CHAPITRE IV

_TOUT LE MONDE DANS L'ATTENTE._

I

L'histoire du duel ne tarda pas à se répandre dans la société et y

produisit une impression tout à l'avantage de Nicolas

Vsévolodovitch. Nombre de ses anciens ennemis se déclarèrent

hautement en sa faveur. Quelques mots prononcés au sujet de cette

affaire par une personne qui jusqu'alors avait réservé son

jugement ne contribuèrent pas peu à ce revirement inattendu de

l'esprit public. Voici ce qui arriva: le lendemain de la

rencontre, toute la ville s'était rendue chez la femme du maréchal

de la noblesse, dont on célébrait justement la fête ce jour-là.

Dans l'assistance se remarquait Julie Mikhaïlovna venue avec

Élisabeth Touchine; la jeune fille était rayonnante de beauté et

se montrait fort gaie, ce qui dès l'abord parut très louche à

beaucoup de nos dames. Je dois dire que ses fiançailles avec

Maurice Nikolaïévitch ne pouvaient plus être mises en doute. En

réponse à une question badine d'un général retiré du service, mais

encore important, Élisabeth Nikolaïevna déclara elle-même ce soir-

là qu'elle était fiancée. Néanmoins pas une de nos dames ne

voulait le croire. Toutes persistaient à supposer un roman, une

aventure mystérieuse qui aurait eu lieu en Suisse et à laquelle on

mêlait obstinément, -- je ne sais pourquoi, -- Julie Mikhaïlovna.

Dès qu'elle entra, tous les regards se portèrent curieusement vers

elle. Il est à noter que jusqu'à cette soirée le duel n'était

l'objet que de commentaires très discrets: l'événement était très

récent; d'ailleurs on ignorait encore les mesures prises par

l'autorité. Autant qu'on pouvait le savoir, celle-ci n'avait pas

inquiété les deux duellistes. Par exemple, il était de notoriété

publique que le lendemain matin Artémii Pétrovitch avait librement

regagné son domaine de Doukhovo. Comme de juste, tous attendaient

avec impatience que quelqu'un se décidât à aborder ouvertement la

grosse question du jour, et l'on comptait surtout pour cela sur le

général dont j'ai parlé tout à l'heure.

Ce personnage, un des membres les plus qualifiés de notre club,

avait, en effet, l'habitude d'attacher le grelot. C'était là, pour

ainsi dire, sa spécialité dans le monde. Le premier il portait au

grand jour de la discussion publique les choses dont les autres ne

s'entretenaient encore qu'à voix basse.

Dans la circonstance présente le général avait une compétence

particulière. Il était parent éloigné d'Artémii Pétrovitch,

quoiqu'il fût en querelle et même en procès avec lui; de plus, il

avait eu lui-même deux affaires d'honneur dans sa jeunesse, et

l'un de ces duels lui avait valu d'être envoyé comme simple soldat

au Caucase. Quelqu'un vint à parler de Barbara Pétrovna qui,

depuis deux jours, s'était remise à sortir, et à ce propos vanta

son magnifique attelage provenant du haras des Stavroguine. Sur

quoi le général observa brusquement qu'il avait rencontré dans la

journée «le jeune Stavroguine» à cheval... Un vif mouvement

d'attention se produisit aussitôt dans l'assistance. Le général

poursuivit en tournant entre ses doigts une tabatière en or qui

lui avait été donnée par le Tzar:

-- Je regrette de ne pas m'être trouvé ici il y a quelques

années... j'étais alors à Karlsbad... Hum. Ce jeune homme

m'intéresse fort, j'ai tant entendu parler de lui à cette

époque... Hum. Est-il vrai qu'il soit fou? Quelqu'un l'a dit

alors. L'autre jour on me racontait qu'outragé devant sa cousine

par un étudiant, il s'était fourré sous la table, et, hier, Stépan

Vysotzky m'apprend que Stavroguine s'est battu en duel avec ce...

Gaganoff. Il a galamment risqué sa vie, paraît-il, à seule fin de

mettre un terme aux persécutions de cet enragé. Hum. C'était dans

les moeurs de la garde il y a cinquante ans. Il fréquente ici chez

quelqu'un?

Le général se tut comme s'il eût attendu une réponse.

-- Quoi de plus simple? répliqua soudain en élevant la voix Julie

Mikhaïlovna qui était vexée de voir tous les yeux se tourner vers

elle comme par l'effet d'un mot d'ordre. -- Peut-on s'étonner que

Stavroguine se soit battu avec Gaganoff et qu'il ait dédaigné

l'injure de l'étudiant? Il ne pouvait pas appeler sur le terrain

un homme qui avait été son serf!

