Pierre Stépanovitch n'était peut-être pas bête, mais Fedka l'avait
bien jugé en disant qu'il «se représentait l'homme à sa façon, et
qu'ensuite il ne démordait plus de son idée». Le jeune homme
quitta le gouverneur, persuadé qu'il l'avait pleinement mis en
repos au moins pour six jours, délai dont il avait absolument
besoin. Or il se trompait, et cela parce que dès l'abord il avait
décidé une fois pour toutes qu'André Antonovitch était un fieffé
nigaud.
Comme tous les martyrs du soupçon, André Antonovitch croyait
toujours volontiers dans le premier moment ce qui semblait de
nature à fixer ses incertitudes. La nouvelle tournure des choses
commença par s'offrir à lui sous un aspect assez agréable, malgré
certaines complications qui ne laissaient pas de le préoccuper. Du
moins ses anciens doutes s'évanouirent. D'ailleurs, depuis
quelques jours il était si las, il sentait un tel accablement
qu'en dépit d'elle-même, son âme avait soif de repos. Mais, hélas!
il n'était pas encore tranquille. Un long séjour à Pétersbourg
avait laissé dans son esprit des traces ineffaçables. L'histoire
officielle et même secrète de la «jeune génération» lui était
assez connue, -- c'était un homme curieux, et il collectionnait
les proclamations, -- mais jamais il n'en avait compris le premier
mot. À présent il était comme dans un bois: tous ses instincts lui
faisaient pressentir dans les paroles de Pierre Stépanovitch
quelque chose d'absurde, quelque chose qui était en dehors de
toutes les formes et de toutes les conventions, -- «pourtant le
diable sait ce qui peut arriver dans cette «nouvelle génération»,
et comment s'y font les affaires», se disait-il fort perplexe.
Sur ces entrefaites, Blum qui avait guetté le départ de Pierre
Stépanovitch rentra dans le cabinet de son patron. Ce Blum
appartenait à la catégorie, fort restreinte en Russie, des
Allemands qui n'ont pas de chance. Parent éloigné et ami d'enfance
de Von Lembke, il lui avait voué un attachement sans bornes. Du
reste, André Antonovitch était le seul homme au monde qui aimât
Blum; il l'avait toujours protégé, et, quoique d'ordinaire très
soumis aux volontés de son épouse, il s'était toujours refusé à
lui sacrifier cet employé qu'elle détestait. Dans les premiers
temps de son mariage Julie Mikhaïlovna avait eu beau jeter feu et
flamme, recourir même à l'évanouissement, Von Lembke était resté
inébranlable.
Physiquement, Blum était un homme roux, grand, voûté, à la
physionomie maussade et triste. Il joignait à une extrême humilité
un entêtement de taureau. Chez nous il vivait fort retiré, ne
faisait point de visites et ne s'était lié qu'avec un pharmacien
allemand. Depuis longtemps Von Lembke l'avait mis dans la
confidence de ses peccadilles littéraires. Durant des six heures
consécutives le pauvre employé était condamné à entendre la
lecture du roman de son supérieur, il suait à grosses gouttes,
luttait de son mieux contre le sommeil et s'efforçait de sourire;
puis, de retour chez lui, il déplorait avec sa grande perche de
femme la malheureuse faiblesse de leur bienfaiteur pour la
littérature russe.
Lorsque Blum entra, André Antonovitch le regarda d'un air de
souffrance.
-- Je te prie, Blum, de me laisser en repos, se hâta-t-il de lui
dire, voulant évidemment l'empêcher de reprendre la conversation
que l'arrivée de Pierre Stépanovitch avait interrompue.
-- Et pourtant cela pourrait se faire de la façon la plus
discrète, sans attirer aucunement l'attention; vous avez de pleins
pouvoirs, insista avec une fermeté respectueuse l'employé qui,
l'échine courbée, s'avançait à petits pas vers le gouverneur.
-- Blum, tu m'es tellement dévoué que ton zèle m'épouvante.
-- Vous dites toujours des choses spirituelles, et, satisfait de
vos paroles, vous vous endormez tranquillement, mais par cela même
vous vous nuisez.
-- Blum, je viens de me convaincre que ce n'est pas du tout cela,
pas du tout.
-- N'est-ce pas d'après les paroles de ce jeune homme fourbe et
dépravé que vous-même soupçonnez? Il vous a amadoué en faisant
l'éloge de votre talent littéraire.
