13. LE DUC D’ORLÉANS

PHILIPPE, DUC D’ORLÉANS (1674-1723), Regent of France after the

death of Louis XIV, was the only son of Monsieur, the brother

of Louis XIV, by his second wife, Charlotte Elizabeth, daughter

of the Elector Palatine. Till his father’s death in 1701 he was

called the Duc de Chartres.

M. le duc d’Orléans étoit de taille médiocre au plus, fort plein,

sans être gros, l’air et le port aisé et fort noble, le visage large,

agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même.

Quoique il eût fort mal dansé, et médiocrement réussi à l’académie,

il avoit dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une

grâce infinie, et si naturelle qu’elle ornoit jusqu’à ses moindres

actions, et les plus communes. Avec beaucoup d’aisance quand rien ne

le contraignoit, il étoit doux, accueillant, ouvert, d’un accès facile

et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui

lui étoit tout particulier en quelque genre que ce pût être, avec une

facilité et une netteté que rien ne surprenoit, et qui surprenoit

toujours. Son éloquence étoit naturelle jusque dans les discours les

plus communs et les plus journaliers, dont la justesse étoit égale

sur les sciences les plus abstraites, qu’il rendoit claires, sur les

affaires de gouvernement, de politique, de finance, de justice, de

guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d’arts

et de mécanique. Il ne se servoit pas moins utilement des Histoires

et des Mémoires, et connoissoit fort les maisons. Les personnages de

tous les temps et leurs vies lui étoient présentes, et les intrigues

des anciennes cours comme celles de son temps. A l’entendre, on lui

auroit cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement,

mais sa mémoire étoit si singulière qu’il n’oublioit ni choses, ni

noms, ni dates, qu’il rendoit avec précision, et son appréhension étoit

si forte qu’en parcourant ainsi, c’étoit en lui comme s’il eût tout lu

fort exactement. Il excelloit à parler sur-le-champ, et en justesse

et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Il m’a souvent

reproché, et d’autres plus que lui, que je ne le gâtois pas; mais je

lui ai souvent aussi donné une louange qui est méritée par bien peu

de gens, et qui n’appartenoit à personne si justement qu’à lui: c’est

qu’outre qu’il avoit infiniment d’esprit et de plusieurs sortes, la

perspicacité singulière du sien se trouvoit jointe à une si grande

justesse, qu’il ne se serait jamais trompé en aucune affaire s’il avoit

suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenoit

quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n’avoit pas

toujours tort; mais elle n’en étoit pas moins vraie. Avec cela nulle

présomption, nulle trace de supériorité d’esprit ni de connoissance,

raisonnant comme d’égal à égal avec tous, et donnant toujours de la

surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d’imposant dans la

société, et quoique il sentît bien ce qu’il étoit, et de façon même

de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettoit tout le monde à

l’aise, et lui-même comme au niveau des autres.

Il gardoit fort son rang en tout genre avec les princes du sang, et

personne n’avoit l’air, le discours, ni les manières plus respectueuses

que lui, ni plus noble avec le Roi et avec les fils de France. Monsieur

avoit hérité en plein de la valeur des rois ses père et grand-père,

et l’avoit transmise toute entière à son fils. Quoique il n’eût aucun

penchant à la médisance, beaucoup moins à ce qu’on appelle être

méchant, il étoit dangereux sur la valeur des autres. Il ne cherchoit

jamais à en parler, modeste et silencieux même à cet égard sur ce qui

lui étoit personnel, et racontoit toujours les choses de cette nature

où il avoit eu le plus de part, donnant avec équité toute louange aux

autres et ne parlant jamais de soi; mais il se passoit difficilement

de pincer ceux qu’il ne trouvoit pas ce qu’il appeloit francs du

collier, et on lui sentoit un mépris et une répugnance naturelle à

l’égard de ceux qu’il avoit lieu de croire tels. Aussi avoit-il le

foible de croire ressembler en tout à Henri IV, de l’affecter dans ses

façons, dans ses reparties, de se le persuader jusque dans sa taille

et la forme de son visage, et de n’être touché d’aucune autre louange

ni flatterie comme de celle-là qui lui alloit au cœur. C’est une

complaisance à laquelle je n’ai jamais pu me ployer. Je sentois trop

qu’il ne recherchoit pas moins cette ressemblance dans les vices de ce

grand prince que dans ses vertus, et que les uns ne faisoient pas moins

son admiration que les autres. Comme Henri IV, il étoit naturellement

bon, humain, compatissant, et cet homme si cruellement accusé du

crime le plus noir et le plus inhumain, je n’en ai point connu de

plus naturellement opposé au crime de la destruction des autres, ni

plus singulièrement éloigné de faire peine même à personne, jusque-là

qu’il se peut dire que sa douceur, son humanité, sa facilité avoient

tourné en défaut, et je ne craindrai pas de dire qu’il tourna en vice

la suprême vertu du pardon des ennemis, dont la prodigalité sans cause

ni choix tenoit trop près de l’insensible, et lui a causé bien des

inconvénients fâcheux et des maux dont la suite fournira des exemples

et des preuves.