L'idée était claire et simple, mais personne n'y avait encore

songé. Ces paroles eurent un grand retentissement et retournèrent

l'opinion de fond en comble. Les scandales, les commérages

passèrent dès lors à l'arrière-plan. Nicolas Vsévolodovitch

apparut comme un homme que l'on avait méconnu et qui possédait une

sévérité de principes presque idéale. Mortellement outragé par un

étudiant, c'est-à-dire par un individu qui avait reçu de

l'éducation et qui était émancipé du servage, il méprisait

l'offense, parce que l'offenseur était un de ses anciens serfs. La

société frivole tient en mésestime l'homme qui se laisse

souffleter impunément: il bravait les préjugés d'un monde peu

éclairé.

On se rappela les relations de Nicolas Vsévolodovitch avec le

comte K..., et l'on en conclut fort légèrement qu'il était fiancé

à une des filles de ce haut fonctionnaire. Quant à sa prétendue

intrigue en Suisse avec Élisabeth Nikolaïevna, les dames elles-

mêmes cessèrent d'en parler. Prascovie Ivanovna et sa fille

venaient enfin de se mettre en règle avec l'étiquette provinciale:

elles avaient fait leurs visites. Tout le monde trouvait que

mademoiselle Touchine était une jeune fille des plus ordinaires

qui profitait seulement de ses nerfs malades pour se rendre

intéressante. Sa syncope, le jour de l'arrivée de Nicolas

Vsévolodovitch, n'était plus attribuée maintenant qu'à la frayeur

que la brutale conduite de l'étudiant avait dû lui causer. On

exagérait même le prosaïsme des circonstances qu'on s'était plu

d'abord à présenter sous des couleurs si fantastiques. De la

boiteuse il n'était plus du tout question, un détail si

insignifiant ne valait pas la peine qu'on en parlât. «Et quand il

y aurait cent boiteuses? Qui est-ce qui n'a pas été jeune?» On

s'étendait sur le respect de Nicolas Vsévolodovitch pour sa mère,

on s'ingéniait à lui découvrir différentes vertus, on vantait

l'instruction qu'il avait acquise par quatre années d'études dans

les universités allemandes. La manière d'agir d'Artémii Pétrovitch

était unanimement considérée comme un manque de tact, et tous

s'accordaient à reconnaître chez Julie Mikhaïlovna une pénétration

remarquable.

Aussi, lorsque enfin Nicolas Vsévolodovitch se montra, on

l'accueillit de l'air le plus naïvement sérieux, et il put lire

dans tous les yeux avec quelle impatience il était attendu. Il

n'ouvrit pas la bouche, et son silence le servit mieux que ne

l'eussent fait les plus belles paroles. En un mot, tout lui

réussit, il fut à la mode. En province, si quelqu'un est allé une

fois dans le monde, il est forcé d'y retourner. Nicolas

Vsévolodovitch se prêta scrupuleusement à tout ce que les

convenances exigeaient de lui. On ne le trouva pas gai: «C'est un

homme qui a souffert», dit-on, «un homme qui n'est pas ce que sont

les autres, il a beaucoup à penser.» On allait maintenant jusqu'à

lui savoir gré de cette humeur fière et hautaine qui lui avait

fait tant d'ennemis quatre ans auparavant.

Barbara Pétrovna était radieuse. Je ne puis dire si elle

regrettait beaucoup l'évanouissement de ses rêves au sujet

d'Élisabeth Nikolaïevna. Ici sans doute lui vint en aide l'orgueil

familial. Chose étrange, Barbara Pétrovna croyait fermement que

Nicolas, en effet, «avait choisi» chez le comte K..., et le plus

singulier, c'est qu'elle croyait à cela, comme tout le monde, sur

la foi des bruits parvenus à ses oreilles; elle-même n'osait

adresser aucune question directe à Nicolas Vsévolodovitch. Deux ou

trois fois pourtant la curiosité l'emporta sur la crainte, et la

mère, d'un ton enjoué, reprocha à son fils de faire le cachottier

avec elle. Le jeune homme sourit et continua à se taire. Son

silence fut interprété comme une réponse affirmative. Eh bien,

avec tout cela, Barbara Pétrovna n'oubliait jamais la boiteuse:

alors même qu'elle rêvait au prochain mariage de son fils avec une

des filles du comte K..., la pensée de Marie Timoféievna pesait

toujours sur son coeur comme une pierre, comme un cauchemar, et

l'inquiétait étrangement pour l'avenir.

