THE REVIEW AT COMPIÈGNE[133]

[133] Ed. Chéruel, II. c. viii; ed. Boislisle, V. 348-375. The

review took place in September, 1698.

Il n’étoit question que de Compiègne[134], où soixante mille hommes

venoient former un camp. Il en fut en ce genre comme du mariage de Mgr

le duc de Bourgogne au sien; le Roi témoigna qu’il comptoit que les

troupes seroient belles et que chacun s’y piqueroit d’émulation; c’en

fut assez pour exciter une telle émulation, qu’on eut, après tout, lieu

de s’en repentir. Non-seulement il n’y eut rien de si parfaitement

beau que toutes les troupes, et toutes à tel point qu’on ne sut à

quels corps en donner le prix; mais leurs commandants ajoutèrent à la

beauté majestueuse et guerrière des hommes, des armes, des chevaux, les

parures et la magnificence de la cour, et les officiers s’épuisèrent

encore par des uniformes qui auroient pu orner des fêtes.

[134] Fifty-two miles N.E. of Paris. Jeanne d’Arc was taken

prisoner before its walls.

Les colonels, et jusqu’à beaucoup de simples capitaines, eurent des

tables abondantes et délicates; six lieutenants généraux et quatorze

maréchaux de camp employés s’y distinguèrent par une grande dépense;

mais le maréchal de Boufflers étonna par sa dépense et par l’ordre

surprenant d’une abondance et d’une recherche de goût, de magnificence

et de politesse qui, dans l’ordinaire de la durée de tout le camp et

à toutes les heures de la nuit et du jour, put apprendre au Roi même

ce que c’étoit que donner une fête vraiment magnifique et superbe,

et à Monsieur le Prince, dont l’art et le goût y surpassoit tout le

monde, ce que c’étoit que l’élégance, le nouveau et l’exquis. Jamais

spectacle si éclatant, si éblouissant, il le faut dire, si effrayant,

et en même temps rien de si tranquille que lui et toute sa maison dans

ce traitement universel, de si sourd que tous les préparatifs, de si

coulant de source que le prodige de l’exécution, de si simple, de

si modeste, de si dégagé de tout soin que ce général, qui néanmoins

avoit tout ordonné et ordonnoit sans cesse, tandis qu’il ne paroissoit

occupé que des soins du commandement de cette armée. Les tables sans

nombre, et toujours neuves, et à tous les moments servies à mesure

qu’il se présentoit ou officiers, ou courtisans, ou spectateurs.

Jusqu’aux bayeurs les plus inconnus, tout étoit retenu, invité, et

comme forcé par l’attention, la civilité et la promptitude du nombre

infini de ses officiers; et pareillement toutes sortes de liqueurs

chaudes et froides, et tout ce qui peut être le plus vastement et le

plus splendidement compris dans le genre des rafraîchissements, les

vins françois, étrangers, ceux de liqueur les plus rares, y étoient

comme abandonnés à profusion; et les mesures étoient si bien prises

que l’abondance de gibier et de venaison arrivoit de tous côtés, et

que les mers de Normandie, de Hollande, d’Angleterre, de Bretagne, et

jusqu’à la Méditerranée, fournissoient tout ce qu’elles avoient de plus

monstrueux et de plus exquis, à jours et point nommés, avec un ordre

inimitable, et un nombre de courriers et de petites voitures de poste

prodigieux. Enfin jusqu’à l’eau, qui fut soupçonnée de se troubler ou

de s’épuiser par le grand nombre de bouches, arrivoit de Sainte-Reine,

de la Seine et des sources les plus estimées. Et il n’est possible

d’imaginer rien en aucun genre qui ne fût là sous la main, et pour le

dernier survenant de paille[135] comme pour l’homme le plus principal

et le plus attendu: des maisons de bois meublées comme les maisons de

Paris les plus superbes, et tout en neuf et fait exprès, avec un goût

et une galanterie singulière, et des tentes immenses, magnifiques, et

dont le nombre pouvoit seul former un camp; les cuisines, les divers

lieux, et les divers officiers pour cette suite sans interruption de

tables et pour tous leurs différents services, les sommelleries, les

offices, tout cela formoit un spectacle dont l’ordre, le silence,

l’exactitude, la diligence et la parfaite propreté ravissoit de

surprise et d’admiration.

