Ces combinaisons,--ou, plus justement, cette combinaison,--c'était le
divorce de Chaligny. Avec la nature suggestionnable que Jeanne lui
connaissait, comment n'eût-elle pas été conduite presque aussitôt sur
cette route? Le hasard venait de placer dans ses mains une telle arme!
Comment n'être pas tentée de l'utiliser? On a vu déjà que parmi les
rêves qui hantaient ses amertumes de demi-déclassée, le plus
chimérique, mais aussi le plus familier était celui d'un nouveau
mariage. Pour cela, il était nécessaire qu'elle fût libre. On a vu
encore qu'elle comptait, pour cette liberté, sur l'initiative de son
mari, et d'après quel article du code, plus ou moins exactement
interprété. Mais elle s'était dit souvent qu'au besoin elle prendrait
elle-même cette initiative, si jamais elle tenait à sa portée
l'occasion de ce second mariage. Cette occasion, la destinée ne
semblait-elle pas la lui offrir? Elle était la maîtresse de Chaligny.
Elle avait le droit, d'après le code féminin, de prétendre qu'il
l'avait séduite, n'ayant jamais eu d'autre amant que lui, et qu'il
lui devait de l'épouser, si jamais elle et lui devenaient
libres...--Libres?...--Ce mot, toujours le même, l'obsédait comme un
refrain d'espérance. Libre? Elle pouvait l'être, avec une démarche
judiciaire. Libre? Chaligny pouvait l'être, si vraiment sa femme le
trompait et qu'il en tînt la preuve. Par qui l'aurait-il, cette
preuve? Serait-ce par elle, Jeanne?... La tentation de dénoncer le
secret surpris avait effleuré l'envieuse, on se le rappelle, dès les
premières minutes. Elle l'avait repoussée, et puis elle y avait tout
de même cédé un peu: témoin la petite question énigmatique,
scélératement jetée dès le début du dîner chez les Sarliève. Le
sursaut d'honneur qui lui avait fait ensuite rattraper ses propres
paroles, en les interprétant dans un sens anodin, durerait-il? Elle
l'eût affirmé avec la plus sincère énergie, si on l'eût interrogée
dans la voiture qui la ramenait de cette soirée,--sur une promesse de
rendez-vous avec le mari de sa cousine. Mais déjà, couchée dans son
lit et repassant en esprit tant de menus incidents riches de
conséquences, elle en était à s'objecter qu'après tout plusieurs voies
pouvaient mener à la vérité. Pourquoi le hasard qui l'avait mise, elle,
sur la piste de l'intrigue de Valentine, ne se reproduirait-il pas
pour un autre? Pourquoi cet autre ne serait-il pas le mari? Une femme
qui cache une aventure dans sa vie commet des imprudences. C'en avait
été une que ce changement de voiture, cette après-midi, dans ces
conditions; une autre, que cette réponse sur son emploi de journée,
qui équivalait au pire aveu.
--«Que Norbert découvre tout par lui-même, je n'aurai rien à me
reprocher, et Valentine ne devra pas se plaindre si je prends une
place qui ne sera plus la sienne... Mais qu'y a-t-il à découvrir?
A-t-elle un amant? Qui est-ce?... Elle quitte Paris cette semaine, je
ne saurai rien. Tant mieux, elle se défiera moins de moi. Ce sera pour
son retour... En tout cas, demain, je ne laisserai pas Norbert me
prononcer seulement son nom... Ma dignité l'exige. Non. Il ne saura
rien par moi...»
* * * * *
Si la dangereuse et féline créature était descendue jusqu'au fond de
cette résolution, sur laquelle elle s'endormit,--en s'en
estimant!--elle se serait rendu compte qu'il y entrait beaucoup de
prudence et très peu de magnanimité. Communiquer au mari des indices
si incomplets, n'était-ce pas avertir la femme? Elle n'eut donc pas
grand mérite à tenir la parole qu'elle s'était donnée, le lendemain,
dans ce rendez-vous à l'appartement clandestin que son amant avait
désigné par ce terme équivoque de «chez nous». Il ne se douta pas que
l'ambition d'appeler ainsi le magnifique hôtel de la rue de Varenne
était pour beaucoup dans la grâce enivrante que sa maîtresse sut
déployer pour lui cette après-midi-là. Elle voulait que la griserie de
ses caresses le suivît à Pont-sur-Yonne, auprès de Valentine, et
empêchât entre eux cette reprise d'intimité conjugale, crainte
permanente de la maîtresse d'un homme marié. Jeanne en avait été
exempte jusqu'ici, tant qu'elle avait considéré Valentine comme une
femme froide, de tous points étrangère aux choses de l'amour. Son
opinion venait de changer brusquement.