Je me souviens qu’un an peut-être avant la mort du Roi, étant monté de

bonne heure après dîné chez Mme la duchesse d’Orléans à Marly, je la

trouvai au lit pour quelque migraine, et M. le duc d’Orléans seul dans

la chambre, assis dans le fauteuil du chevet du lit. A peine fus-je

assis que Mme la duchesse d’Orléans se mit à me raconter un fait du

prince et du cardinal de Rohan[251], arrivé depuis peu de jours, et

prouvé avec la plus claire évidence. Il rouloit sur des mesures contre

M. le duc d’Orléans pour le présent et l’avenir, et sur le fondement

de ces exécrables imputations si à la mode par le crédit et le cours

que Mme de Maintenon et M. du Maine s’appliquoient sans cesse à leur

donner. Je me récriai d’autant plus que M. le duc d’Orléans avoit

toujours distingué et recherché, je ne sais pourquoi, ces deux frères,

et qu’il croyoit pouvoir compter sur eux: “Et que dites-vous de M.

le duc d’Orléans, ajouta-t-elle ensuite, qui, depuis qu’il le sait,

qu’il n’en doute pas, et qu’il n’en peut douter, leur fait tout aussi

bien qu’à l’ordinaire?” A l’instant je regardai M. le duc d’Orléans

qui n’avoit dit que quelques mots pour confirmer le récit de la chose

à mesure qu’il se faisoit, et qui étoit couché négligemment dans sa

chaise, et je lui dis avec feu: “Pour cela, Monsieur, il faut dire la

vérité, c’est que depuis Louis le Débonnaire il n’y en eut jamais un si

débonnaire que vous.” A ces mots, il se releva dans sa chaise, rouge de

colère jusqu’au blanc des yeux, balbutiant de dépit contre moi qui lui

disois, prétendoit-il, des choses fâcheuses, et contre Mme la duchesse

d’Orléans qui les lui avoit procurées, et qui rioit. “Courage,

Monsieur, ajoutai-je, traitez bien vos ennemis, et fâchez-vous contre

vos serviteurs. Je suis ravi de vous voir en colère, c’est signe que

j’ai mis le doigt sur l’apostume; quand on la presse, le malade crie.

Je voudrois en faire sortir tout le pus, et après cela vous seriez tout

un autre homme et tout autrement compté.” Il grommela encore un peu et

puis s’apaisa. C’est là une des deux occasions seules où il se soit

jamais mis en vraie colère contre moi. Je rapporterai l’autre en son

temps.

[251] See above, p. 46, n. 86.

Deux ou trois ans après la mort du Roi, je causois à un coin de la

longue et grande pièce de l’appartement des Tuileries, comme le conseil

de régence alloit commencer dans cette même pièce où il se tenoit

toujours, tandis que M. le duc d’Orléans étoit tout à l’autre bout,

parlant à quelqu’un dans une fenêtre. Je m’entendis appeler comme de

main en main; on me dit que M. le duc d’Orléans me vouloit parler.

Cela arrivoit souvent en se mettant au Conseil. J’allai donc à cette

fenêtre où il étoit demeuré. Je trouvai un maintien sérieux, un air

concentré, un visage fâché qui me surprit beaucoup. “Monsieur, me

dit-il d’abordée, j’ai fort à me plaindre de vous que j’ai toute ma

vie compté pour le meilleur de mes amis.--Moi, Monsieur! plus étonné

encore, qu’y a-t-il donc, lui dis-je, s’il vous plaît?--Ce qu’il y

a, répondit-il avec une mine encore plus colère, chose que vous ne

sauriez nier, des vers que vous avez faits contre moi.--Moi, des

vers! répliquai-je; hé! qui diable vous conte de ces sottises-là? et

depuis près de quarante ans que vous me connoissez, est-ce que vous ne

savez pas que de ma vie je n’ai pu faire, non pas deux vers, mais un

seul?--Hon, par...! reprit-il, vous ne pouvez nier ceux-là, et tout

de suite me chante un _pont-neuf_ à sa louange dont le refrain étoit:

_Notre régent est débonnaire, la la, il est débonnaire_, avec un grand

éclat de rire.--Comment! lui dis-je, vous vous en souvenez encore? et

en riant aussi, pour la vengeance que vous en prenez, souvenez-vous-en

du moins à bon escient.” Il demeura à rire longtemps, à ne s’en pouvoir

empêcher avant de se mettre au Conseil. Je n’ai pas craint d’écrire

cette bagatelle, parce qu’il me semble qu’elle peint.

Il aimoit fort la liberté, et autant pour les autres que pour lui-même.