[135] For the merest nobody.

Ce voyage fut le premier où les dames traitèrent d’ancienne délicatesse

ce qu’on n’eût osé leur proposer: il y en eut tant qui s’empressèrent

à être du voyage, que le Roi lâcha la main et permit à celles qui

voudroient de venir à Compiègne; mais ce n’étoit pas où elles

tendoient: elles vouloient toutes être nommées, et la nécessité, non

la liberté, du voyage, et c’est ce qui leur fit sauter le bâton[136]

de s’entasser dans les carrosses des princesses. Jusqu’alors, tous les

voyages que le Roi avoit faits, il avoit nommé des dames pour suivre

la Reine ou Madame la Dauphine dans les carrosses de ces premières

princesses; ce qu’on appela les princesses, qui étoient les bâtardes

du Roi, avoient leurs amies et leur compagnie pour elles, qu’elles

faisoient agréer au Roi, et qui alloient dans leurs carrosses à

chacune, mais qui le trouvoient bon et qui marchoient sur ce pied-là.

En ce voyage-ci, tout fut bon pourvu qu’on allât. Il n’y en eut

aucune dans le carrosse du Roi que la duchesse du Lude[137] avec les

princesses. Monsieur et Madame demeurèrent à Saint-Cloud et à Paris.

[136] Saint-Simon frequently uses this expression in the sense of

compelling a person to do something against his will.

[137] Wife of the Duc du Lude (see above, p. 44, n. 77).

La cour en hommes fut extrêmement nombreuse, et tellement que pour la

première fois à Compiègne, les ducs furent couplés. J’échus avec le duc

de Rohan[138] dans une belle et grande maison du sieur Chambaudon, où

nous fûmes, nous et nos gens, fort à notre aise. J’allai avec M. de la

Trémoïlle[139] et le duc d’Albret[140], qui me reprochèrent un peu que

j’en avois fait une honnêteté à M. de Bouillon, qui en fut fort touché;

mais je crus la devoir à ce qu’il étoit, et plus encore à l’amitié

intime qui étoit entre lui et M. le maréchal de Lorges, et qui, en

outre, étoient cousins germains.

[138] Louis, Duc de Rohan-Chabot, brother of Mme de Soubise.

[139] Charles, Duc de La Trémoïlle, “un fort grand homme, le plus

noblement, et le plus mieux fait de la cour; et qui, avec un fort

vilain visage, sentait le mieux son grand seigneur” (VI. 396). He

was a great friend of Saint-Simon.

[140] Son-in-law of the Duc de La Trémoïlle and son of the Duc de

Bouillon, with whom he was in litigation.

Les ambassadeurs furent conviés d’aller à Compiègne. Le vieux Ferreiro,

qui l’étoit de Savoie, leur mit dans la tête de prétendre le _pour_: il

assura qu’il l’avoit eu autrefois à sa première ambassade en France;

celui de Portugal allégua que Monsieur, le menant à Montargis, le lui

avoit fait donner par ses maréchaux des logis, ce qui, disoit-il, ne

s’étoit fait que sur l’exemple de ceux du Roi, et le nonce maintint que

le nonce Cavallerini l’avoit eu avant d’être cardinal. Pomponne, Torcy,

les introducteurs des ambassadeurs, Cavoye[141], protestèrent tous que

cela ne pouvoit être, que jamais ambassadeur ne l’avoit prétendu, et il

n’y en avoit pas un mot sur les registres; mais on a vu quelle foi les

registres peuvent porter. Le fait étoit que les ambassadeurs sentirent

l’envie que le Roi avoit de leur étaler la magnificence de ce camp, et

qu’ils crurent en pouvoir profiter pour obtenir une chose nouvelle.

Le Roi tint ferme; les allées et venues se poussèrent jusque dans les

commencements du voyage, et ils finirent par n’y point aller. Le Roi

en fut si piqué, que lui, si modéré et si silencieux, je lui entendis

dire à son souper, à Compiègne, que s’il faisoit bien il les réduiroit

à ne venir à la cour que par audiences comme il se pratiquoit partout

ailleurs.

[141] Quarter-Master-General of the Royal Household (see above,

p. 88, n. 127).

