Au mois de mai 1855, on apprit à Skvorechniki le décès du
lieutenant général Stavroguine. Sans doute Barbara Pétrovna ne
pouvait pas regretter beaucoup le défunt, car, depuis quatre ans,
les deux époux vivaient séparés l'un de l'autre pour cause
d'incompatibilité d'humeur, et la femme servait une pension au
mari. (En dehors de son traitement, le lieutenant général ne
possédait que cent cinquante âmes; toute la fortune, y compris le
domaine de Skvorechniki, appartenait à Barbara Pétrovna, fille
unique d'un riche fermier des boissons.) Néanmoins, elle reçut une
forte secousse de cet événement imprévu et se retira tout à fait
du monde. Naturellement, Stépan Trophimovitch fut en permanence
auprès d'elle.
Le printemps déployait toutes ses magnificences; les putiets
fleuris remplissaient l'air de leur parfum; les dernières heures
du jour prêtaient à la nature un charme particulièrement poétique.
Chaque soir les deux amis se retrouvaient au jardin, et, jusqu'à
la tombée de la nuit, assis sous une charmille, ils se confiaient
leurs sentiments et leurs idées. Sous l'impression du changement
intervenu dans sa destinée, Barbara Pétrovna parlait plus que de
coutume; son coeur semblait chercher celui de son ami. Ainsi se
passèrent plusieurs soirées. Une supposition étrange se présenta
tout à coup à l'esprit de Stépan Trophimovitch: «Cette veuve
inconsolable n'a-t-elle pas des vues sur moi? N'attend-elle pas de
moi une demande en mariage à l'expiration de son deuil?» Pensée
cynique, mais plus on est cultivé, plus on est enclin aux pensées
de ce genre, par cela seul que le développement de l'intelligence
permet d'embrasser une plus grande variété de points de vue. En
examinant cette conjecture, il la trouva assez vraisemblable et
devint songeur: «Certes, la fortune est immense, mais...» Le fait
est que Barbara Pétrovna n'avait rien d'une beauté: c'était une
femme grande, jaune, osseuse, dont le visage démesurément allongé
offrait quelque analogie avec une tête de cheval. Stépan
Trophimovitch hésitait de plus en plus et souffrait cruellement de
ne pouvoir prendre un parti. Deux fois même son irrésolution lui
arracha des larmes (il pleurait assez facilement). Le soir, sous
la charmille, son visage exprimait, comme malgré lui, un mélange
de tendresse, de moquerie, de fatuité et d'arrogance. Ces jeux de
physionomie sont indépendants de la volonté, et ils se remarquent
d'autant mieux que l'homme est plus noble. Dieu sait ce qu'il en
était au fond, mais il est probable que Stépan Trophimovitch se
faisait quelque illusion sur la nature du sentiment né dans l'âme
de Barbara Pétrovna. Elle n'aurait pas échangé son nom de
Stavroguine contre celui de Verkhovensky, quelque glorieux que fût
ce dernier. Peut-être n'était-ce de sa part qu'un amusement
féminin, peut-être obéissait-elle tout bonnement à ce besoin de
flirter, si naturel aux dames dans certains cas.
Il est à supposer que la veuve ne tarda pas à lire dans le coeur
de son ami. Elle ne manquait pas de pénétration, et il était
quelquefois fort ingénu. Quoi qu'il en soit, les soirées se
passaient comme de coutume, les causeries étaient toujours aussi
poétiques et aussi intéressantes. Un jour, à l'approche de la
nuit, après un entretien plein d'animation et de charme, la
générale et le précepteur, échangeant une chaleureuse poignée de
main se séparèrent à l'entrée du pavillon où logeait Stépan
Trophimovitch. Chaque été, il transportait ses pénates dans ce
petit bâtiment qui faisait presque partie du jardin. Rentré chez
lui, il se mit à la fenêtre pour fumer un cigare, mais à peine
s'était-il approché de la croisée qu'un léger bruit le fit soudain
tressaillir. Il retourna la tête et aperçut devant lui Barbara
Pétrovna. Il n'y avait pas cinq minutes qu'ils s'étaient quittés.
Le visage jaune de la générale avait pris une teinte bleuâtre, un
frémissement presque imperceptible agitait ses lèvres serrées.
