III

-- Ainsi vous avez des soucis; est-il possible que ce soit à cause

de ces niaiseries? dit-il en montrant la proclamation. -- Je vous

apporterai de ces petites feuilles autant que vous en voudrez,

j'ai fait connaissance avec elles dans le gouvernement de Kh...

-- Pendant que vous étiez là?

-- Naturellement, ce n'était pas en mon absence. Elle a aussi une

vignette, une hache est dessinée au haut de la page. Permettez (il

prit la proclamation); en effet, la hache y est bien, c'est

exactement la même.

-- Oui, il y a une hache. Vous voyez la hache.

-- Eh bien, c'est là ce qui vous fait peur?

-- Il ne s'agit pas de la hache... du reste, je n'ai pas peur,

mais cette affaire... c'est une affaire telle, il y a ici des

circonstances...

-- Lesquelles? Parce que cela a été apporté à la fabrique? Hé, hé.

Mais, vous savez, bientôt les ouvriers de cette fabrique

rédigeront eux-mêmes des proclamations.

-- Comment cela? demanda sévèrement Von Lembke.

-- C'est ainsi. Ayez l'oeil sur eux. Vous êtes un homme trop mou,

André Antonovitch; vous écrivez des romans. Or, ici, il faudrait

procéder à l'ancienne manière.

-- Comment, à l'ancienne manière? Que me conseillez-vous? On a

nettoyé la fabrique, j'ai donné des ordres, et ils ont été

exécutés.

-- Mais les ouvriers s'agitent. Vous devriez les faire fustiger

tous, ce serait une affaire finie.

-- Ils s'agitent? C'est une absurdité; j'ai donné des ordres, et

l'on a désinfecté la fabrique.

-- Eh! André Antonovitch, vous êtes un homme mou!

-- D'abord je suis loin d'être aussi mou que vous le dites, et

ensuite... répliqua Von Lembke froissé. Il ne se prêtait à cette

conversation qu'avec répugnance et seulement dans l'espoir que le

jeune homme lui dirait quelque chose de nouveau.

-- A-ah! encore une vieille connaissance! interrompit Pierre

Stépanovitch en dirigeant ses regards vers un autre document placé

sous un presse-papier; c'était une petite feuille qui ressemblait

aussi à une proclamation et qui avait été évidemment imprimée à

l'étranger, mais elle était en vers; -- celle-là, je la sais par

coeur: _Une personnalité éclairée!_ Voyons un peu; en effet, c'est

la _Personnalité éclairée._ J'étais encore à l'étranger quand j'ai

fait la connaissance de cette personnalité. Où l'avez-vous

dénichée?

-- Vous dites que vous l'avez vue à l'étranger? demanda vivement

Von Lembke.

-- Oui, il y a de cela quatre mois, peut-être même cinq.

-- Que de choses vous avez vues à l'étranger! observa avec un

regard sondeur André Antonovitch.

Sans l'écouter, le jeune homme déplia le papier et lut tout haut

la poésie suivante:

_UNE PERSONNALITÉ ÉCLAIRÉE._

_Issu d'une obscure origine,_

_Au milieu du peuple il grandit;_

_Sur lui le tyran et le barine_

_Firent peser leur joug maudit._

_Mais, bravant toutes les menaces_

_D'un gouvernement détesté,_

_Cet homme fut parmi les masses_

_L'apôtre de la liberté._

_Dès le début de sa carrière,_

_Pour se dérober au bourreau,_

_Il dut sur la terre étrangère_

_Aller planter son fier drapeau._

_Et le peuple rempli de haines_

_Depuis Smolensk jusqu'à Tachkent,_

_Attendait pour briser ses chaînes_

_Le retour de l'étudiant._

_La multitude impatiente_

_N'attendait de lui qu'un appel_

_Pour engager la lutte ardente,_

_Renverser le trône et l'autel,_

_Puis, en tout lieu, village ou ville,_

_Abolir la propriété,_

_Le mariage et la famille,_

_Ces fléaux de l'humanité!_

-- Sans doute on a pris cela chez l'officier, hein? demanda Pierre

Stépanovitch.

