CÉRÉMONIES DES ASSEMBLÉES NATIONALES EN FRANCE.

La session de 1843 vient de s'ouvrir. Le roi, entouré des princes ses

fils, s'est rendu des Tuileries au Palais Bourbon, et a été reçu dans

cette enceinte avec le cérémonial habituel, que les artistes qui nous

secondent se sont chargés de rendre à nos abonnés. Pour

_l'Illustration_, dans cette semaine où l'attention et la pensée de

chacun ont été absorbées par l'ouverture des Chambres et par l'approche

du premier jour du nouvel an, elle commettrait une sorte d'anachronisme

en entretenant ses lecteurs d'autre chose que de ces deux solennités.

Maintenant tous les discours de la couronne diffèrent peu entre eux.

Nous aurons, à l'occasion de la discussion de l'adresse, à parler de

celui qui a été prononcé mercredi dernier. Mais si les harangues sont

depuis longtemps à peu près les mêmes, le programme de ces cérémonies a

subi de telles révolutions depuis qu'il y a des assemblées en France,

que nous avons cru qu'il ne serait pas sans intérêt de tracer un tableau

rapide des séances d'ouverture de ces assemblées successives. C'est le

côté pittoresque de notre vieille histoire parlementaire.

Sous les deux premières races de nos rois, il y eut des assemblées assez

fréquentes. On y appela d'abord des seigneurs francs et des évêques

gaulois. L'histoire ne nous montre pas que ces réunions, ces _placita_,

ces conciles eussent une influence légale sur les rois; elle ne nous

fait pas savoir davantage les usages qui y étaient suivis. Une des plus

célèbres de ces assemblées est celle que provoqua Pepin le bref pour

partager son royaume entre ses fils. Eginard, dans ses Annales, dit que

les Français ayant formé une assemblée générale composée des _optimates_

(c'est-à-dire des ducs et des comtes français), des évêques et des

prêtres, Charles et Carloman furent créés rois par le consentement de

tous; mais ce qu'il ne nous dit pas, c'est le cérémonial de cette

solennité. Sous Charlemagne particulièrement, et sous ses descendants,

les assemblées se multiplièrent. Ce prince avait du goût pour ces

solennités: il aimait à représenter; il savait se montrer au milieu des

peuples comme au milieu des soldats; il connaissait son ascendant, et se

sentait né pour dominer partout. Il ne négligea donc aucune occasion de

réunir la foule autour de lui. Il ordonna que les assemblées se tinssent

régulièrement deux fois par an: une fois au printemps, une autre fois en

automne, et il exigea que chacun s'y rendit exactement. Montesquieu est

porté à penser que sous Charlemagne elles n'étaient encore composées que

des _optimates_, et des évêques. L'abbé de Mably, d'après un capitulaire

qui ordonne aux comtes d'amener chacun douze scabins, croit que le

tiers-état y assistait aussi, et il ne doute pas que ces scabins ne

fussent des députés choisis par les hommes libres de toutes les

provinces. Cette conjecture manque de vraisemblance; elle est peu

conforme, aux moeurs, aux événements, aux préjugés du huitième siècle;

mais les détails manquent pour servir à prononcer positivement entre

l'assertion de Mably et celle de Montesquieu, et pour donner une idée de

la véritable physionomie de ces assemblées.

[Illustration: Ouverture des Chambres.--Cortège du roi.]

C'est sous Louis le Gros que les assemblées, composées des évêques, des

abbés et des hauts barons, commencèrent à prendre le nom de _Parlement,

parliementum_, lieu où l'on parle. Saint Louis commença à donner quelque

considération aux bourgeois nouvellement affranchis, et quelques députés

des villes parurent dans un Parlement que ce prince assembla en 1241.

Philippe le Bel, dont l'esprit était novateur, fit de plus grands

changements: il forma les États-Généraux. Une lutte curieuse en amena la

convocation. Le pape Boniface VIII, jaloux d'être reconnu maître du

temporel, comme il l'était du spirituel, avait envoyé à Paris Jacques

des Normands, archidiacre de Narbonne, sommer le roi de reconnaître

qu'il tenait du pape la souveraineté de la France. Il avait même écrit à

de roi ces paroles mémorables: «Sachez que vous nous êtes soumis dans le

temporel comme dans le spirituel, et que nous tenons pour hérétiques

tous ceux qui pensent différemment.» Le roi lui avait répondu: «Que

votre très-grande fatuité sache que, pour le temporel, nous ne sommes

soumis à personne, et que nous tenons pour des faquins et pour des fous

ceux qui pensent autrement.» Et il avait fait conduire hors du royaume

l'archidiacre Jacques des Normands. Le pape convoqua un concile à Rome;

le roi convoqua à Paris son clergé, sa noblesse et les députés des

villes de son royaume. Il prit le parti ferme et résolu de faire

condamner le pape par la nation même.

Ces trois ordres s'assemblèrent dans la cathédrale de Paris. Le roi y

présida, siégeant sur son trône. Son frère, le comte d'Evreux, était

auprès de lui; son cousin, le comte d'Artois; les ducs de Bourgogne, de

Bretagne, de Lorraine; les comtes de Hainaut, de Hollande, de

Luxembourg, de Saint-Pol, de Dreux, de la Manche, de Bologne, de Nevers,

y assistèrent avec quelques évêques dont ou ignore les noms. Les députés

des villes y occupaient un des côtés de l'église.