Pendant dix seconde elle garda le silence, fixant sur Stépan
Trophimovitch un regard d'une dureté implacable, puis de sa bouche
sortirent ces quelques mots murmurés rapidement:
-- Jamais je ne vous pardonnerai cela!
Dix ans plus tard, quand il me raconta cette histoire à voix basse
et après avoir d'abord fermé les portes, il me dit qu'il était
resté pétrifié de stupeur; il avait tellement perdu l'usage de ses
sens qu'il ne vit ni n'entendit Barbara Pétrovna quitter la
chambre. Comme jamais dans la suite elle ne fit la moindre
allusion à cet incident, il fut toujours porté à croire qu'il
avait été le jouet d'une hallucination due à un état morbide.
Supposition d'autant plus admissible que, cette nuit même, il
tomba malade et fut souffrant pendant quinze jours, ce qui mit
fort à propos un terme aux entrevues dans le jardin.
V
Le costume que Stépan Trophimovitch porta toute sa vie, était une
invention de Barbara Pétrovna. Cette tenue élégante et
caractéristique mérite d'être mentionnée: redingote noire à longs
pans, boutonnée presque jusqu'en haut; chapeau mou à larges bords
(en été c'était un chapeau de paille); cravate de batiste blanche
à grand noeud et à bouts flottants; canne à pomme d'argent. Stépan
Trophimovitch se rasait la barbe et les moustaches, il laissait
tomber sur ses épaules ses cheveux châtains qui ne commencèrent à
blanchir un peu que dans les derniers temps. Jeune, il était, dit-
on, extrêmement beau. Dans sa vieillesse il avait encore, à mon
avis, un air assez imposant avec sa haute taille, sa maigreur et
sa chevelure mérovingienne. À la vérité, un homme de cinquante-
trois ans ne peut pas s'appeler un vieillard. Mais, par une sorte
de coquetterie civique, loin de chercher à se rajeunir, il aurait
plus volontiers posé pour le patriarche.
Dans les premières années, ou, pour mieux dire, durant la première
moitié de son existence chez Barbara Pétrovna, Stépan
Trophimovitch pensait toujours à composer un ouvrage. Plus tard
nous l'entendîmes souvent répéter: «Mon travail est prêt, mes
matériaux sont réunis, et je ne fais rien! Je ne puis me mettre à
l'oeuvre!» En prononçant ces mots, il inclinait douloureusement sa
tête sur sa poitrine. Un tel aveu de son impuissance devait
ajouter encore à notre respect pour ce martyr chez qui la
persécution avait tout tué!
Vers 1860, Barbara Pétrovna, voulant produire son ami sur un
théâtre digne de lui, l'emmena à Pétersbourg. Elle-même d'ailleurs
désirait se rappeler à l'attention du grand monde où elle avait
vécu autrefois. Ils passèrent un hiver presque entier dans la
capitale, mais sans atteindre aucun des résultats espérés. Les
anciennes connaissances avec qui Barbara Pétrovna essaya de
renouer des relations accueillirent très froidement ses avances,
ou même ne les accueillirent pas du tout. De dépit, la générale se
jeta dans les «idées nouvelles», elle songea à fonder une revue et
donna des soirées auxquelles elle invita les gens de lettres. En
même temps elle organisa des séances littéraires destinées à
mettre en évidence le talent de Stépan Trophimovitch. Mais, hélas!
le libéral de 1840 n'était plus dans le mouvement. En vain, pour
complaire à la jeune génération, reconnut-il que la religion était
un mal et l'idée de patrie une absurdité ridicule, ces concessions
ne le préservèrent pas d'un fiasco lamentable. Le malheureux
conférencier ayant eu l'audace de déclarer qu'il préférait de
beaucoup Pouchkine à une paire de bottes, il n'en fallut pas plus
pour déchaîner contre lui une véritable tempête de sifflets et de
clameurs injurieuses. Bref, on le conspua comme le plus vil des
rétrogrades. Sa douleur fut telle en se voyant traiter de la
sorte, qu'il fondit en larmes avant même d'être descendu de
l'estrade.
Décidément il n'y avait rien à faire à Pétersbourg. La générale et
son ami revinrent à Skvorechniki.