-- Vous connaissez aussi cet officier?

-- Certainement. J'ai banqueté avec lui pendant deux jours. Il

faut qu'il soit devenu fou.

-- Il n'est peut-être pas fou.

-- Comment ne le serait-il pas, puisqu'il s'est mis à mordre?

-- Mais, permettez, si vous avez vu ces vers à l'étranger et

qu'ensuite on les trouve ici chez cet officier...

-- Eh bien? C'est ingénieux! Il me semble, André Antonovitch, que

vous me faites subir un interrogatoire? Écoutez, commença soudain

Pierre Stépanovitch avec une gravité extraordinaire. -- Ce que

j'ai vu à l'étranger, je l'ai fait connaître à quelqu'un lorsque

je suis rentré en Russie, et mes explications ont été jugées

satisfaisantes, autrement votre ville n'aurait pas en ce moment le

bonheur de me posséder. Je considère que mon passé est liquidé et

que je n'ai de compte à rendre à personne. Je l'ai liquidé non en

me faisant dénonciateur, mais en agissant comme ma situation me

forçait d'agir. Ceux qui ont écrit à Julie Mikhaïlovna connaissent

la chose, et ils m'ont représenté à elle comme un honnête homme...

Allons, au diable tout cela! J'étais venu pour vous entretenir

d'une affaire sérieuse, et vous avez bien fait de renvoyer votre

ramoneur. L'affaire a de l'importance pour moi, André Antonovitch;

j'ai une prière instante à vous adresser.

-- Une prière? Hum, parlez, je vous écoute, et, je l'avoue, avec

curiosité. Et j'ajoute qu'en général vous m'étonnez passablement,

Pierre Stépanovitch.

Von Lembke était assez agité. Pierre Stépanovitch croisa ses

jambes l'une sur l'autre.

-- À Pétersbourg, commença-t-il, -- j'ai été franc sur beaucoup de

choses, mais sur d'autres, celle-ci, par exemple (il frappa avec

son doigt sur la _Personnalité éclairée), _j'ai gardé le silence,

d'abord parce que ce n'était pas la peine d'en parler, ensuite

parce que je me suis borné à donner les éclaircissements qu'on m'a

demandés. Je n'aime pas, en pareil cas, à aller moi-même au devant

des questions; c'est, à mes yeux, ce qui fait la différence entre

le coquin et l'honnête homme obligé de céder aux circonstances...

Eh bien, en un mot, laissons cela de côté. Mais maintenant...

maintenant que ces imbéciles... puisque aussi bien cela est

découvert, qu'ils sont dans vos mains et que, je le vois, rien ne

saurait vous échapper, -- car vous êtes un homme vigilant, --

je... je... eh bien, oui, je... en un mot, je suis venu vous

demander la grâce de l'un d'eux, un imbécile aussi, disons même un

fou; je vous la demande au nom de sa jeunesse, de ses malheurs, au

nom de votre humanité... Ce n'est pas seulement dans vos romans

que vous êtes humain, je suppose! acheva-t-il avec une sorte

d'impatience brutale.

Bref, le visiteur avait l'air d'un homme franc, mais maladroit,

inhabile, trop exclusivement dominé par des sentiments généreux et

par une délicatesse peut-être excessive; surtout il paraissait

borné: ainsi en jugea tout de suite Von Lembke. Depuis longtemps,

du reste, c'était l'idée qu'il se faisait de Pierre Stépanovitch,

et, durant ces derniers huit jours notamment, il s'était maintes

fois demandé avec colère, dans la solitude de son cabinet, comment

un garçon si peu intelligent avait pu si bien réussir auprès de

Julie Mikhaïlovna.