Il me vantoit un jour l’Angleterre sur ce point, où il n’y a point

d’exils ni de lettres de cachet, et où le Roi ne peut défendre que

l’entrée de son palais ni tenir personne en prison, et sur cela me

conta en se délectant, car tous nos princes vivoient lors, qu’outre

la duchesse de Portsmouth, Charles II avoit bien eu de petites

maîtresses; que le grand prieur[252], jeune et aimable en ce temps-là,

qui s’étoit fait chasser pour quelque sottise, étoit allé passer son

exil en Angleterre, où il avoit été fort bien reçu du roi. Pour le

remerciement, il lui débaucha une de ces petites maîtresses dont le

roi étoit si passionné alors qu’il lui fit demander grâces, lui offrit

de l’argent, et s’engagea de le raccommoder en France. Le grand prieur

tint bon. Charles lui fit défendre le palais. Il s’en moqua, et alloit

tous les jours à la comédie avec sa conquête, et s’y plaçoit vis-à-vis

du roi. Enfin le roi d’Angleterre, ne sachant plus que faire pour

s’en délivrer, pria tellement le Roi de le rappeler en France qu’il

le fut. Mais le grand prieur tint bon, dit qu’il se trouvoit bien en

Angleterre, et continua son manège. Charles outré en vint jusqu’à faire

confidence au Roi de l’état où le mettoit le grand prieur, et obtint un

commandement si absolu et si prompt qu’il le fit repasser incontinent

en France. M. le duc d’Orléans admirait cela, et je ne sais s’il

n’aurait pas voulu être le grand prieur. Je lui répondis que j’admirais

moi-même que le petit-fils d’un roi de France se pût complaire dans

un si insolent procédé, que moi sujet, et qui, comme lui, n’avois

aucun trait au trône, je trouvois plus que scandaleux et extrêmement

punissable. Il n’en relâcha rien, et faisoit toujours cette histoire

avec volupté. Aussi d’ambition de régner ni de gouverner, n’en avoit-il

aucune. S’il fit une pointe tout à fait insensée pour l’Espagne, c’est

qu’on la lui avoit mise dans la tête. Il ne songea même, comme on le

verra, tout de bon à gouverner que lorsque force fut d’être perdu

et déshonoré, ou d’exercer les droits de sa naissance, et, quant à

régner je ne craindrai pas de répondre que jamais il ne le desira, et

que, le cas forcé arrivé, il s’en seroit trouvé également importuné

et embarrassé. Que vouloit-il donc? me demandera-t-on; commander les

armées tant que la guerre auroit duré, et se divertir le reste du temps

sans contrainte ni à lui ni à autrui.

[252] Philippe, brother of the Duc de Vendôme, Grand Prior

of France and Chevalier of the Order of Malta. He was very

good-looking (in his youth), a brilliant conversationalist,

extremely rich--he enjoyed the revenues of six abbeys--and a

finished blackguard. For his portrait see Saint-Simon, III. 392:

“Menteur, escroc, fripon, voleur, malhonnête homme jusque dans la

moelle des os... le plus désordonné et le plus grand dissipateur

du monde.” His supper parties at the Temple were notorious for

their cynical debauchery. According to Saint-Simon he was carried

to bed dead-drunk every night for thirty years.

C’étoit en effet à quoi il étoit extrêmement propre. Une valeur

naturelle, tranquille, qui lui laissoit tout voir, tout prévoir, et

porter les remèdes, une grande étendue d’esprit pour les échecs d’une

campagne, pour les projets, pour se munir de tout ce qui convenoit à

l’exécution, pour s’en aider à point nommé, pour s’établir d’avance

des ressources et savoir en profiter bout à bout, et user aussi avec

une sage diligence et vigueur de tous les avantages que lui pouvoit

présenter le sort des armes. On peut dire qu’il étoit capitaine,

ingénieur, intendant d’armée, qu’il connoissoit la force des troupes,

le nom et la capacité des officiers, et les plus distingués de chaque

corps, s’en faire adorer, les tenir néanmoins en discipline, exécuter,

en manquant de tout, les choses les plus difficiles. C’est ce qui a été

admiré en Espagne, et pleuré en Italie, quand il y prévit tout, et que

Marsin lui arrêta les bras sur tout. Ses combinaisons étoient justes

et solides tant sur les matières de guerre que sur celles d’État; il

est étonnant jusqu’à quel détail il en embrassoit toutes les parties

sans confusion, les avantages et les désavantages des partis qui se

présentoient à prendre, la netteté avec laquelle il les comprenoit

et savoit les exposer, enfin la variété infinie et la justesse de

toutes ses connoissances sans en montrer jamais, ni en avoir en effet

meilleure opinion de soi.

L’abbé du Bois[253] étoit un petit homme maigre, effilé, chafouin, à

perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit, qui étoit

en plein ce qu’un mauvais françois appelle un sacre mais que ne se

peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattoient en lui à

qui en demeureroit le maître. Ils y faisoient un bruit et un combat

continuel entre eux. L’avarice, la débauche, l’ambition étoient ses

dieux; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens; l’impiété

parfaite, son repos; et l’opinion que la probité et l’honnêteté sont

des chimères dont on se pare, et qui n’ont de réalité dans personne,

son principe, en conséquence duquel tous moyens lui étoient bons. Il

excelloit en basses intrigues, il en vivoit, il ne pouvoit s’en passer,

mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendoient, avec

une patience qui n’avoit de terme que le succès, ou la démonstration

réitérée de n’y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la

profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre

boyau. Il passoit ainsi sa vie dans les sapes. Le mensonge le plus

hardi lui étoit tourné en nature avec un air simple, droit, sincère,

souvent honteux. Il auroit parlé avec grâce et facilité, si, dans le

dessein de pénétrer les autres en parlant, et la crainte de s’avancer

plus qu’il ne vouloit, ne l’avoit accoutumé à un bégayement factice qui

le déparoit, et qui, redoublé quand il fut arrivé à se mêler de choses

importantes, devint insupportable, et quelquefois inintelligible.