Le _pour_ est une distinction dont j’ignore l’origine, mais qui en

effet n’est qu’une sottise; elle consiste à écrire en craie sur les

logis: “_Pour_ Monsieur un tel,” ou simplement écrire: “Monsieur un

tel.” Les maréchaux des logis, qui marquent ainsi tous les logements

dans les voyages, mettent ce _pour_ aux princes du sang, aux cardinaux

et aux princes étrangers. M. de la Trémoïlle l’a aussi obtenu, et la

duchesse de Bracciano, depuis princesse des Ursins[142]. Ce qui me

fait appeler cette distinction une sottise, c’est qu’elle n’emporte

ni primauté ni préférence de logement: les cardinaux, les princes

étrangers et les ducs sont logés également entre eux, sans distinction

quelconque, qui est toute renfermée dans ce mot _pour_, et n’opère

d’ailleurs quoi que ce soit. Ainsi ducs, princes étrangers, cardinaux

sont logés sans autre différence entre eux après les charges du service

nécessaire, après eux les maréchaux de France, ensuite les charges

considérables, et puis le reste des courtisans. Cela est de même dans

les places; mais quand le Roi est à l’armée, son quartier est partagé,

et la cour est d’un côté et le militaire de l’autre, sans avoir rien

de commun; et s’il se trouve à la suite du Roi des maréchaux de France

sans commandement dans l’armée, ils ne laissent pas d’être logés du

côté militaire et d’y avoir les premiers logements.

[142] See above, p. 44, n. 81.

Le jeudi 28 août, la cour partit pour Compiègne; le Roi passa à

Saint-Cloud, coucha à Chantilly, y demeura un jour, et arriva le samedi

à Compiègne. Le quartier général étoit au village de Condun, où le

maréchal de Boufflers[143] avoit des maisons outre ses tentes. Le Roi y

mena Mgr le duc de Bourgogne et Mme la duchesse de Bourgogne, etc., qui

y firent une collation magnifique, et qui y virent les ordonnances dont

j’ai parlé ci-dessus avec tant de surprise, qu’au retour à Compiègne,

le Roi dit à Livry[144], qui par son ordre avoit préparé des tables au

camp pour Mgr le duc de Bourgogne, qu’il ne falloit point que ce prince

en tînt; que quoi qu’il pût faire, ce ne serait rien en comparaison de

ce qu’il venoit de voir, et que quand son petit-fils iroit à l’avenir

au camp, il dîneroit chez le maréchal de Boufflers. Le Roi s’amusa

fort à voir et à faire voir les troupes aux dames, leur arrivée,

leur campement, leurs distributions, en un mot tous les détails d’un

camp, des détachements, des marches, des fourrages, des exercices,

de petits combats, des convois. Mme la duchesse de Bourgogne, les

princesses, Monseigneur, firent souvent collation chez le maréchal,

où la maréchale de Boufflers leur faisoit les honneurs. Monseigneur y

dîna quelquefois, et le Roi y mena dîner le roi d’Angleterre, qui vint

passer trois ou quatre jours au camp. Il y avoit longues années que le

Roi n’avoit fait cet honneur à personne, et la singularité de traiter

deux rois ensemble fut grande. Monseigneur et les trois princes ses

enfants y dînèrent aussi, et dix ou douze hommes des principaux de

la cour et de l’armée. Le Roi pressa fort le maréchal de se mettre à

table; il ne voulut jamais: il servit le Roi et le roi d’Angleterre, et

le duc de Gramont[145], son beau-père, servit Monseigneur. Ils avoient

vu, en y allant, les troupes à pied, à la tête de leurs camps; et en

revenant, ils virent faire l’exercice à toute l’infanterie, les deux

lignes face à face l’une de l’autre. La veille, le Roi avoit mené le

roi d’Angleterre à la revue de l’armée. Mme la duchesse de Bourgogne

la vit dans son carrosse; elle y avoit Madame la Duchesse[146], Mme la

princesse de Conti[147] et toutes les dames titrées; deux autres de ses

carrosses la suivirent, remplis de toutes les autres dames.

[143] See above, p. 22, n. 51. He was Commander-in-chief of the

camp under the Duc de Bourgogne.