-- Pour qui donc intercédez-vous, et que signifient vos paroles?

questionna-t-il en prenant un ton majestueux pour cacher la

curiosité qui le dévorait.

-- C'est... c'est... diable... Ce n'est pas ma faute si j'ai

confiance en vous! Ai-je tort de vous considérer comme un homme

plein de noblesse, et surtout sensé... je veux dire capable de

comprendre... diable...

Le malheureux, évidemment, avait bien de la peine à accoucher.

-- Enfin comprenez, poursuivit-il, -- comprenez qu'en vous le

nommant, je vous le livre; c'est comme si je le dénonçais, n'est-

ce pas? N'est-il pas vrai?

-- Mais comment puis-je deviner, si vous ne vous décidez pas à

parler plus clairement?

-- C'est vrai, vous avez toujours une logique écrasante, diable...

eh bien, diable ... cette «personnalité éclairée», cet «étudiant»,

c'est Chatoff... vous savez tout!

-- Chatoff? Comment, Chatoff?

-- Chatoff, c'est l'»étudiant» dont, comme vous voyez, il est

question dans cette poésie. Il demeure ici; c'est un ancien serf;

tenez, c'est lui qui a donné un soufflet...

-- Je sais, je sais! fit le gouverneur en clignant les yeux, --

mais, permettez, de quoi donc, à proprement parler, est-il accusé,

et quel est l'objet de votre démarche?

-- Eh bien, je vous prie de le sauver, comprenez-vous? Il y a huit

ans que je le connais, et j'ai peut-être été son ami, répondit

avec véhémence Pierre Stépanovitch. -- Mais je n'ai pas à vous

rendre compte de ma vie passée, poursuivit-il en agitant le bras,

-- tout cela est insignifiant, ils sont au nombre de trois et

demi, et en y ajoutant ceux de l'étranger, on n'arriverait pas à

la dizaine. L'essentiel, c'est que j'ai mis mon espoir dans votre

humanité, dans votre intelligence. Vous comprendrez la chose et

vous la présenterez sous son vrai jour, comme le sot rêve d'un

insensé... d'un homme égaré par le malheur, notez, par de longs

malheurs, et non comme une redoutable conspiration contre la

sûreté de l'État!...

Il étouffait presque.

-- Hum. Je vois qu'il est coupable des proclamations qui portent

une hache en frontispice, observa presque majestueusement André

Antonovitch; -- permettez pourtant, s'il est seul, comment a-t-il

pu les répandre tant ici que dans les provinces et même dans le

gouvernement de Kh...? Enfin, ce qui est le point le plus

important, où se les est-il procurées?

-- Mais je vous dis que, selon toute apparence, ils se réduisent à

cinq, mettons dix, est-ce que je sais?

-- Vous ne le savez pas?

-- Comment voulez-vous que je le sache, le diable m'emporte?

-- Cependant vous savez que Chatoff est un des conjurés?

-- Eh! fit Pierre Stépanovitch avec un geste de la main comme pour

détourner le coup droit que lui portait Von Lembke; -- allons,

écoutez, je vais vous dire toute la vérité: pour ce qui est des

proclamations, je ne sais rien, c'est-à-dire absolument rien, le

diable m'emporte, vous comprenez ce qui signifie le mot rien?...

Eh bien, sans doute, il y a ce sous-lieutenant et un ou deux

autres... peut-être aussi Chatoff et encore un cinquième, voilà

tout, c'est une misère... Mais c'est pour Chatoff que je suis venu

vous implorer, il faut le sauver parce que cette poésie est de

lui, c'est son oeuvre personnelle, et il l'a fait imprimer à

l'étranger; voilà ce que je sais de science certaine. Quant aux

proclamations, je ne sais absolument rien.

-- Si les vers sont de lui, les proclamations en sont certainement

aussi. Mais sur quelles données vous fondez-vous pour soupçonner

M. Chatoff?

Comme un homme à bout de patience, Pierre Stépanovitch tira

vivement de sa poche un portefeuille et y prit une lettre.