Le discours d'ouverture fut prononcé, pour le roi, par le garde des

sceaux ou chancelier Pierre Flotte. Il se plaignit, dans un discours

véhément, des vexations du pape, qui prétendait que «le roi devait tenir

sa couronne à foi et hommage de la majesté papale.» Ce discours fit

jeter par l'assemblée des cris d'indignation contre Boni face VIII. On

protesta tumultueusement qu'on ne reconnaissait que le roi pour seigneur

du temporel.--Le comte d'Artois porta la parole pour la noblesse, et

assura le roi que tous les gentilshommes sacrifieraient leur vie et leur

fortune pour la liberté du royaume; qu'aucun d'eux ne reconnaissait que

le roi pour seigneur du temporel.--Le clergé n'était pas de cet avis. Il

essaya d'excuser le pape. Il demanda la permission d'aller au concile

convoqué à Rome. Le roi et les barons lui refusèrent cette permission,

et le pressèrent de s'expliquer, il répondit enfin que plusieurs évêques

et abbés, possédant des duchés, des comtés et des baronnies, ne

pouvaient se dispenser de servir le roi, et qu'ils le serviraient tous,

même ceux qu'aucun titre semblable n'y obligeait.--Les députés des

villes, gardant moins de ménagements, prièrent Philippe, par une requête

que nous avons encore en langage du temps, de garder la souveraine

franchise de son royaume, dans lequel il ne devait reconnaître, pour le

temporel, aucun autre souverain que Dieu. «C'est grande abomination,

disaient-ils, d'ouïr que ce Boniface entende nullement cette parole

d'espiritualité; _Ce que tu lieras en terre sera lié au ciel_; comme si

cela signifiait que Dieu emprisonne dans le ciel ceux que le pape met en

prison sur la terre.»

C'était la première fois que les députés du peuple se trouvaient admis

dans une telle assemblée, avec ceux de la noblesse et du clergé. On

suivit l'ancienne forme. Les assemblées jusqu'alors avaient été

composées de deux ordres; on ne fit qu'en ajouter un troisième. Chaque

ordre parla par l'organe d'un seul de ses membres. Chaque ordre eut sa

volonté particulière. Le moins nombreux eut autant de poids que l'ordre

qui l'était davantage. On ne prit aucune précaution pour connaître la

volonté générale. Dans cette circonstance il était impossible qu'elle ne

s'accordât pas avec celle du roi, et que tous les Français, hors les

ecclésiastiques, ne fussent pas d'accord pour soutenir l'indépendance du

royaume. Ainsi, en cette occasion, la forme importait peu; mais une fois

adoptée, ou la suivit toujours.

L'année suivante, le 15 juin 1303, la querelle avec Rome n'ayant fait

que s'envenimer, et Boniface ayant excommunié Philippe le Bel, et par la

même bulle déclare qu'il donnait le royaume de France à Albert

d'Autriche, qui ne jugea pas prudent de venir prendre possession de ce

présent, Philippe réunit de nouveau les États-Généraux. L'assemblée,

cette fois, se tint au Louvre. Les trois ordres s'y rendirent; mais le

ton de la discussion et la nature des allégations contre la moralité du

pape devinrent tels que le clergé se retira, déclarant ne pouvoir

prendre part à une assemblée où l'on délibérait contre le souverain

pontife. Nous devons dire que la grave question agitée fut traitée en

invectives et en facéties ordurières, et que la liberté naturelle, le

droit politique et le droit des nations, furent les seules

considérations que l'on ne fit pas valoir pour la résoudre.

Après avoir eu affaire au pape, dont il secoua le joug temporel, après

avoir eu affaire aux juifs, qu'il chassa du royaume et dont il pilla les

biens, Philippe le Bel voulut se défaire des templiers, et convoqua à

Tours, en 1309, des États-Généraux sur lesquels les détails manquent

complètement, mais où fut résolue l'extinction de cet ordre, consommée

peu après par d'affreux supplices.

Le même monarque ayant compromis le crédit public et les finances de

l'État par l'altération des monnaies, fut amené de nouveau à assembler

les États-Généraux pour réparer le désordre causé et obtenir, du

consentement du peuple, un argent dont il avait besoin et qui lui

coûtait trop à arracher par la force des armes. Ce fut à Paris, dans la

grand'salle du Palais, qu'ils se tinrent en octobre 1314. Le roi y

présida, monté sur une espèce de théâtre avec les députés des nobles et

du clergé; ceux des villes étaient au pied de ce théâtre. Le célèbre et

malheureux Enguerrand de Mariguy leur représenta les besoins de l'État;

on lit plusieurs règlements pour avoir de bonne monnaie, on accorda des

impôts; mais le roi mourut le mois suivant, et rien de ce qui avait été

arrêté ne fut exécuté; car, sous aucune des trois races, nulle assemblée

ne prit la moindre précaution pour faire observer ce qu'elle avait

résolu.

Philippe V, dit _le Long_, convoqua des États-Généraux à Paris, en 1317,

par lesquels il fit prononcer l'exclusion des femmes du trône de France.

Philippe VI, dit de Valois, les réunit à son tour en 1328, à Paris, pour

faire déclarer que les enfants des filles des rois de France n'étaient

pas aptes à porter la couronne.

Les États-Généraux tenus à Paris par le roi Jean, le 16 février 1350,

n'amenèrent qu'une confusion et des divisions qui déterminèrent les

provinces à tenir uniquement dans les quatre années suivantes des

assemblées d'États particuliers.

Le 2 décembre 1355, le même prince fit l'ouverture, dans la grand'salle

du Palais, des États-Généraux de la Langue d'Oil. Pierre La Foret,

archevêque de Rouen et chancelier de France, demanda, au nom du roi, des

secours qui pussent le mettre en état de se défendre contre Edouard III

d'Angleterre. Jean de Craon, archevêque de Reims, porta la parole pour

le clergé; Gauthier de Brienne pour la noblesse, et Etienne Marcel,

prévôt des marchands de Paris pour le tiers-état. Ils demandèrent la

permission de délibérer entre eux pour trouver les moyens les plus

prompts d'obtenir l'argent dont ils avaient besoin. Le lendemain ils

commencèrent leurs délibérations, et ils firent ce règlement qu'on peut

regarder comme le premier par lequel ou ait jamais tenté de donner une

constitution aux Etats. Ils décidèrent que rien de ce qu'on proposerait

n'aurait de validité que quand les trois ordres l'accepteraient, et que

la voix de deux ordres n'entraînerait et n'obligerait pas celle du

troisième. Ils votèrent des impôts, notamment sur le sel, et ne les

accordèrent que pour un an.

Mais ces impôts furent refusés par plusieurs provinces; et quand, au 1er

mars 1356, de nouveaux Etats se réunirent, comme on en était convenu, à

Paris, plusieurs députations manquèrent, et celles qui étaient venues

eurent la conscience que leurs votes ne trancheraient point les

difficultés, et ne seraient pas regardés comme lois par les provinces et

les villes non représentées.

Jean ayant été fait prisonnier et emmené à Londres, après la bataille de

Poitiers, son fils (depuis Charles V), comme lieutenant-général du

royaume, se rendit à Paris, et y réunit les États-Généraux de la

Langue-d'Oil, le 15 octobre 1356, dans la grand'salle du Palais.

Disons, pour abréger, que, pendant la captivité du roi Jean, les États

furent encore convoqués à Toulouse en 1356; à Paris, le 5 février de la

même année (l'année ne commençait qu'à Pâques), en décembre et en

février 1357; à Compiègne, en mai 1358; à Paris, en juin 1359; enfin, à

Amiens, par le roi Jean lui-même après son retour d'Angleterre, en 1363.

Le cérémonial de ces assemblées n'est pas bien connu. Nous devons dire,

toutefois, qu'elles étaient toutes précédées par une messe adressée au

Saint-Esprit.

Charles V, qui mérita le surnom de _Sage_, parvenu au trône, ne se hâta

point d'assembler des États-Généraux. Ce ne fut qu'après plusieurs

années d'un règne heureux et lorsqu'une bonne administration avait déjà

réparé en partie les pertes de l'État, qu'il en convoqua de nouveaux à

Paris en 1369. Ce fut un triomphe pour lui: ses succès avaient disposé

tous les coeurs à le servir et à suivre ses volontés. Malgré tout, ce

roi ne convoqua pas de nouveau les États-Généraux pendant son règne.

Celui de Charles VI vit les Etats réunis à Paris en 1380, en 1382. Deux

assemblées, qui eurent lieu à Paris, furent également décorées de ce

titre. Elles furent présidées, l'une par Jean sans peur, en 1412;

l'autre par Henri V, roi d'Angleterre, qui, ayant épousé la fille du roi

de France, se prétendait successeur de ce monarque.

En 1439, Charles VII convoqua les Etats-Généraux à Orléans.

Le 6 avril 1467, avant Pâques, Louis XI tint dans la grande salle de

l'hôtel archiépiscopal de la ville de Tours, la séance d'ouverture des

États-Généraux réunis par lui. Nous empruntons au greffier de cette

assemblée quelques-uns des détails de la cérémonie qui en marqua le

premier jour:

«Et premièrement s'ensuit l'ordre et la manière de l'assiette du roi et

des gens desdits trois États, qui était telle: c'est à savoir que en

ladite salle y avait trois parquets clos de bois, d'environ la hauteur

d'un homme chacun, à huisserie; c'est à savoir le premier pour le roi,

lequel était au haut bout de ladite salle et comprenait toute la largeur

d'icelle, auquel parquet convenait monter trois marches de degré...

Audit premier parquet était assis le roi en une haute chaire en laquelle

fallait monter trois hauts degrés; laquelle chaire était couverte d'un

_velaux_ bleu, semé de fleurs de lys, enlevées d'or; et y avait ciel et

dossier de même. Et était le roi vêtu d'une longue robe de damas blanc,

brochée de lin or de Chypre bien dru, boutonnée devant de boutons d'or,

et fourrée de martres _subelines_; un petit chapeau noir sur sa tête et

une plume d'or de Chypre. Et aux deux côtés du roi y avait deux chaises

à dos, loin de la sienne, chacune de sept à huit pieds, l'une à dextre

et l'autre à senestre; toutes deux couvertes de riche drap d'or sur

_velaux_ cramoisi. Esquelles chaises étaient, c'est à savoir en celle de

main dextre, le cardinal de Sainte-Susanne, évêque d'Angers, paré d'une

grande écharpe cardinale; et en celle de main senestre, le roi de

Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, vêtu d'une robe de _velaux_ cendré,

fourrée de martres. Et était gardé l'huis dudit parquet répondant en la

salle par les sires de blot et du Bellay; et l'autre huis répondant en

l'hôtel d'un des chanoines de l'église, qui avait été fait pour la venue

du roi, était cardé par le capitaine et archers de la garde dudit

seigneur et Guerin le Groin...

«Le roi assis en sadite chaise, et lesdits roi de Sicile et cardinal,

ensemble mesdits seigneurs du sang, messieurs les pairs ecclésiastiques,

prélats, nobles, gens des bonnes villes et autres des susdits, assis en

leurs chaises et sièges, chacun par ordre, comme dit est, se leva M. le

chancelier (Juvenal des Ursus) de son siége, et alla devers le roi

notredit seigneur, et s'agenouilla à son côté dextre. Et quand icelui

seigneur lui eut dit aucune parole, s'en revint seoir en son dit lieu et

siége. Et lit une très-belle proposition, en remontrant aux gens desdits

États _illée_ présents plusieurs choses, et, entre les autres, les

grands, nobles et louable faits des rois de France ses prédécesseurs,

les dons de grâce, les victoires qu'ils ont eues, les loyautés que les

trois États de ce royaume ont eues envers eux et les Services qu'il leur

ont faits, au moyen desquels les ennemis et adversaires de cedit royaume

ont été par plusieurs fois reboutés et expulsés; la grande volonté que

le roi, des son jeune âge, a toujours eue et a encore d'augmenter et de

croître le royaume et la couronne; les divisions qui ont été en ce

royaume; depuis trois ans en ça; le grand danger qui serait si la duché

de Normandie était séparée de la couronne, et plusieurs autres points

longs à réciter, tendant et concluant que les gens desdits États lui

donnassent sur ce leur bon avis et conseil.»