Sans ses contours et le peu de naturel qui perçoit malgré ses soins,

sa conversation auroit été aimable. Il avoit de l’esprit, assez de

lettres, d’histoire et de lecture, beaucoup de monde, force envie de

plaire et de s’insinuer, mais tout cela gâté par une fumée de fausseté

qui sortoit malgré lui de tous ses pores, et jusque de sa gaieté, qui

attristoit par là. Méchant d’ailleurs avec réflexion, et par nature et

par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions

des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur étant pris sur le

fait, desirant tout, enviant tout, et voulant toutes les dépouilles.

On connut après, dès qu’il osa ne se plus contraindre, à quel point il

étoit intéressé, débauché, inconséquent, ignorant en toute affaire,

passionné toujours, emporté blasphémateur et fou, et jusqu’à quel point

il méprisa publiquement son maître et l’État, le monde sans exception

et les affaires, pour les sacrifier à soi tous et toutes, à son crédit,

à sa puissance, à son autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à

ses frayeurs, à ses vengeances. Tel fut le sage à qui Monsieur confia

les mœurs de son fils unique à former, par le conseil de deux hommes

qui ne les avoient pas meilleures, et qui en avoient bien fait leurs

preuves.

[253] Guillaume Dubois, the son of an apothecary, was born at

Brive in 1656. After being tutor in several private families, he

was appointed first assistant-tutor and then tutor to the young

Duc de Chartres and succeeded in winning his complete confidence.

Compare the portrait drawn by Saint-Simon after his death (1723),

IV. 138 ff. The Archbishopric of Cambrai, seven abbeys, and his

stipends as first minister and head of the postal-service, gave

him an income of 574,000 _livres_. “He had an extraordinarily

lucid mind, a surprising power of work, and a determined will.

No scruples troubled him.... He was a mixture of Gil Blas and

Frontin” (Carré). The same writer points out that Fénelon gave

him his friendship and esteem, and that Madame corresponded with

him for fifteen years and evidently thought highly of him. But in

1721 she writes: “He has poisoned my whole life.”

Un si bon maître ne perdit pas son temps auprès d’un disciple tout

neuf encore, et en qui les excellents principes de Saint-Laurent[254]

n’avoient pas eu le temps de prendre de fortes racines, quelque

estime et quelque affection qu’il ait conservée toute sa vie pour cet

excellent homme. Je l’avouerai ici avec amertume, parce que tout doit

être sacrifié à la vérité: M. le duc d’Orléans apporta au monde une

facilité, appelons les choses par leur nom, une foiblesse qui gâta sans

cesse tous ses talents, et qui fut à son précepteur d’un merveilleux

usage toute sa vie. Hors de toute espérance du côté du Roi depuis la

folie d’avoir osé lui demander sa nomination au cardinalat, il ne

songea plus qu’à posséder son jeune maître par la conformité à soi. Il

le flatta du côté des mœurs pour le jeter dans la débauche, et lui en

faire un principe pour se bien mettre dans le monde, jusqu’à mépriser

tous devoirs et toutes bienséances, ce qui le feroit bien plus ménager

par le Roi qu’une conduite mesurée; il le flatta du côté de l’esprit,

dont il le persuada [qu’]il en avoit trop et trop bon pour être la

dupe de la religion, qui n’étoit, à son avis, qu’une invention de

politique, et de tous les temps, pour faire peur aux esprits ordinaires

et retenir les peuples dans la soumission. Il l’infatua encore de son

principe favori que la probité dans les hommes et la vertu dans les

femmes ne sont que des chimères sans réalité dans personne, sinon

dans quelques sots en plus grand nombre qui se sont laissé imposer

ces entraves comme celle de la religion, qui en sont des dépendances,

et qui pour la politique sont du même usage, et fort peu d’autres qui

ayant de l’esprit et de la capacité se sont laissé raccourcir l’un et

l’autre par les préjugés de l’éducation. Voilà le fonds de la doctrine

de ce bon ecclésiastique, d’où suivoit la licence de la fausseté, du

mensonge, des artifices, de l’infidélité, de la perfidie, de toute

espèce de moyens, en un mot, tout crime et toute scélératesse tournés

en habileté, en capacité, en grandeur, liberté et profondeur d’esprit,

de lumière et de conduite, pourvu qu’[on] sût se cacher et marcher à

couvert des soupçons et des préjugés communs.

[254] The Duke of Orleans’s first tutor.

Malheureusement tout concourut en M. le duc d’Orléans à lui ouvrir

le cœur et l’esprit à cet exécrable poison; une neuve et première

jeunesse, beaucoup de force et de santé, les élans de la première

sortie du joug et du dépit de son mariage et de son oisiveté, l’ennui

qui suit la dernière, cet amour, si fatal en ce premier âge, de ce bel

air qu’on admire aveuglément dans les autres, et qu’on veut imiter et

surpasser, l’entraînement des passions, des exemples et des jeunes gens

qui y trouvoient leur vanité et leur commodité, quelques-uns leurs

vues à le faire vivre comme eux et avec eux. Ainsi il s’accoutuma à la

débauche, plus encore au bruit de la débauche jusqu’à n’avoir pu s’en

passer, et qu’il ne s’y divertissoit qu’à force de bruit, de tumulte et

d’excès. C’est ce qui le jeta à en faire souvent de si étranges et de

si scandaleuses, et comme il vouloit l’emporter sur tous les débauchés,

à mêler dans ses parties les discours les plus impies et à trouver un

raffinement précieux à faire les débauches les plus outrées aux jours

les plus saints, comme il lui arriva pendant sa régence plusieurs

fois le vendredi saint de choix et les jours les plus respectables.