-- Voici mes données! cria-t-il en la jetant sur la table.

Le gouverneur la déplia; c'était un simple billet écrit six mois

auparavant et adressé de Russie à l'étranger; il ne contenait que

les deux lignes suivantes:

-- «Je ne puis imprimer ici la _Personnalité éclairée, _pas plus

qu'autre chose; imprimez à l'étranger.

«Iv. Chatoff.»

Von Lembke regarda fixement Pierre Stépanovitch. Barbara Pétrovna

avait dit vrai: les yeux du gouverneur ressemblaient un peu à ceux

d'un mouton, dans certains moments surtout.

-- C'est-à-dire qu'il a écrit ces vers ici il y a six mois, se

hâta d'expliquer Pierre Stépanovitch, -- mais qu'il n'a pu les y

imprimer clandestinement, voilà pourquoi il demande qu'on les

imprime à l'étranger... Est-ce clair?

-- Oui, c'est clair, mais à qui demande-t-il cela? Voilà ce qui

n'est pas encore clair, observa insidieusement Von Lembke.

-- Mais à Kiriloff donc, enfin; la lettre a été adressée à

Kiriloff à l'étranger... Est-ce que vous ne le saviez pas? Tenez,

ce qui me vexe, c'est que peut-être vous faites l'ignorant vis-à-

vis de moi, alors que vous êtes depuis longtemps instruit de tout

ce qui concerne ces vers! Comment donc se trouvent-ils sur votre

table? Vous avez bien su vous les procurer! Pourquoi me mettez-

vous à la question, s'il en est ainsi?

Il essuya convulsivement avec son mouchoir la sueur qui ruisselait

de son front.

-- Je sais peut-être bien quelque chose... répondit vaguement

André Antonovitch; -- mais qui donc est ce Kiriloff?

-- Eh bien! mais c'est un ingénieur arrivé depuis peu ici, il a

servi de témoin à Stavroguine, c'est un maniaque, un fou; dans le

cas de votre sous-lieutenant il n'y a peut-être, en effet, qu'un

simple accès de fièvre chaude, mais celui-là, c'est un véritable

aliéné, je vous le garantis. Eh! André Antonovitch, si le

gouvernement savait ce que sont ces gens, il ne sévirait pas

contre eux. Ce sont tous autant d'imbéciles: j'ai eu l'occasion de

les voir en Suisse et dans les congrès.

-- C'est de là qu'ils dirigent le mouvement qui se produit ici?

-- Mais à qui donc appartient cette direction? Ils sont là trois

individus et demi. Rien qu'à les voir, l'ennui vous prend. Et

qu'est-ce que ce mouvement d'ici? Il se réduit à des

proclamations, n'est-ce pas? Quant à leurs adeptes, quels sont-

ils? Un sous-lieutenant atteint de _delirium tremens_ et deux ou

trois étudiants! Vous êtes un homme intelligent, voici une

question que je vous soumets: Pourquoi ne recrutent-ils pas des

individualités plus marquantes? Pourquoi sont-ce toujours des

jeunes gens qui n'ont pas atteint leur vingt-deuxième année? Et

encore sont-ils nombreux? Je suis sûr qu'on a lancé à leurs

trousses un million de limiers, or combien en a-t-on découvert?

Sept. Je vous le dis, c'est ennuyeux.

Lembke écoutait attentivement, mais l'expression de son visage

pouvait se traduire par ces mots: «On ne nourrit pas un rossignol

avec des fables.»

-- Permettez, pourtant: vous affirmez que le billet a été envoyé à

l'étranger, mais il n'y a pas ici d'adresse, comment donc savez-

vous que le destinataire était M. Kiriloff, que le billet a été

adressé à l'étranger et... et... qu'il a été écrit en effet par

M. Chatoff?

-- Vous n'avez qu'à comparer l'écriture de ce billet avec celle de

M. Chatoff. Quelque signature de lui doit certainement se trouver

parmi les papiers de votre chancellerie. Quant à ce fait que le

billet était adressé à Kiriloff, je n'en puis douter, c'est lui-

même qui me l'a montré.

