Il convient de le reconnaître, à l'honneur ou à la charge de la nature
humaine,--cela dépend du point de vue,--les très mauvaises actions ne
sont guère commises tout de go, et comme telles. Nos basses passions
excellent à nous déguiser leur perversité native sous les plus
spécieux prétextes et quelquefois les plus justes d'apparence. Il est
rare que nous leur cédions en nous en rendant bien compte. Il tient
toute une psychologie du crime dans le mot cynique de cet assassin,
qui racontait sa lutte avec une vieille femme, sa victime: «Elle se
défendait, _la canaille!_...» Quand un homme en hait un autre pour des
motifs aussi vils que l'envie, par exemple, il arrive presque toujours
à voir son ennemi tel que sa haine a besoin qu'il soit. Il se permet
contre lui des infamies, mais il les perçoit comme d'équitables
représailles. Cette illusion, qui n'est pourtant qu'à demi volontaire,
explique seule que certains méfaits d'un ordre abominable puissent
être exécutés par certains êtres, lesquels, au demeurant, ne sont pas
des monstres. Mme de La Node,--puisqu'il s'agit d'elle,--n'en était
pas un. La preuve en est que, de nouveau, en rentrant chez elle après
sa course de policière improvisée, elle avait répondu à la voix
tentatrice un «non» plus énergique que le premier. Dans le temps
qu'elle avait mis à franchir la distance qui sépare la rue Lacépède de
la rue Barbet-de-Jouy, les possibilités de reconstruire sa propre
existence sur les débris du ménage Chaligny,--coupable chimère à
laquelle elle s'abandonnait en idée depuis ces treize jours
d'attente--s'étaient de nouveau offertes à son esprit. Par un détour
singulier de sa sensibilité, elle avait, maintenant qu'elle savait
tout, trouvé en elle pour les repousser, et, avec elles, l'acte
dénonciateur qu'elles impliquaient, plus de force qu'aux moments où
elle doutait encore. C'est qu'une intime, une passionnée satisfaction
d'amour-propre l'inondait toute entière, et, pour une heure, endormait
la cuisson de la vieille blessure. Sa force de haine,--le principe
moteur de son âme durant tant d'années,--était comme paralysée par
l'orgueil de savoir, cette fois d'une façon qu'elle jugeait décisive,
la faute de sa cousine. Cette supériorité de la vertu conjugale que
toutes les femmes reconnaissent au fond de leur conscience, en la
dédaignant des lèvres, Valentine de Chaligny ne l'avait plus sur
Jeanne. Jeanne, au contraire, pouvait avoir sur l'autre une
supériorité en se montrant généreuse. «Je me tairai et nous serons
quittes...» Cette phrase qu'elle se répétait à haute voix: «Nous
serons quittes...» résumait assez bien le paradoxal travail de sa
pensée démoralisée par sa vie. Elle mettait d'un côté le tort qu'elle
avait fait à sa cousine en lui prenant son mari, et elle trouvait le
plateau de la balance trop léger, comparé à l'autre, où elle pesait
les avantages qu'elle sacrifiait,--en ne se rendant pas coupable d'une
infamie!
Elle devait aller à l'Opéra, le soir, et dans la loge des Chaligny.
Elle y avait sa place à poste fixe, chaque lundi de quinzaine. C'était
une des innombrables gâteries de Valentine à son égard, cette
invitation une fois pour toutes, un des procédés que la charmante
femme employait pour aider sa cousine à se maintenir, malgré sa
fortune diminuée, dans le courant de la haute vie parisienne.