Voilà un programme complet, dont nous n'avons retranché que la liste des

assistants et la désignation de leur place; voilà un compte-rendu de

discours d'ouverture, à la suite duquel le greffier met également ce

qui, après les délibérations des jours suivants, y fut répondu par les

États. Les adresses, on le voit, ne sont pas d'invention moderne. Mais

ce qui n'existait pas du temps de Louis XI, c'était le cortége royal,

car on voit que ce prudent monarque avait fait percer un mur pour

arriver par une porte secrète.--Philippe de Comines dit que le roi

convoqua ces États, «ce que jamais n'avait fait ni ne fit depuis.» Il

ajoute qu'il n'y appela que gens nommés et qu'il «pensait bien qui ne

contrediraient point à son vouloir; il y avait plusieurs gens de

justice, tant du Parlement que d'ailleurs.» Une telle assemblée n'était

qu'une convocation de notables; cependant Comines, l'homme le plus

éclairé de son temps, l'appelle assemblée des trois-États, parce qu'il y

avait des ecclésiastiques, des nobles et des roturiers; c'est une preuve

qu'alors encore personne n'avait aucune idée de ce qui constitue une

assemblée nationale; que l'on cherchait plutôt à consulter des gens

choisis dans les trois États, qu'à consulter la nation et qu'à connaître

la volonté générale. Il s'agissait de fixer la portée du droit

d'apanage, et de savoir si la Normandie serait détachée du royaume de

France pour en constituer un particulier au frère du roi. Les États

furent pris pour juges entre Louis XI et Charles, son frère, et se

prononcèrent, bien entendu, pour le premier, qui les avait convoqués et

composés. Il s'agissait aussi, dit un auteur contemporain, _de soulager

le pauvre peuple_; mais les Etats de 1467 ne paraissent pas avoir trouvé

la recette, du moins ils ne l'ont pas laissée.

Après la mort de Louis XI, sa fille, la dame de Beaujeu, et le duc

d'Orléans, se disputant la régence pendant la minorité de Charles VIII,

tombèrent d'accord de s'en remettre aux États-Généraux pour trancher

leur différend. Jusque-là on n'avait convoqué que les députés des villes

murées; la dame de Beaujeu, au nom du jeune roi, appela les députés des

bailliages et des sénéchaussées, et admit pour la première fois, dans

ces assemblées, les députés des campagnes. Sous ce rapport, ces Etats

sont les premiers qui eurent le caractère d'États-Généraux. Cependant,

d'un autre côté, ils furent si peu nombreux que l'on doit croire qu'en

plus d'un lieu on ne répondit pas à l'appel; car précédemment, lorsque

les Anglais possédaient la Guienne et la Normandie, lorsque la Bourgogne

et la Provence ne faisaient point partie du royaume, les députés de la

seule Langue-d'Oil se rendirent à Paris, au nombre de huit cents, dont

quatre cents du tiers-état; et, en cette dernière occasion, les

provinces étant réunies, les deux langues étant convoquées, les députés

des campagnes étant mandés, les trois ordres réunis n'en fournirent que

trois cents. Les États s'ouvrirent à Tours en janvier 1483. Un des

députés qui nous a laissé un journal de cette assemblée, Jean Masselin,

dit que le 7 de ce mois, sur l'invitation des princes, ils se réunirent

tous aux Moutils, qui était la résidence royale, plus connue sous le nom

de Plessis-les-Tours. «Rangés par nations et par compagnies, nous vîmes

le roi passer devant chacun de nous; et nous lui faisions la révérence,

pendant que le sire de Beaujeu, qui l'accompagnait, lui disait: «Voici

messieurs de Paris; voici messieurs de Picardie; voici messieurs de

Normandie;» et ainsi des autres... Le 14, le roi, voulant assister au

premier acte de l'assemblée, vint à la ville, où il fit son entrée avec

une pompe grande et solennelle.» La description de la disposition de la

salle diffère peu de la précédente. «Le greffier appela les députés par

ordre, et en ces termes: «Messieurs, dit-il, les délégués de

l'Ile-de-France, de la prévôté et de la ville de Paris, qui est la ville

capitale du royaume.--Deuxiémement: Messieurs du duché de Bourgogne, qui

est la première pairie de la couronne et le doyenne des

pairs.--Troisièmement: Messieurs du duché de Normandie;» et il ajoutait

chaque fois un titre à la louange des provinces qui étaient nommées.

Lorsque tous furent assis et que le héraut eut crié _Silence!_le

chancelier, tourné vers le roi, obtint la permission de parler, et

bientôt commença.»--Deux jours après cette séance, les députés

s'assemblèrent; ils se nommèrent un président, Jean de Villiers de

Groslaye, évêque de Lombez, premier abbé de Saint-Denis, député de

Paris.

«L'événement nous prouva que nous nous étions trompés dans ce choix, dit

Masselin, et ce fut d'autant plus fâcheux, que cette nomination était la

première.» Ils élurent aussi deux secrétaires, Jacques de Croismare et

Jean de Rains. Mais, se trouvant trop nombreux pour travailler ensemble,

ils se divisèrent en six bureaux ou sections, et n'eurent d'assemblées

générales que pour arrêter en commun ce qui avait été ainsi préparé

isolement. C'est déjà, on le voit, la façon de procéder de nos

assemblées actuelles. Puis, Masselin ajoute que dans les réunions

générales «une infinité d'avis étaient exprimés de part et d'autre, et

avec tant de variété, qu'il y en eut autant que de députés, soit pour se

contredire tour à tour, soit pour montrer de l'esprit. «De nos jours on

en montre peu, mais on se contredit encore beaucoup. Enfin, les cahiers

arrêtés par les députés ayant été lus dans une assemblée générale,

ceux-ci mirent un genou en terre, et attendirent dans cette altitude la

réponse du roi. C'étaient les usages de l'ancienne féodalité, que l'on

retrouve plus tard encore.