* * * * *
Les conséquences de cette volte-face dans son appréciation sur le
caractère de sa cousine s'approfondirent durant les quelques jours de
séparation qui suivirent ce rendez-vous. Pourtant, elle ne put
qu'essayer de plusieurs côtés, en interrogeant adroitement tantôt l'un,
tantôt l'autre, la plus infructueuse des investigations sur le
mystère dont elle avait surpris la trace. Associait-on le nom d'un
personnage quelconque de leur société à celui de Mme de Chaligny, et
s'en taisait-on devant-elle,--ceux-ci parce qu'elle était une proche
parente, ceux-là parce qu'elle était une rivale de la jolie marquise?
Elle voulut le savoir à tout prix, et elle ne parvint à recueillir
d'autres échos que ceux des éloges, qu'elle connaissait trop, pour en
avoir déjà tant souffert. Passant elle-même en revue les hôtes
habituels du salon de la rue de Varenne, elle n'arriva pas davantage à
fixer son soupçon sur un seul. Tous, sans une exception, depuis les
séducteurs sur le retour, comme Casal, comme Vardes, jusqu'aux jeunes
«beaux» de la nouvelle génération, un Pierre d'Eyssène, un Maxime de
Portille, observaient, à l'égard de Mme de Chaligny, cette attitude de
respect involontaire, qui ne s'imite pas, qui ne se joue pas. Elle
émane de tout l'être, et se traduit par des façons de regarder une
femme, de s'en approcher, de lui parler, à laquelle une autre femme se
trompe d'autant moins que les mêmes individus l'abordent, elle, avec
d'autres manières. Imperceptible nuance! Mais toutes la sentent. Non,
il n'y avait pas dans l'entourage entier de Valentine un seul homme
dont Jeanne pût se dire: «Mais c'est lui!...» avec une ombre de
vraisemblance. Quand elle se retrouva en face des Chaligny, à leur
retour de Pont-sur-Yonne, elle n'était donc pas plus renseignée sur le
secret de sa rivale qu'à la seconde où elle avait vu les ailes grises
du chapeau disparaître dans le fiacre, au milieu de la rue
Saint-Honoré, et la gêne de son amant à les revoir, toutes deux,
s'embrassant, se tutoyant, se prodiguant des mots d'amitié, n'avait
pas non plus diminué. Un seul point s'était modifié: cette semaine de
solitude et de méditation avait définitivement entamé, sinon détruit
le scrupule qui avait rendu odieuse à Jeanne l'idée d'une dénonciation
au mari. Les âcres rancoeurs de son amour-propre, ulcéré tant d'années
par une comparaison toujours renouvelée, toujours blessante, s'étaient
ramassées dans un sentiment qu'elle aurait formulé ainsi de la sorte,
--si elle avait eu tout le courage de ses vrais désirs--elle ne se
prononçait nettement que la dernière phrase:
--«Tant pis pour elle si je prends ma revanche. J'y ai droit après
qu'elle a eu de telles chances dans la vie, et moi rien... _Il y a une
justice tout de même!_»
La plus hideuse des scélératesses qui puissent se commettre entre
femmes était déjà enveloppée dans cet appel à l'équité. Qu'il s'agisse
de l'ordre social ou de l'ordre sentimental, ce mot de justice, si
solennel à prononcer, ne sert le plus souvent qu'à nous absoudre
devant nos propres yeux de notre haine pour le bonheur d'autrui. Il
est toujours opportun de répéter cette vérité élémentaire à une époque
qui excelle à parer de phraséologie idéaliste les plus abjectes
passions et les moins généreuses! Cette petite femme du monde, d'un si
pervers égoïsme, ne raisonnait pas pour son propre compte autrement
que les fauteurs de révolutions. Son sophisme était seulement moins
dangereux, quoique son appétit de nuire fût aussi fort.