D'ordinaire l'ingrate ne montait l'escalier du théâtre pour gagner
cette première loge qu'avec les sentiments d'une amertume toujours
renouvelée. Elle se souvenait de l'époque où elle avait elle-même une
baignoire à son nom. Elle y avait prié sa cousine, alors jeune fille,
--et maintenant c'était elle qui recevait, qui subissait cette
humiliante aumône d'une élégante hospitalité.--Mais ce lundi-ci, et
après l'épisode de l'après-midi, une seule impression la dominait, un
désir, presque un besoin de revoir la visiteuse de la petite maison
clandestine; d'épier, d'étudier sa physionomie. Elle voulait jouir du
contraste entre la marquise de Chaligny fière et parée, respectée et
vertueuse, qui trônait dans le cadre opulent de sa royauté mondaine,
et l'adultère voilée, vêtue de sombre, en train de suivre une rue
perdue dans un lointain faubourg. Elle était arrivée exprès, un peu
tard, pour être sûre de trouver Valentine installée. Ce lui fut une
déception, dès son entrée dans l'arrière-salon qui précédait la loge,
de ne pas apercevoir les cheveux blonds cendrés, les doux yeux bleus
et le profit délicat qu'elle espérait, mais seulement Mme de Bonnivet
et sa petite tête de coquet oiseau de proie; la lourde carrure du duc
d'Arcole; la pâle, la fine figure sans âge d'Abel Mosé, et le masque
tourmenté de Chaligny, qui devança son interrogation en lui disant:
--«Valentine m'a demandé de l'excuser auprès de vous, ma chère Jeanne.
Elle s'est sentie souffrante au dernier moment, et elle s'est
couchée...»
--«Ce n'est rien de grave, au moins?» interrogea-t-elle.
--«Non», répondit-il, «une simple migraine...» Puis, dans l'entr'acte,
et quand ils furent assis, la jeune femme et lui, sur le même sofa,
dans le petit salon où les autres hôtes de la loge eurent la
discrétion de les laisser en tête à tête, sans que le mari ombrageux
s'en offensât, cette fois: «Je ne sais pas ce qu'elle a,»
commença-t-il à voix basse. «Elle avait été parfaitement bien ce
matin. Elle avait fait des visites cet après-dîner. Elle a reçu, comme
d'habitude, à cinq heures. A six heures, votre tante de Nerestaing est
venue. Je me suis renseigné. Elles ont été seules une demi-heure. Je
suis arrivé sur la fin de leur conversation. A leur saisissement à
toutes deux, au regard de Valentine, j'ai deviné que Mme de Nerestaing
venait de lui parler de choses très graves, où j'étais mêlé... Quand
je dis moi, c'est nous...»
--«Vous voilà de nouveau dans vos chimères,» interrompit Jeanne en
haussant ses jolies épaules. «Est-ce que vous croyez que la tante de
Nerestaing s'occupe de nous? D'abord moi, je suis brouillée avec elle
depuis des années... Elle ne me voit jamais. Elle ne pense pas plus à
moi qu'à son premier bal, et il est loin... Quant à Valentine,
personne n'a rien à lui apprendre. Je me tue à vous le répéter...»
--«Et moi je vous répète que Valentine, ce matin encore, ne
soupçonnait rien, absolument rien. Elle ne m'aurait pas parlé de vous,
elle si franche, comme elle a fait à déjeuner... Nous nous sommes
quittés à une heure,--j'avais rendez-vous chez un camarade pour une
heure et demie,--dans des termes de parfaite entente. Je l'ai
retrouvée bouleversée. Quand je lui ai demandé ce qu'elle avait, j'ai
vu distinctement qu'elle tremblait, au seul son de ma voix. J'ai voulu
lui tendre la main, à peine si elle a pu prendre sur elle de me la
donner. A mes questions, elle a répondu en prétextant une migraine
foudroyante. Quand j'ai parlé d'envoyer chercher le médecin, elle a
refusé. Elle a prétendu n'avoir besoin que de repos. Je l'ai laissée
aller. J'étais trop troublé moi-même. J'avais peur, en insistant pour
savoir la cause de son changement, de me trahir... Si ce ne sont pas
des preuves qu'elle ignorait tout et qu'on vient de tout lui apprendre,
que vous faut-il?...»
--«Quand cela serait?» dit la maîtresse, «et après?...»
--«Comment, après?» interrogea Chaligny.
--«Oui, après?...» insista-t-elle. «Si vous m'aimiez, ne devriez-vous
pas être heureux que cette situation si fausse, si humiliante pour moi,
finisse, sans que vous y soyez pour rien?... Mais nous ne pouvons pas
causer davantage en ce moment. Quelqu'un vient... Tiens, c'est
Saveuse... Demain matin, à onze heures, j'irai savoir des nouvelles de
Valentine. Et ce ne sera qu'une fausse alerte, rassurez-vous...»,
conclut-elle avec un sourire d'une ironie singulière, qui retroussa
ses fines lèvres, au coin, dans un pli cruel. Mais déjà cette bouche
frémissante s'était apaisée, ces yeux où avait passé une lueur dure
s'adoucissaient pour le visiteur monté des fauteuils d'orchestre et
qui était en effet Martial de Saveuse, une des pires langues de Paris.
