XXIV

Lorsque Clarisse arriva au Bourg-de-Four le lendemain, on lui apprit que

le malade avait passé une mauvaise nuit. Le médecin diagnostiquait une

pneumonie. Elle voulut voir son père: elle fut frappée de l’aggravation

de ses traits. Calé dans son lit avec des oreillers, il s’occupait à

respirer, à soulever ce poids invisible qui pesait sur sa poitrine. Il

était très congestionné, et, de temps en temps, une toux profonde le

secouait comme un orage secoue le vieil arbre qu’il veut abattre.

Quand elle sortit de la pièce où veillait désormais une garde, Clarisse

ne put dissimuler son trouble à sa mère. Pourtant elle voulut se

maîtriser et fit:

--Attendons la consultation.

Elle alla ranger ses affaires dans la chambre qu’on lui avait préparée.

Pour la première fois, elle admit que peut-être la maladie de son père

serait fatale. Son cœur se serra à l’idée de la douleur future. Et elle

songea également que si elle était en grand deuil, il lui deviendrait

bien difficile de rencontrer Laurent. Mais sitôt cette pensée formulée,

elle la chassa avec horreur. Et puis elle se répéta que son père n’en

était pas là, qu’elle était impressionnée par son aspect, mais qu’il

était assez robuste... Cependant comme elle accrochait une robe dans

l’armoire, elle se surprit à se demander: «Laurent trouvera-t-il que le

noir me va bien?» Alors, pour échapper à cette obsession sacrilège, elle

retourna auprès de sa mère. Mme Bourgueil larmoyait tant que, par

contradiction, Clarisse vit tout à coup les choses sous un angle plus

favorable.

Elle pensa à son père qu’elle avait toujours connu si dominateur. Il lui

sembla impossible qu’il ne pût dominer aussi la vie. Jusque-là il avait

mené les événements à sa guise: pourquoi ne continuerait-il pas de même?

Elle avait de la peine à se représenter qu’une maladie aveugle fût plus

forte que l’autorité paternelle. Et puis elle n’avait jamais eu de

deuils rapprochés: elle ne considérait pas qu’elle put être frappée à

son tour. Elle oubliait l’âge de ses parents: ou plutôt, à ses yeux, ils

avaient toujours un âge vague, le même depuis qu’elle était toute

petite. Elle ne se disait pas que son père était un vieillard parce que

le fait d’être son père était plus important que tout le reste.

«Papa... mourir...» L’hypothèse d’un désordre aussi inimaginable la

frappait d’une grande crainte, comme si elle découvrait pour la première

fois l’application d’un principe jusque-là théorique. Un pareil drame,

semblait-il, ne pourrait demeurer isolé, mais en entraînerait d’autres,

provoquerait le renversement des choses naturelles. Ce ne serait pas une

disparition, mais un écroulement. Que devenir au milieu de ces

ruines?... Jimmy vint se frotter contre elle. Dans la frayeur

instinctive qui l’envahissait devant une catastrophe qu’on ne pouvait

mesurer, elle se sentit un peu rassurée que l’instinct de la bête ne fût

pas ému, et que le chien affectât la même humeur satisfaite que la

veille. Il bâilla en s’étirant, comme si rien ne menaçait. Elle se

raccrocha à ce symptôme.

Et puis, Clarisse ne voulait pas qu’il arrivât quoi que ce soit avant de

revoir Laurent. Elle n’admettait pas que le sort lui arrachât sa proie

juste au moment d’en jouir. Séparée du bonheur par peu d’heures

seulement, il fallait y atteindre. Au fond, consentait-elle peut-être au

pire s’il était vraiment inéluctable, mais il ne devait survenir

qu’après. Sans qu’elle s’en doutât clairement, elle engagea avec la

destinée une sorte de débat, de marchandage où elle posait ses

conditions. Et elle tremblait qu’au dernier moment, une circonstance

imprévue surgît qui l’empêchât de rejoindre le jeune homme. C’était à

onze heures qu’il lui avait fixé son rendez-vous.

--Maman, quand est la consultation?

