Agnella, Violette et Passerose se dirigèrent lentement vers les murs
calcinés de la ferme. Avec le courage du désespoir, elles travaillèrent
à enlever les décombres fumants; deux jours se passèrent avant qu'elles
eussent tout déblayé; aucun vestige du pauvre Ourson n'apparaissait; et
pourtant elles avaient enlevé morceau par morceau, poignée par poignée,
tout ce qui recouvrait le sol. En soulevant les dernières planches
demi-brûlées, Violette aperçut avec surprise une ouverture, qu'elle
dégagea précipitamment: c'était l'orifice d'un puits. Son coeur battit
avec violence; un vague espoir s'y glissait.
«Ourson! dit-elle d'une voix éteinte.
--Violette, Violette chérie; je suis là; je suis sauvé!»
Violette ne répondit que par un cri étouffé; elle perdit connaissance
et tomba dans le puits qui renfermait son cher Ourson. Si la bonne fée
Drôlette n'avait protégé sa chute, Violette se serait brisé la tête et
les membres contre les parois du puits; mais la fée Drôlette, qui leur
avait déjà rendu tant de services, soutint Violette et la fit arriver
doucement aux pieds d'Ourson.
La connaissance revint bien vite à Violette. Ni l'un ni l'autre ne
pouvait croire à tant de bonheur! Mi l'un ni l'autre ne se lassait de
donner et de recevoir les plus tendres assurances d'affection! Ils
furent tirés de leur extase par les cris de Passerose, qui, ne voyant
plus Violette et la cherchant dans les ruines, avait trouvé le puits
découvert; regardant au fond, elle avait aperçu la robe blanche de
Violette et s'était figuré que Violette s'était précipitée à dessein
dans le puits et y avait trouvé la mort qu'elle cherchait. Passerose
criait à se briser les poumons; Agnella arrivait lentement, pour
connaître la cause de ces cris.
«Tais-toi, Passerose, lui dit Ourson en élevant la voix; tu vas effrayer
notre mère. Je suis ici avec Violette; nous sommes bien, nous ne
manquons de rien.
--Bonheur, bonheur! cria Passerose; les voilà; les voilà!... Madame,
Madame, venez donc!... Plus vite, plus vite!... Ils sont là, ils sont
bien; ils ne manquent de rien.».
Agnella, pâle, demi-morte, écoutait Passerose, sans comprendre. Tombée
à genoux, elle n'avait plus la force de se relever. Mais quand elle
entendit la voix de son cher Ourson qui appelait: «Mère, chère mère,
votre pauvre Ourson vit encore», elle bondit vers l'ouverture du puits,
et s'y serait précipitée, si Passerose ne l'avait saisie dans ses bras
et ne l'avait vivement tirée en arrière.
«Pour l'amour de lui, chère reine, n'allez pas vous jeter dans ce trou;
vous, vous y tueriez. Je vais vous l'avoir, ce cher Ourson, avec sa
Violette.»
Agnella, tremblante de bonheur, comprit la sagesse du conseil de
Passerose. Elle resta immobile, palpitante, pendant que Passerose
courait chercher une échelle.
Passerose fut longtemps absente. Il faut l'excuser, car elle aussi était
un peu troublée. Au lieu de l'échelle, elle saisissait une corde, puis
une fourche, puis une chaise. Elle pensa même, un instant, à faire
descendre la vache au fond du puits, pour que le pauvre Ourson pût boire
du lait tout chaud. Enfin, elle trouva cette échelle qui était là devant
elle, sous sa main, et qu'elle ne voyait pas.
Pendant que Passerose cherchait l'échelle, Ourson et Violette ne
cessaient de causer de leur bonheur, de se raconter leur désespoir,
leurs angoisses.