* * * * *
Si les volontés très décidées réussissent le plus souvent dans leurs
entreprises, c'est qu'elles supposent une tension fixe de la pensée à
l'aguet du moindre événement, et qui ne perd aucune occasion d'agir.
Après avoir discuté mentalement les divers procédés d'espionnage
possibles, Jeanne s'arrêta au plus simple. C'était aussi celui qui,
tôt ou tard, donnerait immanquablement le résultat passionnément
désiré. Il fallait profiter du voisinage et de l'intimité pour
surprendre Valentine chez elle, à toutes les heures: sa perspicacité
de femme saurait bien découvrir, une fois, quelque signe qui lui
permît d'essayer une action précise. Sa propre expérience lui avait
appris qu'une liaison qui dure s'organise naturellement en habitudes
d'une régularité quasi-bourgeoise. La plupart des amants se fixent des
rendez-vous presque exactement périodiques, obligés qu'ils sont
d'accommoder leurs bonheurs clandestins au train correct de leur
existence avouée. Quand, au contraire, ces rendez-vous sont
irréguliers, la raison en vient toujours de la maîtresse. C'est que
ses instants de liberté sont eux-mêmes irrégulièrement placés; et,
cette fois, comme cette liberté dépend de la présence ou de l'absence
du mari, la vie de ce mari donne le secret de celle de la femme. Celle
dont le maître et seigneur chasse plusieurs jours par semaine choisira
plutôt un de ces après-midi où elle se croit sûre de n'être pas
surveillée. Ce n'était pas le cas ici. Valentine surveillée? Elle
l'était si peu! Elle aurait pu être imprudente à n'importe quelle
heure, en pleine sécurité. Mais, pratiquant la dissimulation à la
profondeur qu'une intrigue supposait, de sa part, avec ces attitudes,
elle devait être prudente, en tout état de cause, et par principe. Les
vrais hypocrites sont ainsi. Un de leurs traits habituels est
l'égalité absolue d'humeur et de façons. Jamais Mme de Chaligny ne
condamnait sa porte, comme quelqu'un qui n'a rien à dissimuler dans
son existence. Jeanne compta aussitôt sur cette particularité. Elle se
fit ce raisonnement simple, mais fort: parmi les indices qui l'avaient
décidée, quand elle allait aborder sa cousine dans le grand magasin, à
se retenir et à la suivre de loin, le plus décisif avait été un
certain caractère de toilette. Elle avait cru y discerner une
intention de passer inaperçue. Elle se dit que le jour où Valentine se
hasarderait de nouveau à cette mystérieuse expédition, elle
s'habillerait, de nouveau, dès son lever, sinon avec la même robe, à
coup sûr dans les mêmes nuances d'effacement. Une autre semaine ne
s'était pas écoulée depuis le retour des Chaligny, et elle éprouvait
que son génie d'induction féminine lui avait suggéré la bonne méthode.
Il n'y fallait que la patience. L'envie, qui est par nature une
passion silencieuse et nourrie de longues impressions, en manque
rarement. Jeanne n'eut même pas à user de la sienne.
* * * * *
Elle était donc venue rue de Varenne, ce matin-là, qui était un lundi,
vers les onze heures, soi-disant pour embrasser la «chère cousine»
avant le déjeuner et combiner avec elle leurs courses de l'après-midi.