Plus on étoit suivi, ancien, outré en impiété et en débauche, plus il

considérait cette sorte de débauchés, et je l’ai vu sans cesse dans

l’admiration poussée jusqu’à la vénération pour le grand prieur, parce

qu’il y avoit quarante ans qu’il ne s’étoit couché qu’ivre, et qu’il

n’avoit cessé d’entretenir publiquement des maîtresses et de tenir des

propos continuels d’impiété et d’irréligion. Avec de tels principes et

la conduite en conséquence, il n’est pas surprenant qu’il ait été faux

jusqu’à l’indiscrétion de se vanter de l’être, et de se piquer d’être

le plus raffiné trompeur.

Lui et Mme la duchesse de Berry disputoient quelquefois qui des deux

en savoit là-dessus davantage, et quelquefois à sa toilette devant Mme

de Saint-Simon, et ce qui y étoit avant le public, et M. le duc de

Berry même, qui étoit fort vrai et qui en avoit horreur, et sans que

M[me] de Saint-Simon, qui n’en souffrait pas moins et pour la chose

et pour l’effet, pût la tourner en plaisanterie, ni leur faire sentir

la porte pour sortir d’une telle indiscrétion. M. le duc d’Orléans en

avoit une infinie dans tout ce qui regardoit la vie ordinaire et sur

ce qui le regardoit lui-même. Ce n’étoit pas injustement qu’il étoit

accusé de n’avoir point de secret. La vérité est qu’élevé dans les

tracasseries du Palais-Royal, dans les rapports, dans les redits dont

Monsieur vivoit et dont sa cour étoit remplie, M. le duc d’Orléans en

avoit pris le détestable goût et l’habitude, jusqu’à s’en être fait une

sorte de maxime de brouiller tout le monde ensemble, et d’en profiter

pour n’avoir rien à craindre des liaisons, soit pour apprendre par

les aveux, les délations et les piques, et par la facilité encore de

faire parler les uns contre les autres. Ce fut une de ses principales

occupations pendant tout le temps qu’il fut à la tête des affaires,

et dont il se sut le plus de gré, mais qui, tôt découverte, le rendit

odieux et le jeta en mille fâcheux inconvénients. Comme il n’étoit

pas méchant, qu’il étoit même fort éloigné de l’être, il demeura dans

l’impiété et la débauche où du Bois l’avoit premièrement jeté, et que

tout confirma toujours en lui par l’habitude, dans la fausseté, dans

la tracasserie des uns aux autres, dont qui que ce soit ne fut exempt,

et dans la plus singulière défiance qui n’excluoit pas en même temps

et pour les mêmes personnes de la plus grande confiance; mais il en

demeura là sans avoir rien pris du surplus des crimes familiers à son

précepteur.

Revenu plus assidûment à la cour, à la mort de Monsieur, l’ennui

l’y gagna et le jeta dans les curiosités de chimie dont j’ai parlé

ailleurs, et dont on sut faire contre lui un si cruel usage. On a peine

à comprendre à quel point ce prince étoit incapable de se rassembler du

monde, je dis avant que l’art infernal de Mme de Maintenon et du duc du

Maine l’en eût totalement séparé; combien peu il étoit en lui de tenir

une cour; combien avec un air désinvolte il se trouvoit embarrassé

et importuné du grand monde, et combien dans son particulier, et

depuis dans sa solitude au milieu de la cour quand tout le monde l’eut

déserté, il se trouva destitué de toute espèce de ressource avec tant

de talents, qui en devoient être une inépuisable d’amusements pour

lui. Il étoit né ennuyé, et il étoit si accoutumé à vivre hors de

lui-même, qu’il lui étoit insupportable d’y rentrer, sans être capable

de chercher même à s’occuper. Il ne pouvoit vivre que dans le mouvement

et le torrent des affaires, comme à la tête d’une armée, ou dans les

soins d’y avoir tout ce dont il auroit besoin pour les exécutions de

la campagne, ou dans le bruit et la vivacité de la débauche. Il y

languissoit dès qu’elle étoit sans bruit et sans une sorte d’excès

et de tumulte, tellement que son temps lui étoit pénible à passer.

Il se jeta dans la peinture après que le grand goût de la chimie fut

passé ou amorti par tout ce qui s’en étoit si cruellement publié. Il

peignoit presque toute l’après-dînée à Versailles et à Marly. Il se

connoissoit fort en tableaux; il les aimoit; il en ramassoit et il en

fit une collection qui en nombre et en perfection ne le cédoit pas aux

tableaux de la couronne. Il s’amusa après à faire des compositions de

pierres et de cachets à la merci du charbon, qui me chassoit souvent

d’avec lui, et des compositions de parfums les plus forts, qu’il aima

toute sa vie, et dont je le détournois, parce que le Roi les craignoit

fort, et qu’il sentoit presque toujours. Enfin jamais homme né avec

tant de talents de toutes les sortes, tant d’ouverture et de facilité

pour s’en servir, et jamais vie de particulier si désœuvrée ni si

livrée au néant et à l’ennui. Aussi Madame ne le peignit-elle pas moins

heureusement qu’avoit fait le Roi par l’apophthegme qu’il répondit sur

lui à Maréchal, et que j’ai rapporté.

