Ourson ne voulait plus que Violette allât seule dans la forêt; elle ne
lui portait plus son dîner; il revenait manger à la maison. Violette ne
s'éloignait jamais de la ferme sans Ourson.
Trois ans après l'événement de la forêt, Ourson vit arriver de grand
matin Violette pâle et défaite; elle le cherchait.
«Viens, viens, dit-elle en l'entraînant au dehors, j'ai à te parler,...
à te raconter.... Oh! viens.»
Ourson inquiet la suivit précipitamment.
«Qu'est-ce donc, chère Violette? Pour l'amour du ciel, parle-moi,
rassure-moi. Que puis-je pour toi?
--Rien, rien, cher Ourson, tu ne peux rien.... Écoute-moi. Te
souviens-tu de mon rêve d'enfant? de Crapaud? de rivière? de danger?
Eh bien, cette nuit, j'ai rêvé encore.... C'est terrible,... terrible.
Ourson, cher Ourson, ta vie est menacée. Si tu meurs, je meurs.
--Comment! Par qui ma vie est-elle menacée?
--Écoute.... Je dormais. Un Crapaud!... encore un Crapaud, toujours un
Crapaud! Un Crapaud vint à moi, et me dit:
«Le moment approche où ton cher Ourson doit retrouver sa peau naturelle;
c'est à toi qu'il devra ce changement. Je le hais, je te hais. Vous ne
serez pas heureux l'un par l'autre; Ourson périra, et toi, tu ne pourras
accomplir le sacrifice auquel aspire ta sottise! Sous peu de jours, sous
peu d'heures peut-être, je tirerai de vous tous une vengeance éclatante.
Au revoir! Entends-tu? au revoir!»
«Je m'éveillai: je retins un cri prêt à m'échapper, et je vis, comme je
l'ai vu le jour où tu m'as sauvée de l'eau, je vis ce hideux Crapaud,
posé en dehors de la croisée, qui me regardait d'un oeil menaçant. Il
disparut, me laissant plus morte que vive. Je me levai, je m'habillai,
et je viens te trouver, mon frère, mon ami, pour te prémunir contre la
méchanceté de la fée Rageuse, et pour te supplier de recourir à la bonne
fée Drôlette.»
Ourson l'avait écoutée avec terreur; ce n'était pas le sort dont il
était menacé qui causait son effroi; c'était le sacrifice qu'annonçait
Rageuse, et qu'il ne comprenait que trop bien. La seule pensée que sa
charmante, sa bien-aimée Violette, s'affublât de sa peau d'ours par
dévouement pour lui, le faisait trembler, le faisait mourir. Son
angoisse se peignit dans son regard; car Violette, qui l'examinait
avidement, se jeta à son cou en sanglotant:
«Hélas mon frère bien-aimé! tu me seras bientôt ravi! Toi qui ne connais
pas la peur, tu trembles! Toi qui me rassures et me soutiens dans toutes
mes terreurs, tu ne trouves pas une parole pour ranimer mon courage! toi
qui luttes contre les dangers les plus terribles, tu courbes la tête, tu
te résignes!
--Non, ma Violette, ce n'est pas la peur qui me fait trembler, ce n'est
pas la peur qui cause mon trouble; c'est une parole de la fée Rageuse
dont tu ne comprends pas le sens, mais dont moi je sais toute la portée;
c'est une menace adressée à toi, ma Violette; c'est pour toi que je
tremble!»
Violette devina d'après ces mots que le moment du sacrifice était venu,
qu'elle allait être appelée à tenir la promesse qu'elle avait faite à
la fée Drôlette. Au lieu de frémir, elle en ressentit de la joie; elle
pourrait enfin reconnaître le dévouement, la tendresse incessante de son
cher Ourson, lui être utile à son tour. Elle ne répondit donc rien aux
craintes exprimées par Ourson; seulement elle le remercia, lui parla
plus tendrement que jamais, en songeant que bientôt peut-être elle
serait séparée de lui par la mort. Ourson avait la même pensée. Tous
deux invoquèrent avec ardeur la protection de la fée Drôlette; Ourson
l'appela même à haute voix, mais elle ne répondit pas à son appel.
La journée se passa tristement. Ni Ourson ni Violette n'avaient parlé
à Agnella du sujet de leurs inquiétudes, de crainte d'aggraver sa
tristesse, qui augmentait à mesure que son cher Ourson prenait des
années.
«Déjà vingt ans! pensait-elle. S'il persiste à ne voir personne et à ne
pas vouloir changer de peau avec Violette, qui ne demanderait pas mieux,
j'en suis bien sûre, il n'y a pas de raison pour qu'il ne conserve pas
sa peau d'ours jusqu'à sa mort!»
Et Agnella pleurait, pleurait souvent, mais ses larmes ne remédiaient à
rien.