Il y avait exactement treize jours qu'à la même heure, et cette
fois-là bien par hasard, elle avait posé à Valentine la même question:
«Veux-tu que nous sortions ensemble?» et que celle-ci lui avait
répondu: «Je ne peux pas», en donnant comme prétexte une corvée de
visites. Dès son entrée dans le petit salon, attenant à la chambre à
coucher, où Mme de Chaligny vaquait avant le déjeuner à sa
correspondance, Jeanne demeura saisie d'un pressentiment. Sa cousine
portait exactement la même toilette que cet autre jour. L'émotion de
l'espionne fut si vive que sa voix tremblait pour formuler sa simple
demande. Elle était sûre d'avance du «Je ne peux pas...» de la réponse,
et quand elle l'eut entendu, à peine si elle eut la force de
prononcer ces quelques mots d'insistance: «Pourquoi? Qu'as-tu donc à
faire?...» auxquels Valentine opposa une explication plus vague:
--«Non, vraiment, je ne peux pas; j'ai deux ou trois rendez-vous que
je ne saurais remettre...»
Jeanne n'essaya pas de l'interroger davantage, de peur d'éveiller une
méfiance qui eût déjoué le plan conçu dans son esprit pour le moment
où elle verrait le joint à une enquête plus active. Ce plan consistait,
le jour où elle aurait saisi les signes espérés, à se poster
brutalement dans une voiture aux rideaux baissés, à l'angle du
boulevard des Invalides et de la rue de Varenne, et à suivre
l'équipage de Mme de Chaligny quand celle-ci sortirait. L'envieuse
avait bien pensé, dans sa frénésie de savoir enfin, à employer ce
moyen abject sans attendre le signe et chaque jour, jusqu'à la
réussite. Son bon sens lui avait démontré qu'une pareille opération
n'avait de chance d'être efficace que si elle ne se renouvelait pas
trop souvent. Un fiacre qui suit un coupé de maître n'est pas remarqué
une première fois. A la troisième, à la quatrième, la personne qui est
dans le coupé s'aperçoit de la poursuite, ou bien c'est le cocher, le
valet de pied. Mais le jour en question, ayant surpris sa rivale dans
une toilette, significative pour elle jusqu'à la certitude, comment
Jeanne eût-elle hésité? Elle avait quitté Valentine à onze heures et
demie. Elle savait que celle-ci déjeunait à midi un quart, et qu'elle
commandait d'habitude sa voiture pour deux heures et demie. Dès une
heure trois quarts, elle se tenait au poste d'observation qu'elle
s'était fixé, ayant eu le courage, car c'en était un pour une femme de
son rang, de passer avec un cocher un de ces pactes qui établissent
entre la personne qui l'offre et celle qui l'accepte une si
avilissante complicité:
--«Mais votre cheval aura-t-il la force de suivre deux chevaux qui
iront très vite?...» avait-elle demandé, le marché conclu.
--«Mettez cinq francs de plus, la petite dame», avait répondu l'homme,
«et ce serait un _auto_ que, dans Paris, s'entend, il ne nous perdrait
pas...»
Cette familiarité d'un inférieur, au niveau de qui ce dialogue
l'abaissait, fit rougir Mme de La Node. Elle ne renonça pas pour si
peu à un projet dont elle n'attendait pourtant pas un résultat aussi
définitif et aussi facile. Sa crainte que la bête attelée à cette
voiture de hasard ne pût pas suivre les juments anglaises de sa
cousine se trouva vaine, et la vantardise du cocher n'eut pas lieu
d'être mise à l'épreuve, par ce simple fait qu'à deux heures Mme de
Chaligny sortit en effet de son hôtel, mais à pied. De son fiacre, par
l'interstice du rideau de soie bleue, élimé et taché, que sa main
nerveuse écartait à peine, l'autre la vit qui venait sur le trottoir,
lentement, paisiblement, en femme qui profite du beau temps sec pour
marcher un peu. Elle ne parut même pas prendre garde à l'anomalie que
représentait, dans ce quartier si peu propice aux aventures
parisiennes, la silhouette d'un coupé aux stores fermés, immobile à
l'extrémité de la vertueuse rue de Varenne. Car elle traversa le
boulevard sans se retourner, gagna le petit jardin des Invalides,
qu'elle longea de cette allure toujours indifférente. Mme de La Node,
qui avait dit à son cocher de descendre cette même avenue au pas, ne
perdait pas un geste de la promeneuse. Déjà sa certitude du matin
commençait de l'abandonner. Elles avaient toutes deux une grand'tante,
une vieille comtesse de Nerestaing, qui demeurait au quai d'Orsay, de
l'autre côté de l'Esplanade. Valentine allait-elle tout bonnement
rendre ses devoirs à cette douairière?... Mais non. Au lieu d'obliquer
dans cette direction, elle se dirigeait vers le boulevard de La
Tour-Maubourg. Elle n'y fut pas plutôt arrivée qu'elle arrêta, elle
aussi, un fiacre qui passait. Le coeur de Jeanne battait à l'étouffer.