-- Alors vous-même...

-- Eh! oui, moi-même... On m'a montré bien des choses pendant mon

séjour là-bas. Pour ce qui est de ces vers, ils sont censés avoir

été adressés par feu Hertzen à Chatoff, lorsque celui-ci errait à

l'étranger. Hertzen les aurait écrits soit en mémoire d'une

rencontre avec lui, soit par manière d'éloge, de recommandations,

que sais-je? Chatoff lui-même répand ce bruit parmi les jeunes

gens: Voilà, dit-il, ce que Hertzen pensait de moi.

La lumière se fit enfin dans l'esprit du gouverneur.

-- Te-te-te, je me disais: Des proclamations, cela se comprend,

mais des vers, pourquoi?

-- Eh! qu'y a-t-il là d'étonnant pour vous? Et le diable sait

pourquoi je me suis mis à jaser ainsi! Écoutez, accordez-moi la

grâce de Chatoff, et que le diable emporte tous les autres, y

compris même Kiriloff qui, maintenant, se tient caché dans la

maison Philippoff où Chatoff habite aussi. Ils ne s'aiment pas,

parce que je suis revenu... mais promettez-moi le salut de

Chatoff, et je vous les servirai tous sur la même assiette. Je

vous serai utile, André Antonovitch! J'estime que ce misérable

petit groupe se compose de neuf ou dix individus. Moi-même, je les

recherche, c'est une enquête que j'ai entreprise de mon propre

chef. Nous en connaissons déjà trois: Chatoff, Kiriloff et le

sous-lieutenant. Pour les autres, je n'ai encore que des

soupçons... du reste, je ne suis pas tout à fait myope. C'est

comme dans le gouvernement de Kh...: les propagateurs d'écrits

séditieux qu'on a arrêtés étaient deux étudiants, un collégien,

deux gentilshommes de douze ans, un professeur de collège, et un

ancien major, sexagénaire abruti par la boisson; voilà tout, et

croyez bien qu'il n'y en avait pas d'autres; on s'est même étonné

qu'ils fussent si peu nombreux... Mais il faut six jours. J'ai

déjà tout calculé: six jours, pas un de moins. Si vous voulez

arriver à un résultat, laissez-les tranquilles encore pendant six

jours, et je vous les livrerai tous dans le même paquet; mais si

vous bougez avant l'expiration de ce délai, la nichée s'envolera.

Seulement donnez-moi Chatoff. Je m'intéresse à Chatoff... Le mieux

serait de le faire venir secrètement ici, dans votre cabinet, et

d'avoir avec lui un entretien amical; vous l'interrogeriez, vous

lui déclareriez que vous savez tout... À coup sûr, lui-même se

jettera à vos pieds en pleurant! C'est un homme nerveux, accablé

par le malheur; sa femme s'amuse avec Stavroguine. Caressez-le, et

il vous fera les aveux les plus complets, mais il faut six

jours... Et surtout, surtout pas une syllabe à Julie Mikhaïlovna.

Le secret. Pouvez-vous me promettre que vous vous tairez?

-- Comment? fit Von Lembke en ouvrant de grands yeux, -- mais est-

ce que vous n'avez rien... révélé à Julie Mikhaïlovna?

