LA FRANCE A TUNIS, A JÉRUSALEM ET SUR L’ÉQUATEUR: LE RELÈVEMENT DE
CARTHAGE
I.--Les premières missions des Pères Blancs dans l’Afrique équatoriale.
Lavigerie, en dix ans, dans son archidiocèse d’Alger, avait construit
quarante-neuf lieux de culte, établi onze congrégations, dépensé pour
les besoins de ses ouailles huit millions huit cent soixante-dix mille
francs. On l’avait, sans cesse, senti préoccupé d’enseigner à la France
le bon usage de l’Algérie, et de chercher dans l’histoire du passé, dans
des initiatives scolaires, dans des initiatives charitables, l’amorce
d’un contact entre les populations musulmanes et les assises chrétiennes
de la civilisation française; et il lui avait plu d’être salué comme «le
premier colon de l’Algérie». Il fut souvent, pour les gouverneurs
successifs, le conseiller des heures difficiles, un conseiller qui
savait encourager, réconforter. «Je vous plains, madame, disait-il à la
femme de l’un d’entre eux. Depuis que je suis archevêque d’Alger, je
n’ai point vu une femme de gouverneur qui ne soit venue dans mon cabinet
pour y pleurer[189].»
[189] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 258 (Paris,
Champion, 1922).
En 1878, l’époque était proche où il allait avoir deux capitales: à côté
d’Alger, sa métropole concordataire, où parfois il se sentait inquiété,
gêné, par la politique religieuse de la République, Carthage, bientôt,
lui sera comme une seconde métropole, dans laquelle on le verra, avec
une souveraine aisance, collaborer avec le Quai d’Orsay pour le prestige
extérieur de la France. Une biographie détaillée de Lavigerie, à partir
de 1878 et même un peu plus tôt, exigerait un regard prolongé sur les
archives des Affaires étrangères: là seulement, on pourrait suivre, au
jour le jour, la collaboration, parfois paradoxale d’apparence, entre
cet homme d’Église et un État qui déjà se qualifiait de laïque, mais qui
n’admettait pas que les effervescences d’anticléricalisme fussent autre
chose que des scènes de ménage, entre Français, dans l’enceinte de la
France.
Le premier confident à qui Lavigerie fit connaître, en février 1878, la
création par Rome des missions de l’Afrique équatoriale, confiées aux
Pères Blancs, fut le ministre des Affaires étrangères. «Évêque français
de l’Afrique, disait-il, je n’ai pas cru pouvoir rester indifférent à
une œuvre si considérable de civilisation, qui intéresse également
l’humanité, la science et la religion. J’ai pensé qu’il serait
avantageux pour la France d’être représentée, dans ces vastes régions
encore mystérieuses, non pas seulement par des pionniers isolés, comme
les autres peuples, mais par une corporation qui pourra donner à son
action civilisatrice et scientifique la suite, la durée, l’étendue, qui
la rendent puissante. Dix prêtres de la Société des missionnaires, dont
je suis le supérieur, se préparent à partir très prochainement en
avant-garde pour Zanzibar.» Tous les termes sont ici pesés; ce n’est pas
l’archevêque d’Alger qui parle, mais, comme eussent dit les légistes, le
supérieur d’une congrégation. Une congrégation, c’est une force, où la
communauté des disciplines, et des souffrances, et des mérites, et des
ambitions, ajoute à chaque énergie individuelle la poussée de l’énergie
collective: pour cette organisation d’Église, qui là-bas représentera la
France, Lavigerie demandera au ministère une recommandation près de nos
consuls, un passage gratuit sur nos paquebots.
L’esprit dont s’animaient les Pères Blancs répondait pleinement à celui
de leur chef: «Une autre pensée, écrivait le P. Deniaud, se mêle dans
nos cœurs à celles de la foi: la pensée de la France. C’est pour elle
aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui,
envoyés par notre évêque, Français comme nous, allons porter sa langue
et son influence dans les profondeurs africaines. D’autres nous suivront
un jour, et cette route pacifique que nous allons tracer, où peut-être
nous laisserons nos tombes, sera poursuivie par les conquérants
pacifiques de notre France. L’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne l’ont
précédée; elle ne pouvait manquer plus longtemps à ce grand rendez-vous
de l’humanité et de la civilisation[190].»
[190] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 101.