Ce vieil aigrefin, auquel on ne connaît que des ressources équivoques,
a trouvé le moyen de se rendre si redoutable par les vérités de ses
médisances et l'acuité de ses observations, qu'il est aussi ménagé
qu'il est méprisé. Ces sortes de personnalités dangereuses étaient
celles que Jeanne caressait le plus constamment depuis sa liaison avec
le mari de sa cousine. Aussi fut-elle particulièrement aimable pour ce
très méchant homme, qu'elle garda dans la loge durant l'acte entier.
Il était de ces propagateurs d'opinion qu'elle voulait avoir pour elle,
de ces déchireurs de réputations qu'elle voulait avoir contre sa
cousine, si jamais sa vie recommençait dans des conditions difficiles
à faire accepter par son monde. Et puis, elle tenait à ne pas
renouveler avec son amant, durant la soirée, une explication trop
grave pour être bien menée sous l'oeil inquisiteur d'une Mme de
Bonnivet et surtout d'un Abel Mosé. Elle calculait que Chaligny
voudrait à tout prix la reprendre, lui, cette conversation, et que,
n'ayant pu l'avoir dans la loge, il accepterait, après le spectacle,
une place qu'elle lui offrirait dans sa voiture. Cette imprudence,
qu'elle se permettait rarement, était, dans l'espèce, une prudence.
Autant il était inutile que l'on soupçonnât qu'un drame couvait dans
le ménage de ses cousins, autant il était utile, en cas de scandale,
que Norbert fût compromis davantage encore vis-à-vis d'elle. Elle
employa donc la durée de la représentation à méditer ce qu'elle lui
dirait pendant ce retour. Si les théâtres de musique ont tant de
succès auprès des femmes et des hommes de la société, ce n'est pas
seulement parce que le bruit «plus cher que les autres», comme disait
Gautier, accompagne agréablement la conversation, c'est surtout que
l'orchestre et les chants permettent de se taire en feignant de les
écouter, et alors ce sont de longs soliloques intérieurs, dans
lesquels il ne s'agit, pour une personne rêveusement accoudée sur le
velours rouge de sa loge, ni de _Salammbô_, ni de _Lohengrin_, ni de
_Roméo et Juliette_,--c'était la pièce que l'on donnait ce soir-là,
--mais de problèmes aussi peu carthaginois, germaniques ou italiens
que celui dont la petite baronne analysait en pensée les éléments, et
elle paraissait absorbée par la mélodie:--«Valentine fait la malade.
Elle a eu peur de se retrouver en face de moi ce soir. C'est évident.
C'est aussi la preuve qu'elle m'a vue cette après-midi. Celui qu'elle
attendait est arrivé en retard. Elle se sera mise à la fenêtre... Hé
bien! tant mieux! Seulement il ne faudrait pas qu'elle s'avisât
d'essayer une diversion, et cette attitude vis-à-vis de Norbert après
la visite de la tante Nerestaing m'a tout cet air-là... Dans quel but?
Mais pour jouer la comédie de l'indignation, et quitter la maison
d'elle-même... Comme elle me juge! Elle a cru que ma première action
serait de la dénoncer, moi qui étais si décidée à ne rien dire!... Oui,
elle aura tremblé d'être chassée. Elle veut s'en aller la première,
--avec le beau rôle. Elle aura fait venir la tante, qui me déteste,
pour lui raconter que nous la trahissons, Norbert et moi. Alors, si
elle est accusée à son tour, la famille sera pour elle. Norbert et moi,
nous l'aurons calomniée, pour nous venger... Si tel est son plan,
nous verrons bien. Ah! je ne me laisserai pas faire... Mais il faut
que Norbert soit avec moi,--tout à fait,--_il le faut_...»