--Ces messieurs viennent un peu avant onze heures.

Voilà la circonstance imprévue! Clarisse n’avait pas songé à cette

coïncidence. Il lui était impossible d’aller au rendez-vous tandis que

les deux médecins, ici, discuteraient du sort de son père. Assurément,

elle n’assisterait pas à leur discussion. Mais il fallait qu’elle fût

là, auprès de sa mère pour la soutenir durant l’attente et pour

accueillir avec elle le résultat de l’examen. Comment la veille, à la

gare, n’avait-elle pas pensé que sa présence serait indispensable au

Bourg-de-Four? C’est que, dès qu’elle avait aperçu Laurent, tout le

reste avait disparu de son esprit. Il avait choisi l’heure et le lieu de

rendez-vous, et elle les avait acceptés, obéissante et heureuse.

Mais elle n’irait pas. Laurent l’attendrait en vain. Sans doute

penserait-il d’abord qu’elle était en retard, et puis ensuite qu’elle

avait oublié. Il la croirait menteuse, infidèle, peut-être. Il la

maudirait... Et quand donc pourrait-elle expliquer te motif de son

absence? Si elle n’allait pas le rejoindre ce matin, ils seraient

séparés pour longtemps. Et elle ne se trouvait qu’à quelques pas du

bonheur! Le visage aux yeux de velours qu’elle aimait remonta du fond de

sa mémoire avec une expression de reproche mélancolique...

Mme Bourgueil revint précipitamment au salon.

--Comment va-t-il? fit Clarisse d’une façon presque machinale.

Mme Bourgueil se jeta au cou de sa fille et éclata en sanglots. Une

pensée affreuse traversa l’esprit de Clarisse.

--Est-ce que...

Mais sa mère, se mouchant et se remouchant, dit:

--C’est ce souffle, ce souffle rauque qui me cause tant de peine!

Alors Clarisse se fit honte à elle-même. Comment osait-elle songer à son

amour au milieu de telles anxiétés? Elle maudit sincèrement ce qu’elle

appela sans hésitation son impiété filiale. Son père, elle l’aimait de

tout son cœur. Elle l’admirait, elle le vénérait. Elle donnerait sa

propre main droite à couper pour sauver sa précieuse existence. Cela,

elle en était sûre... Dix heures sonnèrent à la pendule et elle songea

qu’une heure plus tard... Mais elle n’irait pas. Non.

--Tu es pâle, fit Mme Bourgueil. C’est l’émotion. Et puis, il fait déjà

si chaud ce matin. Tu devrais sortir.

Clarisse secoua la tête pour refuser.

--Je ne dis pas tout de suite, ajouta sa mère, mais plus tard, quand ces

messieurs seront là. Cela ne sert à rien d’attendre pendant qu’ils

examinent. Mieux vaut pour toi faire quelques pas, prendre de

l’exercice. Je resterai.

Clarisse secoua de nouveau la tête pour refuser... Mme Bourgueil

songeait à «ces messieurs» avec un espoir sans limites. Il lui semblait

maintenant que cette consultation arrangerait tout, guérirait son mari,

le rajeunirait de dix ans. D’avance elle parlait avec les formes les

plus respectueuses des médecins qui allaient accomplir ce miracle. Dans

son horreur instinctive des complications, des incertitudes et des

grandes douleurs, un tel miracle lui paraissait la plus simple des

solutions.

Desnouettes arriva demander des nouvelles. On vit se dérouler, sur ses

traits mobiles, l’intérêt, la compassion, l’espérance et un léger ennui.

Lorsqu’enfin il fut renseigné, il entraîna Clarisse dans un coin du

salon:

--Avez-vous revu Mme Gaillardoz?

--Non.

--Vous a-t-elle raconté quelque chose?

--Je ne l’ai pas revue, vous dis-je.

--Alors, ma chère amie, vous ne savez rien? Mon plan s’est écroulé,

figurez-vous...

--Quel plan?

--Ce serait trop long à vous expliquer ici. Qu’il vous suffise

d’apprendre qu’il était basé sur une erreur psychologique. Je l’avoue,

j’ai commis là une erreur psychologique.