Louis XII, qui fut, comme Titus, un excellent roi après avoir été un

assez, mauvais prince, avait, étant duc d'Orléans, demandé les

États-Généraux pour déposséder la dame de Beaujeu. Parvenu au trône, il

les assembla pour leur demander de l'argent, ce qui montre que ce motif

n'est pas moderne; mais il ne les assembla qu'une fois, ce qui prouve

une discrétion bien peu commune. Ils se réunirent à Tours, le 10 mai

1506. «Ledit jour advenant, fut icelui seigneur assis en son siége

royal, et lui assistaient lesdits princes et seigneurs de son sang et

autres prélats et grands personnages. Autour de lui étaient plusieurs,

grands barons et nobles hommes; de tous côtés, grande multitude de

peuple. Et au-devant de lui furent lesdits ambassadeurs des villes,

lesquels, après qu'il fut commandé faire silence, et qu'ils se furent

mis nue tête et à genoux, l'un d'entre eux, envoyé de par la cité

capitale de Paris (maître Thomas Bricot, docteur), au nom de tous les

autres, raconta très-élégamment et commémora plusieurs grands biens et

louables choses que ledit seigneur avait faites au profit et à la gloire

d'icelui royaume, pour lesquelles il avait acquis le nom de _Père du

Peuple_... Et davantage avait fait les deux choses qui plus sont

agréables au peuple, c'est à savoir grandement diminué les tailles et

les subsides, et refréné les insolences des gendarmes.»

Charles IX ouvrit, le 13 décembre 1560, à Orléans les États-Généraux

qui y avaient été convoqués par François II, peu avant sa mort. La mère

du roi, lequel n'avait pas dix ans, prit place dans l'assemblée,

quoiqu'elle n'eût pas le titre de régente. Elle se mit à la gauche du

roi son fils, sur un siège aussi élevé que le sien. A côté d'elle, un

degré plus bas, se plaça Marguerite de Valois, soeur du roi et depuis

femme d'Henri IV; à droite et à gauche, mais toujours sur des degrés

inférieurs, prirent place Monsieur, frère du roi, depuis Henri III, la

duchesse de Ferrare, fille de Louis XII, Antoine de Bourbon, roi de

Navarre, père de Henri IV. Aux pieds du roi, sur les degrés, était assis

M. de Guise, ayant en sa main le bâton de grand-maître, A droite en

avant, le connétable Anne Montmorency était assis sur une escabelle,

l'épée nue au poing, et de l'autre côté, à gauche, le chancelier Michel

de l'Hospital. Un peu en arrière étaient à genoux deux huissiers du roi

avec leurs masses. «Du côté dextre du roi, derrière les cardinaux, y

avait un petit appentis hors la salle, où étaient les dames, ambassadeur

et grands seigneurs étrangers. En tel ordre que dessus, M. le

chancelier, après avoir été par plusieurs fois parler au roi et la

dernière ayant fait signe que chacun fit silence et qu'un huissier du

roi eût crié que le roi voulait que chacun se couvrit et s'assit, _car

ils étaient tous à genoux_ et nues têtes, commença son exorde par

l'union et amitié des princes; parla de cette assemblée des États,

pourquoi on les faisait, et s'ils étaient nécessaires; dit les occasions

de sédition en un royaume; traita la manière de mettre ordre et

règlement à la religion, et conclut des moyens qu'il fallait tenir pour

l'entretien de la maison du roi, avec exemples, histoires et autorités

tant des saintes que profanes écritures.» Michel de l'Hospital dit en

cette occasion des vérités à tout le monde; il dit à la royauté comme

Platon: «Il n'y a ni roi ni prince qui ne descende d'un esclave, et

beaucoup d'esclaves ont eu des rois pour aïeux.» Il dit à la noblesse,

en un langage assez étrange à tenir devant les princesses: «L'État est

comme notre corps, où il y a des membres plus honnêtes les uns que les

autres, et les moins honnêtes sont les plus nécessaires. Ainsi les

hommes qui ne sont point nobles sont plus utiles que les nobles.» Enfin

il dit au tiers-état que ces assemblées auxquelles il prenait part

n'étaient autre chose qu'une audience que le roi accordait à sa nation.

Les mêmes États furent continués en 1561 à Saint-Germain-en-Laye, en la

grande salle sur l'entrée et portail du château. Le Cérémonial françois

nous apprend que «le duc de Guise, comme grand-chambellan, n'ayant

siège, ains était bas assis sur le marche-pied du roi, avec le bâton de

grand-maître entre ses jambes; et qu'aucuns trouvèrent dès Orléans

malséant, de voir bâton accoutumé d'être porté haut en signe de

commandement sur la maison du roi, être mis entrelacé sous ses cuisses;

disant, si le lieu des États n'était le lieu où le bâton pût être signe

de commandement, que mieux donc eût été de ne l'y voir du tout. M y eut

quelque différend en la séance, parce que les princes du sang ne

voulurent permettre que les cardinaux fussent assis au-dessus d'eux,

excepté le cardinal de Bourbon, qui se mit au-dessus du prince de Condé,

son frère, avec déclaration par lui faite que c'était en qualité de

prince aîné et non de cardinal.»

En 1576, Henri III convoqua à Blois des États-Généraux contre la réunion

desquels protestèrent Henri de Navarre, depuis Henri IV, et le prince de

Condé, parce que les protestants ne devaient point y être admis. La cour

était alors un théâtre de débauches et de scandales. Henri III, pour se

faire bien venir des députés fit quelques réformes dans sa maison et ses

finances; car presque toutes les assemblées des États-Généraux ont été

précédées de réformes apparentes ou réelles. Dès que les députés furent

arrivés, le roi ordonna des jeûnes et des prières pendant trois jours;

il fit une procession solennelle le 20 novembre, où se trouvèrent les

trois ordres. Le roi, entouré de ses mignons, fléchissait les genoux aux

autels. Le jeudi 6 décembre, ils entendirent la messe et implorèrent les

lumières du Saint-Esprit. On fit ensuite l'ouverture des États, et l'on

sait quel esprit les inspira. L'assemblée se tint au château de Blois;

un héraut appela successivement, par une des fenêtres donnant sur la

cour, les députés de chaque province; un autre les reçut à la porte du

château, et deux autres les conduisirent dans la salle. A l'arrivée du

roi, toute l'assemblée se leva et le reçut tête nue; les députés du

tiers-état mirent un genou en terre et y restèrent jusqu'à ce que le roi

et les reines ayant pris place, le roi ordonna de s'asseoir. Ce prince

prononça le discours d'ouverture.

