II

Lundi, 23 septembre.

Aujourd'hui, pour la première fois, j'assiste à une répétition de _la

Fille du Ciel_. C'est sans décors, sans costumes, en tenue de ville,

dans une salle nue, dépendant du théâtre. Oh! l'étrange impression

d'entendre les acteurs dire _no_ et _yes_, d'écouter mes phrases que je

reconnais bien mais qui me font l'effet de s'être amusées à se déguiser

en phrases anglaises... Je ne sais plus par qui fut énoncé l'axiome: une

traduction, c'est l'envers d'une broderie. Je ne prétends pas qu'elle

fût merveilleuse, la broderie que nous avions faite, et je reconnais

d'ailleurs que l'envers en a été recoloré avec une habileté consommée;

mais, quand même, c'est toujours un envers. Mise Viola Allen me paraît

une idéale impératrice, et, malgré son chapeau parisien si en contraste

avec les choses qu'elle doit dire, sa voix donne le petit frisson quand

elle s'anime; à la scène finale, je vois même de vraies larmes perler au

bord de ses jolis yeux vifs, qu'il sera facile de rendre délicieusement

chinois en les retroussant au coin avec des peintures. Comme toutes les

femmes ont l'air honnête dans ce théâtre! Les gentilles petites actrices

chargées des rôles secondaires sont tellement correctes elles aussi,

tellement comme il faut, et se tiennent comme des jeunes filles du

monde. Mais, dans cette salle où sans doute je vais revenir tant de fois

m'enfermer, il fait triste, de la tristesse particulière à tous les

théâtres quand les illusions du soir y cèdent la place à la lumière

appauvrie du jour.

Libéré à 4 heures, je circule au hasard, en auto, dans les rues que je

n'avais pu voir encore animées par la pleine activité des jours de

travail. La foule qui parle toutes les langues, les femmes aux allures

décidées sans effronterie, les hommes tout rasés sous de larges

casquettes, marchent vite, indifférents au fracas des chemins de fer

suspendus ou souterrains.

A un angle de Broadway, sous les passerelles de ferraille ébranlées par

le continuel passage des trains express, voici un rassemblement qui

grossit, qui bourdonne; les voitures sont arrêtées, les policemen

s'agitent, on dirait une émeute. Tout ce monde regarde avidement un

tableau-noir sur lequel, de temps à-autre, quelqu'un ajoute un signe à

la craie. Les jumelles, les monocles, les innombrables lunettes d'or

sont braqués là-dessus, comme si le sort du monde allait s'y inscrire,

et, chaque fois qu'un nouveau chiffre y apparaît, c'est tantôt un

silence morne chez les spectateurs, tantôt une joie délirante avec des

battements de mains et des cris. Qu'est-ce que ça peut bien être?--le

cours de la Bourse?--Non, tout simplement, il s'agit de certain jeu de

paume national; une grande partie se dispute en ce moment à la campagne,

l'équipe de New-York contre celle d'une ville voisine, et un ingénieux

système automatique apporte ici au marqueur l'indication des coups... Et

tous ces hommes, que l'on croirait si positifs, se passionnent à ce

point! Il faut en vérité que cette race, issue de toutes nos races

vieillies, se soit retrempée de jeunesse sur le sol d'Amérique. Et

j'admire surtout combien ces implantés d'hier ont déjà pris l'amour du

clocher,--d'où découle nécessairement l'amour plus noble de la patrie.

[Illustration: Rassemblement de foule dans un carrefour.]