Madame étoit pleine de contes et de petits romans de fées: elle disoit

qu’elles avoient toutes été conviées à ses couches, que toutes y

étoient venues, et que chacune avoit doué son fils d’un talent, de

sorte qu’il les avoit tous; mais que par malheur on avoit oublié une

vieille fée disparue depuis si longtemps qu’on ne se souvenoit plus

d’elle, qui, piquée de l’oubli, vint appuyée sur son petit bâton, et

n’arriva qu’après que toutes les fées eurent fait chacune leur don à

l’enfant; que, dépitée de plus en plus, elle se vengea en le douant de

rendre absolument inutiles tous les talents qu’il avoit reçus de toutes

les autres fées, d’aucun desquels, en les conservant tous, il n’avoit

jamais pu se servir. Il faut avouer qu’à prendre la chose en gros le

portrait est parlant[255].

[255] Cp. _Corr. de Madame_, II. 169.

Un des malheurs de ce prince étoit d’être incapable de suite dans rien,

jusqu’à ne pouvoir comprendre qu’on en pût avoir. Un autre, dont j’ai

déjà parlé, fut une espèce d’insensibilité qui le rendoit sans fiel

dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses; et comme le

nerf et le principe de la haine et de l’amitié, de la reconnoissance

et de la vengeance est le même, et qu’il manquoit de ce ressort, les

suites en étoient infinies et pernicieuses. Il étoit timide à l’excès,

il le sentoit et il en avoit tant de honte qu’il affectoit tout le

contraire, jusqu’à s’en piquer. Mais la vérité étoit, comme on le

sentit enfin dans son autorité par une expérience plus développée,

qu’on n’obtenoit rien de lui, ni grâce ni justice, qu’en l’arrachant

par crainte, dont il étoit infiniment susceptible, ou par une extrême

importunité. Il tâchoit de s’en délivrer par des paroles, puis par des

promesses, dont sa facilité le rendoit prodigue, mais que qui avoit

de meilleures serres lui faisoit tenir. De là tant de manquements de

paroles qu’on ne comptoit plus les plus positives pour rien, et tant de

paroles encore données à tant de gens pour la même chose qui ne pouvoit

s’accorder qu’à un seul, ce qui étoit une source féconde de discrédit

et de mécontents. Rien ne le trompa et ne lui nuisit davantage que

cette opinion qu’il s’étoit faite de savoir tromper tout le monde.

On ne le croyoit plus, lors même qu’il parloit de la meilleure foi,

et sa facilité diminua fort en lui le prix de toutes choses. Enfin

la compagnie obscure, et pour la plupart scélérate, dont il avoit

fait sa société ordinaire de débauche, et que lui-même ne feignoit

pas de nommer publiquement ses roués, chassa la bonne, jusque dans sa

puissance, et lui fit un tort infini.

Sa défiance sans exception étoit encore une chose infiniment

dégoûtante avec lui, surtout lorsqu’il fut à la tête des affaires, et

le monstrueux unisson à ceux de sa familiarité hors de débauche. Ce

défaut, qui le mena loin, venoit tout à la fois de sa timidité, qui

lui faisoit craindre ses ennemis les plus certains, et les traiter

avec plus de distinctions que ses amis, de sa facilité naturelle,

d’une fausse imitation d’Henri IV, dont cela même n’est ni le plus

beau ni le meilleur endroit, et de cette opinion malheureuse que

la probité étoit une parure fausse, sans réalité, d’où lui venoit

cette défiance universelle. Il étoit néanmoins très persuadé de la

mienne, jusque-là qu’il me l’a souvent reprochée comme un défaut et

un préjugé d’éducation qui m’avoit resserré l’esprit et accourci les

lumières, et il m’en a dit autant de Mme de Saint-Simon, parce qu’il la

croyoit vertueuse. Je lui avois aussi donné des preuves d’attachement

trop fortes, trop fréquentes, trop continuelles dans les temps les

plus dangereux, pour qu’il en pût douter, et néanmoins voici ce qui

m’arriva dans la seconde ou troisième année de la régence, et je le

rapporte comme un des plus forts coups de pinceau, et si dès lors mon

désintéressement lui avoit été mis en évidence par les plus fortes

coupelles, comme on le verra par la suite.

On étoit en automne. M. le duc d’Orléans avoit congédié les Conseils

pour une quinzaine. J’en profitois pour aller passer ce temps à la

Ferté; je venois de passer une heure seul avec lui, j’en avois pris

congé et j’étois revenu chez moi, où, pour être en repos, j’avois fermé

ma porte. Au bout d’une heure au plus, on me vint dire que Biron[256]

étoit à la porte, qu’il ne se vouloit point laisser renvoyer, et qu’il

disoit qu’il avoit ordre de M. le duc d’Orléans, qui l’envoyoit, de me

parler de sa part. Il faut ajouter que mes deux fils avoient chacun un

régiment de cavalerie, et que tous les colonels étoient lors par ordre

à leurs corps. Je fis entrer Biron avec d’autant plus de surprise, que

je ne faisois que de quitter M. le duc d’Orléans. Je demandai donc avec

empressement ce qu’il y avoit de si nouveau. Biron fut embarrassé, et

à son tour s’informa où étoit le marquis de Ruffec. Ma surprise fut

encore plus grande; je lui demandai ce que cela vouloit dire. Biron,

de plus en plus empêtré, m’avoua que M. le duc d’Orléans en étoit

inquiet, et l’envoyoit à moi pour le savoir. Je lui dis qu’il étoit à

son régiment comme tous les autres, et logé dans Besançon chez M. de

Levis[257], qui commandoit en Franche-Comté. “Mais, me dit Biron, je le

sais bien; n’auriez-vous point quelque lettre de lui?--Pourquoi faire?