Ce petit monologue, pris et repris, à travers les menus incidents que
comporte une soirée à l'Opéra,--commentaires sur la salle et les
acteurs, nouvelles visites, coups de lorgnette sur les autres loges ou
sur l'orchestre,--était étrangement inique dans certaines de ses
parties. Mme de La Node ne pouvait pas s'en rendre compte. Elle était
perspicace sur un point: cette nécessité de ne pas laisser l'obscur et
complexe Chaligny en proie à ses dangereuses hésitations. L'audacieuse
jeune femme put se convaincre, dès ce soir, qu'elle avait trop raison
de n'être pas très sûre de lui. Elle avait beau avoir serré sa fine
taille dans la robe de panne rouge la plus savamment décolletée qu'une
brune un peu châtaine, comme elle, ait jamais choisie pour rehausser
son teint et faire valoir ses épaules, le désir d'étreindre entre ses
bras cette jolie créature, sa maîtresse, dans cette toilette préparée
pour lui, fut moins fort chez le mari de Valentine que le scrupule de
braver les regards des personnes de leur monde qui l'auraient vu s'en
aller avec la cousine de sa femme. Quand il la reconduisit à son coupé
et qu'elle lui dit, en se retirant dans le coin pour lui faire place:
«Vous ne voulez pas que je vous jette chez vous?...» il lui répondit:
«Je vous remercie, je dois passer au cercle...» Elle en resta si
étonnée, qu'elle le laissa refermer la portière, sans rien faire que
lui lancer un regard sous lequel il se sentit rougir.
* * * * *
--«Je l'ai peinée,» songeait-il, en s'en allant à pied du côté de la
rue Scribe, pour monter au club réellement, avec cette seule idée de
pouvoir le lendemain, lui jurer, sans mentir, qu'il lui avait allégué
la vraie raison de son refus: «Pauvre enfant! Et elle était si jolie,
si tendre!... Elle ne comprend pas que je ne peux la défendre contre
l'autre, que si celle-ci n'a pas de preuves. C'en eût été une, que
cette rentrée de l'Opéra ensemble, en voiture, si vraiment Valentine
vient d'être avertie. Et elle vient d'être avertie. Mme de Nerestaing
ne m'a jamais aimé. Elle n'aime pas Jeanne. Elle nous en veut de nous
ennuyer. C'est égal, pour une soi-disant dévote, quelle triste
besogne! Après tout, elle n'a pu que rapporter des propos de salon,
sans un fait. Je saurai ramener Valentine, pourvu que Jeanne ne m'en
empêche pas. Je le leur dois à toutes deux...»
Ces pensées reproduisaient trop bien l'illogisme d'une situation qui
se retrouve à peu près la même chaque fois qu'un homme se laisse
entraîner à la périlleuse tentation, naturelle à certaines
sensibilités composites, d'avoir deux femmes dans sa vie. Ce dualisme
émotif,--car si Chaligny trahissait Valentine, elle était bien loin de
lui être indifférente,--se compliquait, dans son cas, de cette étroite
parenté, très propice à l'engagement d'une pareille liaison. Les
péripéties finales en étaient rendues très difficiles. Tout
inconcevable qu'un pareil manque de prévision puisse paraître, jamais
ce mari infidèle n'avait envisagé la possibilité d'être quitté par la
mère de ses enfants, si un hasard l'informait de la vérité. Il n'avait
jusqu'ici redouté que sa douleur. Pour la première fois, il redoutait
sa résolution. Il n'avait pas davantage entrevu la possibilité réelle
d'une rupture avec Jeanne, bien que sa raison lui démontrât que cette
solution était inévitable tôt ou tard et, au demeurant, la seule sage.
Toujours,--et ce soir encore, même après qu'il avait eu le courage de
sacrifier à la prudence cette rentrée en voiture et les voluptés que
lui promettaient les yeux de la jeune femme, si souple, si blanche
dans le frémissement de l'étoffe rouge,--oui, toujours, quand il
essayait de penser à cette rupture, la sensation des baisers savourés
sur cette bouche enivrante se réveillait en lui. Ce souvenir allait
ébranler et faire défaillir la fibre loyale. Sa volonté faiblissait à
l'avance, sans que cette faiblesse allât jusqu'à se soumettre tout à
fait à la sujétion qu'il lui semblait lire chaque jour plus clairement
dans ces prunelles de Jeanne, si aiguës par instant, si impératives.