[144] First _maître-d’hôtel_ to the king.

[145] Antoine IV, son of Antoine III, Maréchal de Gramont, and

younger brother of the Comte de Guiche, who predeceased his

father.

[146] The Duchesse de Bourbon, daughter of Louis XIV and Mme de

Montespan.

[147] Daughter of Louis XIV and Mlle de La Vallière, and widow of

Louis-Armand, Prince de Conti.

Il arriva sur cette revue une plaisante aventure au comte de

Tessé[148]. Il étoit colonel général des dragons. M. de Lauzun lui

demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de

simplicité qu’il prenoit presque toujours, s’il avoit songé à ce qu’il

lui falloit pour saluer le Roi à la tête des dragons; et là-dessus

entrèrent en récit du cheval, de l’habit et de l’équipage. Après les

louanges: “Mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en

entends point parler!--Mais non, répondit l’autre; je compte d’avoir un

bonnet.--Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensez-vous? un bonnet! cela

est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet!

Monsieur le comte, vous n’y pensez pas.--Comment donc? lui dit Tessé,

qu’aurois-je donc?” Lauzun le fit danser, et se fit prier longtemps, en

lui faisant accroire qu’il savoit mieux qu’il ne disoit. Enfin, vaincu

par ses prières, il lui dit qu’il ne lui vouloit pas laisser commettre

une si lourde faute; que cette charge ayant été créée pour lui, il

en savoit bien toutes les distinctions, dont une des principales

étoit, lorsque le Roi voyoit les dragons, d’avoir un chapeau gris.

Tessé surpris avoue son ignorance, et dans l’effroi de la sottise où

il seroit tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de

grâces, et s’en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour

lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avoit bien pris garde

à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et

qu’elle ne fût entendue de personne; il se doutoit bien que Tessé, dans

la honte de son ignorance, ne s’en vanteroit à personne, et lui aussi

se garda bien d’en parler.

[148] See above, p. 46, n. 90.

Le matin de la revue, j’allai au lever du Roi, et contre sa coutume,

j’y vis M. de Lauzun y demeurer, qui, avec ses grandes entrées,

s’en alloit toujours quand les courtisans entroient. J’y vis aussi

Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde,

qui piaffoit et se pavanoit de son chapeau. Cela, qui me parut

extraordinaire, et la couleur du chapeau, que le Roi avoit en aversion

et dont personne ne portoit plus depuis bien des années, me frappa

et me le fit regarder, car il étoit presque vis-à-vis de moi, et M.

de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le Roi, après s’être

chaussé, et parlé à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la

surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il [l’]avoit pris.

L’autre, s’applaudissant, répondit qu’il lui étoit arrivé de Paris.

“Et pourquoi faire? dit le Roi.--Sire, répondit l’autre, c’est que

Votre Majesté nous fait l’honneur de nous voir aujourd’hui.--Eh bien!

reprit le Roi, de plus en plus surpris; que fait cela pour un chapeau

gris?--Sire, dit Tessé, que cette réponse commençoit à embarrasser,

c’est que le privilège du colonel général est d’avoir ce jour-là un

chapeau gris.--Un chapeau gris! reprit le Roi, où diable avez-vous

pris cela?--M. de Lauzun, Sire, pour qui vous avez créé la charge,

qui me l’a dit”: et à l’instant, le bon duc à pouffer de rire et

s’éclipser. “Lauzun s’est moqué de vous, répondit le Roi un peu

vivement: croyez-moi, envoyez tout à l’heure ce chapeau-là au général

des Prémontrés[149].” Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé:

il demeura les yeux baissés, et regardant ce chapeau avec une tristesse

et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se

contraignit de rire, ni des plus familiers avec le Roi d’en dire son

mot. Enfin Tessé reprit assez ses sens pour s’en aller; mais toute la

cour lui en dit sa pensée, et lui demanda s’il ne connoissoit point

encore M. de Lauzun, qui en rioit sous cape quand on lui en parloit.

Avec tout cela, Tessé n’osa s’en fâcher, et la chose, quoique un peu

forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et

bien honteux.

[149] The order of Premonstratensian Canons was founded by St

Norbert about 1120. The original house was at Prémontré in the

forest of Coucy.