--Que voulez-vous dire?

--Je renonce à Fanny, pardon à Mme Gaillardoz. Et vous doutez-vous

pourquoi?

On sonna. C’était le docteur accompagné de celui de ses collègues qui

devait l’assister. Tous deux avaient des mines solennelles, rébarbatives

même. Ils serraient les lèvres, ou répondaient par monosyllabes,

préoccupés de ne pas commettre d’indiscrétions avant de s’être mis

d’accord sur le cas qui leur était proposé. Personne d’ailleurs ne

songeait encore à solliciter leur verdict. Mme Bourgueil, très agitée,

fit entrer «ces messieurs» dans le cabinet de travail de son mari, en

attendant de les faire pénétrer dans sa chambre. Clarisse revint au

salon.

Desnouettes avait supporté avec impatience cette interruption. Sitôt

remis en présence de son interlocutrice, il sourit et demanda:

--Savez-vous pourquoi?

--Quoi donc?

--Pourquoi je renonce à Mme Gaillardoz?

Clarisse fit un geste d’indifférence lassée. Il ne le comprit pas car il

avait complètement perdu de vue ce qui se passait dans cet appartement.

Scandant ses mots pour les faire ressortir l’un après l’autre, amusé

déjà de l’effet considérable qu’il allait produire, il déclara:

--Parce qu’il n’y a rien à faire. Fanny est la plus honnête des

femmes...

--En avez-vous jamais douté? répondit Clarisse d’un air abattu.

Tout à coup elle sursauta: onze heures sonnaient. Elle se leva sans

faire attention au dépit de Desnouettes, elle mit son chapeau et se

disposa à sortir. Desnouettes voulut l’accompagner.

--Vous ne tenez pas à revoir maman?

--Non. Je craindrais d’être indiscret, répliqua-t-il. Je sors avec vous.

--Je vais faire quelques pas sur la Treille.

Elle espérait qu’il la quitterait en arrivant dans la rue. Mais il ne

l’abandonna pas, et elle dut aller vers la Treille comme elle l’avait

dit. Il lui tint des discours avantageux qu’elle n’entendit pas. Pensant

à un autre, elle se répétait: «Il m’attend.» Et puis, l’heure passant,

elle commença à détester Desnouettes, sa prétention et son bavardage.

Enfin elle ne put supporter davantage de perdre un temps si précieux.

Elle l’interrompit au milieu d’une phrase, lui tendit la main et le

planta là en disant:

--Pardonnez-moi de vous quitter, mais j’ai une course pressée...

Elle était déjà partie qu’il balbutiait:

--Mais je ne veux pas vous retenir, chère amie.

Elle se hâta jusqu’à la rue de l’Hôtel de Ville. Elle franchit la porte

cochère de sa maison: justement le concierge n’était pas là. Elle gravit

l’escalier aussi vite que possible. Sur le palier, Laurent l’attendait.

Elle ne lui dit rien, mais elle ouvrit la porte d’une main tremblante

qui fit sonner la clef dans la serrure, elle entraîna le jeune homme, et

referma le battant derrière lui. Enfin, ils étaient seuls, libres, et

rien n’existait plus au monde qu’eux-mêmes.

--Suivez-moi, dit-elle.

Ils gagnèrent le salon où tous les meubles étaient recouverts de

housses. Instinctivement ils marchaient sur la pointe des pieds pour

éviter les craquements du parquet sans tapis. Dans la pénombre

flottaient des rayons de clarté, horizontaux, dardés du dehors. Comme

Laurent traversait une de ces zones étroites de lumière, Clarisse

l’arrêta pour mieux revoir, inondé de soleil, ce visage dont elle ne

pouvait se passer. Elle murmura:

--Il est venu. Il m’a dit qu’il viendrait, et il est venu...

Le jeune homme se tenait debout, ébloui et docile. Qui donc

s’interposerait entre eux? Personne. Nul événement ne viendrait les

séparer. Il était à sa disposition et sous sa loi.