-- Blum, tu dérailles; ton projet est une absurdité, te dis-je.
Nous ne trouverons rien, nous provoquerons un vacarme terrible,
ensuite on se moquera de nous, et puis Julie Mikhaïlovna...
L'employé, la main droite appuyée sur son coeur, s'approcha d'un
pas ferme de Von Lembke.
-- Nous trouverons incontestablement tout ce que nous cherchons,
répondit-il; -- la descente se fera à l'improviste, de grand
matin; nous aurons tous les ménagements voulus pour la personne,
et nous respecterons strictement les formes légales. Des jeunes
gens qui sont allés là plus d'une fois, Liamchine et Téliatnikoff,
assurent que nous y trouverons tout ce que nous désirons. Personne
ne s'intéresse à M. Verkhovensky. La générale Stavroguine lui a
ouvertement retiré sa protection, et tous les honnêtes gens, si
tant est qu'il en existe dans cette ville de brutes, sont
convaincus que là s'est toujours cachée la source de l'incrédulité
et du socialisme. Il a chez lui tous les livres défendus, les
_Pensées_ de Ryléieff[18], les oeuvres complètes de Hertzen... À
tout hasard j'ai un catalogue approximatif...
-- Ô mon Dieu, ces livres sont dans toutes les bibliothèques; que
tu es simple, mon pauvre Blum!
-- Et beaucoup de proclamations, continua l'employé sans écouter
son supérieur. -- Nous finirons par découvrir infailliblement
l'origine des écrits séditieux qui circulent maintenant ici. Le
jeune Verkhovensky me paraît très sujet à caution.
-- Mais tu confonds le père avec le fils. Ils ne s'entendent pas;
le fils se moque du père au vu et au su de tout le monde.
-- Ce n'est qu'une frime.
-- Blum, tu as juré de me tourmenter! songes-y, c'est un
personnage en vue ici. Il a été professeur, il est connu, il
criera, les plaisanteries pleuvront sur nous, et nous manquerons
tout... pense un peu aussi à l'effet que cela produira sur Julie
Mikhaïlovna!
Blum ne voulut rien entendre.
-- Il n'a été que _docent, _rien que _docent, _et il a quitté le
service sans autre titre que celui d'assesseur de collège,
répliqua-t-il en se frappant la poitrine, -- il ne possède aucune
distinction honorifique, on l'a relevé de ses fonctions parce
qu'on le soupçonnait de nourrir des desseins hostiles au
gouvernement. Il a été sous la surveillance de la police, et il
est plus que probable qu'il y est encore. En présence des
désordres qui se produisent aujourd'hui, vous avez
incontestablement le devoir d'agir. Au contraire, vous manqueriez
aux obligations de votre charge si vous vous montriez indulgent
pour le vrai coupable.
-- Julie Mikhaïlovna! Décampe, Blum! cria tout à coup Von Lembke
qui avait entendu la voix de sa femme dans la pièce voisine.
Blum frissonna, mais il tint bon.
-- Autorisez-moi donc, autorisez-moi, insista-t-il en pressant ses
deux mains contre sa poitrine.
-- Décampe! répéta en grinçant des dents André Antonovitch, --
fais ce que tu veux... plus tard... Ô mon Dieu!
La portière se souleva, et Julie Mikhaïlovna parut. Elle s'arrêta
majestueusement à la vue de Blum qu'elle toisa d'un regard
dédaigneux et offensé, comme si la seule présence de cet homme en
pareil lieu eût été une insulte pour elle. Sans rien dire,
l'employé s'inclina profondément devant la gouvernante; puis, le
corps plié en deux, il se dirigea vers la porte en marchant sur la
pointe des pieds et en écartant un peu les bras.
Blum interpréta-t-il comme une autorisation formelle la dernière
parole échappée à l'impatience de Von Lembke, ou bien ce trop zélé
serviteur crut-il pouvoir prendre sous sa propre responsabilité
une mesure qui lui paraissait impérieusement recommandée par
l'intérêt de son patron? quoi qu'il en soit, comme nous le verrons
plus loin, de cet entretien du gouverneur avec son subordonné
résulta une chose fort inattendue qui fit scandale, suscita
maintes railleries et exaspéra Julie Mikhaïlovna, bref, une chose
qui eut pour effet de dérouter définitivement André Antonovitch,
en le jetant, au moment le plus critique, dans la plus lamentable
irrésolution.
