n'est plus nécessaire de faire de sarclage, ni aucun

travail, jusqu'à la récolte.

C'est ordinairement dans le mois de mars, jusqu'à la fin de mai, et

même au commencement de juin, que l'on fait les plantations selon la

méthode que je viens de décrire.

Dix à douze mois après, la canne est bonne à récolter.

Aussitôt que l'on a coupé toutes celles qui recouvrent un des grands

carrés qui forme une des divisions de la plantation, on nettoie avec

grand soin toutes les allées qui l'entourent des herbes sèches et des

feuilles de cannes qui s'y trouvent; et au moment de la journée où il

y a le moins de vent on entoure le carré d'ouvriers avec des branches

à la main, et l'on met le feu à l'amas de feuilles qui généralement

recouvre le champ d'une épaisseur d'un pied et demi à deux pieds,

et dans quelques minutes le feu a tout réduit en cendres.

La précaution que l'on prend de nettoyer les allées et de mettre des

ouvriers avec des branches, est nécessaire pour éviter que le feu

ne se communique aux autres parties du champ qui n'ont pas encore

été récoltées.

Quelques jours après avoir brûlé les feuilles, on passe quelques

traits de charrue près des souches, de manière à les dégarnir et

rejeter la terre au milieu des rangs.

Cette première fois, le travail de la charrue offre des difficultés et

doit se faire avec précaution; car une grande partie des racines des

arbres qui ont été coupés pour être remplacés par la canne ne sont

pas encore détruites, et le labour, par conséquent, ne se fait que

très-difficilement. Si la difficulté était trop grande, il faudrait

remplacer la charrue par la pioche, et dégarnir chaque pied en rejetant

la terre au milieu des rangs.

Aussitôt que les premières pluies commencent, et que les mauvaises

herbes poussent avec les cannes, il faut les détruire, partie avec

la charrue, si c'est possible, et partie avec la pioche, si on ne

peut pas se servir de la charrue. Cette opération de sarclage se

fait ordinairement trois fois dans l'année; à la seconde, on bine

légèrement les pieds des cannes, et à la troisième fois, on ajoute

encore un peu de terre au pied. Mais cette opération de binage doit

varier selon la fertilité du terrain et l'âge de la canne; plus la

canne est jeune et le terrain fertile, moins il faut mettre de terre

au pied. Je vais expliquer pourquoi:

La canne, à l'inverse des autres plantes, tend toujours à s'élever

au-dessus de la terre; c'est-à-dire que si la première année vous

l'avez plantée à six pouces au-dessous du sol, à la seconde année

elle ne se trouve qu'à trois pouces, à la troisième à la superficie,

et à la quatrième tout à fait au-dessus de la terre qui a servi

de binage. Ainsi, plus on met de terre, et plus vite elle monte;

et l'on perd alors quelques années de récolte.

Dans une terre fertile, il suffit de recouvrir légèrement le pied de

la canne pour qu'elle pousse avec vigueur et produise bien; et alors

on augmente le binage peu à peu, pour avoir de la même plantation le

plus grand nombre de récoltes possible.

A la troisième année, généralement tous les troncs d'arbres et les

racines sont détruits, et presque tout le travail peut se faire à la

charrue. Seulement on se sert de la pioche pour le binage, qui alors

doit être assez fort pour bien recouvrir le pied de la canne à une

hauteur de dix à douze pouces.

Voilà à peu près tout ce qu'il est important d'observer pour une

plantation par défrichement.

Cependant je dois ajouter une recommandation des plus importantes:

c'est de ne jamais planter plus que l'on ne peut entretenir, et si l'on

avait commis cette faute, abandonner plutôt une partie de la plantation

pour soigner convenablement l'autre, que de mal entretenir le tout.

Culture a la charrue.

La culture de la canne à sucre à la charrue coûte moins que par

défrichement; mais aussi elle produit un moins grand nombre d'années:

deux récoltes, quelquefois trois, dans de très-bonnes terres.

Une des premières conditions est, vers les mois de novembre, décembre

et janvier, de bien préparer la terre que l'on veut planter, de

la rendre bien meuble en y passant au moins trois fois la charrue

et deux fois la herse. Lorsque la terre est bien ameublie et bien

labourée à la plus grande profondeur possible, on divise le champ par

grands carrés de 80 à 100 mètres sur chaque face, entre lesquelles

on laisse des allées de 3 et 4 mètres de large. Cette division est

nécessaire pour faciliter l'incinération des feuilles à la récolte,

comme il est dit pour les plantations par défrichement.

Lorsque le champ est divisé, on donne une troisième et dernière

façon à la charrue. Cette dernière main-d'oeuvre est pour tracer

les lignes où doit être placée la canne. Ces lignes sont distantes

les unes des autres de quatre pieds à quatre pieds et demi; et comme

ce dernier labour se donne en forme de sillon, c'est la division de

chaque sillon qui forme les lignes où doivent se faire les trous pour

recevoir les plants.

Lorsqu'on a terminé le labour, on entoure la plantation de

palissades pour les préserver des animaux qui pourraient détruire

les cannes, et on prépare le plant comme pour une plantation par

défrichement. Ensuite, des ouvriers, avec des pioches, ouvrent sur

les lignes des fosses comme pour une plantation par défrichement,

et d'autres ouvriers qui les suivent par derrière y placent le plant,

et le recouvrent légèrement de terre.