--Te rappelles-tu, s’écria-t-elle avec une gaieté fébrile, le salon de

la Cômerie, la première fois où je t’y ai mené? Nous étions déjà parmi

des meubles recouverts de housses...

Il rit comme elle, mais de son petit rire brusque qui n’exprimait pas la

gaieté, puis s’approcha.

--Allons dans ta chambre...

--Attends.

Pourquoi se hâter? Le temps était aboli. Il fallait savourer le bonheur

d’être ensemble. Elle reprit, d’une voix sérieuse cette fois:

--Et te rappelles-tu le jour où tu es venu ici me rendre visite, le jour

où nous avons eu notre premier tête-à-tête. Comment pouvais-je savoir

que cet enfant intimidé deviendrait celui qui...

Elle arrêta sa périphrase et dit, d’un mot net:

--... mon amant.

Il l’entoura de ses bras, elle devina sa prière, mais elle ne voulut pas

l’exaucer tout de suite.

--Ainsi, reprit-elle, tu reviens en maître dans cette maison, je t’ouvre

la porte, je te livre ce que je possède, tout ce qui est moi-même. Je ne

veux rien retenir, rien te cacher. Règne sur ma vie, elle

t’appartient...

Assise sur un canapé, elle fit asseoir Laurent à ses pieds. Elle mit ses

deux mains sur sa tête adolescente, les doigts passés dans ses cheveux

noirs, comme pour l’attacher à elle. Elle continua, sur un ton impudique

à la fois et raisonnable:

--J’ai été folle de me priver de toi. Je ne veux plus. Je ne chercherai

pas de bonheur autre part qu’en toi. Je n’aurai plus avec toi ni

scrupules, ni réticences. Dès que tu le voudras, j’accourrai, je me

mettrai à ta disposition, je serai comme une chose obéissante entre tes

mains, comme tes gants, tiens, que tu reprends ou que tu jettes, et trop

heureuse d’être choisie par toi. Tout, de toi, m’est nécessaire, ton

être physique dont je connais la beauté, et ton âme qui a été si cruelle

mais sans le vouloir peut-être, et dont je raffole jusque dans ses

injustices, parce que ces injustices, c’est encore toi. Pardonne si je

te parle avec maladresse: je ne sais pas encore bien dire combien je

t’aime, mais je sais profondément que je t’aime.

Ces paroles, Clarisse les prononçait délibérément, pour les affirmer

dans cette pièce où elle avait vécu de si longues années et où elle

avait été si différente. Il lui sembla renoncer plus complètement à son

ancienne personnalité en la désavouant ici-même. Son passé, elle s’en

défaisait ainsi que d’un vêtement trop lourd et trop laid. Elle

n’ignorait pas l’étendue de sa trahison, elle ne méconnaissait pas

qu’elle mentait à tout le monde, sauf à Laurent. Mais elle était

entraînée par la logique charnelle de sa passion. Elle jeta un défi aux

meubles, aux rideaux, aux murs. Oui, elle avait admis le jeune homme en

ce lieu qui aurait dû lui être sacré, au cœur même de son existence, et

elle le conduirait plus loin encore.

Parce que rien d’autre ne valait à ses yeux que lui. Le reste, son mari,

sa famille, sa dignité personnelle, la considération dont elle

bénéficiait--le reste se décolorait, s’évanouissait dès qu’il était là,

et il demeurait seul éclairé, comme tout à l’heure lorsqu’il était

debout dans le rayon de soleil. Nul raisonnement, nul prêche, nulle

menace ne l’aurait ébranlée: pour elle, un être unique était tout le

réel. Personne au monde ne lui avait jamais procuré ce saisissement de

bonheur que lui communiquait Laurent par sa seule présence. Et cet être,

qu’elle adorait, elle l’avait à ses pieds, ardent mais soumis, et elle

allait se donner à lui. Naguère il avait échappé à sa sollicitude, il

l’avait rendue malheureuse, et puis, tout à coup, elle l’avait capturé.

