A PROPOS DU SYSTÈME TAYLOR.

Nous avons parlé à plusieurs reprises du système Taylor, ou méthode

d'organisation du travail qui consiste à supprimer les mouvements

inutiles de l'ouvrier et à combiner les mouvements utiles de façon à

obtenir, sans supplément de fatigue, souvent même avec une fatigue

moindre, le rendement maximum. Ce système, dont la généralisation aurait

une importance économique considérable, et qui, de prime abord, paraît

fort séduisant, compte en dehors du monde ouvrier, de sérieux

adversaires; il vient de provoquer une joute intéressante entre l'amiral

américain Edwards et M. Henry Le Chatelier, professeur à la Sorbonne et

membre de l'Académie des sciences.

[Illustration: Crâne fossile de Triceratops récemment acquis par le

Muséum.]

Comme exemple typique des résultats que l'on obtient avec la nouvelle

méthode, on peut citer le cas du maçon.

Après une étude détaillée de chacun des mouvements du poseur de briques,

M. Gilbreth détermina la position exacte que doivent occuper les pieds

de l'ouvrier par rapport au mur, à l'auge, au tas de briques, de façon à

lui éviter de déplacer ses pieds. Il étudia la hauteur la plus favorable

pour l'auge et les briques, et fit construire un échafaudage portant une

table où les matériaux sont placés de telle sorte que les mouvements

inutiles soient supprimés. A mesure que le mur monte, ces échafaudages

sont réglés par un homme chargé uniquement de ce travail. Le poseur est

ainsi dispensé de l'effort consistant à se baisser pour prendre une

brique ou du mortier, et à se redresser ensuite.

D'autre part, les briques, une fois déchargées, sont triées et placées

sur leur meilleur bord, ce qui évite au poseur de retourner la brique en

tous sens avant de la poser. Enfin, en employant un mortier assez

liquide, les briques peuvent être enfoncées à la profondeur convenable

par une simple pression de la main, sans qu'il soit nécessaire de les

frapper de quelques coups de truelle.

Avec cette méthode, le nombre des mouvements nécessaires pour poser une

brique est réduit de 18 à 5 et, parfois, à 2. M. Gilbreth a obtenu un

rendement de 350 briques par homme et par heure, au lieu de 120.

L'amiral Edwards reproche au système Taylor d'être très coûteux à

installer, de ne pas augmenter les salaires dans la proportion où il

accroît le rendement, d'exiger une attention si intense qu'elle nuit à

la santé de l'ouvrier, de rabaisser l'ouvrier au niveau de la bête de

somme, etc. Il insinue, en passant, que, dans les arsenaux maritimes,

c'est la qualité plutôt que la quantité qui doit être la mesure

principale du rendement.

M. Le Chatelier répond, dans le GÉNIE CIVIL, que ce dédain du prix de

revient, assez commun en tous pays dans les établissements de l'État,

n'est aucunement recommandable; du reste, tous les établissements

français qui emploient la méthode Taylor, ou en étudient l'application,

sont incontestablement les premiers au point de vue de la perfection de

leur fabrication.

D'autre part, l'augmentation de la production est indépendante des

ouvriers, elle résulte de l'organisation étudiée et réalisée par la

direction; en augmentant les salaires de 25 à 75%, on attribue donc aux

ouvriers plus que ce qu'ils ont le droit légitime d'exiger. Quant au

chronométrage, pourquoi serait-il déshonorant à l'usine, alors que

l'ouvrier est très fier d'être chronométré quand il fait du sport?

Enfin, si l'on augmente la fatigue en même temps qu'on accroît la

production, on sort du système Taylor.

M. Le Chatelier conclut que ce qui arrêtera longtemps la diffusion des

méthodes de Taylor, c'est la difficulté de trouver un personnel

dirigeant capable, d'abord de comprendre leur utilité, et ensuite de les

mettre en oeuvre. Un des admirateurs de Taylor disait récemment qu'il

faudrait deux générations d'hommes avant de voir ses méthodes

scientifiques se généraliser dans l'industrie.

L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913 · 第 32 / 41 题