Inutile de dire que la générale Stavroguine avait retrouvé dans la

société la considération et les égards respectueux auxquels elle

était accoutumée autrefois, mais elle ne profitait guère de cet

avantage, allant fort peu dans le monde. Elle fit cependant une

visite solennelle à la gouvernante. Naturellement personne n'avait

été plus ravi que Barbara Pétrovna du langage tenu par Julie

Mikhaïlovna chez la maréchale de la noblesse: ces paroles avaient

ôté de son coeur un gros chagrin et tranché du coup plusieurs des

questions qui la tourmentaient si fort depuis ce malheureux

dimanche. «Je ne comprenais pas cette femme!» décida-t-elle, et,

franchement, avec sa spontanéité ordinaire, elle déclara à Julie

Mikhaïlovna qu'elle était venue la _remercier_. La gouvernante

fut flattée, mais se tint sur la réserve. Elle commençait à avoir

le sentiment de son importance peut-être même l'avait-elle déjà un

peu trop. Par exemple, elle observa, dans le cours de la

conversation, qu'elle n'avait jamais entendu parler du mérite

scientifique de Stépan Trophimovitch.

-- Sans doute je reçois le jeune Verkhovensky et je m'intéresse à

lui. Il est étourdi, mais on peut passer cela à son âge;

d'ailleurs il possède un solide savoir, et, après tout, ce n'est

pas un critique fourbu.

Barbara Pétrovna se hâta de répondre que Stépan Trophimovitch

n'avait jamais été critique, et qu'au contraire il avait passé

toute sa vie chez elle. Dans la première partie de sa carrière,

des circonstances «trop connues de tout le monde» avaient appelé

l'attention sur lui, et il s'était signalé dans ces derniers temps

par des travaux sur l'histoire de l'Espagne. À présent, il se

proposait d'écrire quelque chose sur la situation actuelle des

universités allemandes, il songeait aussi à faire un article sur

la Madone de Dresde. Bref, Barbara Pétrovna ne négligea rien pour

relever Stépan Trophimovitch aux yeux de la gouvernante.

-- Sur la Madone de Dresde? Il s'agit de la Madame Sixtine? Chère

Barbara Pétrovna, j'ai passé deux heures devant cette toile, et je

suis partie désenchantée. Je n'y ai rien compris, et j'étais

stupéfaite. Karmazinoff dit aussi qu'il est difficile d'y

comprendre quelque chose. À présent tous, Russes et Anglais,

déclarent ne rien trouver dans ce tableau si admiré de l'ancienne

génération.

-- C'est une nouvelle mode, alors?

-- Je pense qu'il ne faut pas faire fi de notre jeunesse. On crie

qu'elle est communiste, mais, à mon avis, on doit l'entourer

d'égards et de sympathie. À présent, je lis tout, je reçois tous

les journaux, je vois tout ce qui s'écrit sur l'organisation de la

commune, les sciences naturelles et le reste, parce qu'il faut

enfin savoir où l'on vit et à qui l'on a affaire. On ne peut

passer toute sa vie dans les hautes régions de la fantaisie. Je me

suis fait une règle d'être aimable avec les jeunes gens pour les

arrêter sur la pente du précipice. Croyez-le, Barbara Pétrovna,

c'est nous, la société, qui pouvons seul, par notre bienfaisante

influence et notamment par des procédés gracieux, les retenir au

bord de l'abîme où les pousse l'intolérance de toutes ces vieilles

perruques. Du reste, je suis bien aise que vous m'ayez parlé de

Stépan Trophimovitch. Vous m'avez donné une idée: il pourra

prendre part à notre séance littéraire. J'organise, vous savez,

une fête par souscription au profit des institutrices pauvres de

notre province. Elles sont dispersées dans toute la Russie; on en

compte jusqu'à six qui sont originaire de ce district; il y a en

outre deux télégraphistes, deux étudiantes en médecine et

plusieurs qui voudraient aussi étudier, mais qui n'en ont pas le

moyen. Le sort de la femme russe est terrible, Barbara Pétrovna!

On fait maintenant de cela une question universitaire, et même le

conseil de l'Empire s'en est occupé dans une de ses séances. Dans

notre étrange Russie on peut faire tout ce que l'on veut. Aussi,

je le répète, si la société voulait, elle pourrait, rien que par

des gentillesses et des procédés aimables, diriger dans la bonne

voie ce grand mouvement des esprits. Oh! mon Dieu, sont-ce les

personnalités éclairées qui nous manquent? Assurément non, mais

elles sont isolées. Unissons-nous donc, et nous serons plus forts.

En un mot, j'aurai d'abord une matinée littéraire, puis un léger

déjeuner et le soir un bal. Nous voulions commencer la soirée par

des tableaux vivants, mais il paraît que cela entraînerait

beaucoup de frais; aussi, pour le public, il y aura un ou deux

quadrilles dansés par des masques qui auront des costumes de

caractère et représenteront certaines tendances de la littérature.

