III

Baptistin avait reparu sur le seuil du bar-épicerie. Avec une

familiarité toute semblable à celle du maître de la barque, il nous

annonça le départ imminent de sa diligence:

--«Ce sera vite fait de charger,» nous dit-il, «il n'y a rien ni

personne. Et penser qu'à certains voyages l'essieu crie du poids des

marchandises et des gens! Aujourd'hui tout est à vous, messieurs. Si

je ramasse quelques lapins en cours de route, ce sera ma veine...

Préférez-vous l'intérieur ou la banquette?»

--«C'est à vous de répondre,» dis-je à mon camarade. «Comment

avez-vous voyagé ce matin?...»

--«J'ai pris une voiture particulière, que j'ai renvoyée très

sottement. On m'avait conté que j'aurais un bateau à vapeur de

Porquerolles à Toulon. Je comptais revenir par là. Toujours le Midi!

On m'avait trompé, pour rien, pour le plaisir--pour mon plaisir,

puisque je vous ai trouvé. Escaladons la banquette, voulez-vous? Nous

aurons le panorama d'Hyères et de sa rade, tout le temps, à la

descente. Il en vaut la peine...»

Nous voilà donc assis sous la bâche et juste au-dessus du siège du

cocher, lequel sortit une dernière fois de la guinguette, en roulant à

peu près autant que notre ami le batelier, qui avait doublé le cap

Horn en 50. Les raisons de ce roulis-ci étaient moins rassurantes. Au

temps qu'il mit à débarrasser ses bêtes de leurs musettes, à la

difficulté de son ascension sur le marchepied de l'échelle, à

l'embrouillement de ses guides dans ses mains hésitantes, nous

eussions eu le droit de redouter sa conduite, n'était que de notre

haut observatoire nous constations chez les trois chevaux des

anatomies de tout repos. Ils étaient si maigres, si efflanqués, avec

des croupes si aiguës, des os si visibles sous la peau, que la

possibilité de l'accident s'évanouissait à les regarder... Mais, dans

cet étrange pays, les animaux et les personnes dérouteront toujours

notre observation du Nord. Ces trois squelettes à crinières et à

quatre pieds n'eurent pas plutôt senti le coup de main sur leur mors,

qu'ils enlevèrent la vieille guimbarde, retentissante d'un bruit de

ferrailles et de vitres mal assujetties, avec l'allégresse la plus

déconcertante.

--«Ils ne nous laisseront pas en route, sûr,» nous dit Baptistin en

claquant son fouet et se tournant vers nous. «Ils en ont, un sang!...

Le patron les achète toujours à fin de saison, à des étrangers. Ces

trois-là sont des anglais, et un cheval anglais, quand il a mangé

notre avoine, c'est du vent qui a goûté du feu... Ça va!... Ça va!...

Croiriez-vous que celui-là, à gauche, le rouan, attrape une bonne

pièce de vingt-trois ans. Et il en prend encore son plein collier...

Et connaissant avec ça, péchère!... Regardez ses oreilles, quand je

lui parle: Té! va donc, Miomandre...»

--«Il s'appelle Miomandre,» demandai-je, «quel singulier nom?...»

--«Ce n'est pas un nom d'animal, sûr,» reprit l'homme en haussant les

épaules. «Et celui du milieu qui s'appelle Smith et l'autre

Tardieu!... C'est des noms de gens. Une manie de M. Besse, le patron.

Quand il achète un cheval, il le baptise d'après son propriétaire.

Smith, c'était un _Inglish_, un général, qui vivait dans le Ceinturon;

je vous montrerai sa maison en passant. Il est mort d'une attaque. On

a tout vendu à la criée. Il avait cette bête depuis quinze jours. Elle

était arrivée d'Angleterre par eau. Elle n'avait pas cinq ans. Le

patron l'a eue pour cinq cent cinquante francs. Le général l'avait

payée trois mille!... Il ne l'avait pas attelée trois fois. Mille

francs la promenade. Té! ce n'est pas donné.

