Après la politique, il est bon de faire une excursion dans la république
des lettres, comme on disait du temps de la monarchie; cela repose. La
politique est un verre de vitriol qui brûle les entrailles; la
littérature une tasse de lait pur qui les rafraîchit; je parle surtout
de la littérature mère de _Han d'Islande_ et de _Lucrèce Borgia_; c'est,
comme chacun sait, tout sucre et tout miel.
La plus grande succès de la littérature de 1843, le succès colossal, le
succès pyramidal, le succès monstre, c'est M. Eugène Sue qui la obtenu;
à lui la palme! Ses _Mystères_ ont conquis la France et l'Europe: ce
n'est plus un mystère; l'univers y passera! L'Asie et l'Amérique
viennent de s'abonner au cabinet de lecture, et l'Afrique tout entière
en a écrit deux mots à M. Charles Gosselin.
Nous voudrions de grand coeur donner ici le texte même de l'ouvrage, à
ceux de nos charmants abonnés qui ne le connaissent point encore;
malheureusement, ou n'a pas jusqu'ici découvert le moyen du faire tenir
dix volumes in-8 dans un alinéa; cela viendra plus tard; en attendant,
offrons aux impatients le portrait des principaux personnages qui
figurent dans le roman de M. Eugène Sue. Le visage étant le miroir de
l'âme, en voyant les héros, c'est comme si on lisait le livre; nous
garantissons la ressemblance, jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Le
premier portrait, placé à gauche, vous représente le Maître d'école; un
devine aisément à sa mine peu avenante, et ses doigts crochus, au manche
de poignard qui s'allonge sur sa poitrine, que le drôle est un scélérat
fieffé.--A côté de lui, voici la Goualeuse, ou plutôt Fleur de Marie,
comme l'indiquent son attitude naïve et repentante, et ce bouquet de
coquelicots et de bluets qui fleurit dans un pot, derrière elle.
[Illustration.]
Cette femme d'un embonpoint mélancolique rappelle, à s'y méprendre, la
tendre et délicate marquise d'Harville.
Rodolphe, la providence, le grand justicier des _Mystères_, se fait
facilement reconnaître par sa pose, qui annonce un homme droit, et par
son cordon en sautoir, qui atteste le prince.
Au couteau qu'il tient à la main, on est d'abord tenté de prendre le
Chourineur pour un vaurien; mais son nez indique qu'il y a du bon dans
cet homme, et que ce n'est qu'un Chourineur égaré, non perdu, qui finira
par se retrouver.
Murph a bien le _muffle_ de l'honnête homme par excellence. Quant au
petit tableau qui lui fait pendant, il est purement et simplement
allégorique, et figure le duel du Crime et de l'Innocence: le Crime est
le grand maigre, cela va sans dire; l'Innocence pousse à l'embonpoint.
Heureuse année 1843, qui a produit un si rare chef-d'oeuvre!