Baptistin avait reparu sur le seuil du bar-épicerie. Avec une
familiarité toute semblable à celle du maître de la barque, il nous
annonça le départ imminent de sa diligence:
--«Ce sera vite fait de charger,» nous dit-il, «il n'y a rien ni
personne. Et penser qu'à certains voyages l'essieu crie du poids des
marchandises et des gens! Aujourd'hui tout est à vous, messieurs. Si
je ramasse quelques lapins en cours de route, ce sera ma veine...
Préférez-vous l'intérieur ou la banquette?»
--«C'est à vous de répondre,» dis-je à mon camarade. «Comment
avez-vous voyagé ce matin?...»
--«J'ai pris une voiture particulière, que j'ai renvoyée très
sottement. On m'avait conté que j'aurais un bateau à vapeur de
Porquerolles à Toulon. Je comptais revenir par là. Toujours le Midi!
On m'avait trompé, pour rien, pour le plaisir--pour mon plaisir,
puisque je vous ai trouvé. Escaladons la banquette, voulez-vous? Nous
aurons le panorama d'Hyères et de sa rade, tout le temps, à la
descente. Il en vaut la peine...»
Nous voilà donc assis sous la bâche et juste au-dessus du siège du
cocher, lequel sortit une dernière fois de la guinguette, en roulant à
peu près autant que notre ami le batelier, qui avait doublé le cap
Horn en 50. Les raisons de ce roulis-ci étaient moins rassurantes. Au
temps qu'il mit à débarrasser ses bêtes de leurs musettes, à la
difficulté de son ascension sur le marchepied de l'échelle, à
l'embrouillement de ses guides dans ses mains hésitantes, nous
eussions eu le droit de redouter sa conduite, n'était que de notre
haut observatoire nous constations chez les trois chevaux des
anatomies de tout repos. Ils étaient si maigres, si efflanqués, avec
des croupes si aiguës, des os si visibles sous la peau, que la
possibilité de l'accident s'évanouissait à les regarder... Mais, dans
cet étrange pays, les animaux et les personnes dérouteront toujours
notre observation du Nord. Ces trois squelettes à crinières et à
quatre pieds n'eurent pas plutôt senti le coup de main sur leur mors,
qu'ils enlevèrent la vieille guimbarde, retentissante d'un bruit de
ferrailles et de vitres mal assujetties, avec l'allégresse la plus
déconcertante.
--«Ils ne nous laisseront pas en route, sûr,» nous dit Baptistin en
claquant son fouet et se tournant vers nous. «Ils en ont, un sang!...
Le patron les achète toujours à fin de saison, à des étrangers. Ces
trois-là sont des anglais, et un cheval anglais, quand il a mangé
notre avoine, c'est du vent qui a goûté du feu... Ça va!... Ça va!...
Croiriez-vous que celui-là, à gauche, le rouan, attrape une bonne
pièce de vingt-trois ans. Et il en prend encore son plein collier...
Et connaissant avec ça, péchère!... Regardez ses oreilles, quand je
lui parle: Té! va donc, Miomandre...»
--«Il s'appelle Miomandre,» demandai-je, «quel singulier nom?...»
--«Ce n'est pas un nom d'animal, sûr,» reprit l'homme en haussant les
épaules. «Et celui du milieu qui s'appelle Smith et l'autre
Tardieu!... C'est des noms de gens. Une manie de M. Besse, le patron.
Quand il achète un cheval, il le baptise d'après son propriétaire.
Smith, c'était un _Inglish_, un général, qui vivait dans le Ceinturon;
je vous montrerai sa maison en passant. Il est mort d'une attaque. On
a tout vendu à la criée. Il avait cette bête depuis quinze jours. Elle
était arrivée d'Angleterre par eau. Elle n'avait pas cinq ans. Le
patron l'a eue pour cinq cent cinquante francs. Le général l'avait
payée trois mille!... Il ne l'avait pas attelée trois fois. Mille
francs la promenade. Té! ce n'est pas donné.
