[Illustration.]
La situation de l'Irlande, en 1843, a continuée d'être ce que vous
savez; l'Angleterre a joui d'une parfaite santé; du 1er janvier à la
Saint-Sylvestre, elle s'est tous les jours assise à une table amplement
fournie, arrosant son teint vermeil de porter, de chypre et de bordeaux;
nourrissant son ventre énorme et ses grosses joues succulents reliefs,
sauf, après boire, à rouler sous la table. Quant à l'Irlande, sa
collation est claire; en deux mots, vous en connaissez le menu:
l'Irlande dîne peu: son principal repas consiste depuis longtemps à se
ronger les ongles; il en a été de même en 1843: la carte n'a pas changé
pour elle. En revanche, si cette malheureuse Irlande est affamée,
l'Angleterre s'engraisse à vue d'oeil à ses dépens: L'Irlande met la
poularde à la broche, et l'Angleterre la dévore. Dans ce pauvre diable
de valet au ventre creux, à la mine piteuse, qui se tient debout, une
assiette et une serviette sous le bras, jetant un regard suppliant sur
un bifteck saignant, que son gros butor de maître engloutit à son nez,
ne reconnaissez-vous pas l'Irlande? Et cet ogre sans pitié, qui sue
l'abondance par tous les pores, n'est-ce pas l'Angleterre? Quand donc
cette dévorante Angleterre donnera-t-elle à cette famélique Irlande un
petit morceau de son bifteck?