Presque tous les jours, les enfants de France dînoient chez le

maréchal de Boufflers, quelquefois Mme la duchesse de Bourgogne, les

princesses et les dames, mais très souvent des collations. La beauté

et la profusion de la vaisselle pour fournir à tout, et toute marquée

aux armes du maréchal, fut immense et incroyable; ce qui ne le fut pas

moins, l’exactitude des heures et des moments de tout service partout:

rien d’attendu, rien de languissant, pas plus pour les bayeurs du

peuple, et jusqu’à des laquais, que pour les premiers seigneurs, à

toutes heures et à tous venants. A quatre lieues autour de Compiègne,

les villages et les fermes étoient remplis de monde, et François et

étrangers, à ne pouvoir plus contenir personne; et cependant tout se

passa sans désordre. Ce qu’il y avoit de gentilshommes et de valets

de chambre chez le maréchal étoit un monde, tous plus polis et plus

attentifs les uns que les autres à leurs fonctions de retenir tout

ce qui paroissoit, et les faire servir depuis cinq heures du matin

jusqu’à dix et onze heures du soir, sans cesse et à mesure, et à faire

les honneurs, et une livrée prodigieuse avec grand nombre de pages. J’y

reviens malgré moi, parce que quiconque l’a vu ne le peut oublier ni

cesser d’en être dans l’admiration et l’étonnement, et de l’abondance,

et de la somptuosité, et de l’ordre, qui ne se démentit jamais d’un

seul moment ni d’un seul point.

Le Roi voulut montrer des images de tout ce qui se fait à la guerre;

on fit donc le siège de Compiègne dans les formes, mais fort abrégées:

lignes, tranchées, batteries, sapes, etc. Crenan défendoit la place.

Un ancien rempart tournoit du côté de la campagne autour du château;

il étoit de plain-pied à l’appartement du Roi, et par conséquent

élevé, et dominoit toute la campagne. Il y avoit au pied une vieille

muraille et un moulin à vent, un peu au delà de l’appartement du Roi,

sur le rempart, qui n’avoit ni banquette ni mur d’appui. Le samedi

13 septembre fut destiné à l’assaut: le Roi, suivi de toutes les

dames, et par le plus beau temps du monde, alla sur ce rempart; force

courtisans, et tout ce qu’il y avoit d’étrangers considérables. De là,

on découvroit toute la plaine et la disposition de toutes les troupes.

J’étois dans le demi-cercle, fort près du Roi, à trois pas au plus,

et personne devant moi. C’étoit le plus beau coup d’œil qu’on pût

imaginer que toute cette armée, et ce nombre prodigieux de curieux de

toutes conditions, à cheval et à pied, à distance des troupes pour ne

les point embarrasser, et ce jeu des attaquants et des défendants à

découvert, parce que, n’y ayant rien de sérieux que la montre et qu’il

n’y avoit de précaution à prendre pour les uns et les autres que la

justesse des mouvements[150]. Mais un spectacle d’une autre sorte,

et que je peindrois dans quarante ans comme aujourd’hui, tant il me

frappa, fut celui que, du haut de ce rempart, le Roi donna à toute son

armée et à cette innombrable foule d’assistants de tous états, tant

dans la plaine que dessus le rempart même.

[150] This incorrect phrase is as Saint-Simon wrote it.

Mme de Maintenon y étoit en face de la plaine et des troupes, dans sa

chaise à porteurs, entre ses trois glaces, et ses porteurs retirés.

Sur le bâton de devant, à gauche, étoit assise Mme la duchesse de

Bourgogne; du même côté, en arrière et en demi-cercle, debout, Madame

la Duchesse, Mme la princesse de Conti et toutes les dames, et derrière

elles des hommes; à la glace droite de la chaise, le Roi debout, et,

un peu en arrière, un demi-cercle de ce qu’il y avoit en hommes de

plus distingué. Le Roi étoit presque toujours découvert, et à tous

moments se baissoit dans la glace pour parler à Mme de Maintenon, pour

lui expliquer tout ce qu’elle voyoit et les raisons de chaque chose.