Où cette maîtresse toute-puissante sur ses sens prétendait-elle le
mener? Il en aurait eu peur davantage s'il l'avait vue, une fois la
porte de la voiture refermée, crisper ses jolies mains, dont elle
trompa la colère en brisant son éventail, et elle répétait, elle
criait, dans ce coupé où Norbert lui avait refusé de monter:
--«Ah! le lâche! le lâche!... C'est à cause d'elle, à cause d'elle, à
cause d'elle!...»
Et, se rappelant ce qu'elle savait de Valentine, elle riait d'un rire
insultant où se soulageait son orgueil blessé.
Ce n'était pourtant pas cet orgueil qu'elle avait dans ses yeux et sur
toute sa physionomie le lendemain matin, quand elle passa le seuil de
l'hôtel Chaligny, vers les onze heures, comme la veille. Elle avait eu,
dès les neuf heures, un billet de Norbert, lui demandant s'il pouvait
venir rue Barbet-de-Jouy, et elle avait répondu qu'il ne vînt pas,
qu'elle irait elle-même rue de Varenne. La nuit lui avait porté
conseil. Elle s'était blâmée d'avoir imposé à son amant une épreuve,
et devant témoins, à la sortie de l'Opéra. Quand on se dispose à
tenter un très grand effort sur quelqu'un, d'en essayer de petits est
une faute. Et puis, elle voulait voir Valentine et elle appréhendait
que cette visite de Norbert chez elle n'eût pour but que d'empêcher
cet entretien des deux cousines. N'ayant plus rien reçu après son
billet, elle en avait conclu qu'aucun incident nouveau ne s'était
produit. Elle trouva Chaligny qui l'attendait, seul, dans le petit
salon de sa femme, le front toujours barré de souci, les yeux lourds
de n'avoir pas dormi.
--«Je ne l'ai pas vue encore ce matin,» répondit-il à l'interrogation
de Jeanne. «Elle m'a fait dire qu'elle allait mieux, mais qu'elle se
sentait trop souffrante pour me recevoir.»
--«Ce ne sont pourtant pas les rapports que la tante Nerestaing a pu
lui faire sur la sortie de l'Opéra, hier au soir, qui lui auront donné
de nouveaux soupçons...» dit Jeanne. La grâce de sa voix et de son
regard adoucissait d'une caresse l'ironie de ce reproche, et, prenant
la main de son amant: «J'ai bien pleuré dans ma voiture, mais c'est
vrai que vous aviez raison...»
--«Mon amie...» répondit-il en l'attirant à lui, et il lui donna un
baiser où vibrait une émotion tout autre que ce délire des sens où
Jeanne trouvait son moyen habituel de domination. Elle était trop fine
pour ne pas s'en rendre compte, et cette constatation remua de nouveau
la lie de rancune déposée dans son coeur: cet attendrissement avait
pour cause l'inquiétude du mari au sujet de sa femme. Il était
reconnaissant à sa maîtresse de s'associer au sacrifice fait la veille
à la tranquillité de son ménage! Elle lui rendit pourtant ce baiser,
et elle lui demanda, câline:
--«Veux-tu permettre que j'essaie de la voir? Si elle me reçoit, moi,
ce sera bien une preuve que tes craintes sont imaginaires...»
--«Et si elle ne te reçoit pas?...»
--«Elle me recevra,» fit la jeune femme avec une certitude qu'elle
commenta d'un regard de triomphe, quand la femme de chambre fut
revenue dire: «Madame la marquise attend madame la baronne.» En dépit
pourtant de sa hardiesse, native et jouée, la maîtresse était très
nerveuse en allant ainsi chez la femme légitime. Quoiqu'elle crût bien
tenir, depuis la veille, un sûr moyen de parer aux pires reproches de
sa rivale, celle-ci était chez elle, et Jeanne marchait peut-être
au-devant d'une scène extrêmement pénible, qui risquait d'être
décisive pour son avenir. Si, par exemple, Valentine lui faisait un
affront trop dur et qu'elle vît Norbert ne pas prendre son parti?...
Aussi son pouls battait-il à coups répétés quand elle entra dans la
chambre, où les rideaux baissés maintenaient l'obscurité des migraines,
pas assez pour que la nouvelle venue ne s'aperçût pas de l'extrême
pâleur de sa cousine. Mme de Chaligny était couchée, ses beaux cheveux
blonds tressés dans une lourde natte qu'elle ramenait sur le bas de
son visage, comme pour cacher sa bouche et ses joues. Ceux des traits
qui restaient visibles se noyaient dans la pénombre, mais pas ses yeux,
où brûlait le feu fixe d'une fièvre. Certes, la jeune femme possédait
une rare force de caractère, mais elle recevait celle dont elle savait
depuis la veille les relations avec son mari! Quoique résolue à
paraître toujours les ignorer, son saisissement à cette approche fut
trop profond. Involontairement ses paupières s'abaissèrent sur ses
prunelles, et un tressaillement convulsif agita son corps sous la
guipure du couvre-lit. Sa souffrance était trop évidente pour que même
sa calomniatrice pût, à cette seconde, la taxer de comédie. Si
Valentine avait réellement vu Jeanne, la veille, debout à la porte de
la petite maison de ses rendez-vous et si elle savait son secret
surpris, son trouble n'était-il pas trop naturel, et trop naturel
qu'elle eût voulu admettre son ennemie en face d'elle, quand même,
pour savoir, elle aussi, à quoi s'en tenir? Sinon, pourquoi ce retrait
involontaire de sa joue brûlante, cette instinctive contraction de
tout son être qu'elle expliqua, en disant d'une voix presque brisée,
--pourquoi encore?
--«Je suis si nerveuse!... J'ai passé une très mauvaise nuit. Je ne
peux rien supporter, ni lumière, ni attouchement...»
--«Qu'as-tu donc?» demanda Jeanne.
--«Une grande fatigue, rien de plus,» dit l'autre, «c'est ce premier
froid qui m'aura saisie... et un horrible mal de tête. Mais j'ai
désiré te voir», continua-t-elle, «pour m'excuser de t'avoir fait faux
bond à l'Opéra. Je ne pouvais pas... Tu es restée jusqu'à la fin?...»
--«Oui,» dit Jeanne.
--«Et tu as ramené Norbert?» fit Mme de Chaligny. «Il avait décommandé
la voiture...»
--«Nous y sommes,» pensa Mme de La Node. «Elle m'a reçue pour me poser
cette question. Est-ce un prétexte à une scène?... Une scène? Elle ne
l'aura pas...» Et à haute voix:--«Mais non. Je le lui ai offert. Il a
refusé. Il avait à passer au cercle...»
Il lui sembla--le demi-jour est si trompeur!--qu'une vive rougeur
était montée aux joues décolorées de Mme de Chaligny et qu'une émotion
étrange passait dans ses yeux. La maîtresse suivait son idée, et elle
n'interpréta pas ces signes, si faciles pourtant à comprendre. Elle
n'y vit pas la preuve que Norbert avait deviné juste et que leur
trahison, à elle et à son complice, venait d'être révélée, d'une
manière foudroyante, à celle qu'ils avaient si aisément abusée! Un
concours de circonstances très ordinaires avait produit cette
révélation, tôt ou tard inévitable, mais sa coïncidence avec la
découverte que Jeanne avait faite elle-même la veille donnait à cet
événement une gravité capitale. Voici les faits, dans leur
simplicité:--Jules de La Node, comme le prévoyait sa femme, pensait,
lui aussi, à rétablir, par un nouveau et riche mariage, ses affaires
d'argent, de plus en plus compromises. Une occasion s'était offerte.
Il fallait--Jeanne l'avait prévu également--que le jugement de leur
séparation fût converti en un jugement de divorce. La Node avait
appréhendé que sa femme ne soulevât des difficultés. Il savait, par la
rumeur publique et par des renseignements plus précis, sa liaison avec
le mari de leur cousine. Il n'avait, d'autre part, gardé dans la
famille de Jeanne qu'une relation suivie avec la tante de Nerestaing
qui, par aversion pour les procédés de sa petite-nièce à son égard,
avait pris le parti du mari. La Node avait pensé que la douairière
serait le plus sûr messager pour une négociation aussi délicate. Il
était allé chez elle, la charger de faire savoir à Mme de La Node
qu'elle eût à ne pas s'opposer à sa demande de divorce, sous la menace
d'un scandale. Il avait dit quel scandale, et donné ses preuves.