Le jour du rêve de Violette, Agnella avait aussi rêvé. La fée Drôlette
lui avait apparu.
«Courage, reine! lui avait-elle dit; sous peu de jours, Ourson aura
perdu sa peau d'ours. Vous pourrez lui donner le nom de prince
Merveilleux.»
Agnella s'était réveillée pleine d'espoir et de bonheur. Elle redoubla
de tendresse pour Violette, dans la pensée que ce serait à elle qu'elle
serait redevable du bonheur de son fils.
Tout le monde alla se coucher avec des sentiments différents: Violette
et Ourson, pleins d'inquiétude pour l'avenir qu'ils entrevoyaient si
menaçant; Agnella, pleine de joie de ce même avenir qui lui apparaissait
prochain et heureux; Passerose, pleine d'étonnement d'une tristesse et
d'une joie dont elle ignorait les causes. Chacun s'endormit: Violette
après avoir pleuré, Ourson après avoir invoqué la fée Drôlette, Agnella
après avoir souri en songeant à Ourson beau et heureux, Passerose après
s'être demandé cent fois: «Mais qu'ont-ils donc aujourd'hui?»
Il y avait une heure à peine que tout dormait à la ferme, lorsque
Violette fut réveillée par une odeur de brûlé. Agnella s'éveilla en même
temps.
«Mère, dit Violette, ne sentez-vous rien?
--La maison brûle, dit Agnella. Regarde, quelle clarté!»
Elles sautèrent à bas de leurs lits, et coururent dans la salle; les
flammes l'avaient déjà envahie, ainsi que les chambres voisines.
«Ourson! Passerose! cria Agnella.
--Ourson! Ourson!» cria Violette.
Passerose se précipita à moitié vêtue dans la salle.
«Nous sommes perdus, Madame! Les flammes ont gagné toute la maison; les
portes, les fenêtres sont closes; impossible de rien ouvrir.
--Mon fils! mon fils! cria Agnella.
--Mon frère! mon frère!» cria Violette.
Elles coururent aux portes; tous leurs efforts réunis ne purent les
ébranler, elles semblaient murées; il en fut de même des fenêtres.
«Oh! mon rêve! murmura Violette. Cher Ourson, adieu pour toujours!»
Ourson avait été éveillé aussi par les flammes et par la fumée; il
couchait en dehors de la ferme, près de l'étable. Son premier mouvement
fut de courir à la porte extérieure de la maison; mais lui aussi ne put
l'ouvrir, malgré sa force extraordinaire. La porte aurait dû se briser
sous ses efforts: elle était évidemment maintenue par la fée Rageuse.
Les flammes gagnaient partout. Ourson se précipita sur une échelle,
pénétra à travers les flammes dans un grenier par une fenêtre ouverte,
descendit dans la chambre où sa mère et Violette, attendant la mort, se
tenaient étroitement embrassées; avant qu'elles eussent eu le temps de
se reconnaître, il les saisit dans ses bras, et, criant à Passerose
de le suivre, il reprit en courant le chemin du grenier, descendit
l'échelle avec sa mère dans un bras, Violette dans l'autre, et, suivis
de Passerose, ils arrivèrent à terre au moment où l'échelle et le
grenier devenaient la proie des Flammes.
[Illustration: Mais Ourson aussi ne put ouvrir la porte.]
Ourson déposa Agnella et Violette à quelque distance de l'incendie.
Passerose n'avait pas perdu la tête: elle arrivait avec un paquet de
vêtements qu'elle avait rassemblés à la hâte dès le commencement de
l'incendie.
Agnella et Violette s'étaient sauvées nu-pieds et en toilette de nuit;
ces vêtements furent donc bien utiles pour les couvrir et les garantir
du froid.
Après avoir remercié avec chaleur et tendresse l'intrépide Ourson, qui
leur avait sauvé la vie au péril de la sienne, elles félicitèrent aussi
Passerose de sa prévoyance.
«Voyez, dit Passerose, l'avantage de ne pas perdre la tête! Pendant que
vous ne songiez toutes deux qu'à votre Ourson, je faisais mon paquet des
objets qui vous étaient les plus nécessaires.
--C'est vrai; mais à quoi aurait servi ton paquet, ma bonne Passerose,
si ma mère et Violette avaient péri?
--Oh! je savais bien que vous ne les laisseriez pas brûler vives! Est-on
jamais en danger avec vous? Ne voilà-t-il pas la troisième fois que vous
sauvez Violette?»
Violette serra vivement les mains d'Ourson et les porta à ses lèvres.
Agnella l'embrassa et lui dit:
«Chère Violette, Ourson est heureux de ta tendresse, qui le paye
largement de ce qu'il a fait pour toi. Je suis assurée que, de ton
côté, tu serais heureuse de te sacrifier pour lui, si l'occasion s'en
présentait.»