répondis-je.--C’est que franchement, puisqu’il vous faut tout dire, M.

le duc d’Orléans, me répondit-il, voudroit voir de son écriture.” Il

m’ajouta que peu après que je l’eus quitté, il étoit descendu dans le

petit jardin de Mme la duchesse d’Orléans, laquelle étoit à Montmartre;

que la compagnie ordinaire, c’est-à-dire les roués et les p...., s’y

promenoient avec lui; qu’il étoit venu un commis de la poste avec des

lettres, à qui il avoit parlé quelque temps en particulier; qu’après

cela il avoit appelé lui Biron, lui avoit montré une lettre datée de

Madrid du marquis de Ruffec à sa mère, et que là-dessus il lui avoit

donné sa commission de me venir trouver.

[256] Armand-Charles de Gontaut, Marquis afterwards Duc de Biron.

[257] Charles-Eugène, Marquis afterwards Duc de Levis.

A ce récit je sentis un mélange de colère et de compassion, et je ne

m’en contraignis pas avec Biron. Je n’avois point de lettres de mon

fils, parce que je les brûlois à mesure comme tous papiers inutiles.

Je chargeai Biron de dire à M. le duc d’Orléans une partie de ce que

je sentois; que je n’avois pas la plus légère connoissance avec qui

que ce fût en Espagne, et le lieu où mon fils étoit; que je le priois

instamment de dépêcher sur-le-champ un courrier à Besançon, pour

le mettre en repos par ce qu’il lui rapporteroit. Biron, haussant

les épaules, me dit que tout cela étoit bel et bon, mais que si je

retrouvois quelque lettre du marquis de Ruffec, il me prioit de la

lui envoyer sur-le-champ, et qu’il mettrait ordre qu’elle lui parvînt

même à table, malgré l’exacte clôture de leurs soupers. Je ne voulus

pas retourner au Palais-Royal pour y faire une scène, et je renvoyai

Biron. Heureusement Mme de Saint-Simon rentra quelque temps après; je

lui contai l’aventure. Elle trouva une dernière lettre du marquis de

Ruffec, que nous envoyâmes à Biron. Elle perça jusqu’à table, comme il

me l’avoit dit. M. le duc d’Orléans se jeta dessus avec empressement.

L’admirable est qu’il ne connoissoit point son écriture. Non-seulement

il la regarda, mais il la lut; et comme il la trouva plaisante, il en

régala tout haut sa compagnie, dont elle devint l’entretien, et lui

tout à coup affranchi de ses soupçons. A mon retour de la Ferté, je le

trouvai honteux avec moi, et je le rendis encore davantage par ce que

je lui dis là-dessus.

Il revint encore d’autres lettres de ce prétendu marquis de Ruffec. Il

fut arrêté longtemps après à Bayonne, à table chez Dadoncourt, qui y

commandoit, et qui en prit tout à coup la résolution sur ce qu’il lui

vit prendre des olives avec une fourchette. Il avoua au cachot qui il

étoit, et ses papiers décelèrent le libertinage du jeune homme qui

court le pays, et qui, pour être bien reçu et avoir de l’argent, prit

le nom de marquis de Ruffec, se disoit brouillé avec moi, écrivoit à

Mme de Saint-Simon pour se raccommoder par elle et la prier de payer

ce qu’on lui prêtoit, le tout pour qu’on vît ses lettres, et que cela,

joint à ce qu’il disoit de la famille, le fît croire mon fils et lui

en procurât les avantages. C’étoit un grand garçon bien fait, avec

de l’esprit, de l’adresse et de l’effronterie, qui étoit fils d’un

huissier de Madame, qui connoissoit toute la cour, et qui, dans le

dessein qu’il avoit pris de passer pour mon fils, s’étoit bien informé

de la famille pour en parler juste et n’être point surpris. On le fit

enfermer pour quelque temps. Il avoit auparavant couru le monde sous

d’autres noms; il crut que celui de mon fils, de l’âge duquel il se

trouvoit à peu près, lui rendroit davantage.

La curiosité d’esprit de M. le duc d’Orléans, jointe à une fausse idée

de fermeté et de courage, l’avoit occupé de bonne heure à chercher

à voir le diable, et à pouvoir le faire parler. Il n’oublioit rien,

jusqu’aux plus folles lectures, pour se persuader qu’il n’y a point

de Dieu, et il croyoit le diable jusqu’à espérer de le voir et de

l’entretenir. Ce contraste ne se peut comprendre, et cependant il

est extrêmement commun. Il y travailla avec toutes sortes de gens

obscurs, et beaucoup avec Mirepoix, mort en 1699, sous-lieutenant

des mousquetaires noirs, frère aîné du père de Mirepoix, aujourd’hui

lieutenant général et chevalier de l’ordre. Ils passoient les nuits

dans les carrières de Vanves et de Vaugirard à faire des invocations.