Littéralement affolée par cet entretien et persuadée que Valentine
n'ignorait rien, mais supportait tout à cause des enfants, la vieille
Mme de Nerestaing était arrivée rue de Varenne... Jeanne avait devant
elle le résultat de cette démarche. Elle ne la savait pas dans son
exactitude, et, l'eût-elle sue, les données lui manquaient pour
calculer la force du contre-coup dans l'âme profonde de sa compagne
d'enfance. Elle savait moins encore la noblesse de cette belle âme. Ce
qu'elle croyait connaître, en revanche, d'un coupable secret, caché
sous ces dehors de grâce et de fierté, lui fit traduire à contre-sens
et cette rougeur et ce regard de sa victime. Elle n'y aperçut pas la
pathétique secousse d'un coeur qui se débat dans l'agonie noire du
doute et pour qui le moindre motif d'espérer est un sursaut vers une
lumière:
--«Elle ne s'attendait pas à cette réponse,» se dit-elle. «Que
va-t-elle trouver maintenant?... Si je lui parlais de la rue Lacépède,
moi? Mais m'a-t-elle vue devant la maison?... Peut-être ne sait-elle
pas que j'ai surpris son intrigue, et veut-elle simplement, elle aussi,
se rendre libre, en saisissant comme prétexte notre intimité?...» Et
tout haut, avec toutes les caresses de la plus tendre amitié dans
l'accent: «Je ne peux rien faire pour toi, ma pauvre chérie, pas de
courses? Pas de commissions?...»
--«Non,» répondit Valentine, et avec un sourire de souffrance: «Tu ne
peux que me laisser, à présent que je t'ai vue... Quelques heures de
repos, ce malaise sera passé... Ce n'est qu'un peu de refroidissement,
je te répète...»
Cette fois, elle tendait elle-même la main à Jeanne, et quand celle-ci,
pour lui dire adieu, posa de nouveau ses lèvres sur ce front brûlant,
elle ne perçut plus le petit mouvement réflexe, le recul animal de
tout à l'heure. C'est qu'à travers le va-et-vient de son esprit
tourmenté, cette nuit, tantôt acceptant, tantôt rejetant les preuves,
si convaincantes, hélas! que sa tante lui avait données--celles de
l'enquête même de Jules de La Node--l'anxiété de l'épouse trahie
s'était fixée sur ce point: «Ils passent la soirée ensemble. Si
l'horrible chose est vraie cependant, il va rentrer avec elle en
voiture...» Pour la première fois, cette sensibilité fine et chaste,
si cruellement calomniée,--sur des apparences, il est vrai, bien
graves,--par celle qui la trahissait, avait été suppliciée par la
jalousie. De savoir que les deux complices n'avaient pas saisi cette
opportunité d'une rentrée l'un avec l'autre suspendait, pour quelques
instants, la crise de douleur morale qu'elle subissait depuis la
veille. Elle allait réellement pouvoir reposer et reprendre des forces,
tandis que Jeanne, rentrée dans le petit salon, répondait au
fiévreux: «Hé bien?...» de Chaligny:
--«Hé bien? C'est moi qui avais raison. Elle a une forte névralgie, et
voilà tout... Vous pouvez être rassuré,» continua-t-elle avec une
ironie qui, maintenant, n'était plus la moquerie caressante de
l'arrivée: «Vous ne serez pas encore obligé de choisir entre nous, et
de la préférer...»
--«Pourquoi me parlez-vous ainsi?», fit-il, en tressaillant comme
quelqu'un que l'on atteint à une place trop douloureuse. «Vous savez
bien que rien ne m'est plus pénible...»
--«Pourquoi?» interrompit-elle, «mais parce que je t'aime et que je te
veux seule, entends-tu, seule!...» Et le baiser dont elle accompagna
cette exclamation passionnée n'avait plus rien de commun avec
l'embrassement attendri qui avait précédé sa visite chez Valentine.