-- À elle? Dieu m'en préserve! E-eh, André Antonovitch! Voyez-

vous, j'ai pour elle une grande estime, j'apprécie fort son

amitié... tout ce que vous voudrez... mais je ne suis pas un

niais. Je ne la contredis pas, car il est dangereux de la

contredire, vous le savez vous-même. Je lui ai peut-être dit un

petit mot, parce qu'elle aime cela; mais quant à m'ouvrir à elle

comme je m'ouvre maintenant à vous, quant à lui confier les noms

et les circonstances, pas de danger, batuchka! Pourquoi en ce

moment m'adressé-je à vous? Parce que, après tout, vous êtes un

homme, un homme sérieux et possédant une longue expérience du

service. Vous avez appris à Pétersbourg comment il faut procéder

dans de pareilles affaires. Mais si, par exemple, je révélais ces

ceux noms à Julie Mikhaïlovna, elle se mettrait tout de suite à

battre la grosse caisse... Elle veut esbroufer la capitale. Non,

elle est trop ardente, voilà!

-- Oui, il y a en elle un peu de cette fougue... murmura non sans

satisfaction André Antonovitch, mais en même temps il trouvait de

fort mauvais goût la liberté avec laquelle ce malappris

s'exprimait sur le compte de Julie Mikhaïlovna. Cependant Pierre

Stépanovitch jugea sans doute qu'il n'en avait pas encore dit

assez, et qu'il devait insister davantage sur ce point pour

achever la conquête de Lembke.

-- Oui, comme vous le dites, elle a trop de fougue, reprit-il; --

qu'elle soit une femme de génie, une femme littéraire, c'est

possible, mais elle effraye les moineaux. Elle ne pourrait

attendre, je ne dis pas six jours, mais six heures. E-eh! André

Antonovitch, gardez-vous d'imposer à une femme un délai de six

jours! Voyons, vous me reconnaissez quelque expérience, du moins

dans ces affaires-là; je sais certaines choses, et vous-même

n'ignorez pas que je puis les savoir. Si je vous demande six

jours, ce n'est point par caprice, mais parce que la circonstance

l'exige.

-- J'ai ouï dire... commença avec hésitation le gouverneur, --

j'ai ouï dire qu'à votre retour de l'étranger vous aviez témoigné

à qui de droit... comme un regret de vos agissements passés?

-- Eh bien?

-- Naturellement, je n'ai pas la prétention de m'immiscer... mais

il m'a toujours semblé qu'ici vous parliez dans un tout autre

style, par exemple, sur la religion chrétienne, sur les

institutions sociales, et, enfin, sur le gouvernement...

-- Eh! j'ai dit bien des choses! Je suis toujours dans les mêmes

idées, seulement je désapprouve la manière dont ces imbéciles les

appliquent, voilà tout. Cela a-t-il le sens commun de mordre les

gens à l'épaule? Réserve faite de la question d'opportunité, vous

avez reconnu vous-même que j'étais dans le vrai.

-- Ce n'est pas sur ce point proprement dit que je suis tombé

d'accord avec vous.

-- Vous pesez chacune de vos paroles, hé, hé! Homme circonspect!

observa gaiement Pierre Stépanovitch. -- Écoutez, mon père, il

fallait que j'apprisse à vous connaître, eh bien, voilà pourquoi

je vous ai parlé dans mon style. Ce n'est pas seulement avec vous,

mais avec bien d'autres que j'en use ainsi. J'avais peut-être

besoin de connaître votre caractère.

-- Pourquoi?