C'est Karmazinoff qui a suggéré l'idée de ce divertissement; il

m'est d'un grand secours. Vous savez, il nous lira sa dernière

production que personne ne connaît encore. Il dépose la plume et

renonce désormais à écrire; cet article est son adieu au public.

Une petite chose charmante intitulée «_Merci»_. Un titre français,

mais il trouve cela plus piquant et même plus fin. Je suis aussi

de cet avis, et c'est même sur mon conseil qu'il s'est décidé en

faveur de ce titre. Stépan Trophimovitch pourrait aussi, je pense,

faire une lecture, s'il a quelque chose de court et... qui ne soit

pas trop scientifique. Pierre Stépanovitch prendra part également,

je crois, à la matinée littéraire, et nous aurons peut-être encore

un autre lecteur. Pierre Stépanovitch passera chez vous pour vous

communiquer le programme; ou plutôt, si vous voulez bien le

permettre, je vous l'apporterai moi-même.

-- De mon côté, je vous demande la permission de m'inscrire sur

votre liste. Je ferai part de votre désir à Stépan Trophimovitch,

et je tâcherai d'obtenir son consentement.

Barbara Pétrovna revint chez elle définitivement enchantée de

Julie Mikhaïlovna et -- je ne sais pourquoi -- très fâchée contre

Stépan Trophimovitch.

-- Je suis amoureuse d'elle, je ne comprends pas comment j'ai pu

me tromper ainsi sur cette femme, dit-elle à son fils et à Pierre

Stépanovitch qui vint dans la soirée.

-- Il faut pourtant vous réconcilier avec le vieux, conseilla

Pierre Stépanovitch, -- il est au désespoir. Sa disgrâce est

complète. Hier il a rencontré votre voiture, il a salué, et vous

vous êtes détournée. Vous savez, nous allons le produire, j'ai

certaines vues sur lui, et il peut encore être utile.

-- Oh! Il lira.

-- Je ne parle pas seulement de cela. Mais je voulais justement

passer chez lui aujourd'hui. Ainsi je lui ferai la commission?

-- Si vous voulez. Je ne sais pas, du reste, comment vous

arrangerez cela, dit Barbara Pétrovna avec hésitation. -- Je

comptais m'expliquer moi-même avec lui, je voulais lui fixer un

rendez-vous, ajouta-t-elle, et son visage se renfrogna.

-- Ce n'est pas la peine de lui donner un rendez-vous. Je lui

dirai la chose tout bonnement.

-- Soit, dites-la-lui. Mais ne manquez pas de lui dire aussi que

je le verrai certainement un de ces jours.

Pierre Stépanovitch sortit en souriant. Autant que je me souviens,

il était alors d'une humeur massacrante, et presque personne

n'était à l'abri de ses boutades. Chose étrange, tout le monde les

lui pardonnait, bien qu'elles passassent souvent toutes les

bornes. L'idée s'était généralement répandue qu'il ne fallait pas

le juger comme on aurait jugé un autre. Je noterai que le duel de

Nicolas Vsévolodovitch l'avait mis dans une colère extrême. Cet

événement fut pour lui une surprise, et il devint vert quand on le

lui raconta. C'était peut-être son amour-propre qui souffrait: il

n'avait appris l'affaire que le lendemain, alors qu'elle était

déjà connue de toute la ville.

-- Vous n'aviez pas le droit de vous battre, dit-il tout bas à

Stavroguine qu'il aperçut par hasard au club cinq jours après. Il

est à remarquer que durant tout ce temps ils ne s'étaient

rencontrés nulle part, quoique Pierre Stépanovitch fût venu

presque chaque jour chez Barbara Pétrovna.

Nicolas Vsévolodovitch le regarda silencieusement et d'un air

distrait, comme s'il n'eût pas compris de quoi il s'agissait, mais

il ne s'arrêta point et passa dans la grande salle pour se rendre

au buffet.

Pierre Stépanovitch s'élança à sa suite et, comme par distraction,

lui saisit l'épaule:

-- Vous êtes allé aussi chez Chatoff... vous voulez rendre public

votre mariage avec Marie Timoféievna.

Nicolas Vsévolodovitch se dégagea par un mouvement brusque, et, le

visage menaçant, se retourna soudain vers Pierre Stépanovitch.

Celui-ci le considéra en souriant d'une façon étrange. Cette scène

ne dura qu'un instant. Stavroguine s'éloigna.

Les possédés · 第 56 / 104 题