Dans quelques instants, elle saurait si sa cousine faisait simplement
une course dont l'idée lui était revenue en route, ou bien si elle
fuyait vers ce rendez-vous caché, seule explication plausible de son
abandon de ses gens, l'autre jour, et de son mensonge. Valentine avait
pris un fiacre dont la caisse, peinte en jaune, permettait la
poursuite d'autant plus aisément qu'il avançait au trot lent d'une
bête très fatiguée. Il alla le long de ce boulevard de La
Tour-Maubourg d'abord, puis de l'avenue Duquesne, pour contourner le
chevet de Saint-François-Xavier et gagner, un peu au delà, le long
boyau populaire de la rue de Vaugirard, qu'il ne quitta plus jusqu'au
Luxembourg. Jeanne, dont la voiture roulait à vingt mètres en arrière,
était sûre maintenant qu'elle tenait la véritable piste. Elle vit le
fiacre jaune s'engager dans la rue de Médicis, dans la rue Soufflot.
Il suivait le mur des vastes cours du lycée Henri IV. Des noms, que
jamais Mme de La Node n'avait même entendus, défilaient sur les
plaques d'angle: «Rue Clovis... Rue de la Vieille-Estrapade... Rue
Thouin... Rue Mouffetard...» Encore quelques tours de roue, la
bruyante artère de la rue Monge était traversée, et la voiture
enfilait cette fin de la rue Lacépède qui débouche en face du Jardin
des Plantes. Elle s'arrêta. Mme de Chaligny en descendit et paya la
course, avec une monnaie préparée à l'avance,--autre petit signe
qu'elle voulait se débarrasser vite de son cocher.--Mais ne se
rendait-elle pas à la Pitié, dont la façade grise se dressait un peu
plus loin à droite? Jeanne, de qui la voiture avait continué et
stationnait maintenant près de la grille du jardin, eut un moment
l'idée que sa cousine allait passer le seuil de l'hôpital. L'hypothèse
d'un mystère de charité qu'elle avait formée, on se souvient, une
première fois déjà, presque malgré elle, et rejetée de toute la force
de sa haine, était-elle donc la vraie?... Non encore. Mme de Chaligny
avait simplement attendu sur le seuil que son fiacre partît. A présent,
elle remontait à pied le mince trottoir de la rue Lacépède. Elle fit
de la sorte cinquante pas peut-être, et Jeanne la vit qui sonnait à la
porte d'une maison petite, à deux étages. La porte s'ouvrit. La
marquise, qui avait paru jusque-là étrangère à tout désir de se cacher,
lança cependant autour d'elle le regard circulaire de la femme qui
veut être bien sûre qu'elle n'est pas reconnue,--et elle disparut
derrière le battant refermé.