D’avance, entre ces dix, la distribution des terroirs et des âmes était
faite. Cinq d’entre eux, le P. Livinhac en tête, devaient s’occuper de
la région du Nyanza; les cinq autres, le P. Pascal en tête, de celle du
Tanganyika. Des instructions de Lavigerie, qu’ils emportaient avec eux,
leur disaient, en formules incisives: «Dans vos souffrances, songez au
triomphe des martyrs; sans cela vous ne serez que des voyageurs
vulgaires, et, comme je vous l’ai dit quelquefois, des Robinsons, au
lieu d’être des hommes de Dieu... Pour une si grande œuvre, il faut
avoir assez de foi pour demander des miracles. De la foi, beaucoup de
foi, c’est tout ce qu’il faut pour les obtenir.» Tel était leur viatique
spirituel; et pensant, d’autre part, à «nos pauvres barbares civilisés
de France et d’Europe», Lavigerie disait à ses Pères Blancs l’honneur et
l’avantage que pourrait retirer l’Église s’ils trouvaient l’occasion,
sous ces latitudes équatoriales, de cultiver un peu les sciences
naturelles et de fournir quelques renseignements aux sociétés savantes.
Seize siècles plus tôt, cette question: A-t-on le droit de courir au
martyre, de le rechercher? avait déchiré les chrétientés africaines; la
solution de bon sens et d’humilité que lui avait alors donnée l’Église
de Rome trouvait un écho sous la plume de Lavigerie, lorsqu’il écrivait:
«Plutôt changer de direction si le pays de Nyanza est redoutable aux
voyageurs.»
Les Dix, partis de Marseille le 21 avril, étaient à Zanzibar en juin. Le
P. Charmetant et le P. Deniaud les avaient précédés. A eux deux, faisant
l’office de fourriers, ils avaient commencé d’organiser les troupes de
porteurs nègres qui devraient les escorter, et d’hommes armés qui
devraient les défendre; ils avaient rassemblé les innombrables objets
qu’une pareille caravane devait emporter avec elle pour les offrir,
comme droits de péage, aux petits souverains dont on traverserait le
territoire; c’était un véritable capharnaüm, où resplendissaient de
somptueux habits de cérémonie, achetés au Temple, et destinés à parer
les courtisans des roitelets nègres, ou les roitelets eux-mêmes. Car
dans ces régions où la terrible mouche tsé-tsé tuait les animaux
domestiques, où les principicules sauvages ne connaissaient aucune
monnaie d’échange, il fallait traîner avec soi un véritable bazar
ambulant, qui exigeait de nombreuses épaules humaines.
Avant de quitter Zanzibar pour s’enfoncer dans la meurtrière Afrique,
les Dix recevaient des lettres de Lavigerie, qui leur disait: Je prie
pour vous à Rome, je vais prier pour vous au Saint-Sépulcre. L’équipe
destinée au Tanganyika, bientôt réduite à quatre par la mort du P.
Pascal, ne devait arriver à destination qu’en janvier 1879; il fallut
six mois de marche encore aux cinq apôtres de l’Ouganda pour qu’ils
fussent au but. Sans rien perdre de ce don d’ubiquité qui la fixait
presque simultanément à Rome et à Jérusalem, à Alger et à Tunis, à Paris
et aux Grands Lacs, c’est dans cette dernière région que la pensée de
Lavigerie s’attardait alors avec le plus de tendresse. Elle suivait ses
fils, aventureusement expédiés; elle cherchait, parmi les petits clercs
de son séminaire, les recrues qui pourraient un jour, là-bas, remplacer
les martyrs.
J’ai soif, j’ai soif, criait-il au vendredi-saint de 1879, dans un
discours tout haletant: il répétait ce cri suppliant du Christ en croix,
le commentait, conjurait ses auditeurs d’avoir soif des âmes. La
première caravane cheminait encore, que déjà la seconde se
préparait[191]. Les lettres qu’il adressait à Paris, à la procure des
Pères Blancs, s’occupaient des moindres détails du nouveau bazar qu’il y
avait à acheter, à encaisser, à transporter. Comme escorte armée, pour
cette seconde caravane, il voulait d’anciens zouaves pontificaux:
Charmetant fut envoyé à Bruxelles, pour en trouver. Et l’imagination
débridée de Lavigerie voyait en eux les fondateurs éventuels d’un
royaume chrétien au centre de l’Afrique équatoriale, qui deviendrait
très puissant, probablement en peu de temps. