VI

Peu après Barbara Pétrovna envoya Stépan Trophimovitch «se

reposer» à l'étranger. Il partit avec joie. «Là je vais

ressusciter!» s'écriait-il, «là je me reprendrai enfin à la

science!» Mais dès ses premières lettres reparut la note désolée.

«Mon coeur est brisé», écrivait-il à Barbara Pétrovna, «je ne puis

rien oublier! Ici, à Berlin, tout me rappelle mon passé, mes

premières ivresses et mes premiers tourments. Où est-elle? Où

sont-elles maintenant toutes deux? Qu'êtes-vous devenus, anges

dont je ne fus jamais digne? Où est mon fils, mon fils bien-aimé?

Enfin, moi-même, où suis-je? Que suis-je devenu, moi jadis fort

comme l'acier, inébranlable comme un roc, pour qu'un Andréieff

puisse briser mon existence en deux?» etc., etc. Depuis la

naissance de son fils bien-aimé, Stépan Trophimovitch ne l'avait

vu qu'une seule fois, c'était pendant son dernier séjour à

Pétersbourg où l'enfant, devenu un jeune homme, se préparait à

entrer à l'Université. Pierre Stépanovitch, comme je l'ai dit,

avait été élevé chez ses tantes dans le gouvernement de O..., à

sept cents verstes de Skvorechniki (Barbara Pétrovna faisait les

frais de son entretien). Quant à Andréieff, c'était un marchand de

notre ville; il devait encore quatre cents roubles à Stépan

Trophimovitch, qui lui avait vendu le droit de faire des coupes de

bois dans son bien sur une étendue de quelques dessiatines.

Quoique Barbara Pétrovna n'eût pas plaint les subsides à son ami

en l'envoyant à Berlin, celui-ci comptait bien toucher ces quatre

cents roubles avant son départ: il en avait sans doute besoin pour

quelques dépenses secrètes, et peu s'en fallut qu'il ne pleurât,

lorsque Andréieff le pria d'attendre un mois. D'ailleurs le

marchand était parfaitement fondé à demander un répit, car, sur le

désir de Stépan Trophimovitch qui n'osait avouer certain découvert

à la générale, il avait fait le premier versement six mois avant

l'échéance obligatoire.

Dans la seconde lettre reçue de Berlin le thème s'était modifié:

«Je travaille douze heures par jour (s'il travaillait seulement

onze heures! grommela en lisant ces mots Barbara Pétrovna), je

fouille les bibliothèques, je compulse, je prends des notes, je

fais des courses: je suis allé voir des professeurs. J'ai

renouvelé connaissance avec l'excellente famille Doundasoff. Que

Nadejda Nikolaïevna est charmante encore à présent! Elle vous

salue. Son jeune mari et ses trois neveux sont à Berlin. Je passe

les soirées avec la jeunesse, nous causons jusqu'au lever du jour.

Ce sont presque des soirées athéniennes, mais seulement au point

de vue de la délicatesse et de l'élégance. Tout y est noble: on

fait de la musique, on rêve la rénovation de l'humanité, on

s'entretient de la beauté éternelle...» etc., etc.

-- Ce ne sont que des contes à dormir debout! décida Barbara

Pétrovna en serrant cette lettre dans sa cassette, -- si les

soirées athéniennes se prolongent jusqu'au lever du jour, il ne

donne pas douze heures au travail. Était-il ivre quand il a écrit

cela? Et cette Doundasoff, comment ose-t-elle m'envoyer des

saluts? Du reste, qu'il se promène!

Mais il ne se promena pas longtemps; au bout de quatre mois il n'y

tint plus et raccourut en toute hâte à Skvorechniki. Certains

hommes sont aussi attachés à leur niche que les chiens

d'appartement.

Les possédés · 第 10 / 104 题