--Tardieu, c'était un médecin, venu pour une saison. Il croyait
prendre le client, avec cette jument qui _esteppait_ plus haut que sa
tête. Le _pôvre_!... Un médecin de plus ici, où rien que de respirer
cet air, goûtez-le-moi, on est guéri!... C'est sa bourse qui l'est
devenue, malade. Le patron lui en a tiré, un coup de fusil! Pour trois
cents, et cinquante au cocher, il a eu la bête. Et elle lui en a
rapporté, des billets de mille. Il la faisait courir au sulki.
Aujourd'hui elle traîne la diligence. Misère de nous, quand on devient
vieux!... Et Miomandre, lui, s'il pouvait causer, il vous en conterait
une vie de cocagne, quand il était cheval de dame! C'étaient des gens
de Paris qui l'avaient. Ils l'ont mené ici trois ans. Ils soignaient
un parent qui devait épouser leur fille. La demoiselle montait ce
cheval. Son frère l'accompagnait. Elle s'est mariée avec le malade. Et
c'est elle qui est morte, d'une fièvre qu'elle a prise, trois mois
après ce mariage. Son mari est mort aussi, presque tout de suite. Il
s'est tué de désespoir. On a tout vendu, et vite, vite, vous
comprenez... Le patron a payé Miomandre, plus cher, six cents francs.
Mais ils ont été bien placés!... Il y a quinze ans au moins de tout
cela, et il travaille encore... Vous me direz: il est millionnaire,
alors, votre M. Besse... Té! Que non. Il y a la concurrence de Hyères,
d'abord. Nous sommes deux diligences pour ce service de la Tour. Nous
n'allions que jusqu'à La Garde d'où est M. Besse. Il nous faut aller à
Toulon, maintenant. Et voyez, je suis vide... Et puis la casse! Il y
en a dans la partie, sûr, et nous en avons mené abattre, des bêtes,
que nous avions depuis un mois!... Plus de cent!... Mais ils
s'endorment!... Hue donc, Smith! Hue, Tardieu! Hue, Miomandre!...»
Je n'aime rien tant que ces discours populaires qui ramassent en
quelques phrases le raccourci d'un petit monde: ce patron de voitures,
ce Besse, immobile dans son village de La Garde comme une araignée au
centre de sa toile, et agrippant, au bon moment, les bêtes importées
par ceux que Baptistin, en brave _moco_, appelait «les étrangers»,
--les trois tragédies résumées dans l'histoire de la vente de ces
trois chevaux,--ces trois chevaux eux-mêmes, ces restes d'excellents
serviteurs, besognant jusqu'à la mort dans les brancards d'une voiture
publique, après avoir été soignés, mignonnés, ménagés,--les
tarasconades de l'ivrogne, son humour attendrie, qui plaignait
vaguement la mélancolie du sort des bêtes et les traitait bien;--tout
m'avait charmé dans son récit. J'en avais oublié mon compagnon, et je
demeurai bien étonné de sentir sa main se poser sur mon bras, comme je
me préparais à pousser le cocher pour qu'il continuât son pittoresque
propos. Je me retournai. Je vis que cette physionomie si avenante, si
sociable, exprimait une contrariété poussée jusqu'à la douleur:
--«Vous souffrez?» lui demandai-je vivement.
--«Ne faites pas davantage parler cet homme,» me dit-il tout bas, «je
vous expliquerai pourquoi... Mais, pour Dieu! qu'il se taise!...»
