--D’où viens-tu? s’écria sa mère quand elle la vit paraître.
--J’ai été faire quelques pas, comme vous me l’aviez conseillé, et puis,
je ne sais... je me suis trouvée indisposée. Oui, j’ai dû entrer chez un
pharmacien... je vous expliquerai.
--Comme tu es pâle, dit Hubert qui était survenu au coup de sonnette.
--Mais oui, tu es défaite, gémit Mme Bourgueil.
--Ce n’est rien, cela passera. La consultation?
Mme Bourgueil secoua la tête et d’une voix basse:
--Ton père est très mal.
--Mon Dieu...
--Oui, la pneumonie s’est aggravée. La garde a fait des piqûres de
caféine. Par moments il délire.
--Je veux le voir.
--Prends garde, mon enfant, les médecins ont recommandé le repos le plus
absolu. Il ne faut pas lui parler trop longtemps ni lui donner la
moindre secousse.
Clarisse s’écarta de son mari et de sa mère sans répondre et entra chez
M. Bourgueil. Quand elle fut dans cette chambre où planait peut-être la
mort, quand elle vit son père si manifestement épuisé, elle ne sut
résister davantage à ses émotions. Elle avait été forte tant qu’elle
avait pu, mais maintenant elle cessait de pouvoir. Elle tomba sur un
fauteuil, les yeux dilatés.
Elle ne distinguait pas ce qui la faisait le plus souffrir. Quoi, son
père allait disparaître? Et Laurent s’en aller? Celui qu’elle vénérait
depuis sa petite enfance vivait peut-être ses dernières heures. Quant à
l’autre... Ils la quitteraient tous deux pour toujours. Elle revit
soudain son père à Chamonix, vingt ans auparavant. Il l’avait menée à la
Mer de glace. Il n’aimait pas la nature alpestre, et il avait passé tout
le trajet à lui faire remarquer ce qu’il appelait les laideurs du
paysage. Mais elle avait été surtout frappée de son pantalon à carreaux
de couleur, si différent des vêtements noirs sous lesquels elle le
voyait toujours... Jusqu’à dix-huit ans, elle n’était que bien rarement
entrée dans sa bibliothèque: quand elle venait l’y trouver, il ne
répondait pas tout de suite et continuait à écrire, puis il levait un
regard courroucé derrière les lunettes d’écaille qu’il mettait pour
travailler. Une même appréhension, quoique bien atténuée, l’accompagnait
encore maintenant quand elle pénétrait dans la pièce redoutable, où les
livres superposés lui faisaient, comme autrefois, l’effet de murailles
et de retranchements... Le jour de son mariage au retour de l’église,
son père l’avait entraînée à l’écart, et avait parlé avec une douceur
inaccoutumée: il lui avait si affectueusement exprimé son regret de la
voir quitter la maison, qu’elle en avait eu les larmes aux yeux...
Aujourd’hui, c’était lui qui partait.
--Papa..., murmura-t-elle.
Mais tandis que les docteurs délibéraient sur lui, elle avait été
rejoindre son amant. S’il avait expiré durant son absence! Malheureuse,
qui déserte son devoir filial... Quand il ne serait plus là, qui donc le
remplacerait? Ce n’était pas avec son mari qu’elle pourrait dorénavant
s’entendre. Sa mère était trop bonne, trop faible pour la comprendre et
l’assister. Son père, si impitoyable qu’il semblât, l’aurait mieux
comprise. Pourquoi n’avait-elle pas forcé son attention, réclamé son
secours. Maintenant, il était trop tard, et elle était toute seule... Et
puis, l’idée revenait la déchirer qu’elle avait abandonné son poste pour
suivre sa passion.
--Papa, dit-elle.
Tout ce qu’elle avait, depuis trois heures, éprouvé de doux, de
poignant, d’amer, de honteux, d’atroce, tournait dans sa poitrine, et
elle aurait voulu s’en débarrasser avec ses doigts, avec ses ongles, et
livrer au jour le lamentable bonheur de son existence.
--Papa...
M. Bourgueil ouvrit les yeux, la découvrit. Il parut heureux qu’elle fût
là, puis, d’une voix faible mais qui gardait son accent décisif:
--Ne le dis pas à ta mère... je suis perdu.
--Ce n’est pas vrai, s’écria Clarisse. Vous vivrez. Que ferais-je sans
vous? Tenez, il faut que je vous raconte... Écoutez-moi...