A chaque fois, elle avoit l’honnêteté d’ouvrir sa glace de quatre ou

cinq doigts, jamais de la moitié, car j’y pris garde, et j’avoue que je

fus plus attentif à ce spectacle qu’à celui des troupes. Quelquefois

elle ouvrait pour quelque question au Roi; mais presque toujours

c’étoit lui qui, sans attendre qu’elle lui parlât, se baissoit tout à

fait pour l’instruire, et quelquefois qu’elle n’y prenoit pas garde,

il frappoit contre la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla

qu’à elle, hors pour donner des ordres en peu de mots et rarement,

et quelques réponses à Mme la duchesse de Bourgogne, qui tâchoit de

se faire parler, et à qui Mme de Maintenon montrait et parloit par

signes de temps en temps, sans ouvrir la glace de devant, à travers

laquelle la jeune princesse lui crioit quelque mot. J’examinois fort

les contenances: toutes marquoient une surprise honteuse, timide,

dérobée, et tout ce qui étoit derrière la chaise et les demi-cercles

avoient plus les yeux sur elle que sur l’armée, et tout dans un respect

de crainte et d’embarras. Le Roi mit souvent son chapeau sur le haut de

la chaise, pour parler dedans, et cet exercice si continuel lui devoit

fort lasser les reins. Monseigneur étoit à cheval dans la plaine,

avec les princes ses cadets, et Mgr le duc de Bourgogne, comme à tous

les autres mouvements de l’armée, avec le maréchal de Boufflers, en

fonction de général. C’étoit sur les cinq heures de l’après-dînée, par

le plus beau temps du monde et le plus à souhait.

Il y avoit, vis-à-vis la chaise à porteurs, un sentier taillé en

marches roides, qu’on ne voyoit point d’en haut, et une ouverture

au bout, qu’on avoit faite dans cette vieille muraille pour pouvoir

aller prendre les ordres du Roi d’en bas, s’il en étoit besoin. Le cas

arriva: Crenan envoya Canillac[151], colonel de Rouergue, qui étoit un

des régiments qui défendoient, pour prendre l’ordre du Roi sur je ne

sais quoi. Canillac se met à monter, et dépasse jusqu’un peu plus que

les épaules: je le vois d’ici aussi distinctement qu’alors. A mesure

que la tête dépassoit, il avisoit cette chaise, le Roi et toute cette

assistance, qu’il n’avoit point vue ni imaginée, parce que son poste

étoit en bas, au pied du rempart, d’où on ne pouvoit découvrir ce qui

étoit dessus. Ce spectacle le frappa d’un tel étonnement qu’il demeura

court à regarder, la bouche ouverte, les yeux fixes, et le visage sur

lequel le plus grand étonnement étoit peint. Il n’y eut personne qui

ne le remarquât, et le Roi le vit si bien qu’il lui dit avec émotion:

“Eh bien! Canillac, montez donc.” Canillac demeuroit; le Roi reprit:

“Montez donc; qu’est[-ce] qu’il y a?” Il acheva donc de monter, et

vint au Roi à pas lents, tremblants, et passant les yeux à droite et à

gauche, avec un air éperdu. Je l’ai déjà dit: j’étois à trois pas du

Roi; Canillac passa devant moi, et balbutia fort bas quelque chose.

“Comment dites-vous? dit le Roi; mais parlez donc.” Jamais il ne put

se remettre. Il tira de soi ce qu’il put. Le Roi, qui n’y comprit pas

grand’chose, vit bien qu’il n’en tireroit rien de mieux, répondit aussi

ce qu’il put, et ajouta d’un air chagrin: “Allez, Monsieur.” Canillac

ne se le fit pas dire deux fois, et regagna son escalier, et disparut.

A peine étoit-il dedans, que le Roi, regardant autour de lui: “Je ne

sais pas ce qu’a Canillac, dit-il, mais il a perdu la tramontane, et

n’a plus su ce qu’il me vouloit dire.” Personne ne répondit.

[151] Marquis de Canillac, Colonel of the Rouergue regiment. For

his portrait see XI. 233-235. He was one of the _roués_ of the

Regency.

Vers le moment de la capitulation, Mme de Maintenon apparemment demanda

permission de s’en aller; le Roi le cria: “Les porteurs de Madame!”