Il avait proféré cette prière avec une expression si impatientée de
tous ses traits, l'énervement où je le voyais, contrastait si fort
avec la légèreté coutumière de ses ironies que je lui obéis. Quoiqu'en
me parlant du «joli souvenir» qu'il avait voulu retrouver entre Hyères
et Porquerolles, il ne se fût pas départi de son ton d'«homme de goût,
» cette histoire,--sa réticence subite me l'avait prouvé--lui tenait
au coeur plus profondément qu'il ne l'avouait et peut-être ne se
l'avouait. D'ailleurs, aurait-il fait cette excursion mystérieuse,
tout seul, dans ces parages peu fréquentés et peu confortables, si ce
projet de mariage manqué, dont il m'avait parlé, n'eût pas été très
sérieux quand il l'avait conçu? Évidemment un des trois noms prononcés
par le cocher y était mêlé: «Smith?... Tardieu?... Miomandre?...» me
répétai-je, en me taisant moi-même, et je regardais s'enlever les
croupes maigres. Je me figurais tour à tour l'héroïne des énigmatiques
demi-fiançailles de mon compagnon comme la fille ou la veuve du
général anglais, comme une des clientes du médecin, comme une parente
ou une amie de cette Mlle Miomandre, qui courait autrefois ces routes,
assise sur le cob rouan, si piteusement déchu... Pourquoi ne
pensais-je pas à Mlle Miomandre elle-même? Cette hypothèse, la vraie,
ne me venait pas à l'esprit, à cause du détail que le cocher avait
donné sur les conditions de son séjour dans ce pays. Ce cocher se
taisait, lui aussi, maintenant. Il commençait de sommeiller vaguement,
sans lâcher ses rênes qui flottaient au petit bonheur. L'instinct des
excellentes bêtes n'avait pas besoin d'être dirigé. Elles prenaient la
droite de la chaussée, naturellement, quand un appel un peu énergique,
poussé par quelque autre conducteur, arrivait sur le derrière, et
l'ivrogne se réveillait juste assez pour laisser la place
réglementaire. Nous descendîmes ainsi vers Hyères, pendant près d'une
demi-heure, sur la chaussée carrossable qui longe le vaste étang des
Pesquiers. Mais le panorama que Perron-Duménil s'était promis de
contempler eut beau se déployer devant nos yeux, les caps qui
gardaient Toulon à gauche, puis la colline de Costebelle semée de
villas, et dominée par sa chapelle, puis la ville au flanc de sa
montagne, la noble ruine de son château, la chaîne des Maures, à
droite, le promontoire de Brégançon, et la mer partout, dans les
déchiquetages de cette vaste ligne de côte--une mer si bleue, si douce,
si caressante au regard!--Mon camarade ne desserra pas les lèvres une
fois pour laisser échapper un mot d'admiration. Il semblait n'avoir
d'attention, lui non plus, que pour les haridelles de notre attelage,
qu'il fixait obstinément. Je respectai son silence. C'était respecter
une émotion dont je le voyais possédé et dont j'eus un signe
indiscutable lorsqu'à un moment de la route il m'interpella lui-même.
Nous étions arrivés à l'extrémité de la chaussée, au bord d'une petite
forêt de pins maritimes, qui sépare les marais salants de la mer. Il
me demanda, avec une voix presque altérée:
--«Voulez-vous que nous descendions ici? Nous irons à la plage, à
travers ce bois, et si nous ne rencontrons pas une voiture là-bas,
nous gagnerons Hyères à pied...»
Rien qu'à la façon dont il s'engagea dans un certain sentier, après
que nous eûmes pris congé de la diligence et de Baptistin, j'aurais
deviné que cette place était associée de très près aux images dont
l'évocation l'avait si vivement brutalisé tout à l'heure. Vraiment,
avec la rumeur du vent dans les hautes branches sombres étalées en
parasol, avec le jeu du soleil déjà baissé sur les troncs rougeâtres,
avec les clairières où blanchissaient les longues tiges sèches des
asphodèles de l'autre année, cette pinède était un endroit unique, où
se rappeler, où revivre tout haut des impressions passionnées et fines,
des heures délicates et brûlantes! C'est là ainsi que je reçus la
confession de cet homme si délicat dont je n'avais jusqu'ici connu que
l'esprit. Mais, encore une fois, de qui connaît-on jamais le coeur,
dans le monde où nous nous étions rencontrés? Que de hasards il avait
fallu pour que nous en vinssions à cheminer ainsi, dans les sentiers
de ce petit bois, moi l'écoutant, et lui parlant, dans toute la
sincérité de son être le plus intime!...