V
Pierre Stépanovitch se donna beaucoup de mouvement durant cette
journée. À peine eut-il quitté Von Lembke qu'il se mit en devoir
d'aller rue de l'Épiphanie, mais, en passant rue des Boeufs devant
la demeure où logeait Karmazinoff, il s'arrêta brusquement, sourit
et entra dans la maison. On lui répondit qu'il était attendu, ce
qui l'étonna fort, car il n'avait nullement annoncé sa visite.
Mais le grand écrivain l'attendait en effet et même depuis
l'avant-veille. Quatre jours auparavant il lui avait confié son
_Merci_ (le manuscrit qu'il se proposait de lire à la matinée
littéraire), et cela par pure amabilité, convaincu qu'il flattait
agréablement l'amour-propre de Pierre Stépanovitch en lui donnant
la primeur d'une grande chose. Depuis longtemps le jeune homme
s'était aperçu que ce monsieur vaniteux, gâté par le succès et
inabordable pour le commun des mortels, cherchait, à force de
gentillesses, à s'insinuer dans ses bonnes grâces. Il avait fini,
je crois, par se douter que Karmazinoff le considérait sinon comme
le principal meneur de la révolution russe, du moins comme une des
plus fortes têtes du parti et un des guides les plus écoutés de la
jeunesse. Il n'était pas sans intérêt pour Pierre Stépanovitch de
savoir ce que pensait «l'homme le plus intelligent de la Russie»,
mais jusqu'alors, pour certains motifs, il avait évité toute
explication avec lui.
Le grand écrivain logeait chez sa soeur qui avait épousé un
chambellan et qui possédait des propriétés dans notre province. Le
mari et la femme étaient pleins de respect pour leur illustre
parent, mais, quand il vint leur demander l'hospitalité, tous
deux, à leur extrême regret, se trouvaient à Moscou, en sorte que
l'honneur de le recevoir échut à une vieille cousine du
chambellan, une parente pauvre qui depuis longtemps remplissait
chez les deux époux l'office de femme de charge. Tout le monde
dans la maison marchait sur la pointe du pied depuis l'arrivée de
M. Karmazinoff. Presque chaque jour la vieille écrivait à Moscou
pour faire savoir comment il avait passé la nuit et ce qu'il avait
mangé; un fois elle télégraphia qu'après un dîner chez le maire de
la ville, il avait dû prendre une cuillerée d'un médicament. Elle
se permettait rarement d'entrer dans la chambre de son hôte, il
était cependant poli avec elle, mais il lui parlait d'un ton sec
et seulement dans les cas de nécessité. Lorsque entra Pierre
Stépanovitch, il était en train de manger sa côtelette du matin
avec un demi-verre de vin rouge. Le jeune homme était déjà allé
chez lui plusieurs fois et l'avait toujours trouvé à table, mais
jamais Karmazinoff ne l'avait invité à partager son repas. Après
la côtelette, on apporta une toute petite tasse de café. Le
domestique qui servait avait des gants, un frac et des bottes
molles dont on n'entendait pas le bruit.
-- A-ah! fit Karmazinoff qui se leva, s'essuya avec sa serviette
et, de la façon la plus cordiale en apparence, s'apprêta à
embrasser le visiteur. Mais celui-ci savait par expérience que,
quand le grand écrivain embrassait quelqu'un, il avait coutume de
présenter la joue et non les lèvres[19]; aussi lui-même, dans la
circonstance présente, en usa de cette manière: le baiser se borna
à une rencontre des deux joues. Sans paraître remarquer cela,
Karmazinoff reprit sa place sur le divan et indiqua aimablement à
Pierre Stépanovitch un fauteuil en face de lui. Le jeune homme
s'assit sur le siège qu'on lui montrait.
-- Vous ne... Vous ne voulez pas déjeuner? demanda le romancier
contrairement à son habitude, toutefois on voyait bien qu'il
comptait sur un refus poli. Son attente fut trompée: Pierre
Stépanovitch s'empressa de répondre affirmativement. L'expression
d'une surprise désagréable parut sur le visage de Karmazinoff,
mais elle n'eut que la durée d'un éclair; il sonna violemment, et,
malgré sa parfaite éducation, ce fut d'un ton bourru qu'il ordonna
au domestique de dresser un second couvert.
-- Que prendrez-vous: une côtelette ou du café? crut-il devoir
demander.