«Je passai heureusement à travers les flammes, dit Ourson; je cherchai
à tâtons l'armoire de ma mère; la fumée me suffoquait et m'aveuglait,
lorsque je me sentis enlever par les cheveux et précipiter au fond de ce
puits où tu es venue me rejoindre, chère Violette. Au lieu d'y trouver
de l'eau ou de l'humidité, j'y sentis une douce fraîcheur. Un tapis
moelleux en garnissait le fond, comme tu peux le voir encore; une
lumière suffisante m'éclairait; je trouvai près de moi des provisions
que voici, mais auxquelles je n'ai pas touché; quelques gorgées de vin
m'ont suffi. La certitude de ton désespoir et de celui de notre mère
me rendait si malheureux, que la fée Drôlette eut pitié de moi: elle
m'apparut sous tes traits, chère Violette. Je la pris pour toi, et je
m'élançai pour te saisir dans mes bras, mais je ne trouvai qu'une forme
vague comme l'air, comme la vapeur. Je pouvais la voir, mais je ne
pouvais la toucher.
«Ourson, me dit la fée en riant, je ne suis pas Violette; j'ai pris ses
traits pour mieux te témoigner mon amitié. Rassure-toi, tu la verras
demain. Elle pleure amèrement parce qu'elle te croit mort, mais demain
je te l'enverrai; elle te fera une visite au fond de ton puits; elle
t'accompagnera quand tu sortiras de ce tombeau, et tu verras ta mère, et
le ciel, et ce beau soleil que ni ta mère ni Violette ne veulent plus
contempler, mais qui leur paraîtra bien beau quand tu seras près
d'elles. Tu reviendras plus tard dans ce puits; il contient ton bonheur.
«--Mon bonheur? répondis-je à la fée. Quand J'aurai retrouvé ma mère et
Violette, j'aurai retrouvé tout mon bonheur.
«--Crois ce que je te dis; ce puits contient ton bonheur et celui de
Violette.
«--Le bonheur de Violette, Madame, est de vivre près de moi et de ma
mère.»
--Ah! que tu as bien répondu, cher Ourson, interrompit Violette. Mais
que dit la fée?
«--Je sais ce que je dis, me répondit-elle.
[Illustration: «Ourson, dit la fée, je ne suis pas Violette.»]
«Sous peu de jours, il manquera quelque chose à ton bonheur. C'est ici
que tu le trouveras. Au revoir, Ourson!
«--Au revoir, Madame! et bientôt, j'espère....
«--Quand tu me reverras, tu ne seras guère content, mon pauvre enfant,
et tu voudras bien alors ne m'avoir jamais vue. Silence et adieu!»
«Et elle s'envola en riant, laissant après elle un parfum délicieux et
quelque chose de suave, de bienfaisant, qui répandait le calme dans mon
coeur. Je ne souffrais plus, je t'attendais.»
Violette, à son tour, avait mieux compris pourquoi le retour de la fée
ne serait pas bien vu d'Ourson. Depuis que la confidence d'Agnella lui
avait révélé la nature du sacrifice qu'elle pouvait s'imposer, elle
était décidée à l'accomplir malgré la résistance inévitable d'Ourson.
Elle ne songeait qu'au bonheur de lui donner un immense témoignage
d'affection. Cette espérance doublait sa joie de l'avoir retrouvé.
Quand Ourson eut fini son récit, ils entendirent la vois éclatante de
Passerose, qui lui criait:
«Voilà, voilà l'échelle, mes enfants.... Je vous la descends.... Prenez
garde qu'elle ne vous tombe sur la tête.... Vous devez avoir des
provisions; montez-les donc, s'il vous plaît; nous sommes un peu à court
là-haut. Depuis deux jours je n'ai avalé que du lait et de la poussière;
votre mère et Violette n'ont vécu que d'air et de leurs larmes....
Doucement donc... Prenez garde de briser les échelons.... Madame,
Madame, les voici: voici la tête d'Ourson et celle de Violette.... Bon;
enjambez; vous y voilà!»
