IV

Fort contente d'apprendre que son fils s'était décidé à faire une

promenade à cheval, Barbara Pétrovna avait elle-même donné l'ordre

d'atteler, et elle était allée «comme autrefois respirer l'air

pur»: telle fut la nouvelle qu'Alexis Égorovitch s'empressa de

communiquer à son barine.

-- Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna? demanda aussitôt

Nicolas Vsévolodovitch.

Sa mine se renfrogna lorsque le domestique répondit que Daria

Pavlovna se sentant indisposée avait refusé d'accompagner la

générale et se trouvait maintenant dans sa chambre.

-- Écoute, vieux, commença Stavroguine, comme s'il eût pris une

résolution subite, -- tiens-toi aux aguets pendant toute cette

journée et, si tu t'aperçois qu'elle se rend chez moi, empêche-la

d'entrer; dis-lui que d'ici à quelques jours je ne pourrai la

recevoir, que je la prie de suspendre ses visites... et que je

l'appellerai moi-même quand le moment sera venu, tu entends?

-- Je le lui dirai, fit Alexis Égorovitch.

Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette

commission ne lui plaisait guère.

-- Mais dans le cas seulement où tu la verrais prête à entrer chez

moi.

-- Soyez tranquille, il n'y aura pas d'erreur. C'est par mon

entremise que ses visites ont eu lieu jusqu'à présent; dans ces

occasions, elle s'est toujours adressée à moi.

-- Je le sais; mais, je le répète, pas avant qu'elle vienne elle-

même. Apporte-moi vite du thé.

Le vieillard venait à peine de sortir quand la porte se rouvrit;

sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage pâle,

quoique son regard fût calme.

-- D'où venez-vous? s'écria Stavroguine.

-- J'étais là, et j'attendais pour entrer qu'Alexis Égorovitch

vous eût quitté. J'ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand

il est sorti tout à l'heure, je me suis dissimulée derrière le

ressaut, il ne m'a pas remarquée.

-- Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha... en

attendant... ce temps-là. Je n'ai pas pu vous recevoir cette nuit,

malgré votre lettre. Je voulais moi-même vous répondre, mais je ne

sais pas écrire, ajouta-t-il avec une colère mêlée de dégoût.

-- J'étais moi-même d'avis qu'il fallait rompre. Barbara Pétrovna

soupçonne trop nos relations.

-- Libre à elle.

-- Il ne faut pas qu'elle s'inquiète. Ainsi maintenant c'est

jusqu'à la fin?

-- Vous l'attendez donc toujours?

-- Oui, je suis certaine qu'elle viendra.

-- Dans le monde rien ne finit.

-- Ici il y aura une fin. Alors vous m'appellerez, je viendrai.

Maintenant, adieu.

-- Et quelle sera la fin? demanda en souriant Nicolas

Vsévolodovitch.

-- Vous n'êtes pas blessé et... vous n'avez pas versé le sang?

demanda à son tour la jeune fille sans répondre à la question qui

lui était faite.

-- Ç'a été bête; je n'ai tué personne, rassurez-vous. Du reste,

vous apprendrez tout aujourd'hui même par la voix publique. Je

suis un peu souffrant.

-- Je m'en vais. Vous ne déclarerez pas votre mariage aujourd'hui!

ajouta-t-elle avec hésitation.

-- Ni aujourd'hui, ni demain; après-demain, je ne sais pas, peut-

être que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez-

moi, laissez-moi enfin.

-- Vous ne perdrez pas l'autre... folle?

-- Je ne perdrai ni l'une ni l'autre des deux folles, mais celle

qui est intelligente, je crois que je la perdrai: je suis si lâche

et si vil, Dacha, que peut-être en effet je vous appellerai quand

arrivera la «fin», comme vous dites, et malgré votre intelligence

vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-même?

-- Je sais qu'à la fin je resterai seule avec vous et... j'attends

ce moment.

-- Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis?

-- C'est impossible, vous m'appellerez.

-- Il y a dans cette conviction beaucoup de mépris pour moi.

-- Vous savez qu'il n'y a pas que du mépris.

-- C'est donc qu'il y en a tout de même?

-- Je n'ai pas dit cela. Dieu m'en est témoin, je souhaiterais on

ne peut plus que vous n'eussiez jamais besoin de moi.

-- Une phrase en vaut une autre. De mon côté, je désirerais ne

point vous perdre.

-- Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-même vous le savez

mieux que personne, se hâta de répondre Daria Pavlovna qui mit

dans ces paroles une énergie particulière. -- Si je ne reste pas

avec vous, je me ferai Soeur de la Miséricorde, garde-malade, ou

colporteuse d'évangiles. J'y suis bien décidée. Je ne puis pas me

marier pour tomber dans la misère, je ne puis pas non plus vivre

dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas... Vous savez

tout.

-- Non, je n'ai jamais pu savoir ce que vous voulez; votre

sympathie pour moi me paraît ressembler à l'intérêt que certaines

vieilles infirmières portent sans motif à tels ou tels malades

plutôt qu'aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles

dévotes, habituées à assister aux enterrements, qui manifestent

des préférences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous

d'un air si étrange?

Elle le considéra attentivement.

-- Vous êtes fort malade? demanda-t-elle d'un ton affectueux. --

Mon Dieu! et cet homme veut se passer de moi!

-- Écoutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions.

Hier, sur le pont, un petit diable m'a offert d'assassiner

Lébiadkine et Marie Timoféievna, ce qui trancherait la question de

mon mariage légal. Il m'a demandé trois roubles d'arrhes, mais il

a laissé clairement entendre que l'opération tout entière ne

coûterait pas moins de quinze cents roubles. Voilà un diable qui

sait compter! Un teneur de livres! Ha, ha!

-- Mais vous êtes bien sûr que c'était une apparition?

-- Oh! non, ce n'était pas une apparition! C'était tout bonnement

Fedka le forçat, un brigand qui s'est évadé du bagne. Mais là

n'est pas la question; que croyez-vous que j'aie fait? Je lui ai

donné tout l'argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est

maintenant persuadé qu'il a reçu de moi des arrhes.

-- Vous l'avez rencontré cette nuit, et il vous a fait une

pareille proposition? Ne voyez-vous pas qu'ils tendent leurs

filets autour de vous?

-- Eh bien, qu'ils les tendent! Mais, vous savez, il y a une

question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos

yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsévolodovitch.

Dacha eut peur.

-- Je ne songe à aucune question et je n'ai aucun doute, vous

feriez mieux de vous taire! répliqua-t-elle d'une voix inquiète.

-- C'est-à-dire que vous sûre que je ne ferai pas marché avec

Fedka?

-- Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille en frappant ses mains

l'une contre l'autre, -- pourquoi me tourmentez-vous ainsi?

-- Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je

prends avec eux de mauvaises manières. Vous savez, depuis la nuit

dernière j'ai une terrible envie de rire, c'est un besoin

d'hilarité prolongée, continuelle; je suis comme bourré de rire...

Chut! Ma mère est revenue; je reconnais le bruit de sa voiture.

Dacha prit la main de Nicolas Vsévolodovitch.

-- Que Dieu vous garde de votre démon, et... appelez-moi, appelez-

moi le plus tôt possible!

-- Mon démon, dites-vous! Ce n'est qu'un pauvre petit diablotin

scrofuleux, enrhumé, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n'osez

toujours pas me faire votre question?

Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se

dirigea vers la porte.

Un sourire acerbe parut sur les lèvres de Stavroguine.

-- Écoutez! cria-t-il. -- Si... eh bien, en un mot, _si_... vous

comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu'ensuite je vous

appelasse, viendriez-vous tout de même?

Elle sortit sans se retourner et sans répondre, le visage caché

dans ses mains.

Stavroguine resta songeur.

-- Elle viendra même après cela! murmura-t-il avec un sentiment de

dégoût. -- Une garde-malade! Hum!... Du reste, j'en ai peut-être

besoin.

Les possédés · 第 55 / 104 题