Il n’était plus rétif, dédaigneux ou inconstant. Elle s’émerveilla

d’atteindre enfin à cette minute où leurs deux désirs s’accordaient, se

mariaient dans une pareille intensité. Alors, toute la joie humaine qui

fût possible l’envahit comme une fête. Elle se pencha vers Laurent qui

levait vers elle sa bouche humide, et elle lui dit:

--Viens...

* * * * *

Laurent s’accouda près d’elle et, d’une voix changée, d’une voix

redevenue habituelle et normale, murmura:

--Te rappelles-tu la lettre que tu m’as fait écrire à mes parents? J’ai

reçu ce matin la réponse de mon père... Il me rappelle à Nîmes.

Engourdie, le cerveau vague, elle ne saisit pas ce qu’il disait. Il

répéta sa phrase.

--Eh bien, demanda-t-elle, qu’allez-vous faire?

Il hésita, baissa les yeux, détourna la tête. Alors elle comprit, ses

idées se précisèrent, et au bout d’un long moment, elle dit, pour

elle-même:

--Je savais bien qu’il s’en irait.

Il était vraiment irrésolu. Quel dommage de quitter cette femme au

moment même où elle lui plaisait le mieux! D’un autre côté, la lettre de

Nîmes lui avait porté l’accent impératif de son père, auquel il n’avait

jamais résisté. De quel prétexte oserait-il colorer un refus?

D’ailleurs, la question se posait-elle? Son père avait écrit en même

temps à M. Damien, et celui-ci n’aurait aucune raison de le garder dans

sa banque. Rester seul à Genève? Ce serait bien suspect. Et son père

renouvellerait son ordre bien vite, n’hésiterait pas à lui couper les

vivres, ou viendrait lui-même le chercher.

Ces réflexions de Laurent, Clarisse les refit pour son compte. Elle vit

combien il serait difficile d’éluder les injonctions de M. Fabre-Gilles.

--Pourquoi exige-t-il votre retour?

Laurent fut surpris, vexé même du calme apparent de Clarisse. Il avait

redouté une crise de larmes, mais il lui en voulut de trouver son départ

tout naturel. De nouveau son éternelle défiance, née d’une sécheresse de

cœur qui augmentait dès que son ardeur sensuelle était satisfaite,

l’inclina à soupçonner la sincérité de Clarisse.

--Il veut que j’assiste au mariage d’une de mes cousines, répondit-il...

Et puis, il croit que je ne travaille pas beaucoup ici... Il se plaint

de ne pas recevoir assez de mes nouvelles...

--Pourtant, mon mari l’a toujours renseigné...

--Justement. Dieu sait ce qu’il lui aura raconté.

Désireux d’inquiéter Clarisse, il ajouta, l’observant par en dessous:

--Ton mari se doute peut-être de quelque chose...

--Peut-être, fit Clarisse, le cœur serré d’une mortelle angoisse.

Elle lui dit l’histoire de la lettre ramassée à sa place. Il s’emporta

contre l’indiscrétion d’Hubert, mais dut avouer que son indiscrétion, en

mettant son frère au courant, avait été pire encore. Envisageant les

conséquences que pourrait avoir sa «bêtise», il eut peur. Une sueur

froide lui vint à l’idée d’être chassé, ou provoqué, ou sévèrement

puni--il ne savait au juste. Sans rien dire, il rumina ces réflexions

tardives.

--Vous le voyez, reprit Clarisse du même ton égal qui dissimulait son

anxiété, mon honneur, ou plutôt l’idée que les autres se font de mon

honneur est entre vos mains, ainsi que la dignité de mon mari, le repos

de toute une famille, le respect dû à mon nom. Je veux conserver notre

amour secret. Promettez-moi le silence sur tout ce qui s’est passé entre

nous...

--Je n’aurais jamais osé lever les yeux sur toi, j’en suis certain.

C’est toi-même qui m’as attiré...

--Taisez-vous, fit-elle brusquement, et promettez. Je sais bien que je

suis la seule responsable. Vous n’êtes qu’un enfant.

--Oui, répondit-il, je te le promets.

Et il parut soulagé par cet engagement qu’ils prenaient tous les deux.