-- Une côtelette et du café, faites aussi apporter du vin, j'ai
une faim canine, répondit Pierre Stépanovitch qui examinait
tranquillement le costume de son amphitryon. M. Karmazinoff
portait une sorte de jaquette en ouate à boutons de nacre, mais
trop courte, ce qui faisait un assez vilain effet, vu la rotondité
de son ventre. Quoiqu'il fît chaud dans la chambre, sur ses genoux
était déployé un plaid en laine, d'une étoffe quadrillée, qui
traînait jusqu'à terre.
-- Vous êtes malade? observa Pierre Stépanovitch.
-- Non, mais j'ai peur de le devenir dans ce climat, répondit
l'écrivain de sa voix criarde; du reste, il scandait délicatement
chaque mot et susseyait à la façon des barines; -- je vous
attendais déjà hier.
-- Pourquoi donc? je ne vous avais pas promis ma visite.
-- C'est vrai, mais vous avez mon manuscrit. Vous... l'avez lu?
-- Un manuscrit? Comment?
Cette question causa le plus grand étonnement à Karmazinoff; son
inquiétude fut telle qu'il en oublia sa tasse de café.
-- Mais pourtant vous l'avez apporté avec vous? reprit-il en
regardant Pierre Stépanovitch d'un air épouvanté.
-- Ah! c'est de ce _Bonjour_ que vous parlez, sans doute...
_-- Merci._
-- N'importe. Je l'avais tout à fait oublié et je ne l'ai pas lu,
je n'ai pas le temps. Vraiment, je ne sais ce que j'en ai fait, il
n'est pas dans mes poches... je l'aurai laissé sur ma table. Ne
vous inquiétez pas, il se retrouvera.
-- Non, j'aime mieux envoyer tout de suite chez vous. Il peut se
perdre ou être volé.
-- Allons donc, qui est-ce qui le volerait? Mais pourquoi êtes-
vous si inquiet? Julie Mikhaïlovna prétend que vous avez toujours
plusieurs copies de chaque manuscrit: l'une est déposée chez un
notaire à l'étranger, une autre est à Pétersbourg, une troisième à
Moscou; vous envoyez aussi un exemplaire à une banque...
-- Mais Moscou peut brûler, et avec elle mon manuscrit. Non, il
vaut mieux que je l'envoie chercher tout de suite.
-- Attendez, le voici! dit Pierre Stépanovitch, et il tira d'une
poche de derrière un rouleau de papier à lettres de petit format,
-- il est un peu chiffonné. Figurez-vous que depuis le jour où
vous me l'avez donné, il est resté tout le temps dans ma poche
avec mon mouchoir; je n'y avais plus pensé du tout.
Karmazinoff saisit d'un geste rapide son manuscrit, l'examina avec
sollicitude, s'assura qu'il n'y manquait aucune page, puis le
déposa respectueusement sur une table particulière, mais assez
près de lui pour l'avoir à chaque instant sous les yeux.
-- À ce qu'il paraît, vous ne lisez pas beaucoup? remarqua-t-il
d'une voix sifflante.
-- Non, pas beaucoup.
-- Et en fait de littérature russe, -- rien?
-- En fait de littérature russe? Permettez, j'ai lu quelque
chose... _Le long du chemin... _ou _En chemin... _ou _Au passage,
_je ne me rappelle plus le titre. Il y a longtemps que j'ai lu
cela, cinq ans. Je n'ai pas le temps de lire.
La conversation fut momentanément suspendue.
-- À mon arrivée ici, j'ai assuré à tout le monde que vous étiez
un homme extrêmement intelligent, et maintenant, paraît-il, toute
la ville raffole de vous.
-- Je vous remercie, répondit froidement le visiteur.
On apporta le déjeuner. Pierre Stépanovitch ne fit qu'une bouchée
de sa côtelette; quant au vin et au café, il n'en laissa pas une
goutte.
-- «Sans doute ce malappris a senti toute la finesse du trait que
je lui ai décoché», se disait Karmazinoff en le regardant de
travers; «je suis sûr qu'il a dévoré avec avidité mon manuscrit,
seulement il veut se donner l'air de ne l'avoir pas lu. Mais il se
peut aussi qu'il ne mente pas, et qu'il soit réellement bête.
J'aime chez un homme de génie un peu de bêtise. Au fait, parmi eux
n'est-ce pas un génie? Du reste, que le diable l'emporte!»
Il se leva et commença à se promener d'un bout de la chambre à
l'autre, exercice hygiénique auquel il se livrait toujours après
son déjeuner.
Pierre Stépanovitch ne quitta point son fauteuil et alluma une
cigarette.
-- Vous n'êtes pas ici pour longtemps? demanda-t-il.
-- Je suis venu surtout pour vendre un bien, et maintenant je
dépends de mon intendant.
-- Il paraît que vous êtes revenu en Russie parce que vous vous
attendiez à voir là-bas une épidémie succéder à la guerre?
-- N-non, ce n'est pas tout à fait pour cela, répondit placidement
M. Karmazinoff qui, à chaque nouveau tour dans la chambre,
brandillait son pied droit d'un air gaillard. -- Le fait est que
j'ai l'intention de vivre le plus longtemps possible ajouta-t-il
avec un sourire fielleux. -- Dans la noblesse russe il y a quelque
chose qui s'use extraordinairement vite sous tous les rapports.
Mais je veux m'user le plus tard possible, et maintenant je vais
me fixer pour toujours à l'étranger; le climat y est meilleur et
l'édifice plus solide. L'Europe durera bien autant que moi, je
pense. Quel est votre avis?
-- Je n'en sais rien.
-- Hum. Si là-bas, en effet, Babylone s'écroule, sa chute sera un
grand événement (là-dessus je suis entièrement d'accord avec vous,
quoique je ne voie pas la chose si prochaine); mais ici, en
Russie, ce qui nous menace, ce n'est même pas un écroulement,
c'est une dissolution. La sainte Russie est le pays du monde qui
offre le moins d'éléments de stabilité. Le populaire reste encore
plus ou moins attaché au dieu russe, mais, aux dernières
nouvelles, le dieu russe était bien malade, à peine s'il a pu
résister à l'affranchissement des paysans, du moins il a été fort
ébranlé. Et puis les chemins de fer, et puis vous... je ne crois
plus du tout au dieu russe.
-- Et au dieu européen?
-- Je ne crois à aucun dieu. On m'a calomnié auprès de la jeunesse
russe. J'ai toujours été sympathique à chacun de ses mouvements.
On m'a montré les proclamations qui circulent ici. Leur forme
effraye le public, mais il n'est personne qui, sans oser se
l'avouer, ne soit convaincu de leur puissance; depuis longtemps la
société périclite, et depuis longtemps aussi elle sait qu'elle n'a
aucun moyen de salut. Ce qui me fait croire au succès de cette
propagande clandestine, c'est que la Russie est maintenant dans le
monde entier la nation où un soulèvement rencontrerait le moins
d'obstacles. Je comprends trop bien pourquoi tous les Russes qui
ont de la fortune filent à l'étranger, et pourquoi cette
émigration prend d'année en année des proportions plus
considérables. Il y a là un simple instinct. Quand un navire va
sombrer, les rats sont les premiers à le quitter. La sainte Russie
est un pays plein de maisons de bois, de mendiants et... de
dangers, un pays où les hautes classes se composent de mendiants
vaniteux et où l'immense majorité de la population crève de faim
dans des chaumières. Qu'on lui montre n'importe quelle issue, elle
l'accueillera avec joie, il suffit de la lui faire comprendre.
Seul le gouvernement veut encore résister, mais il brandit sa
massue dans les ténèbres et frappe sur les siens. Ici tout est
condamné. La Russie, telle qu'elle est, n'a pas d'avenir. Je suis
devenu Allemand, et je m'en fais honneur.
-- Non, mais tout à l'heure vous parliez des proclamations, dites-
moi ce que vous en pensez.
-- On en a peur, cela prouve leur puissance. Elles déchirent tous
les voiles et montrent que chez nous on ne peut s'appuyer sur
rien. Elles parlent haut dans le silence universel. En laissant de
côté la forme, ce qui doit surtout leur assurer la victoire, c'est
l'audace, jusqu'ici sans précédent, avec laquelle leurs auteurs
envisagent en face la vérité. C'est là un trait qui n'appartient
qu'à la génération contemporaine. Non, en Europe on n'est pas
encore aussi hardi, l'autorité y est solidement établie, il y a
encore là des éléments de résistance. Autant que j'en puis juger,
tout le fond de l'idée révolutionnaire russe consiste dans la
négation de l'honneur. Je suis bien aise que ce principe soit
aussi crânement affirmé. En Europe, ils ne comprendront pas encore
cela, mais chez nous rien ne réussira mieux que cette idée. Pour
le Russe l'honneur n'est qu'un fardeau superflu, et il en a
toujours été ainsi à tous les moments de son histoire. Le plus sûr
moyen de l'entraîner, c'est de revendiquer carrément le droit au
déshonneur. Moi, je suis un homme de l'ancienne génération, et, je
l'avoue, je tiens encore pour l'honneur, mais c'est seulement par
habitude. Je garde un reste d'attachement aux vieilles formes;
mettons cela, si vous voulez, sur le compte de la pusillanimité; à
mon âge on ne renonce pas facilement à des préjugés invétérés.