Si la plantation s'est faite dans un temps convenable, il n'est pas

nécessaire d'arroser; mais si c'était au moment des sécheresses,

il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse,

d'y jeter un à deux litres d'eau. Ordinairement, c'est pendant

la récolte que l'on fait les plantations, parce qu'alors on se

sert pour plant des extrémités des cannes qui ont été récoltées;

mais cette époque est celle des plus grandes sécheresses, l'eau est

alors indispensable. C'est généralement une main-d'oeuvre longue et

coûteuse de transporter aux champs des milliers de litres d'eau:

pour l'éviter, et pour éviter également trop de main-d'oeuvre de

sarclage, il faut avoir un champ de cannes destiné à la plantation,

et qui doit exclusivement servir de pépinière pour le plant.

On fait la plantation au mois de décembre ou de janvier, avant de

commencer la récolte, à l'époque où il n'y a plus de grandes pluies,

mais où la terre est encore très-humide. Alors le plant pousse

vigoureusement, et la canne est déjà grande lorsque les premières

pluies commencent à tomber. Un sarclage ou deux suffisent pour

détruire les plantes parasites, qui ne commencent à pousser qu'aux

premières pluies.

Soit enfin que la plantation ait été faite pendant la sécheresse, ou à

l'époque où la terre conserve encore de l'humidité, la culture pendant

sa croissance est la même. Aussitôt les premières pluies, dès que la

mauvaise herbe commence à pousser, il faut passer entre chaque rang

la charrue, en ayant soin de conserver le sillon au milieu du rang,

et de garnir toujours un peu les pieds des cannes. Après une façon

de charrue, il est presque indispensable de sarcler avec la main et

la pioche autour de chaque pied, pour détruire les mauvaises herbes

que la charrue ne peut pas atteindre.

Ordinairement, pendant le temps que la canne met à pousser et à

acquérir une hauteur assez grande pour que l'herbe ne pousse plus,

il faut passer trois fois la charrue et sarcler trois fois.

La récolte se fait comme pour les plantations par défrichement.

Dès que les cannes d'un carré ont été coupées, il faut brûler les

feuilles, et autant que possible passer immédiatement la charrue

entre chaque rang, en rejetant la terre au milieu. Je dis le plus

tôt possible passer la charrue, parce qu'au moment où on vient de

brûler les feuilles la terre est très-humide, et le labourage se

fait facilement. Si l'on attend quelques jours, le soleil, ardent

à l'époque de la récolte, sèche la terre, et rend le labour moins

facile et moins avantageux pour la repousse.

La canne plantée de cette manière produit, dans de bonnes terres,

deux et trois récoltes.

Récolte.

La récolte de la canne se fait, aux Philippines, depuis janvier

jusqu'à la fin de mai, époque des grandes chaleurs. Si cette récolte

peut se terminer en deux mois, il serait préférable de la commencer

dans le mois de mars, pour la terminer vers la mi-mai. C'est pendant

ces deux mois que la canne produit un jus plus riche et plus chargé de

sucre; c'est aussi l'époque où les pluies ne sont pas à craindre. Mais

lorsque l'on a une grande plantation, et pas de moyens en bras et en

machines pour la terminer en deux mois, c'est en janvier qu'il faut

commencer, pour la terminer à la fin de mai, époque où commencent

les grandes pluies.

Les ouvriers sont divisés en quatre escouades: deux pour le champ;

une de coupeurs, l'autre de charretiers ou conducteurs de la canne

à l'usine.

Pour l'usine, deux escouades: celle qui s'occupe de moudre la canne,

et celle qui cuit le sucre.

Récolter avec économie dépend d'un bon moulin et de la distribution

que l'on fait des ouvriers. Le moulin est l'âme du travail, c'est de

sa bonne direction que dépend le bon emploi des ouvriers et l'utile

concours de leur temps.

Si le moulin marche bien, avec de bons ouvriers bien choisis, ceux qui

cuisent n'ont pas un instant à perdre, car ils sont obligés de cuire

tout le jus que le moulin leur envoie. Si le moulin moud beaucoup

de cannes, les coupeurs sont obligés d'accélérer leur travail, et

ceux qui les transportent, de les conduire rapidement. C'est donc une

précaution essentielle que d'avoir un bon moulin, et de bons ouvriers

pour le conduire.

Deux jours avant de commencer à moudre, on fait couper autant de

cannes que possible, que l'on fait transporter au moulin. Cette

précaution est pour avoir à l'avance une provision, et être à l'abri

de l'inconvénient de voir le moulin manquer d'aliment; car dans ce cas

tout le travail est arrêté, et une partie des ouvriers reste inoccupée.

On doit recommander aux coupeurs de couper la canne aussi bas que

possible, c'est-à-dire au ras de la terre; car toute la partie que

l'on laisserait au-dessus de la terre serait autant de perdu, et un

embarras pour la culture.

Je n'entrerai dans aucun détail sur la cuisson du sucre. Depuis

quelques années on a apporté de si grandes améliorations dans les

appareils pour la cuisson, qu'il serait impossible, dans une simple

relation, de décrire ces nouveaux appareils et la manière de s'en

servir.

Aux Philippines, la dernière amélioration qui a été faite a été de

copier ce que l'on faisait, et peut-être ce que l'on fait encore,

à Bourbon.

C'est une batterie composée ordinairement de cinq ou six chaudières

qui vont en diminuant de dimension, depuis la première où se fait

la défécation, jusqu'à celle de cuisson. Chaque opération ne dure

que quarante-cinq minutes; c'est-à-dire que, dès l'instant que la

batterie est bien en train, chaque quarante-cinq minutes on retire

ce qui a été déféqué, à peu près 135 à 150 livres de sucre. Ce qui

est seul difficile, c'est la défécation et le point de cuisson;

la pratique seule peut apprendre lorsqu'on a mis une assez grande

quantité de chaux pour que le jus soit bien déféqué, et la pratique

seule aussi peut apprendre lorsque le sucre est cuit à point.

Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines · 第 46 / 73 题