En 1588, le même monarque convoqua de nouveau, dans la même ville, les

États que le double assassinat des Guises devait rendre si fameux à

jamais. Malgré la pensée bien arrêtée de ces meurtres. Ces États

commencèrent, comme les précédents, par une procession solennelle,

suivie de trois jours de jeûne. Le roi communia en grande cérémonie,

ainsi que les princes et les seigneurs de sa cour; ces pieuses

démonstrations avaient pour but de dissimuler et de sanctifier les

projets qui allaient être mis à exécution. Les députés des trois ordres,

dupes ou complices de cette comédie, communièrent dans l'église des

Jacobins de Blois, des mains du cardinal de Bourbon. Ils étaient au

nombre de cinq cent cinq. La première séance se tint le 16 octobre; le

roi la présida, entre sa mère et sa femme. Deux cents gentilshommes

armés de haches à bec de corbin se rangèrent derrière eux;

l'introduction des députés eut lieu dans le cérémonial observé en 1576.

«Les députés étant entrés, et la porte fermée, le duc de Guise assis en

sa chaire, habillé d'un habit de satin blanc, la cape retroussée à la

Bijarre, perçant de ses yeux toute l'épaisseur de l'assemblée pour

reconnaître et distinguer ses serviteurs, et, d'un seul élancement de sa

vue, les fortifier en l'espérance de l'avancement de ses desseins, de sa

fortune et de sa grandeur, et leur dire sans parler: Je vous vois, se

leva; et, après avoir fait une grande révérence, suivi des deux cents

gentilshommes et capitaines des gardes, alla quérir le roi, lequel entra,

plein de majesté, portant son grand ordre au col. Comme l'assemblée

s'aperçut qu'il descendait l'escalier qui le conduisait droit sur le

grand marche-pied, tous les députés se levèrent la tête nue. Le roi prit

place; les princes demeurèrent debout jusqu'à ce qu'il leur commandât,

et à ceux, de son conseil, de s'asseoir.» Ou voit que les députés du

tiers-état, qui étaient d'abord tenus de mettre les deux genoux en

terre, et auxquels ou avait fait ensuite grâce pour un des deux,

obtinrent cette fois la faveur tout entière, et purent ouïr debout, avec

les deux autres ordres, la harangue royale. Qui ne serait fier, en

vérité, de voir les libertés nationales prendre ainsi successivement un

aussi notable développement?

A peine la main d'un fanatique eut-elle enlevé Henri IV à la France, que

les troubles renaquirent de toutes parts. Les fautes de la cour

dissipèrent les trésors qu'il avait amassés; elles jetèrent la confusion

partout où sa prudence avait rétabli le bon ordre; et, quand on ne sut

plus quel parti prendre, on convoqua encore les États-Généraux. Louis

XIII déclaré majeur par la loi, n'était qu'un enfant condamné par la

nature à le demeurer toujours. Le prince de Condé, qui avait pris les

armes contre la cour, fit un traité avec elle, et il spécifia, par le

premier article, qu'on tiendrait les États-Généraux dans la ville de

Sens. Ils furent convoqués par des lettres écrites au nom du roi, et _de

l'avis de la reine régente_, adressées «à toutes les provinces,

sénéchaussées, bailliages, pays et jugeries du royaume.» Elles

ordonnaient aux magistrats de chacun de ces lieux «d'assembler, dans la

principale, ville de leur ressort et juridiction, les trois États

d'icelui, pour conférer ensemble sur les plaintes et doléances, et

remontrances, qu'ils auraient à proposer dans l'assemblée générale, et

pour élire ensuite un d'entr'eux, de chacun ordre, qu'ils enverraient

dans ladite ville de Sens au 10 du mois de septembre 1614.» Marie de

Médicis transféra ces États à Paris. Des hérauts d'armes le publièrent

dans tous les carrefours; la cérémonie religieuse fut fixé au dimanche

26 octobre, et l'ouverture au lendemain; le programme publié et affiché

porte en titre: «ORDRE: que le roi veut être gardé et observé en la

PROCESSION GÉNÉRALE que Sa Majesté entend faire dimanche prochain XXVI

de ce mois d'octobre, en laquelle elle sera en personne, assistée de la

reine sa mère; M. le duc d'Anjou, son frère; Madame, sa soeur; des

princes de son sang, et autres princes et seigneurs qui l'accompagneront

et partiront de l'église des Augustins pour aller à Notre-Dame, où sera

porté le saint-sacrement de l'Eucharistie, la messe célébrée par

l'évêque de Paris, et le sermon dit par le cardinal de Sourdis» Ce

programme fut observé. Le roi dîna à huit heures du matin, et tout le

monde fut exact. Chaque député parut en son rang, à la procession, avec

un cierge blanc, qui lui avait été remis de la part du roi. Tous les

députés du tiers-état portaient une robe et un bonnet carré noirs. Le

costume du roi était composé d'un pourpoint de toile d'or façonné, d'un

haut-de-chausses et d'un manteau de velours incarnat, le tout parsemé de

diamants. Quant à Marie de Médicis, que suivait l'autre veuve de Henri

IV, Marguerite de Valois, les chroniqueurs nous font une brillante

description de sa toilette, et l'un d'eux ajoute: «Elle marcha

démasquée; il ne lui était jamais arrivé de marcher à pied par la ville

de Paris.»--De nombreuses discussions de préséance entravèrent

continuellement la marche du cortége: l'Université prétendit vainement

passer avant le clergé. La cérémonie ne fut terminée qu'à quatre heures.