Il poussa vers elle une main maigre dont elle s’empara, et il répondit:
--Tu as toujours été une bonne fille, Clarisse.
Elle pleurait, rompue d’émotion. Il ajouta avec un peu d’impatience:
--Je suis très fatigué, laisse-moi dormir.
--Pardonnez-moi, pardonnez-moi, répéta Clarisse en sanglotant.
Il avait fermé les yeux et son visage aveuglé revêtait une expression
mystérieuse, impassible, d’une sublime indifférence, comme s’il
renonçait désormais au droit de prendre parti entre les hommes et de les
juger. Lui qui, tout le long de sa vie, avait recherché ce qui était
juste et dénoncé le crime avec une violence qu’on n’attendait pas d’un
historien, il s’abstenait au moment où la cause intéressait sa famille.
La chair de sa chair criait vers lui pour s’accuser et il ne l’entendait
pas.
--Papa!
Il ne bougea pas; son souffle soulevait difficilement sa poitrine
amaigrie. Clarisse ne serait ni absoute, ni condamnée. Elle se leva,
céda la place à la garde-malade qui apportait une boisson chaude, et
elle gagna le salon. «Je reviendrai», pensa-t-elle.
--Hubert est retourné au bureau, fit Mme Bourgueil. Il sera ici dans
deux heures.
Jimmy sortit de dessous un meuble où le confinait l’hostilité générale.
Il reconnaissait Clarisse dont il avait flairé la veille l’optimisme
analogue au sien. Il s’avança vers elle et sauta en jappant pour lui
lécher les mains. Clarisse le repoussa. Il revint à la charge, sans
comprendre. Alors elle le prit par le collier et lui donna une tape sur
la tête, brutalement. Le chien se sauva en geignant à son tour.
--Ton père, fit Mme Bourgueil, m’a longuement parlé de toi, cette nuit,
durant son insomnie...
--Qu’a-t-il dit?
--Il t’aime beaucoup, tu le sais. Il se faisait des reproches de ne pas
t’avoir assez témoigné cette affection. Sous des dehors autoritaires, il
est très scrupuleux. Si tu l’avais vu se tourmenter à mon sujet, au
tien. C’est en vain que je voulais le rassurer, il continuait. Ah!
vois-tu, ce besoin de se mettre en règle avec nous, j’ai compris que
c’était un adieu... Depuis il est plus calme...
--J’aurais voulu lui parler encore, lui demander conseil, m’accuser à
mon tour et combien plus légitimement!
--Ne trouble pas sa sérénité. Les médecins ne veulent aucune agitation
autour de lui.
«Je suis une fille indigne», songea Clarisse. Mentir aux autres, à sa
mère, à Hubert, à Desnouettes, elle s’y résignait parce qu’elle devinait
que c’était l’obscure et cruelle nécessité de la vie en commun. Mais
mentir à celui qui était sur le seuil de la mort! Dissimuler à ce père
loyal, au moment suprême, la réalité de son cœur! Ainsi, il emporterait
d’elle une image inexacte. Et lorsqu’il entrerait dans la grande vérité,
il saurait qu’elle l’avait trompé. C’eût été plus respectueux de lui
raconter son rendez-vous.
Ces idées troublèrent par leurs exagérations son cerveau fatigué. Elle
se leva pour retourner chez son père et tout lui dire. Mais elle retomba
assise, songeant aux recommandations de Mme Bourgueil. Elle n’avait pas
le droit d’interrompre sa paix par le récit de sa propre misère. Il
était trop tard. Le malade n’était déjà plus accessible, mais retiré,
suspendu au-dessus de l’existence courante, et les rumeurs des hommes ne
lui parvenaient que de loin.
Gaillardoz vint prendre des nouvelles. Clarisse fut réconfortée par sa
présence. Sa confiance pour ce gros honnête homme redoubla. Elle lui
dit:
--Quand un être qu’on aime est très mal, on voudrait qu’il n’y ait entre
lui et vous aucun secret, aucun remords. Mais souvent il est trop tard
pour s’expliquer...
Gaillardoz la regarda sans comprendre. Mais il vit ses yeux agrandis,
ses lèvres tremblantes.
--Vous êtes malheureuse, Clarisse?
--Très malheureuse.
--Vous vous faites des reproches que vous exagérez, j’en suis sûr...
--Non, je ne les exagère pas. Les reproches que je m’adresse sont
fondés.
--Nous sommes tous pécheurs.
--Ah! fit-elle d’une voix ardente, le pire, c’est d’être coupable...
Il lui prit la main avec une extrême bonté. Il était le seul à avoir
deviné, une ou deux fois déjà, que sa cousine n’était peut-être pas si
simple qu’on le croyait communément. Il ignorait ce qu’elle dissimulait,
mais il pressentait qu’elle dissimulait quelque chose. Sous ce chagrin
filial, il sentit une douleur d’un autre ordre.
--Vous souffrez, Clarisse, et lorsqu’on souffre on mérite toujours
d’être pardonné.
Elle haussa les épaules et s’essuya les yeux avec colère. Lorsqu’ils se
furent quittés, ils songèrent tous deux que jamais ils ne s’étaient
parlé si sincèrement.
--Ne veux-tu pas manger quelque chose? vint dire Mme Bourgueil. Tu sais
que tu n’as pas déjeuné. Il ne faut pas te rendre malade.
Clarisse écarta cette offre sans la discuter, et demanda des détails sur
la consultation. Elle voulait tout savoir, de façon à combler dans son
esprit le vide qu’y avait laissé son absence au moment essentiel.
--Ce qui a frappé ces messieurs, ajouta Mme Bourgueil, c’est la rapidité
du mal.
Ainsi, pensa Clarisse, un coup si cruel peut être porté brusquement.
Quelle injustice! Et soudain elle crut en voir la raison. Si son père
était tombé malade, n’était-ce pas à cause de la faute qu’elle avait
commise? S’il allait peut-être mourir, était-ce parce qu’elle était
adultère? Elle s’efforça de chasser cette idée, en la qualifiant
d’absurde, mais elle revint hanter comme une obsession son esprit
tourmenté. Gaillardoz lui avait parlé de pardon. Ce n’était pas la seule
hypothèse possible: il y avait celle du châtiment. Du fond de son
éducation austère monta l’écho de la colère divine qui se répercute et
frappe de côté et d’autre. Elle se rappela ce dimanche matin, à la
Cômerie, où la liturgie lui était apparue avec toutes ses
significations, et où elle avait frémi à l’antique sévérité du
Décalogue... Elle avait pensé se protéger contre les hommes en
dissimulant son amour. Mais elle avait oublié Dieu, auquel on ne peut
mentir, qui voit tout, et qui punit. Il serait donc possible que, pour
avoir transgressé la loi, elle fût atteinte dans la personne de son
père? Ainsi sa tendresse filiale souffrirait à cause de l’autre
tendresse. Non, non, ce serait trop injuste et Gaillardoz avait raison:
quand on est malheureux, on est pardonné.
--J’ai oublié de te dire, fit Mme Bourgueil, que le pasteur Lachault est
venu pendant ton absence.
--Ah? Qu’a-t-il dit?
--Il a longtemps causé avec ton père. Après il est venu me trouver.
Malgré son intention visible de me réconforter, ses yeux, sa voix
demeuraient impitoyables. Même sa compassion me glaça. Il a terminé en
me répétant: «Que la volonté du Seigneur soit faite...» Bien sûr, je
m’incline. Tu me connais, Clarisse, je ne suis pas une révoltée. Mais il
est permis d’espérer que cette volonté divine nous épargnera un grand
malheur.
Toutefois la Providence équilibrait peut-être le mal et le bien dans les
destinées, pour racheter l’une par l’autre. L’hypothèse s’imposa de
nouveau à Clarisse, dans sa rigueur biblique: ainsi, pensa-t-elle, elle
aurait déchaîné elle-même ce malheur qui épouvantait sa mère. Elle se
débattit contre une conclusion si inhumaine. Depuis plusieurs heures,
elle était poursuivie de sentiments contradictoires, hantée d’émotions
violentes. Les événements dont elle était responsable et ceux qui
étaient plus forts que sa volonté s’entrechoquaient autour d’elle, se
mêlaient et, d’un instant à l’autre, changeaient d’aspect, de couleur,
de signification. L’horreur d’avoir été infidèle et parjure revint
l’envahir tout entière. Comment, elle avait livré son être, et toute sa
chair chrétienne à des caresses étrangères, et elle y avait pris un
immonde plaisir! Comment, dissimulant son impudeur sous de vertueuses
paroles, elle avait entraîné dans le crime un adolescent qu’on lui avait
confié, et qui était souillé maintenant, souillé par elle et les sales
délices qu’elle lui avait prodiguées...