Ils vinrent et l’emportèrent. Moins d’un quart d’heure après, le Roi se

retira, suivi de Mme la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce qui

étoit là. Plusieurs se parlèrent des yeux et du coude en se retirant,

et puis à l’oreille bien bas: on ne pouvoit revenir de ce qu’on venoit

de voir. Ce fut le même effet parmi tout ce qui étoit dans la plaine:

jusqu’aux soldats demandoient ce que c’étoit que cette chaise à

porteurs et le Roi à tous moments baissé dedans; il fallut doucement

faire taire les officiers et les questions des troupes. On peut juger

de ce qu’en dirent les étrangers, et de l’effet que fit sur eux un tel

spectacle. Il fit du bruit par toute l’Europe, et y fut aussi répandu

que le camp même de Compiègne avec toute sa pompe et sa prodigieuse

splendeur. Du reste, Mme de Maintenon se produisit fort peu au camp,

et toujours dans son carrosse avec trois ou quatre familières, et alla

voir une fois ou deux le maréchal de Boufflers et les merveilles du

prodige de sa magnificence.

Le dernier grand acte de cette scène fut l’image d’une bataille entre

la première et la seconde ligne entières, l’une contre l’autre. M.

Rosen[152], le premier des lieutenants généraux du camp, la commanda

ce jour-là contre le maréchal de Boufflers, auprès duquel étoit Mgr

le duc de Bourgogne comme le général. Le Roi, Mme la duchesse de

Bourgogne, les princes, les dames, toute la cour et un monde de curieux

assistèrent à ce spectacle, le Roi et tous les hommes à cheval, les

dames en carrosse. L’exécution en fut parfaite en toutes ses parties

et dura longtemps. Mais quand ce fut à la seconde ligne à ployer et à

faire retraite, Rosen ne s’y pouvoit résoudre, et c’est ce qui allongea

fort l’action. M. de Boufflers lui manda plusieurs fois, de la part de

Mgr le duc de Bourgogne, qu’il étoit temps. Rosen entroit en colère,

et n’obéissoit point. Le Roi en rit fort, qui avoit tout réglé, et

qui voyoit aller et venir les aides de camp et la longueur de tout ce

manège, et dit: “Rosen n’aime point à faire le personnage de battu.”

A la fin il lui manda lui-même de finir et de se retirer. Rosen obéit,

mais fort mal volontiers, et brusqua un peu le porteur d’ordre. Ce fut

la conversation du retour et de tout le soir.

[152] Conrad, Marquis de Rosen, “un grand homme sec, qui sentoit

son reître, et qui auroit fait peur du coin d’un bois” (III. 381).

Enfin, après des attaques de retranchements, et toutes sortes d’images

de ce qui se fait à la guerre, et des revues infinies, le Roi partit de

Compiègne le lundi 22 septembre, et s’en alla avec sa même carrossée à

Chantilly, y demeura le mardi, et arriva le mercredi à Versailles, avec

autant de joie de toutes les dames qu’elles avoient eu d’empressement

à être du voyage: elles ne mangèrent point avec le Roi à Compiègne, et

y virent Mme la duchesse de Bourgogne aussi peu qu’à Versailles; il

falloit aller au camp tous les jours, et la fatigue leur parut plus

grande que le plaisir, et encore plus que la distinction qu’elles

s’en étoient proposée. Le Roi, extrêmement content de la beauté des

troupes, qui toutes avoient habillé, et avec tous les ornements que

leurs chefs avoient pu imaginer, fit donner en partant six cents francs

de gratification à chaque capitaine de cavalerie et de dragons, et

trois cents francs à chaque capitaine d’infanterie; il en fit donner

autant aux majors de tous les régiments, et distribua quelques grâces

dans sa maison. Il fit au maréchal de Boufflers un présent de cent

mille francs. Tout cela ensemble coûta beaucoup; mais, pour chacun,

ce fut une goutte d’eau. Il n’y eut point de régiment qui n’en fût

ruiné pour bien des années, corps et officiers, et, pour le maréchal

de Boufflers, je laisse à penser ce que ce fut que cent mille francs

à la magnificence, incroyable à qui l’a vue, dont il épouvanta toute

l’Europe par les relations des étrangers qui en furent témoins, et qui,

tous les jours, n’en pouvoient croire leurs yeux.

Selections from Saint-Simon · 第 30 / 58 题