Sans clairement démêler la vérité complète, elle avait trop senti,
durant cette courte entrevue, qu'une catastrophe était imminente. Ces
quelques minutes, passées dans cette chambre à peine éclairée, avaient
suffi pour lui donner cette impression de rapports absolument changés
qui dénonce l'approche du dénouement, dans les tragédies latentes
comme celles que représentent certaines liaisons, vouées par avance
aux complications tragiques. Qui l'emporterait, de Valentine ou d'elle,
si le conflit entre elles deux arrivait à cet état aigu qu'elle
devinait tout proche? Il l'était, en effet, pour des raisons bien
différentes de celle que sa découverte de la veille lui faisait
imaginer. Cette évidence d'une crise où se terminerait ce long duel
qu'elle soutenait contre sa cousine, dans sa propre pensée depuis leur
enfance, et, depuis un an, dans le coeur de Chaligny, avait du coup
réveillé les énergies assoupies un instant de sa vieille haine.
* * * * *
--«Soit, c'est la guerre!...» se disait-elle, en quittant l'hôtel dont
elle regarda un instant la façade, solennelle et _palatiale_,--c'est
le style d'aujourd'hui,--avec les larges pilastres à chapiteaux
ioniques, qui embrassaient les deux étages. Et voici que, derrière une
des fenêtres, à droite, celle de la chambre à coucher de Valentine,
elle crut apercevoir une silhouette en train d'épier. La pauvre femme,
restée seule, s'était de nouveau affolée à l'idée du tête-à-tête de
son mari avec sa cousine et elle avait fait l'effort de se lever pour
constater par elle-même la minute où il finirait. Elle se rejeta en
arrière, aussitôt qu'elle vit l'autre tourner la tête,--pas assez
vite! Jeanne avait surpris ce guet, bien innocent par comparaison avec
la poursuite en fiacre depuis le boulevard des Invalides jusqu'à la
rue Lacépède. L'un et l'autre espionnage s'égalisèrent soudain dans
son esprit, et sa sensation d'une bataille engagée devint plus intense
encore: «Elle est malade... comme moi,» conclut-elle. «Mon instinct
avait eu raison. Cette migraine n'est qu'une ruse... Que veut-elle? Je
n'y vois pas clair dans son jeu. En tout cas, devançons-la. Entre
Norbert et moi, je viens de le sentir encore, il n'y a qu'une
barrière: ses illusions sur elle. Elle le sait aussi bien que moi...
Que j'étais sotte! C'était pour deviner si j'ai parlé qu'elle m'a fait
venir tout à l'heure. Maintenant qu'elle a constaté que je me suis tue,
elle va agir... Ah! tant pis pour elle, c'est la guerre!» Elle
répéta: «C'est la guerre...!» Ce mot descendait dans son être à des
profondeurs extraordinaires. Les couches d'envie inconsciente amassées
en elle par d'innombrables impressions d'enfance et de jeunesse en
étaient comme remuées, comme vivifiées. Elle en oubliait et les règles
les plus élémentaires de la probité féminine, et les discours qu'elle
s'était tenus à elle-même, après la rencontre dans le magasin de
nouveautés, l'autre semaine; puis, la veille, en revenant de son
expédition de police... Voilà pourquoi le mari de Valentine, en
rentrant du cercle, ce soir-là, vers les minuit, trouva, dans le
courrier arrivé par la dernière distribution, une enveloppe dont la
suscription, par son écriture renversée et visiblement déguisée,
l'étonna dès l'abord. Elle portait le timbre du bureau de la place de
la Bourse. Il la déchira, avec un pressentiment que justifia trop le
texte de l'infâme lettre anonyme, qui ne contenait que ces mots,
tracés de la même écriture que l'adresse, comme dessinée et
méconnaissable: «_Un ami de Monsieur de Chaligny l'engage à surveiller
le numéro 11 de la rue Lacépède. Madame de Chaligny y était encore
hier, à trois heures de l'après-midi. Avec qui? C'est ce qui
intéressera sans doute Monsieur de C... A bon entendeur, salut._» Et
pour toute signature: «_Quelqu'un du club..._»