--Tardieu, c'était un médecin, venu pour une saison. Il croyait

prendre le client, avec cette jument qui _esteppait_ plus haut que sa

tête. Le _pôvre_!... Un médecin de plus ici, où rien que de respirer

cet air, goûtez-le-moi, on est guéri!... C'est sa bourse qui l'est

devenue, malade. Le patron lui en a tiré, un coup de fusil! Pour trois

cents, et cinquante au cocher, il a eu la bête. Et elle lui en a

rapporté, des billets de mille. Il la faisait courir au sulki.

Aujourd'hui elle traîne la diligence. Misère de nous, quand on devient

vieux!... Et Miomandre, lui, s'il pouvait causer, il vous en conterait

une vie de cocagne, quand il était cheval de dame! C'étaient des gens

de Paris qui l'avaient. Ils l'ont mené ici trois ans. Ils soignaient

un parent qui devait épouser leur fille. La demoiselle montait ce

cheval. Son frère l'accompagnait. Elle s'est mariée avec le malade. Et

c'est elle qui est morte, d'une fièvre qu'elle a prise, trois mois

après ce mariage. Son mari est mort aussi, presque tout de suite. Il

s'est tué de désespoir. On a tout vendu, et vite, vite, vous

comprenez... Le patron a payé Miomandre, plus cher, six cents francs.

Mais ils ont été bien placés!... Il y a quinze ans au moins de tout

cela, et il travaille encore... Vous me direz: il est millionnaire,

alors, votre M. Besse... Té! Que non. Il y a la concurrence de Hyères,

d'abord. Nous sommes deux diligences pour ce service de la Tour. Nous

n'allions que jusqu'à La Garde d'où est M. Besse. Il nous faut aller à

Toulon, maintenant. Et voyez, je suis vide... Et puis la casse! Il y

en a dans la partie, sûr, et nous en avons mené abattre, des bêtes,

que nous avions depuis un mois!... Plus de cent!... Mais ils

s'endorment!... Hue donc, Smith! Hue, Tardieu! Hue, Miomandre!...»

Je n'aime rien tant que ces discours populaires qui ramassent en

quelques phrases le raccourci d'un petit monde: ce patron de voitures,

ce Besse, immobile dans son village de La Garde comme une araignée au

centre de sa toile, et agrippant, au bon moment, les bêtes importées

par ceux que Baptistin, en brave _moco_, appelait «les étrangers»,

--les trois tragédies résumées dans l'histoire de la vente de ces

trois chevaux,--ces trois chevaux eux-mêmes, ces restes d'excellents

serviteurs, besognant jusqu'à la mort dans les brancards d'une voiture

publique, après avoir été soignés, mignonnés, ménagés,--les

tarasconades de l'ivrogne, son humour attendrie, qui plaignait

vaguement la mélancolie du sort des bêtes et les traitait bien;--tout

m'avait charmé dans son récit. J'en avais oublié mon compagnon, et je

demeurai bien étonné de sentir sa main se poser sur mon bras, comme je

me préparais à pousser le cocher pour qu'il continuât son pittoresque

propos. Je me retournai. Je vis que cette physionomie si avenante, si

sociable, exprimait une contrariété poussée jusqu'à la douleur:

--«Vous souffrez?» lui demandai-je vivement.

--«Ne faites pas davantage parler cet homme,» me dit-il tout bas, «je

vous expliquerai pourquoi... Mais, pour Dieu! qu'il se taise!...»

Il avait proféré cette prière avec une expression si impatientée de

tous ses traits, l'énervement où je le voyais, contrastait si fort

avec la légèreté coutumière de ses ironies que je lui obéis. Quoiqu'en

me parlant du «joli souvenir» qu'il avait voulu retrouver entre Hyères

et Porquerolles, il ne se fût pas départi de son ton d'«homme de goût,

» cette histoire,--sa réticence subite me l'avait prouvé--lui tenait

au coeur plus profondément qu'il ne l'avouait et peut-être ne se

l'avouait. D'ailleurs, aurait-il fait cette excursion mystérieuse,

tout seul, dans ces parages peu fréquentés et peu confortables, si ce

projet de mariage manqué, dont il m'avait parlé, n'eût pas été très

sérieux quand il l'avait conçu? Évidemment un des trois noms prononcés

par le cocher y était mêlé: «Smith?... Tardieu?... Miomandre?...» me

répétai-je, en me taisant moi-même, et je regardais s'enlever les

croupes maigres. Je me figurais tour à tour l'héroïne des énigmatiques

demi-fiançailles de mon compagnon comme la fille ou la veuve du

général anglais, comme une des clientes du médecin, comme une parente

ou une amie de cette Mlle Miomandre, qui courait autrefois ces routes,

assise sur le cob rouan, si piteusement déchu... Pourquoi ne

pensais-je pas à Mlle Miomandre elle-même? Cette hypothèse, la vraie,

ne me venait pas à l'esprit, à cause du détail que le cocher avait

donné sur les conditions de son séjour dans ce pays. Ce cocher se

taisait, lui aussi, maintenant. Il commençait de sommeiller vaguement,

sans lâcher ses rênes qui flottaient au petit bonheur. L'instinct des

excellentes bêtes n'avait pas besoin d'être dirigé. Elles prenaient la

droite de la chaussée, naturellement, quand un appel un peu énergique,

poussé par quelque autre conducteur, arrivait sur le derrière, et

l'ivrogne se réveillait juste assez pour laisser la place

réglementaire. Nous descendîmes ainsi vers Hyères, pendant près d'une

demi-heure, sur la chaussée carrossable qui longe le vaste étang des

Pesquiers. Mais le panorama que Perron-Duménil s'était promis de

contempler eut beau se déployer devant nos yeux, les caps qui

gardaient Toulon à gauche, puis la colline de Costebelle semée de

villas, et dominée par sa chapelle, puis la ville au flanc de sa

montagne, la noble ruine de son château, la chaîne des Maures, à

droite, le promontoire de Brégançon, et la mer partout, dans les

déchiquetages de cette vaste ligne de côte--une mer si bleue, si douce,

si caressante au regard!--Mon camarade ne desserra pas les lèvres une

fois pour laisser échapper un mot d'admiration. Il semblait n'avoir

d'attention, lui non plus, que pour les haridelles de notre attelage,

qu'il fixait obstinément. Je respectai son silence. C'était respecter

une émotion dont je le voyais possédé et dont j'eus un signe

indiscutable lorsqu'à un moment de la route il m'interpella lui-même.

Nous étions arrivés à l'extrémité de la chaussée, au bord d'une petite

forêt de pins maritimes, qui sépare les marais salants de la mer. Il

me demanda, avec une voix presque altérée:

--«Voulez-vous que nous descendions ici? Nous irons à la plage, à

travers ce bois, et si nous ne rencontrons pas une voiture là-bas,

nous gagnerons Hyères à pied...»

Rien qu'à la façon dont il s'engagea dans un certain sentier, après

que nous eûmes pris congé de la diligence et de Baptistin, j'aurais

deviné que cette place était associée de très près aux images dont

l'évocation l'avait si vivement brutalisé tout à l'heure. Vraiment,

avec la rumeur du vent dans les hautes branches sombres étalées en

parasol, avec le jeu du soleil déjà baissé sur les troncs rougeâtres,

avec les clairières où blanchissaient les longues tiges sèches des

asphodèles de l'autre année, cette pinède était un endroit unique, où

se rappeler, où revivre tout haut des impressions passionnées et fines,

des heures délicates et brûlantes! C'est là ainsi que je reçus la

confession de cet homme si délicat dont je n'avais jusqu'ici connu que

l'esprit. Mais, encore une fois, de qui connaît-on jamais le coeur,

dans le monde où nous nous étions rencontrés? Que de hasards il avait

fallu pour que nous en vinssions à cheminer ainsi, dans les sentiers

de ce petit bois, moi l'écoutant, et lui parlant, dans toute la

sincérité de son être le plus intime!...

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 35 / 70 题