M. le duc d’Orléans m’a avoué qu’il n’avoit jamais pu venir à bout de

rien voir ni entendre, et se déprit enfin de cette folie. Ce ne fut

d’abord que par complaisance pour Mme d’Argenton, mais après par un

réveil de curiosité, qu’il s’adonna à faire regarder dans un verre

d’eau le présent et le futur, dont j’ai rapporté sur son récit des

choses singulières, et il n’étoit pas menteur. Faux et menteur, quoique

fort voisins, ne sont pas même chose, et quand il lui arrivoit de

mentir, ce n’étoit jamais que, lorsque pressé sur quelque promesse ou

sur quelque affaire, il y avoit recours malgré lui pour sortir d’un

mauvais pas.

Quoique nous nous soyons souvent parlé sur la religion, où, tant que

j’ai pu me flatter de quelque espérance de le ramener, je me tournois

de tout sens avec lui pour traiter cet important chapitre sans le

rebuter, je n’ai jamais pu démêler le système qu’il pouvoit s’être

forgé, et j’ai fini par demeurer persuadé qu’il flottoit sans cesse

sans s’en être jamais pu former. Son desir passionné, comme celui de

ses pareils en mœurs, étoit qu’il n’y eût point de Dieu; mais il avoit

trop de lumière pour être athée, qui sont une espèce particulière

d’insensés bien plus rare qu’on ne croit. Cette lumière l’importunoit,

il cherchoit à l’éteindre et n’en put venir à bout. Une âme mortelle

lui eût été une ressource; il ne réussit pas mieux dans les longs

efforts qu’il fit pour se la persuader. Un Dieu existant et une âme

immortelle le jetoient en un fâcheux détroit, et il ne se pouvoit

aveugler sur la vérité de l’un et de l’autre. Le déisme lui parut un

refuge, mais ce déisme trouva en lui tant de combats, que je ne trouvai

pas grand peine à le ramener dans le bon chemin, après que je l’eus

fait rompre avec Mme d’Argenton. On a vu avec quelle bonne foi de sa

part par ce qui en a été raconté. Elle s’accordoit avec ses lumières

dans cet intervalle de suspension de débauche. Mais le malheur de son

retour vers elle le rejeta d’où il étoit parti. Il n’entendit plus

que le bruit des passions qui s’accompagna pour l’étourdir encore des

mêmes propos d’impiété, et de la folle affectation de l’impiété. Je ne

puis donc savoir que ce qu’il n’étoit pas, sans pouvoir dire ce qu’il

étoit sur la religion. Mais je ne puis ignorer son extrême malaise

sur ce grand point, et n’être pas persuadé qu’il ne se fût jeté de

lui-même entre les mains de tous les prêtres et de tous les capucins

de la ville, qu’il faisoit trophée de tant mépriser, s’il étoit tombé

dans une maladie périlleuse qui lui en auroit donné le temps. Son

grand foible en ce genre étoit de se piquer d’impiété et d’y vouloir

surpasser les plus hardis.

Je me souviens qu’une nuit de Noël à Versailles, où il accompagna le

Roi à matines et aux trois messes de minuit, il surprit la cour par

sa continuelle application à lire dans le livre qu’il avoit apporté,

et qui parut un livre de prière. La première femme de chambre de Mme

la duchesse d’Orléans, ancienne dans la maison, fort attachée et fort

libre, comme le sont tous les vieux bons domestiques, transportée de

joie de cette lecture, lui en fit compliment chez Mme la duchesse

d’Orléans le lendemain, où il y avoit du monde. M. le duc d’Orléans se

plut quelque temps à la faire danser, puis lui dit: “Vous êtes bien

sotte, Mme Imbert; savez-vous donc ce que je lisois? C’étoit Rabelais,

que j’avois porté de peur de m’ennuyer.” On peut juger de l’effet

de cette réponse. La chose n’étoit que trop vraie, et c’étoit pure

fanfaronnade. Sans comparaison des lieux ni des choses, la musique

de la chapelle étoit fort au-dessus de celle de l’Opéra et de toutes

les musiques de l’Europe; et comme les matines, laudes et les trois

messes basses de la nuit de Noël duraient longtemps, cette musique s’y

surpassoit encore. Il n’y avoit rien de si magnifique que l’ornement

de la chapelle et que la manière dont elle étoit éclairée. Tout y

étoit plein; les travées de la tribune remplies de toutes les dames

de la cour en déshabillé, mais sous les armes. Il n’y avoit donc

rien de si surprenant que la beauté du spectacle, et les oreilles y

étoient charmées. M. le duc d’Orléans aimoit extrêmement la musique;

il la savoit jusqu’à composer, et il s’est même amusé à faire lui-même

une espèce de petit opéra, dont la Fare[258] fit les vers, et qui

fut chanté devant le Roi; cette musique de la chapelle étoit donc

de quoi l’occuper le plus agréablement du monde, indépendamment de

l’accompagnement d’un spectacle si éclatant, sans avoir recours à

Rabelais; mais il falloit faire l’impie et le bon compagnon[259].

[258] Charles-Auguste, Marquis de La Fare (1644-1712), a

writer of light verse, whose life was wasted in indolence and

ignoble pleasures. He was a constant guest at the Temple. See

Sainte-Beuve, _Caus. du Lundi_, X.

[259] Ed. Chéruel, XI. 165 ff.; ed. Boislisle, XXVI. 266 ff.

Selections from Saint-Simon · 第 47 / 58 题