-- Est-ce que je sais pourquoi? répondit avec un nouveau rire le

visiteur. -- Voyez-vous, cher et très estimé André Antonovitch,

vous êtes rusé, mais pas encore assez pour deviner _cela_,

comprenez-vous? Peut-être que vous comprenez? Quoique, à mon

retour de l'étranger, j'aie donné des explications à qui de droit

(et vraiment je ne sais pourquoi un homme dévoué à certaines idées

ne pourrait pas agir dans l'intérêt de ses convictions...),

cependant personne _là_ ne m'a encore chargé d'étudier votre

caractère, et je n'ai encore reçu _de là_ aucune mission

semblable. Examinez vous-même: au lieu de réserver pour vous la

primeur de mes révélations, n'aurais-je pas pu les adresser

directement _là_, c'est-à-dire aux gens à qui j'ai fait mes

premières déclarations? Certes, si j'avais en vue un profit

pécuniaire ou autre, ce serait de ma part un bien sot calcul que

d'agir comme je le fais, car, maintenant, c'est à vous et non à

moi qu'on saura gré en haut lieu de la découverte du complot. Je

ne me préoccupe ici que de Chatoff, ajouta noblement Pierre

Stépanovitch, -- mon seul motif est l'intérêt que m'inspire un

ancien ami... Mais n'importe, quand vous prendrez la plume pour

écrire _là_, eh bien, louez-moi, si vous voulez... je ne vous

contredirai pas, hé, hé! Adieu pourtant, je me suis éternisé chez

vous, et je n'aurais pas dû tant bavarder, s'excusa-t-il non sans

grâce.

En achevant ces mots, il se leva.

-- Au contraire, je suis enchanté que l'affaire soit, pour ainsi

dire, précisée, répondit d'un air non moins aimable Von Lembke qui

s'était levé aussi; les dernières paroles de son interlocuteur

l'avaient visiblement rasséréné. -- J'accepte vos services avec

reconnaissance, et soyez sûr que de mon côté je ne négligerai rien

pour appeler sur votre zèle l'attention du gouvernement...

-- Six jours, l'essentiel, c'est ce délai de six jours; durant ce

laps de temps ne bougez pas, voilà ce qu'il me faut.

-- Bien.

-- Naturellement, je ne vous lie pas les mains, je ne me le

permettrais pas. Vous ne pouvez vous dispenser de faire des

recherches; seulement n'effrayez pas la nichée avant le moment

voulu, je compte pour cela sur votre intelligence et votre

habileté pratique. Mais vous devez avoir un joli stock de

mouchards et de limiers de toutes sortes, hé, hé! remarqua d'un

ton badin Pierre Stépanovitch.

-- Pas tant que cela, dit agréablement le gouverneur. -- C'est un

préjugé chez les jeunes gens de croire que nous en avons une si

grande quantité... Mais, à propos, permettez-moi une petite

question: si ce Kiriloff a été le témoin de Stavroguine, alors

M. Stavroguine se trouve aussi dans le même cas...

-- Pourquoi Stavroguine?

-- Puisqu'ils sont si amis?

-- Eh! non, non, non! Ici vous faites fausse route, tout malin que

vous êtes. Et même vous m'étonnez. Je pensais que sur celui-là

vous n'étiez pas sans renseignements... Hum, Stavroguine, c'est

tout le contraire, je dis: tout le contraire... Avis au lecteur.

-- Vraiment! Est-ce possible? fit Von Lembke d'un ton

d'incrédulité. -- Julie Mikhaïlovna m'a dit avoir reçu de

Pétersbourg des informations donnant à croire qu'il a été envoyé

ici, pour ainsi dire, avec certaines instructions...

-- Je ne sais rien, rien, absolument rien. Adieu. Avis au lecteur!

Sur ce, le jeune homme s'élança vers la porte.

-- Permettez, Pierre Stépanovitch, permettez, cria le gouverneur,

-- deux mots encore au sujet d'une niaiserie, ensuite je ne vous

retiens plus.

Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et y prit un pli.

-- Voici un petit document qui se rapporte à la même affaire; je

vous prouve par cela même que j'ai en vous la plus grande

confiance. Tenez, vous me direz votre opinion.

Ce pli était à l'adresse de Von Lembke qui l'avait reçu la veille,

et il contenait une lettre anonyme fort étrange. Pierre

Stépanovitch lut avec une extrême colère ce qui suit:

«Excellence!