Il entoura Clarisse de ses bras, et, plus vivement:

--Et puis, j’ai oublié de te dire encore ceci: mon père me parle de son

associé qui va faire un voyage d’affaires au Japon, et il me laisse

entendre que je l’accompagnerais peut-être comme secrétaire...

L’idée de ce grand voyage le consolait un peu. Clarisse le félicita, et

il fut de nouveau agacé par sa résignation. Il s’écria:

--Mais je n’ai pas encore décidé de partir. Je puis rester ici, demeurer

avec toi.

Elle porta la main à son cœur qui la faisait souffrir. Elle savait bien

qu’il partirait, et cette protestation inutile soulignait le caractère

irrémédiable de leur séparation. Ils n’avaient plus que quelques

semaines, ou que deux semaines, ou qu’une semaine peut-être, à vivre

dans le même endroit de la terre. Laurent vit sur sa figure tirée

qu’elle avait mal, et il se rasséréna. Il voulut l’embrasser, en

récompense, mais elle l’écarta:

--Quand vous faudrait-il quitter Genève?

--Je dois être à Nîmes dans cinq jours déjà, à cause du mariage.

Elle se leva, fit quelques pas, s’arrêta, considéra devant elle son

grand malheur. Tout à coup elle se retourna:

--Depuis quand le savez-vous?

--Depuis lundi.

--Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt?

--Hier, je n’ai pas eu le temps. Aujourd’hui je n’ai pensé qu’à toi...

Ce n’est qu’après que j’ai songé à cette mauvaise nouvelle... Et puis,

je ne voulais pas gâter notre amour.

--Vous avez bien fait.

Elle souffrait tant qu’il lui fallut s’asseoir. Laurent comprit enfin

qu’elle n’était pas insensible et que son apparente résignation n’était

due qu’à un effort courageux pour ne pas se laisser abattre.

--Comme tu es pâle..., fit-il avec une légère inquiétude.

--Croyez-vous que je vous aime? demanda-t-elle.

--Mais oui, j’en suis certain. Et moi, je t’adore...

Il pensa qu’elle allait s’évanouir. Sa figure, cette figure si douce, si

raisonnable d’expression, était toute blanche et torturée. Il réfléchit

qu’ils étaient seuls dans l’appartement des Damien: s’il arrivait

quelque chose à Clarisse, il devrait chercher de l’aide, et ce serait

tout trahir, le scandale éclaterait. Quelle imprudence, pensa-t-il,

d’être venus dans cet appartement! Il entrevit la rage de M. Damien, la

colère terrible de son père. Alors, d’une voix haletante, il cria:

--Clarisse!

Elle rouvrit les yeux, et parvint à dominer sa souffrance. Elle lui dit:

--Allez me chercher un peu d’eau... Les verres sont dans l’armoire de la

salle à manger. Le robinet est à la cuisine.

Il s’empressa, tourmenté par l’idée d’un malheur et des conséquences

qu’il aurait pour lui. Elle but le verre d’eau et parut mieux.

--Vous rappelez-vous, dit-elle avec un cruel sourire, je vous ai prévenu

à la Cômerie que vous m’oublieriez.

Son sourire disparut et d’un air dur elle ajouta:

--Voici le moment.

Il voulut protester, elle l’interrompit:

--Ou si vous gardez mon souvenir, vous le confondrez bien vite avec

d’autres.

Elle considéra Laurent et songea qu’elle, du moins, ne l’oublierait

jamais. Elle fixa dans sa mémoire tous les détails de sa personne, afin

de les conserver le plus longtemps possible. Dès qu’ils seraient

séparés, elle ne posséderait plus que cette image, destinée à pâlir.

Lui, cependant, sans s’apercevoir qu’il révélait sa fatuité égoïste,

expliqua:

--Je serai toujours fidèle à ton souvenir, parce que, comprends-tu, si

j’ai connu avant toi d’autres femmes, tu es la première qui m’ait

inspiré quelque chose que j’ignorais. Je ne connaissais que le plaisir,

tu m’as raffiné, comment dire? tu m’as fait sentir certaines

complications. Tu n’es pas la première venue, tu es une honnête femme

qui t’es donnée à moi. Tu as fait des sacrifices pour moi. Pour moi!...