--Mais non! s’écria Clarisse tout haut.
--Hélas! fit Mme Bourgueil qui ne cessait de penser à son mari,
peut-être...
Clarisse se couvrit la figure de ses mains. «Mon Dieu, pria-t-elle, si
tu veux me punir, ne me punis pas sur un autre, mais sur moi.»
On sonna. Mme Bourgueil, que l’inquiétude poussait au mouvement, ne put
s’empêcher d’aller dans l’antichambre recevoir les nouveaux arrivants.
C’étaient les Henri Bourgueil. Clarisse entendit un dialogue confus,
puis au bout de quelques minutes, cette phrase de sa tante:
--Oui, il a remis son départ à la fin du mois.
Elle dressa l’oreille. S’agissait-il de Laurent? Non, mais de Nicolas
qui accompagnait ses parents. Tout le monde entra dans le salon.
--Ma chère Clarisse! fit Mme Henri Bourgueil avec une majestueuse
compassion.
Le départ de Laurent... Dans cinq jours elle ne le verrait plus. Son
existence, qu’il avait embellie si peu de temps, hélas! serait vidée de
sa chère présence. Elle n’entendrait plus sa voix grave, son rire
brusque, ce rire presque étouffé qui n’appartenait qu’à lui. Il
partirait, et tout rentrerait dans l’ordre. Et il ne reviendrait pas, et
elle demeurerait sans lui toujours malheureuse, en proie à des remords
qui grandiraient d’année en année pour empoisonner jusqu’au souvenir
même de ce triste amour. C’était un arrachement, une amputation que ce
départ. Tout ce qui s’en allait d’elle-même avec lui, comment
l’exprimer? Quel affreux sacrifice! Laurent, Laurent! Le cœur brisé,
elle éclata en sanglots.
--Ma chère Clarisse, répéta Mme Henri Bourgueil, ne vous découragez pas.
Votre père peut parfaitement surmonter cette crise. Tout n’est pas
perdu.
Personne n’avait jamais vu pleurer Clarisse. Ce brusque bouleversement,
si différent de sa maîtrise habituelle, remua les assistants qui
mesurèrent là sa douleur filiale.
Le vieux Bourgueil, dans sa chambre aux volets tirés pour le garantir du
soleil, secoué par des toux atroces, râlant parfois, anxieux de sentir
l’air nécessaire se refuser de plus en plus à ses poumons, eut un désir:
il voulut voir Nicolas Bourgueil, et son père l’accompagna au chevet du
malade. L’entretien ne dura que quelques minutes. Mais quand les deux
hommes revinrent, M. Henri Bourgueil dit, la gorge serrée:
--Mon pauvre frère...
Il ne détourna pas la tête devant l’évidence. Et même, tandis que les
autres se concentraient sur la minute présente, il envisagea l’avenir,
il ne put s’empêcher de voir dans ce même salon aux tapisseries
bibliques, le prochain service funèbre. Esther au festin d’Assuérus,
Abigaïl et Déborah mèneraient un deuil pompeux au-dessus de la foule
recueillie. Sa pensée alla si vite qu’il ne s’aperçut pas qu’elle
anticipait d’une manière inconvenante. «Qui présidera le service? se
demanda-t-il. M. Lachault, sans doute... La disparition de mon frère
fera beaucoup de bruit. Il y aura certainement un article de fond dans
le _Journal de Genève_, des dépêches de tous les coins de l’Europe, des
orateurs officiels au cimetière.» Et, quoique profondément affligé, sa
vanité de mondain attaché aux cérémonies, à l’apparat, son souci
protocolaire de remplir dignement son rôle, lui firent conclure: «Ce
sera un grand enterrement.»
Nicolas se tenait droit et sérieux. Cette visite au moribond qui
disputait sa noblesse et sa fierté aux affres de l’étouffement, l’avait
ému sur lui-même aussi bien que sur son oncle. C’était lui qui était
destiné à devenir le chef de la famille. A l’heure où le seul mâle de la
branche aînée allait disparaître, il gagnait une importance
disproportionnée à sa personne. On avait voulu l’associer à ces instants
solennels, et il s’efforçait de porter dignement le poids de sa
fonction. Un jour, il serait le maître du nom, un jour viendrait donc se
grouper derrière lui, avec son esprit de corps, ses armoiries, ses
traditions, ses vertus, ses richesses,--la famille. Il se composa une
expression d’héritier présomptif, imprégnée de majesté simple, où l’on
reconnaissait la ressemblance de sa mère.