* * * * *
Mme de La Node avait assisté à ce manège, autant du moins que
l'éloignement forcé de son poste d'observation le lui permettait, avec
une joie cruelle, une joie de prise, qui se mélangeait néanmoins à
trop d'étonnement pour être complète. Par son expérience personnelle
et par les confidences d'hommes qu'elle avait pu recevoir, elle était
trop initiée aux conditions habituelles des secrets bonheurs
parisiens. Comment n'eût-elle pas été déconcertée jusqu'à la stupeur
par le quartier où sa cousine avait ses rendez-vous? La plus
élémentaire prudence interdisait un pareil choix, d'autant plus
compromettant qu'il était plus excentrique. Descendue de sa voiture
elle-même, et marchant le long du pauvre trottoir que Mme de Chaligny
avait suivi quelques instants auparavant, Jeanne regardait les
obscures boutiques de ce commencement du faubourg Saint-Marcel: ici
une blanchisseuse, au linge rare et pauvre; plus loin, une échoppe de
revendeur; là-bas, une teinturerie au rabais; ailleurs, un étalage de
journaux à cinq centimes. Le tassement des bâtisses, sans doute
contemporaines de l'époque où Mme de Miramion construisait à côté
Sainte-Pélagie, aujourd'hui détruite; l'humidité des allées, les
suintements des crépis éraillés, tout dans l'aspect de la vieille rue
attestait d'humbles existences pour lesquelles les visites plus ou
moins régulières d'une femme jeune, jolie, supérieurement élégante,
devaient faire événement. Le caractère même de la maison où Mme de
Chaligny venait d'entrer était de nature à provoquer la curiosité, et,
par suite l'enquête, avec les conséquences de chantage qui risquaient
presque inévitablement d'en découler. C'était un pavillon, isolé entre
deux constructions plus hautes, avec un mur qui le prolongeait d'un
côté. Les branches jaunies d'une demi-douzaine de tilleuls assez
grands dépassaient la crête, et révélaient le luxe d'un petit
jardinet. Ces étroites et presque microscopiques enclaves de verdure
abondaient encore, voici vingt-cinq ans, sur ce versant sud-est de la
Montagne Sainte-Geneviève. C'étaient les minuscules débris, sauvés par
quelque hasard, de ces vastes parcs appartenant à des couvents, que
George Sand a décrits avec tant de poésie dans l'_Histoire de ma Vie_.
La communauté des Augustines anglaises, où la romancière fut élevée,
était tout auprès,--tout auprès l'immense potager des dames de la
Miséricorde, dont elle célèbre «les raisins dorés et les oeillets
panachés». Et puis, ces pavillons à jardinets ont disparu les uns
après les autres. Celui-ci, à cette extrémité de la rue Lacépède,
n'avait pas dû être plus remarquable autrefois que ceux de la rue
Rollin et de la rue des Boulangers. Aujourd'hui sa survivance était
une bizarrerie et qui nécessairement attirait l'attention. Mme de La
Node passa et repassa plusieurs fois sur le trottoir opposé pour
considérer l'endroit avec une attention qui ne fit qu'accroître sa
surprise. Le pavillon avait deux fenêtres au rez-de-chaussée, à côté
de la porte, et trois à chacun des deux étages au-dessus. Les croisées
d'en bas étaient garnies de verres dépolis et protégées par des
ferrures; celles du premier et du second n'offraient aucune autre
particularité que cette légère différence de couleur entre les vitres
qui atteste la très grande vétusté de certains carreaux. Des rideaux
blancs à fleurs tombaient par derrière. D'autres rideaux d'étoffe les
doublaient, relevés par des embrasses. On voyait seulement l'envers de
la satinette crème et la frange, rouge ou bleue, suivant les pièces.
Les passants, étrangers au quartier, s'il en était qui s'arrêtassent
devant cette façade, imaginaient, sans doute, un de ces doctes
intérieurs bourgeois, celui d'un savant ou d'un professeur, tels que
le voisinage du Muséum, de deux grands lycées et de la Sorbonne, les
multiplie, entre le Luxembourg et le Jardin des Plantes. Mais qu'un
pareil logis servît d'abri aux amours d'une authentique marquise,
venue ici d'un des plus nobles hôtels du faubourg Saint-Germain,
c'était une hypothèse extraordinaire jusqu'à l'invraisemblance. Il
fallait à Jeanne de La Node presque un effort pour se persuader
qu'elle était bien là, qu'elle avait bien vu Valentine de Chaligny
poser sa main sur cette poignée de fer qui pendait à une chaîne, à la
vieille mode,--sonner,--pousser cette porte au milieu de laquelle une
ligne de cuivre marquait l'ouverture d'une boîte aux lettres, destinée
à recevoir le courrier, sans que le facteur entrât,--franchir ce seuil
exhaussé de trois marches au-dessus du trottoir... En ce moment, elle
était dans une de ces chambres closes. Auprès de qui? Quel était
l'homme de leur monde, arrivé dans cette maison quelques instants
avant elle? Il le fallait, puisqu'on était venu lui ouvrir. Ou bien
cette maison abritait-elle quelque aventure plus romanesque encore?