Agnella, toujours pâle et tremblante, ne bougeait pas plus qu'une
statue. Après avoir vu Violette en sûreté, Ourson sauta hors du puits et
se précipita dans les bras de sa mère, qui le couvrit de larmes et de
baisers. Elle le tint longtemps embrassé; le voir là quand elle l'avait
cru mort lui semblait un rêve. Enfin Passerose termina cette scène
d'attendrissement en saisissant Ourson et en lui disant:
«A mon tour donc! On m'oublie parce que je ne m'inonde pas de mes
larmes, parce que j'ai conservé ma tête et mes forces. N'est-ce pas moi
pourtant qui vous ai fait sortir de ce vilain trou où vous étiez si
bien, disiez-vous?
--Oui, oui, ma bonne Passerose, je t'aime bien, crois-le, et je te
remercie de nous avoir tirés du puits où j'étais, en effet, si bien
depuis que ma chère Violette y était descendue.
--A propos, mais j'y pense, dites-moi donc, Violette, comment êtes-vous
descendue là dedans sans vous tuer?
--Je n'y suis pas descendue, Passerose, j'y suis tombée; Ourson m'a
reçue dans ses bras.
--Tout cela n'est pas clair, dit Passerose, il y a de la fée là dedans.
--Oui, mais c'est la bonne et aimable fée, dit Ourson. Puisse-t-elle
l'emporter toujours sur sa méchante soeur!»
Tout en causant, chacun commença à sentir des tiraillements d'estomac
qui indiquaient clairement qu'on avait besoin de dîner. Ourson avait
laissé au fond du puits les provisions de la fée. Pendant qu'on
s'embrassait encore et qu'on pleurait un peu par souvenir, Passerose,
sans dire mot, descendit dans le puits et remonta bientôt avec les
provisions, qu'elle plaça en dehors de la maison sur une botte de
paille; elle apporta autour de cette table improvisée quatre autres
bottes qui devaient servir de sièges.
«Le dîner est servi, dit-elle, venez manger. Nous en avons tous besoin;
la pauvre madame et Violette tombent d'inanition. Ourson a bu, mais il
n'a pas mangé. Voici un pâté, voici un jambon, du pain! du vin! Vive la
bonne fée!»
Agnella, Violette et Ourson ne se le firent pas dire deux fois; ils se
mirent gaiement à table. L'appétit était bon, le repas excellent; le
bonheur brillait sur tous les visages. On causait, on riait, on se
serrait les mains, on était heureux.
Quand le dîner fut terminé, Passerose s'étonna que la fée n'eût pas
pourvu à leurs besoins.
«Voyez, dit-elle, la maison reste en ruines; tout nous manque. L'étable
est notre seul abri, la paille notre seul coucher, les provisions du
puits sont notre seule nourriture. Jadis tout arrivait avant même qu'on
eût le temps de le demander.»
Agnella regarda vivement sa main: l'anneau n'y était plus!... Il fallait
désormais gagner son pain à la sueur de son front. Ourson et Violette,
voyant son air triste, lui en demandèrent la cause.
«Hélas! mes enfants, vous me trouverez sans doute bien ingrate, au
milieu de notre bonheur, de m'inquiéter de l'avenir! Mais je m'aperçois
que dans l'incendie j'ai perdu la bague que m'a donnée la fée et qui
devait fournir à toutes nos nécessités, tant que je l'aurais à mon
doigt. Je ne l'ai plus; qu'allons-nous faire?
--Pas d'inquiétude, chère mère. Ne suis-je pas grand et fort? Je
chercherai de l'ouvrage, et vous vivrez de mon salaire.
--Et moi donc, dit Violette, ne puis-je aussi aider ma bonne mère et
notre chère Passerose? En cherchant de l'ouvrage pour toi, Ourson, tu en
trouveras pour moi aussi.
--Je vais en chercher de ce pas, dit Ourson, Adieu, mère; au revoir,
Violette.»
Et, leur baisant les mains, il partit d'un pas léger.
Il ne prévoyait guère, le pauvre Ourson, l'accueil qui l'attendait dans
les trois maisons où il demanderait de l'occupation.
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