Tout le monde s’était réuni autour de Clarisse, laissant Mme Bourgueil à
son larmoiement. Les voix se faisaient graves, les visages soucieux.
Clarisse avait essuyé ses larmes, et répondit avec netteté aux
questions.
--Quand revient le docteur?
--A quatre heures.
--La fièvre?
--Elle a baissé.
--Souffre-t-il beaucoup?
--Oui. On attend des ballons d’oxygène qui le soulageront.
L’oncle Amédée survint, l’air atterré:
--Je ne savais pas, balbutia-t-il, je ne savais pas...
Il ne demanda rien, il vit bien aux figures qu’on était très anxieux. Il
s’assit près de Clarisse et la regarda en attendant ce qu’elle
déciderait. Être à ses côtés, c’était le meilleur réconfort. M. Henri
Bourgueil aussi rapprocha sa chaise et le cercle d’inquiétude fut plus
étroit. Clarisse sentit avec angoisse que tous ces gens venaient, comme
à l’ordinaire, lui demander instinctivement un appui. Ils attendaient
d’elle une direction morale, une parole de vérité et de raison, une
attitude qui serait l’attitude juste et qu’ils pourraient copier. Or ce
rôle qu’elle avait joué toute sa vie, d’être l’inspiratrice et le guide,
elle devenait incapable de le tenir au moment suprême. Ils ne savaient
pas qu’elle était toute faible, désorientée, victime d’un débat cruel.
Avec un grand effort, elle essaya de cacher le contre-coup violent de
son amour et de sa douleur. Elle ne put le dissimuler tout à fait. Mais
ils prirent pour le témoignage d’une émotion légitime les marques sur
son visage du désespoir et de la honte. Et ils continuèrent à trouver en
elle les forces dont ils avaient besoin.
Hubert entra dans le salon. Il venait de chez son beau-père. A
l’interrogation muette de tous les assistants retournés vers lui, il
répondit par un signe de tête découragé et en écartant les bras de son
corps, comme s’il renonçait à l’espoir. Alors Clarisse se leva. Elle
imagina qu’un dernier sacrifice offert au Maître tout-puissant de la vie
et de la mort, pourrait sauver son père. S’adressant à ceux qui
comptaient sur elle, elle dit, d’une voix claire, presque sa voix
paisible et heureuse d’autrefois:
--J’ai un mot à écrire.
Elle prit sur le bureau de Mme Bourgueil une feuille de papier et
écrivit: «Mon père est mourant, partez sans jamais me revoir.
Oubliez-moi comme je vous oublie.» Elle rédigea l’adresse: «Monsieur
Laurent Fabre-Gilles, chez Mademoiselle Moeuffre, route de Florissant.»
Puis elle colla un timbre et sortit prier le domestique de porter la
lettre à la boîte.
Du vestibule elle gagna la salle à manger. Elle avait des faiblesses
dans les jambes, et par instants la tête lui tournait. «Il faut que je
prenne quelque chose», dit-elle tout haut. Justement, sur un dressoir,
il y avait une assiette de gâteaux. Elle s’assit et se mit à les manger.
Hubert vint la rejoindre, et d’un air maussade:
--Le docteur est arrivé... Ta mère se tient chez ton père... Bien
entendu je resterai en ville ce soir. Je ne puis coucher à
l’appartement, n’est-ce pas? Non. J’irai à l’hôtel... Je repasserai au
bureau avant dîner... Ah! j’oubliais: le petit Fabre-Gilles nous quitte,
il est rappelé à Nîmes. Il partira dans quatre ou cinq jours.
Clarisse mangeait toujours les gâteaux. Elle eut un frisson.
--Il fait froid ici, dit-elle.
--Froid..., fit Hubert d’un air prodigieusement étonné.
Il s’arrêta brusquement tandis qu’un bruit de paroles confuses arrivait
du salon. Clarisse se leva. Ils restèrent un instant à se dévisager sans
se voir, puis se retournèrent vers la porte. Nicolas venait d’apparaître
sur le seuil. Il était grave et intimidé. Il ne dit rien. C’était
inutile: ils avaient compris.
(1914-1916.)