Eh bien, tout cela est considérable, c’est une date dans ma vie.

Désormais...

Il s’arrêta, il vit bien qu’il allait la blesser en évoquant l’avenir,

l’avenir où elle ne serait plus.

--Je ne sais si je vous ai appris quoi ce soit, Laurent. Ou bien alors

ce fut involontaire. Mais je vous ai aimé. Voilà qui est exceptionnel.

Il fit un geste, pour protester qu’il rencontrerait encore beaucoup

d’autres passions. Elle devina ses pensées et ajouta:

--Pas une ne vous aimera comme moi. Peut-être le verrez-vous un jour...

Il l’écoutait mal, le regard perdu au loin. Clarisse pressentit que leur

liaison avait éveillé chez le jeune homme la curiosité inextinguible de

l’amour, un besoin de liaisons nouvelles, et ce que Desnouettes

appelait, d’un mot pédant qui la choquait, l’instinct polygamique. Alors

que sa passion, à elle, la consacrait à un seul être, la sienne le

précipitait vers tous les autres. A peine avait-il joui d’un sentiment

qu’il l’abandonnait, qu’il aspirait à des émotions nouvelles, agité par

l’ardeur au gaspillage de sa prodigue jeunesse. Clarisse avait espéré le

posséder pour toujours, mais elle n’avait fait que le préparer; son

chagrin annonçait le bonheur de celles qui lui succéderaient. Pour

Laurent, elle n’était qu’une heure, intense et brève, et il était pour

elle toute sa vie. A l’instant même où ils s’étaient enfin accordés, le

destin les séparait, la rejetait en arrière, et lui en avant.

Elle l’attira, elle l’embrassa avec une longue et tendre insistance.

Elle se dit que ces yeux de velours seraient baisés, après elle, par

tant d’autres femmes qu’elle ignorait; que ces lèvres étroites diraient

encore des mensonges et des promesses, mais qu’elle ne les entendrait

plus; et que le bien-aimé vivrait d’innombrables nuits d’amour où elle

ne serait pas.

--Dire, s’écria Laurent, que je t’ai crue sévère et prude!

--Moi, je vous croyais timide et romanesque.

--Nous nous sommes donc trompés l’un l’autre.

--Oui, nous nous sommes aimés en nous jugeant différents. C’est

maintenant que nous nous reconnaissons.

--Austère, toi? Mais tu es une maîtresse délicieuse...

Elle lui mit la main sur la bouche. Alors il voulut l’étreindre,

réveiller son désir. Mais Clarisse lui échappa.

--Ne me retirez pas ma force.

Il la pressa de lui accorder de nouveaux rendez-vous avant son départ.

--Certes, s’écria-t-elle avec une expression poignante. Ce ne sont pas

encore nos adieux... Retrouvons-nous ici bientôt, demain...

--C’est cela. Nous passerons l’après-midi ensemble?

--Oui, une longue après-midi... Mais quittons-nous. Je vous écrirai ce

soir pour vous le confirmer.

Elle l’accompagna sur le palier. A l’instant de partir, il eut un

remords obscur. Il lui dit:

--N’oublie pas de m’écrire; je veux une lettre d’amour de toi... Et

puis, tu sais, je reviendrai de Nîmes, je te retrouverai. Nous vivrons

encore beaucoup d’heures dans les bras l’un de l’autre.

--Bien sûr, fit-elle.

Elle l’écouta qui descendait l’escalier, qui passait sous la voûte. Le

bruit de ses pas s’éteignit. Elle rentra mettre de l’ordre dans

l’appartement. Puis elle descendit à son tour.

Dans la rue, qui lui parut étrangement vide, elle regarda sa montre: une

heure et demie. Alors elle se souvint brusquement de son père qui était

malade, de son mari, de sa mère, de Desnouettes, du petit chien de sa

mère, de sa vie enfin, et elle se hâta, en proie à une stupéfaction et à

une angoisse inexprimables.

La puritaine et l'amour · 第 24 / 26 题