Avant que Violette pût répondre. Ourson reprit vivement:
«Ma mère, de grâce, ne parlez pas à Violette de se sacrifier pour moi;
vous savez combien j'en serais malheureux!»
Au lieu de répondre à Ourson, Agnella porta la main à son front avec
anxiété:
«La cassette, Passerose! la cassette! as-tu sauvé la cassette?
--Je l'ai oubliée, Madame», dit Passerose.
Le visage d'Agnella exprima une si vive contrariété, qu'Ourson
la questionna sur cette précieuse cassette dont elle semblait si
préoccupée.
«C'était un présent de la fée; elle m'a dit que le bonheur de Violette y
était renfermé. Cette cassette était dans mon armoire, au chevet de mon
lit. Hélas! par quelle fatalité n'ai-je pas songé à la sauver.»
A peine avait-elle achevé sa phrase, que le brave Ourson s'élança vers
la ferme embrasée, et, malgré les larmes et les supplications d'Agnella,
de Violette et de Passerose, il disparut dans les flammes après avoir
crié:
«Vous aurez la cassette, mère, ou j'y périrai!»
Un silence lugubre suivit la disparition d'Ourson. Violette était tombée
à genoux, les bras étendus vers la ferme qui brûlait. Agnella, les mains
jointes, regardait d'un oeil terrifié l'ouverture par laquelle Ourson
était entré. Passerose restait immobile, le visage caché dans ses mains.
Quelques secondes se passèrent; elles parurent des siècles aux trois
femmes qui attendaient la mort ou la vie. Ourson ne paraissait pas. Le
craquement du bois brûlé, le ronflement des flammes, augmentaient de
violence. Tout à coup un bruit terrible, affreux, fit pousser à Violette
et à Agnella un cri de désespoir.
Toute la toiture s'était écroulée, tout brûlait; Ourson restait enseveli
sous les décombres, écrasé par les solives, calciné par le feu.
Un silence de mort succéda bientôt à cette sinistre catastrophe....
Les flammes diminuèrent, s'éteignirent; aucun bruit ne troubla plus le
désespoir d'Agnella et de Violette.
Violette était tombée dans les bras d'Agnella; toutes deux sanglotèrent
longtemps en silence. Le jour vint. Passerose contemplait ces ruines
fumantes et pleurait. Le pauvre Ourson y était enseveli, victime de son
courage et de son dévouement. Agnella et Violette pleuraient toujours
amèrement; elles ne semblaient ni entendre ni comprendre ce qui se
passait autour d'elles.
«Éloignons-nous d'ici», dit enfin Passerose.
Ni Agnella ni Violette ne répondirent.
Passerose voulut emmener Violette.
«Venez, dit-elle, venez, Violette, chercher avec moi un abri pour ce
soir; la journée est belle....
--Que m'importe un abri? sanglota Violette. Que m'importe le soir, le
matin? Il n'est plus de belles journées pour moi! Le soleil ne luira
plus que pour éclairer ma douleur!
--Mais, si nous restons ici à pleurer, nous mourrons de faim, Violette,
et, malgré notrp chagrin, il faut bien songer aux nécessités de la vie.
--Autant mourir de faim que mourir de douleur. Je ne m'écarterai pas de
la place où j'ai vu pour la dernière fois mon cher Ourson, où il a péri
victime de sa tendresse pour nous.»
Passerose leva les épaules; elle se souvint de la vache dont l'étable
n'avait pas été brûlée; elle y courut, tira son lait, en but une tasse
et voulut vainement en faire prendre à Agnella et à Violette.
Agnella se releva pourtant et dit à Violette d'un ton solennel:
«Ta douleur est juste, ma fille, car jamais un coeur plus noble,
plus généreux, n'a battu dans un corps humain. Il t'a aimée plus que
lui-même: pour t'épargner une douleur, il a sacrifié son bonheur.»
Et Agnella raconta à Violette la scène qui précéda la naissance
d'Ourson, la faculté qu'aurait eue Violette de le délivrer de sa
difformité en l'acceptant pour elle-même, et la prière instante d'Ourson
de ne jamais laisser entrevoir à Violette la possibilité d'un pareil
sacrifice.
Il est facile de comprendre les sentiments de tendresse, d'admiration,
de regret poignant, qui remplirent le cour de Violette après cette
confidence; elle pleura plus amèrement encore.
«Et maintenant, mes filles, continua Agnella, il nous reste un dernier
devoir à remplir: c'est de donner la sépulture à mon fils. Déblayons ces
décombres, enlevons ces cendres; et, quand nous aurons trouvé les restes
de notre bien-aimé Ourson....»
Les sanglots lui coupèrent la parole; elle ne put achever.
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