Les gratte-ciel! Il faudra beaucoup de temps pour que mes yeux s'y

résignent. Si encore ils étaient groupés, une avenue qui en serait

bordée arriverait peut-être à un effet de fantastique beauté. Mais non,

ils surgissent au hasard, alternant avec des bâtisses normales ou

parfois basses; alors on dirait des maisons atteintes par quelque

maladie de gigantisme, et qui se seraient mises à allonger follement

comme les asperges en avril. Ce qui me déroute, habitué que j'étais aux

villes de pierre comme en France ou aux villes de bois comme on Orient,

c'est de ne voir ici que de l'acier, du ciment armé, des briques

sanguinolentes, et surtout je ne sais quelle composition d'un brun rouge

qui donne des maisons en chocolat, même des églises, des clochers en

chocolat. Voici, dans la cinquième avenue, qui est comme on sait le

quartier des milliardaires, l'habitation des Vanderbilt, en pur style

moyen âge et en pierre pour de vrai; on l'aimerait dans un parc, sous de

vieux chênes; mais un voisin gratte-ciel la surplombe et l'écrase. Voici

une cathédrale gothique, capable de rivaliser avec les nôtres; mais les

gratte-ciel d'à côté montent plus haut que ses flèches aiguës; alors

elle est diminuée au point de ressembler à un joujou de Nuremberg. Au

bord de l'Hudson, tel autre richissime a eu la fantaisie impériale de se

faire construire le château de Blois, avec des pierres apportées de

France, et ce serait presque une merveille; mais derrière, plus haut que

les donjons et les girouettes, monte bêtement un gratte-ciel couronné

d'une réclame lumineuse; alors cela n'existe plus. Cette ville, qui

regorge de coûteuses magnificences, a poussé d'un élan trop rapide et

trop fougueux; il me paraît qu'elle aurait besoin d'être coordonnée,

émondée, et surtout calmée.

[Illustration: L'Hôtel de Ville de New-York, dominé par un immeuble à

trente-cinq étages.]

*

* *

Jeudi, 26 septembre.

Évadé aujourd'hui du théâtre, où il fait toujours noir en plein midi

comme dans une cave, je m'en vais en auto, par l'avenue qui s'appelle

River Side, remonter le long du cours de l'Hudson pour essayer de

trouver enfin la campagne et le silence. Les trouverai-je réellement

quelque part? Pour l'instant, des embarras de voitures ou d'automobiles

élégantes m'entourent comme si je me rendais au bois de Boulogne. Mais,

sans restriction cette fois, je m'incline devant la majesté d'une telle

avenue. D'un côté le grand fleuve que l'on domine, de l'autre une

interminable bordure de gratte-ciel (des demi-gratte-ciel, d'une

quinzaine d'étages seulement) qui arrivent à un effet esthétique parce

qu'ils s'alignent bien; ils ont du reste la couleur blanche et gaie de

la pierre véritable, ils respirent le luxe clair et de bon aloi. Je ne

crois pas qu'aucune capitale du vieux monde possède une promenade d'une

telle opulence.

[Illustration: Les dreadnoughts, avec leurs mâts en forme de tours

Eiffel.]

Dans le fleuve, des escadres de guerre sont mouillées, de superbes

escadres que l'Amérique réunit en ce moment pour se donner, en une

grande fête, le spectacle de sa jeune puissance navale; les dreadnoughts

dorment là, imposants de laideur terrible, surmontés de ces nouveaux

mâts à l'américaine, larges et ajourés, qui ressemblent à des tours

Eiffel; auprès d'eux, des croiseurs, des contre-torpilleurs dorment

aussi; et une multitude de batelets, de mouches électriques,

s'empressent alentour. Sur la berge, des milliers de curieux stationnent

pour regarder. En prévision de cette prochaine fête de la marine, des

pavillons de l'Amérique, rayés blanc et rouge avec semis d'étoiles sur

leur coin bleu, commencent à flotter aux fenêtres des hautes maisons

somptueuses. Et sur tout cela rayonne le beau soleil de l'«été indien».

C'est comme une révélation de New-York que je viens de m'offrir

aujourd'hui, et tout ce que je découvre, en faisant ainsi l'école

buissonnière, est franchement admirable.

Mais la campagne, le silence, où donc les atteindrai-je? Ma course

accélérée dure depuis plus d'une heure, et les gratte-ciel me suivent

toujours, en files aussi orgueilleuses, témoignant que cette ville

contient des riches par milliers. Il est vrai, sur la rive d'en face, au

lieu des tuyaux d'usine qui pendant des kilomètres s'obstinaient à

l'enlaidir, il n'y a déjà plus maintenant que des rochers et de grands

bois; si près de la ville, c'est une surprise et un repos.

Enfin, enfin, la route que je suivais s'enfonce parmi des buissons et

des arbres, l'air s'imprègne de la bonne senteur des mousses d'automne;

je suis sorti de la fournaise humaine! C'est la campagne que j'avais

tant souhaité atteindre, et elle est plus boisée, plus sauvage peut-être

qu'aux entours immédiats de Paris. Mais je m'y sens quand même en exil,

car les arbres et les plantes, à bien regarder, diffèrent légèrement des

nôtres; les _asters_, que nous ne connaissons que dans nos jardins,

croissent ici à profusion parmi des rochers noirs; sur tous ces

feuillages des bois, les bruns et les rouges de l'arrière-saison

s'accentuent davantage que chez nous, arrivent à des teintes

sensiblement plus ardentes. Non, ce pays n'est pas le mien... Et puis,

une campagne sans paysans, sans vieux clochers protecteurs autour

desquels se groupent les villages, autant dire qu'elle n'a pas l'air

vrai...