«Car votre tchin vous donne droit à ce titre. Par la présente je

vous informe d'un attentat tramé contre la vie des hauts

fonctionnaires et de la patrie, car cela y mène directement. Moi-

même j'en ai distribué pendant une multitude d'années. C'est aussi

de l'impiété. Un soulèvement se prépare, et il y a plusieurs

milliers de proclamations, chacune d'elles mettra en mouvement

cent hommes tirant la langue, si l'autorité ne prend des mesures,

car on promet une foule de récompenses, et la populace est bête,

sans compter l'eau-de-vie. Si vous voulez une dénonciation pour le

salut de la patrie ainsi que des églises et des icônes, seul je

puis la faire. Mais à condition que seul entre tous je recevrai

immédiatement de la troisième section mon pardon par le

télégraphe; quant aux autres, qu'ils soient livrés à la justice.

Pour signal, mettez chaque soir, à sept heures, une bougie à la

fenêtre de la loge du suisse. En l'apercevant, j'aurai confiance

et je viendrai baiser la main miséricordieuse envoyée de la

capitale, mais à condition que j'obtiendrai une pension, car

autrement avec quoi vivrai-je? Vous n'aurez pas à vous en

repentir, vu que le gouvernement vous donnera une plaque. Motus,

sinon ils me tordront le cou.

«L'homme lige de Votre Excellence, qui baise la trace de vos pas,

le libre penseur repentant,

«INCOGNITO.»

Von Lembke expliqua que la lettre avait été déposée la veille dans

la loge en l'absence du suisse.

-- Eh bien, qu'est-ce que vous en pensez? demanda presque

brutalement Pierre Stépanovitch.

-- J'incline à la considérer comme l'oeuvre d'un mauvais plaisant,

d'un farceur anonyme.

-- C'est la conjecture la plus vraisemblable. On ne vous monte pas

le coup.

-- Ce qui me fait croire cela, c'est surtout la bêtise de cette

lettre.

-- Vous en avez déjà reçu de semblables depuis que vous êtes ici?

-- J'en ai reçu deux, également sans signature.

-- Naturellement, les auteurs de ces facéties ne tiennent pas à se

faire connaître. D'écritures et de styles différents?

-- Oui.

-- Et bouffonnes comme celles-ci?

-- Oui, bouffonnes, et, vous savez... dégoûtantes.

-- Eh bien, puisque ce n'est pas la première fois qu'on vous

adresse pareilles pasquinades, cette lettre doit sûrement provenir

d'une officine analogue.

-- D'autant plus qu'elle est idiote. Ces gens-là sont instruits,

et, à coup sûr, ils n'écrivent pas aussi bêtement.

-- Sans doute, sans doute.

--Mais si cette lettre émanait en effet de quelqu'un qui offrit

réellement ses services comme dénonciateur?

-- C'est invraisemblable, répliqua sèchement Pierre Stépanovitch.

-- Ce pardon que la troisième section doit envoyer par le

télégraphe, cette demande d'une pension, qu'est-ce que cela

signifie? La mystification est évidente.

-- Oui, oui, reconnut Von Lembke honteux de la supposition qu'il

venait d'émettre.

-- Savez-vous ce qu'il faut faire? Laissez-moi cette lettre. Je

vous en découvrirai certainement l'auteur. Je le trouverai plus

vite qu'aucun de vos agents.

-- Prenez-là, consentit André Antonovitch, non sans quelque

hésitation, il est vrai.

-- Vous l'avez montrée à quelqu'un?

-- À personne; comment donc?

-- Pas même à Julie Mikhaïlovna?

-- Ah! Dieu m'en préserve! Et, pour l'amour de Dieu, ne la lui

montrez pas non plus! s'écria Von Lembke effrayé. -- Elle serait

si agitée... et elle se fâcherait terriblement contre moi.

-- Oui, vous seriez le premier à avoir sur les doigts, elle dirait

que si l'on vous écrit ainsi, c'est parce que vous l'avez mérité.

Nous connaissons la logique des femmes. Allons, adieu. D'ici à

trois jours peut-être j'aurai découvert votre correspondant

anonyme. Surtout n'oubliez pas de quoi nous sommes convenus!

Les possédés · 第 64 / 104 题