Valentine avait-elle, par suite de circonstances qu'aucune personne de
sa société ne soupçonnait, formé une liaison hors de sa caste?
Retrouvait-elle ici un jeune homme qui n'allait jamais chez elle?
Qu'il s'agît d'une intrigue d'amour, en effet, la chose n'était plus
douteuse. Rien au monde ne s'opposait à ce qu'elle vînt devant cette
porte, avec sa voiture, dans cette rue pauvre mais parfaitement
décente, si elle y venait pour un motif avouable, et le caractère,
sinon riche, du moins très convenable de la maison excluait aussi
l'idée d'une visite de charité. Valentine était auprès d'un amant.
Quel amant?
Une telle véhémence de curiosité possédait Jeanne qu'oubliant toute
prudence elle se tenait immobile, sur ce trottoir, la tête levée, au
risque d'être aperçue de l'intérieur, si quelqu'un s'avisait de
regarder dans la rue, à travers les rideaux. Elle aurait peut-être,
dans sa fièvre d'en savoir davantage, sonné elle-même à la porte
mystérieuse, offert de l'argent aux boutiquiers voisins pour les faire
parler, si un événement nouveau n'avait soudain donné une réponse à la
question qu'elle se posait et se reposait: l'arrêt d'une voiture
devant cette maison dont elle dévorait des yeux la face énigmatique et
muette. C'était un coupé de remise d'où s'élança un homme encore jeune
qui se reprochait évidemment d'arriver en retard, car, ayant tiré sur
la chaîne, et durant le temps que l'on mit à lui ouvrir, il consulta
sa montre, avec un hochement de tête. Il se précipita, aussitôt le
battant poussé, pas assez vite cependant pour que Mme de La Node
n'aperçût des tableaux et des tentures, un escalier avec un tapis,
--mais pas même la silhouette de la personne arrivée à l'appel de la
sonnette. A peine si elle avait pu distinguer les traits de l'homme:
un visage intelligent et maigre, tout glabre, des cheveux encore très
noirs, quoique ce masque portât quarante ans, des yeux bruns qui
luisaient sur un teint gris avec un éclat singulier. Ils avaient
croisé les yeux de Jeanne, et, sous ce regard, celle-ci s'était sentie
rougir. Pour n'avoir pas l'air d'espionner, elle avait fait quelques
pas, comme quelqu'un qui n'est pas sûr de son chemin. A quelle classe
sociale pouvait appartenir cet homme dont elle ne doutait pas qu'il ne
vînt rejoindre Valentine de Chaligny? Il lui avait semblé très bien
mis, et cependant elle n'avait pas eu la sensation d'un personnage de
son monde. Elle avait marché dans la direction de la rue Monge avec
l'idée que l'inconnu l'aurait remarquée et ouvrirait peut-être la
croisée pour vérifier si elle était encore là. Elle tourna la tête et
constata que les fenêtres de la petite maison restaient closes. La
voiture qui avait amené l'homme ne s'en allait pas. La tentation la
saisit de ne pas s'en aller, elle non plus, et d'attendre que
Valentine ou l'inconnu reparussent,--peut-être tous les deux. Mais
qu'apprendrait-elle de plus? Et pourquoi s'exposer à les avertir?...
Elle tenait la preuve tant désirée. Elle n'avait plus maintenant qu'à
chercher quel usage en faire? Et déjà elle était remontée dans un
autre fiacre, et elle retournait vers le Paris aristocratique,--leur
Paris à sa cousine et à elle.--L'image de l'étrange endroit où cette
cousine avait caché le roman de sa vie lui aurait paru un songe si la
mauvaise voix intérieure à laquelle dans son premier sursaut de
conscience elle avait répondu: «Je ne ferai pas cela», n'avait
recommencé à lui prononcer des paroles trop nettes, trop précises,
trop mêlées aux réalités quotidiennes de sa vie, et aux intérêts les
plus positifs de son avenir. Elle avait le moyen de perdre Valentine
auprès de Norbert. Ne l'utiliserait-elle pas?
V