[128] Ed. Chéruel, III. 37-40; ed. Boislisle, VIII. 349-355.
Le samedi 11 juin, la cour retourna à Versailles, où en arrivant le Roi
alla voir Madame, M. et Mme de Chartres, chacun dans leur appartement;
elle, fort en peine de la situation où elle se trouvoit avec le Roi,
dans une occasion où il y alloit du tout pour elle, et avoit engagé la
duchesse de Ventadour de voir Mme de Maintenon. Elle le fit: Mme de
Maintenon ne s’expliqua qu’en général, et dit seulement qu’elle iroit
chez Madame au sortir de son dîner, et voulut que Mme de Ventadour[129]
se trouvât chez Madame et fût en tiers pendant sa visite. C’étoit le
dimanche[130], le lendemain du retour de Marly. Après les premiers
compliments, ce qui étoit là sortit, excepté Mme de Ventadour. Alors
Madame fit asseoir Mme de Maintenon, et il falloit pour cela qu’elle en
sentît tout le besoin. Elle entra en matière sur l’indifférence avec
laquelle le Roi l’avoit traitée pendant toute sa maladie, et Mme de
Maintenon la laissa dire tout ce qu’elle voulut, puis lui répondit que
le Roi lui avoit ordonné de lui dire que leur perte commune effaçoit
tout dans son cœur, pourvu que dans la suite il eût lieu d’être plus
content d’elle qu’il n’avoit eu depuis quelque temps, non-seulement
sur ce qui regardoit ce qui s’étoit passé à l’égard de M. le duc
de Chartres, mais sur d’autres choses encore plus intéressantes,
dont il n’avoit pas voulu parler, et qui étoient la vraie cause de
l’indifférence qu’il avoit voulu lui témoigner pendant qu’elle avoit
été malade. A ce mot, Madame, qui se croyoit bien assurée, se récrie,
proteste qu’excepté le fait de son fils elle n’a jamais rien dit ni
fait qui pût déplaire, et enfile des plaintes et des justifications.
Comme elle y insistoit le plus, Mme de Maintenon tire une lettre de
sa poche et la lui montre, en lui demandant si elle en connoissoit
l’écriture. C’étoit une lettre de sa main à sa tante la duchesse
d’Hanovre[131], à qui elle écrivoit tous les ordinaires, où, après des
nouvelles de cour, elle lui disoit en propres termes qu’on ne savoit
plus que dire du commerce du Roi et de Mme de Maintenon, si c’étoit
mariage ou concubinage, et de là tomboit sur les affaires du dehors et
sur celles du dedans, et s’étendoit sur la misère du royaume, qu’elle
disoit ne s’en pouvoir relever. La poste l’avoit ouverte, comme elle
les ouvroit et les ouvre encore presque toutes, et l’avoit trouvée trop
forte pour se contenter, à l’ordinaire, d’en donner un extrait, et
l’avoit envoyée au Roi en original. On peut penser si, à cet aspect et
à cette lecture, Madame pensa mourir sur l’heure. La voilà à pleurer,
et Mme de Maintenon à lui représenter modestement l’énormité de
toutes les parties de cette lettre, et en pays étranger; enfin Mme de
Ventadour à verbiager, pour laisser à Madame le temps de respirer et
de se remettre assez pour dire quelque chose. Sa meilleure excuse fut
l’aveu de ce qu’elle ne pouvoit nier, des pardons, des repentirs, des
prières, des promesses.
[129] See above, p. 87, n. 2.
[130] The interview really took place on the previous Saturday.
[131] The Electress Sophia, mother of George I.
Quand tout cela fut épuisé, Mme de Maintenon la supplia de trouver
bon qu’après s’être acquittée de la commission que le Roi lui avoit
donnée, elle pût aussi lui dire un mot d’elle-même, et lui faire ses
plaintes de ce qu’après l’honneur qu’elle lui avoit fait autrefois
de vouloir bien desirer son amitié et de lui jurer la sienne, elle
avoit entièrement changé depuis plusieurs années. Madame crut avoir
beau champ: elle répondit qu’elle étoit d’autant plus aise de cet
éclaircissement, que c’étoit à elle à se plaindre du changement de Mme
de Maintenon, qui tout d’un coup l’avoit laissée et abandonnée, et
forcée de l’abandonner à la fin aussi, après avoir longtemps essayé de
la faire vivre avec elle comme elles avoient vécu auparavant. A cette
seconde reprise, Mme de Maintenon se donna le plaisir de la laisser
enfiler comme à l’autre les plaintes, et de plus les regrets et les
reproches: après quoi elle avoua à Madame qu’il étoit vrai que c’étoit
elle qui la première s’étoit retirée d’elle, et qui n’avoit osé s’en
rapprocher, que ses raisons étoient telles qu’elle n’avoit pu moins
que d’avoir cette conduite; et par ce propos fit redoubler les plaintes
de Madame, et son empressement de savoir quelles pouvoient être ses
raisons. Alors Mme de Maintenon lui dit que c’étoit un secret qui
jusqu’alors n’étoit jamais sorti de sa bouche, quoique elle en fût en
liberté depuis dix ans qu’étoit morte celle qui le lui avoit confié
sur sa parole de n’en parler à personne; et de là raconte à Madame
mille choses plus offensantes les unes que les autres qu’elle avoit
dites d’elle à Madame la Dauphine, lorsqu’elle étoit mal avec cette
dernière, qui dans leur raccommodement le lui avoit redit de mot à mot.
A ce second coup de foudre, Madame demeura comme une statue. Il y eut
quelques moments de silence. Mme de Ventadour fit son même personnage,
pour laisser reprendre les esprits à Madame, qui ne sut faire que comme
l’autre fois, c’est-à-dire qu’elle pleura, cria, et pour fin demanda
pardon, avoua; puis repentirs et supplications. Mme de Maintenon
triompha froidement d’elle assez longtemps, la laissant s’engouer de
parler, de pleurer et lui prendre les mains. C’étoit une terrible
humiliation pour une si rogue et fière Allemande. A la fin, Mme de
Maintenon se laissa toucher, comme elle l’avoit bien résolu, après
avoir pris toute sa vengeance. Elles s’embrassèrent, elles se promirent
oubli parfait et amitié nouvelle; Mme de Ventadour se mit à en pleurer
de joie, et le sceau de la réconciliation fut la promesse de celle
du Roi, et qu’il ne lui dirait pas un mot des deux matières qu’elles
venoient de traiter: ce qui, plus que tout, soulagea Madame. Tout se
sait enfin dans les cours, et, si je me suis peut-être un peu étendu
sur ces anecdotes, c’est que je les ai sues d’original et qu’elles
m’ont paru très curieuses[132].
[132] M. de Boislisle says that Saint-Simon’s informant was
probably not Mme de Ventadour, with whom he was on bad terms,
but Mme de Clérembault, widow of the Maréchal de Clérembault,
who was one of Madame’s ladies-in-waiting, and whom Saint-Simon
frequently met at her cousins’, the Pontchartrains. For an
amusing portrait of her see III. 243-245, and for some additional
touches, XIX. 84-85. Out of doors and in the galleries at
Versailles she always wore a black velvet mask to preserve
her complexion. She was passionately fond of cards, but being
very miserly did not like high play. She had a wide knowledge
of history, was well informed on other subjects, and had more
_esprit_ than any woman of her day.
With Saint-Simon’s account of this interview may be compared Madame’s,
which is given in a letter to the Electress Sophia (_Corr._ I. 241-242).
V