*

* *

Samedi, 28 septembre.

Les jours qui passent m'acclimatent assez rapidement à New-York. Les

maisons me semblent moins extravagantes de hauteur et, quand je traverse

Broadway, j'écoute moins le fracas des trains sur les passerelles de

fer.

Un peu partout je découvre des choses amusantes à force d'imprévu,

d'audace, de disproportion et de luxe colossal. On m'a montré ce matin

comme typique certain café-restaurant qui éclipse tous les

cafés-restaurants du monde. La salle d'en bas, qui coûta 5 millions, a

été construite pour enchâsser le tableau de Rochegrosse acheté à grands

frais: _le Festin de Balthazar_. Sur toutes les murailles de marbre

vert, on a ciselé les mêmes bas-reliefs qu'à Persépolis; en marbre vert

également sont les puissantes colonnes à têtes cornues, et les

gigantesques taureaux ailés à visage humain. Mais, comiques au milieu de

ces splendeurs déréglées, il y a les rangs de petites tables pour les

consommateurs, et il y a les garçons en frac apportant à la ronde les

bocks ou les cocktails!...

Aux répétitions de _la Fille du Ciel_, qui occupent mes journées, la

féerie commence à se dessiner; nous sortons peu à peu des incohérences

et du chaos des premières heures. Des décors qu'aucun théâtre parisien

n'aurait risqués font revivre d'inimaginables passés chinois, des jeux

de lumière électrique dont nous ignorons encore le secret imitent des

limpidités de ciel, ou des lueurs de bûcher et d'incendie. Dans les

jardins de l'impératrice, aux grands arbres tout roses de fleurs, des

cigognes et des paons réels se promènent sur des pelouses

jonchées--parce que cela se passe au printemps--de milliers de pétales

qui ont dû tomber des branches comme une pluie. Là, aux rayons d'un

clair soleil artificiel, je vois revivre, chatoyer tous les étranges et

presque chimériques atours de soie et d'or copiés sur de vieilles

peintures que j'ai rapportées, ou sur des costumes réels que j'ai

exhumés naguère de leurs cachettes au fond du palais de Pékin.

Les monuments les plus singuliers, je crois, sont ces entr'actes, ces

repos durant lesquels la féerie s'échappe, pour ainsi dire, de la scène,

pour déborder sur les fauteuils d'orchestre. La vaste salle somptueuse,

envahie alors par tous les figurants, n'en demeure pas moins plongée

dans des ténèbres presque absolues; quelqu'un qui arriverait du dehors,

où il fait jour, percevrait seulement que des formes humaines sont

assises là, partout, et que le discret murmure de leurs voix _sonne

étrange_: ce sont des voix chinoises qui chuchotent en chinois, et ces

gens, qui simulent des spectateurs dans l'ombre, sont de pure race

jaune... Quand les yeux s'habituent à l'obscurité, ou si quelque lueur

électrique vient à filtrer de la scène, on découvre que tout ce monde,

de la tête aux pieds, est vêtu avec l'apparat des anciennes cours

célestes. Il y a même des groupes de ces petites déesses armées et

casquées qui portent aux épaules des pavillons en faisceaux éployés et

semblent avoir des ailes. Un peu fantastique vraiment, ce grand théâtre

sans lumière, où les auditeurs, échangeant à mi-voix des phrases

lointaines devant la toile baissée, sont pareils aux guerriers, aux

Génies, sculptés dans les vieilles pagodes...

Le plus étonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens

quelconques, mais des étudiants des universités. L'un d'eux, habillé

comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie privée, prépare

son doctorat en médecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses

camarades, très courtoisement et dans l'anglais le plus correct,

pourquoi ils ont accepté de venir: «C'est un tel plaisir pour nous, me

dit-il, de nous trouver ainsi replongés dans le passé de notre pays, de

voir reconstituée la Chine de nos ancêtres.»

*

* *

Lundi, 30 septembre.

Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de

New-York, je monte au sommet de l'hôtel du _Times_, qui est l'un des

plus stupéfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de

maisons à peine hautes, il se dresse tout seul, grêle, efflanqué,

paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester

debout. Très aimablement, les rédacteurs m'avaient convié. Un

ascenseur-express, qui jaillit comme une fusée, nous enlève d'un bond

jusqu'au vingt-cinquième étage, d'où nous grimpons sur la plate-forme

extrême. Là souffle une brise âpre et froide--déjà l'air vif des

altitudes--et, de tous côtés, dans le cercle immense qui va finir à

l'horizon, l'électricité s'ébat à grand spectacle. Auprès, au loin,

partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en

grandes lettres de feu, éblouissent un instant, disparaissent et puis

reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai

déjà de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui

brandit ses gigantesques brosses à dents. La plus diabolique de toutes

est une tête de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par

d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace

que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes où elle brille, son

oil gauche cligne des paupières comme pour un appel plein de

sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable.

Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle

surmonte et où elle vous convie d'un signe tellement équivoque?

Peut-être tout simplement d'honnêtes comestibles ou de chastes

parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi

verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des

trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait

directement s'aplatir comme un bolide, font songer à des grouillements

d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis

que les files de wagons, dont la ville est sillonnée, paraissent de

longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une

clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misère,

entrecoupée par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel

effrénée, pandémonium où se heurtent les énergies, les appétits, les

détresses de vingt races en fusion dans le même creuset.

[Illustration: L'hôtel du _Times_ «grêle, efflanqué, paradoxal...»]

Malgré le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une

délivrance, de se sentir là sur ce sommet artificiel; les six millions

d'êtres qui, à vos pieds, dans la région basse, se coudoient, luttent et

souffrent, au moins ne vous oppressent plus; même il est presque

angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout à l'heure de ce

haut perchoir où la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se

replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne

partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler

ainsi, de s'étager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en

grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste

encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la

ville paraît infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre,

l'électricité trace des zigzags, tremble, palpite, éblouit, écrit des

mots de réclame avec des éclairs, et finalement, vers l'horizon où il

n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide

d'aurore boréale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement

la capitale du modernisme; regardé la nuit et de si haut, il fascine et

il fait peur.

Samedi, 12 octobre 1912.

Aujourd'hui, la «première» de _la Fille du Ciel_, au Century Théâtre.

Cette langue étrangère me déroute à tel point que je ne me sens pas tout

à fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour

reconnaître ma pièce, je devrais plutôt faire abstraction du dialogue

et, m'efforçant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes

yeux, comme si c'était une simple pantomime,--une pantomime certes qui

dépasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grâce à la

consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine

impériale, qui ne se reverra jamais plus, est là devant moi, avec le jeu

de ses nuances rares, l'inconcevable étrangeté de ses atours, avec ses

dragons, ses monstres, tout son mystère. Pour compléter l'illusion, il y

a même le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la

bataille, quand les soldats délirants se précipitent en une ruée suprême

vers leur impératrice pour tomber tous à ses pieds, je crois réentendre

ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de réelles

tueries.

A la scène finale cependant, dès que l'empereur Tartare et la

Fille-du-Ciel sont seuls en présence, je me reprends à écouter ce qu'ils

disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque

les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la

main pour recevoir la perle empoisonnée qui va lui ouvrir les portes du

Pays des Ombres, son geste et son regard émeuvent comme si vraiment elle

allait mourir...

Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce théâtre ne m'intéresse plus.

Une pièce qui a été jouée, un livre qui a été publié, deviennent

soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des

applaudissements et de stridents sifflets (contrairement à ce qui se

passe chez nous, les sifflets, à New-York, indiquent le summum de

l'approbation). On m'appelle, sur la scène, on me prie d'y paraître, et

j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui

est tremblante encore d'avoir joué avec toute son âme. Une impression

étrange, que je n'attendais pas: aveuglé par les feux de la rampe, je

perçois la salle comme un vaste gouffre noir, où je devine plutôt que je

ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont là, debout

pour acclamer. Je suis profondément touché de la petite ovation

imprévue, bien que j'arrive à peine à me persuader qu'elle m'est

adressée. Et puis me voici reparti déjà pour de nouveaux _ailleurs_.

J'étais venu à New-York afin de voir la matérialisation d'un rêve

chinois, fait naguère en communion avec Mlle Judith Gautier. J'ai vu

cette matérialisation; elle a été splendide. Maintenant que mon but est

rempli, ce rêve tombe brusquement dans le passé, s'évanouit comme après

un réveil, et je m'en détache...

Mercredi, 16 octobre 1912.

Demain matin, je prends le paquebot pour France. Je ne puis prétendre

qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amérique. Puis-je seulement dire que

j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vécu prisonnier sous une

sorte de coupole obscure,--le Century Théâtre avec sa pénombre de chaque

jour. C'est là, dans cette grande salle rouge et or, parmi les

fantastiques spectateurs des répétitions, figurants échappés de vieilles

potiches ou de vieilles ciselures, c'est là que j'ai rencontré à peu

près les seules femmes américaines qu'il m'ait été donné d'approcher.

Ces inconnues, admises pour avoir montré patte blanche au régisseur,

entraient discrètement sans faire de bruit, presque à tâtons, effarées

par tous ces personnages casqués d'or qui occupaient les stalles. Elles

n'étaient jamais les mêmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine

elles parvenaient à me découvrir, après avoir interrogé quelques-unes de

ces étranges figures, qui balbutiaient des réponses vagues, en chinois.

Assises enfin à mes côtés, elles étaient tout de suite gentilles et

pleines de bonne grâce, malgré l'insuffisance de la présentation. Filles

de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient à

tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie

sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'était à demi-voix, pour ne

pas troubler les acteurs qui, tout près de nous, se disaient des choses

tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de

lune, ou bien à la lueur d'un faux incendie. Détail qui m'amusait, en

général, elles apportaient, par précaution contre la longueur de la

séance--la répétition durait plusieurs heures d'affilée--des sandwichs

ou des petits gâteaux, et il me fallait partager cette dînette dans les

ténèbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans

m'avoir encore vu nulle part; c'est là l'inconvénient--ou le charme si

l'on veut--de s'être trop donné dans ses livres. Quelques-unes avaient

vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa,

avaient aperçu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes,

elles étaient allées à Stamboul, à Pékin, dans les différents lieux de

la Terre que j'ai essayé de décrire, et la traversée de l'Atlantique

pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite

d'un sujet à un autre, elles disaient des choses incohérentes mais

profondes; elles différaient des femmes de chez nous par quelque chose

de plus indépendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit;

beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y eût jamais place entre

nous pour l'équivoque. Et, après avoir causé un peu de tout, dans une

intimité intellectuelle favorisée par l'ombre, on se saluait pour ne se

revoir jamais.

En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu répondre comme

je l'aurais souhaité à tant de lettres cordiales et jolies que chaque

courrier m'apportait, à tant d'invitations téléphoniques m'arrivant aux

rares heures où j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus

m'écrivaient, avec la plus touchante bonne grâce: «Venez donc un peu

vous reposer chez nous, à la campagne; au bord de l'eau, sous nos

arbres, vous trouverez du _silence_.» Et j'étais élu membre honoraire

d'une quantité de cercles. Comment faire, avec si peu de temps à moi? Au

moins voudrais-je, ici, exprimer à tous ma reconnaissance et mon regret.

Dès que _la Fille du Ciel_ a été livrée au public, j'ai employé de mon

mieux mes trois ou quatre jours de liberté avant le départ. Mais combien

il était embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser

ailleurs?

Je suis allé luncher à la magnifique et colossale Université de

Columbia, auprès de quoi nos universités françaises sembleraient de

pauvres petits collèges de province. J'ai voulu paraître dans différents

clubs puisque l'on avait eu la bonté de m'en prier. J'ai répondu à

l'invitation naïve des jeunes filles de l'école Washington-Irving qui

m'avait particulièrement charmé par sa forme; elles étaient là deux ou

trois centaines de petites étudiantes de quinze à seize ans qui, pour

m'accueillir, avaient placardé aux murs des écriteaux de bienvenue;

après m'avoir chanté la Marseillaise, elles ont continué par un hymne où

de temps à autre revenait mon nom prononcé par leurs voix fraîches, et

en partant j'ai serré de bon coeur toutes ces mains enfantines. On m'a

fêté à l'Alliance française où, après le dîner, il y a eu, dans un grand

hall, un défilé dont j'ai été ému profondément; tandis qu'un orchestre

jouait cette _Marseillaise_ qui, à l'étranger, nous semble toujours la

plus belle musique, des Français de tous les mondes, les uns très

élégants, les autres plus modestes, se sont tour à tour approchés de

moi; des jeunes, des très vieux dont le regard attendri disait la

crainte de ne plus revoir la France; des aïeules à chevelure blanche

m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir;

là encore j'ai serré plusieurs centaines de braves mains que je sentais

vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci à tant et tant de

familles qui ont bien voulu se déranger pour me témoigner un peu de

sympathie.

En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinément arriéré que

je suis, New-York ne pouvait que sembler effarant--en tant que chaudière

gigantesque où, pour créer du nouveau, se mêlent et bouillonnent

tumultueusement les génies de tant de, races diverses--si New-York m'est

resté jusqu'à la fin peu compréhensible, avant de le quitter j'ai

pourtant senti qu'il était quand même et surtout la ville de la pensée

chaleureuse, de la franche hospitalité et du bon accueil.

L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913 · 第 21 / 41 题