Il s'arrêta tout à coup.
-- «Je parle, je parle», pensa-t-il, «et il écoute toujours sans
rien dire. J'ai pourtant une question à lui adresser, c'est pour
cela qu'il est venu. Je vais la lui faire.»
-- Julie Mikhaïlovna m'a prié de vous interroger adroitement afin
de savoir quelle est la surprise que vous préparez pour le bal
d'après-demain, fit soudain Pierre Stépanovitch.
-- Oui, ce sera en effet une surprise, et j'étonnerai...; répondit
Karmazinoff en prenant un air de dignité, -- mais je ne vous dirai
pas mon secret.
Pierre Stépanovitch n'insista pas.
-- Il y a ici un certain Chatoff, poursuivit le grand écrivain, --
et, figurez-vous, je ne l'ai pas encore vu.
-- C'est un fort brave homme. Eh bien?
-- Oh! rien; il parle ici de certaines choses. C'est lui qui a
donné un soufflet à Stavroguine?
-- Oui.
-- Et Stavroguine, qu'est-ce que vous pensez de lui?
-- Je ne sais pas, c'est un viveur.
Karmazinoff haïssait Nicolas Vsévolodovitch, parce que ce dernier
avait pris l'habitude de ne faire aucune attention à lui.
-- Si ce qu'on prêche dans les proclamations se réalise un jour
chez nous, observa-t-il en riant, -- ce viveur sera sans doute le
premier pendu à une branche d'arbre.
-- Peut-être même le sera-t-il avant, dit brusquement Pierre
Stépanovitch.
-- C'est ce qu'il faudrait, reprit Karmazinoff, non plus en riant,
mais d'un ton très sérieux.
-- Vous avez déjà dit cela, et, vous savez, je le lui ai répété.
-- Vraiment, vous le lui avez répété? demanda avec un nouveau rire
Karmazinoff.
-- Il a dit que si on le pendait à un arbre, vous, ce serait assez
de vous fesser, non pas, il est vrai, pour la forme, mais
vigoureusement, comme on fesse un moujik.
Pierre Stépanovitch se leva et prit son chapeau. Karmazinoff lui
tendit ses deux mains.
-- Dites-moi donc, commença-t-il tout à coup d'une voix mielleuse
et avec une intonation particulière, tandis qu'il tenait les mains
du visiteur dans les siennes, -- si tout ce qu'on... projette est
destiné à se réaliser, eh bien... quand cela pourra-t-il avoir
lieu?
-- Est-ce que je sais? répondit d'un ton un peu brutal Pierre
Stépanovitch.
Tous deux se regardèrent fixement.
-- Approximativement? À peu près? insista Karmazinoff de plus en
plus câlin.
-- Vous aurez le temps de vendre votre bien et de filer, grommela
le jeune homme avec un accent de mépris.
Les deux interlocuteurs attachèrent l'un sur l'autre un regard
pénétrant. Il y eut une minute de silence.
-- Cela commencera dans les premiers jours de mai, et pour la fête
de l'Intercession[20] tout sera fini, déclara brusquement Pierre
Stépanovitch.
-- Je vous remercie sincèrement, dit d'un ton pénétré Karmazinoff
en serrant les mains du visiteur.
-- «Tu auras le temps de quitter le navire, rat!» pensa Pierre
Stépanovitch quand il fut dans la rue. «Allons, si cet «homme
d'État» est si soucieux de connaître le jour et l'heure, si le
renseignement que je lui ai donné lui a fait autant de plaisir,
nous ne pouvons plus, après cela, douter de nous. (Il sourit.)
Hum. Au fait, il compte parmi leurs hommes intelligents, et... il
ne songe qu'à déguerpir; ce n'est pas lui qui nous dénoncera!»
Il courut à la maison de Philippoff, rue de l'Épiphanie.