Le lendemain 27, le roi fit l'ouverture des États dans la salle dite de

Bourbon. Les députés n'étaient qu'au nombre de quatre cent

cinquante-quatre. Ils furent placés comme aux précédents États. Louis

XIII prononça un discours en quelques phrases, et annonça que le

chancelier instruirait l'assemblée des motifs qu'il avait eus pour la

convoquer. L'exposé du chancelier terminé, l'archevêque de Lyon, comme

orateur du clergé, traversa la salle, alla s'appuyer sur un _accoudoir_

préparé exprès, et remercia le roi pour son ordre. Le baron du Pont de

Saint-Pierre, orateur de la noblesse, prit ensuite cette même place, et

dit au roi, comme un courtisan persan l'avait dit à Cambyse, que «les

rois peuvent faire tout ce qu'ils désirent, sans craindre de faire

jamais une injustice.» Il ajouta: «Cette noblesse, autrefois si relevée,

est maintenant abaissée par quelques-uns de l'ordre inférieur, sous

prétexte de quelques charges. Qu'ils apprennent, dit-il en regardant les

députés du tiers, que, bien que nous soyons tous sujets d'un même roi,

nous ne sommes pas tous également traités. Ils verront tantôt la

différence qu'il y a d'eux à nous; ils la verront, et s'en souviendront

s'il leur plaît.» Ce ton ne respirait ni le calme, ni l'humilité, ni la

modération que le clergé avait sans doute voulu inspirer à chacun des

membres de l'assemblée, en leur imposant trois jours de jeûne avant

l'ouverture des États.--Robert de Miron, député de Paris et prévôt des

marchands, vint lui succéder, et prononça, à genoux, une espèce

d'homélie, où il demandait à Dieu d'inspirer à leurs âmes des désirs

éloignés de toutes passions. Ces divers discours remplirent toute la

séance d'ouverture. Le 1er novembre, les députés communièrent tous; le

4, ils prêtèrent serment sur les saints Evangiles; mais,

malheureusement, ces prières et ces saintes pratiques eurent peu

d'influence sur les passions, car deux députés du Périgord prirent

querelle sur l'antériorité de leurs maisons, et mirent l'épée à la main

en pleine assemblée. On les sépara; et, pour parler la langue

d'aujourd'hui, ils furent rappelés à l'ordre. Mais le clergé, la

noblesse et le tiers-état, sans toutefois tirer l'épée, n'imitèrent que

trop par leurs discordes les deux députés périgourdins, et les États, qui

ne produisirent aucun résultat sérieux, furent clos par le roi en

personne le 23 février 1615.

De 1615 à 1789, aucune assemblée nationale ne fut réunie. Louis XIV

écrivit en 1649 une lettre circulaire pour convoquer les États; mais ils

ne furent pas tenus, et un mémoire de Dubois sur les dangers pour la

royauté d'un tel moyen détourna le régent, au commencement du siècle

suivant, de la pensée qu'il eut un moment d'y recourir. Le 29 décembre

1786 Louis XVI convoqua pour le 22 février 1787 une assemblée de

notables choisis par lui dans les trois ordres pour leur communiquer,

dit l'ordonnance, les vues qu'il se proposait. Ce n'était point une

assemblée nationale, mais dans la séance d'ouverture ou en observa le

cérémonial. Le garde des sceaux, après le discours de ce monarque, prit,

à genoux, les ordres du roi, et dans le procès-verbal on croit devoir

justifier par la note suivante une dérogation aux précédents usages

qu'on s'était permise: «Les huissiers, massiers, le roi d'armes et les

hérauts d'armes auraient dû être à genoux pendant toute la séance, mais

Sa Majesté a trouvé bon qu'ils se levassent quand elle a eu fini de

parler.» Cette réunion ressembla, encore aux assemblées nationales qui

avaient précédé par les différends qui s'y élevèrent également sur des

questions de préséance. L'orage qui se formait à l'horizon ne parvint à

distraire de ces puériles questions d'étiquette ni la royauté, ni les

sujets appelés par elle.

La réunion des États-Généraux étant devenue inévitable, ils furent

convoqués par Louis XVI et réunis à Versailles. Le 2 mai, tous les

députés furent présentés au roi par ordre, et non par bailliages, ce qui

indisposa le tiers-état contre la maître des cérémonies, M. de Brézé. Le

4 on se réunit dans; l'église Notre-Dame de Versailles; et, après y

avoir fait une prière, la cour et tous les députés se rendirent

processionnellement à l'église Saint-Louis pour entendre la messe du

Saint-Esprit. Tant que défila le tiers, vêtu uniformément d'un habit et

d'un petit manteau de soie noire, les acclamations se tirent entendre. La

noblesse, en costume brillant, n'en recueillit aucune; on cria

seulement: Vive le duc d'Orléans! Le clergé ne trouva pas le peuple

moins silencieux; et, quand la cour défila, le roi seul fut salué par

des _vivat!_ La différence des costumes et la simplicité comme la

sévérité du sien, en regard du brillant et chevaleresque accoutrement de

la noblesse, furent, avec la non-confusion des ordres et la préséance

accordée aux uns sur un autre, les seuls griefs que le cérémonial

observé put fournir à la susceptibilité ordinairement moins ménagée du

tiers-état,--Le lendemain 5, la première séance eut lieu dans la salle

dite des Menus. Le clergé fut assis à la droite du roi, la noblesse à

gauche, et le tiers en face. A une heure, les hérauts d'armes

annoncèrent l'arrivée du prince; tous les députés se levèrent. Le

programme n'offre rien de saillant; on avait senti qu'il était

indispensable de le simplifier, et des applaudissements que l'assemblée

s'était permis la veille au sermon prononcé par M. de La Fare, à la

messe du St-Esprit, dans un lieu consacré et en présence du roi, avaient

paru à M. de Brézé une preuve doublement éclatante d'une révolution

complète qui ne devait pas respecter l'étiquette elle-même, puisqu'elle

semblait commencer par elle.

L'assemblée législative se réunit le 4 octobre 1791. Aucune autre

cérémonie ne marqua son ouverture, qu'une prestation individuelle de

serment à la constitution, faite avec une solennité un peu théâtrale;

puis, quand elle se fut complètement constituée, elle envoya à Louis XVI

une députation pour lui en donner avis. Le roi annonça alors qu'il se

rendrait le 7 dans le sein de l'assemblée. Celle-ci délibéra

immédiatement sur la manière dont il serait reçu. Il fut arrêté qu'une

députation de douze membres recevrait et reconduirait le roi; que le roi

étant arrivé au bureau, chacun des membres pourrait s'asseoir et se

couvrir, et que deux fauteuils absolument pareils seraient préparés sur

l'estrade pour le roi et le président de l'assemblée. Mais le lendemain

ce décret fut rapporté comme un peu trop sans façon, et un fauteuil

_doré_ fut accordé au roi, ce qu'ensuite on a reproché à l'assemblée

législative comme une impardonnable faiblesse. Le 7, jour où le roi se

rendit à la séance, on l'avait ouverte avant son arrivée, et l'on avait

entamé la discussion relative aux prêtres non assermentés. Elle fut

interrompe par l'arrivée du roi, le prononcé de son discours, et reprise

tranquillement après son départ.

Le 21 septembre 1792, la Convention se constitua sous la présidence de

Pétion, sans cérémonial, sans aucune solennité.

Le 27 octobre 1795 (5 brumaire an IV) le Corps Législatif se réunit

pour la première fois à neuf heures du soir sous la présidence de son

doyen d'âge. Pour toute cérémonie, chaque député eut, à l'appel de son

nom à déclarer s'il était marié ou veuf, et quel était son âge. Ceux qui

n'étaient plus garçons et qui comptaient quarante ans, virent mettre

leurs noms dans une urne, d'où on tira le nombre voulu pour former le

Conseil des Anciens; les autres formèrent le Conseil des Cinq-Cents.

Le 29 décembre, le premier consul fit déterminer par un sénatus-consulte

organique un cérémonial qui n'est autre à peu près que celui qu'on

observe aujourd'hui.

[Illustration: Arrivée du roi au Palais Bourbon.]

Le 4 juin 1814, Louis XVIII se rendit au Corps Législatif. La

distinction entre les pairs et les députés fut que deux des pairs

ecclésiastiques et six des pairs laïques furent placés sur des

banquettes au-dessous et de chaque côté du trône. Le reste de la Chambre

des pairs et la Chambre des Député tout entière prirent place en face du

trône circulairement. L'assemblée, à l'arrivée du roi, était debout et

découvert. Le roi s'assit et se couvrit, et invita d'un signe

l'assemblée à suivre le premier de ces exemples.

Le 7 juin 1815, Napoléon vint précéder, avant de partir pour l'armée, à

l'ouverture des Chambres. Nulle distinction ne fut établie entre les

pairs et les députés, et le grand-maître des cérémonies, sur l'ordre de

l'empereur, invita dans les mêmes termes les uns et les autres à

s'asseoir.

En octobre de la même année, Louis XVIII, rentré pour la seconde fois,

ouvrit les chambres de nouveau à son tour. Cette fois, bon nombre des

anciens usages furent rétablis, et ils continuèrent à être observés

pendant toute la Restauration. La veille du jour fixé pour l'ouverture,

le 6 octobre, une messe du Saint-Esprit fut célébrée à Notre-Dame, à

laquelle assistèrent les deux Chambres. Le lendemain, 7, un cortége

nombreux et brillant suivit le roi au palais Bourbon. M. le chancelier

eut un siège à bras et sans dossier; le grand-chambellan eut un carreau

place au pied du trône. En face étaient les pairs, et derrière eux les

députés. Le roi ordonna aux pairs de s'asseoir, et M. le chancelier on

donna, dit _le Moniteur_, au nom de Sa Majesté, la permission aux

députés.--Un membre, de la Chambre des Députés, appelé à prêter le

serment, demanda à prendre la parole. M. le duc de Richelieu, président

du Conseil des ministres, s'approcha aussitôt du roi, prit ses ordres et

dit: «L'usage immémorial du la monarchie ne permet pas, dans de

semblables circonstances, de prendre la parole en présence du roi sans

la permission de Sa Majesté: Sa Majesté ordonne que l'appel nominal soit

continué.»--Lorsque les infirmités de Louis XVIII lui eurent, en quelque

sorte, rendu la locomotion impossible, la séance d'ouverture des

Chambres ne se tint plus au Palais-Bourbon, mais dans une grande salle

du Louvre, coté de l'horloge. Le roi, placé dans un fauteuil, était

ainsi poussé tout le long de la grande galerie du Musée et de la galerie

d'Apollon, et arrivait sur roulettes jusque sur l'estrade destinée à

porter son fauteuil.

[Illustration: Ouverture des Chambres.--Discours du roi.]

Du reste, si le cortége les formalités de réception se trouvaient ainsi

supprimés, les autres lois de l'étiquette n'en étaient pas moins

rigoureusement observées.

Sous le règne de Charles X, elle demeura la même, et les députés

continuèrent à porter un habit bien, boutonné, droit, à collet et

parements brodés en argent, tandis que les pairs étincelaient dans un

costume et sous un chapeau à la Henri IV que l'on admire encore dans les

jours gras.

La révolution de 1830 a supprimé la messe du Saint-Esprit, et a valu aux

députés les mêmes égards qu'aux pairs.

Les uns comme les autres sont aujourd'hui invités par le roi lui-même à

écouter son discours assis.

Si nous avions pu prévoir, en le commençant, que notre récit dût être

aussi long, certes nous aurions eu, envers nos lecteurs de toute taille

et de tout âge, cette même et royale attention.

L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843 · 第 3 / 22 题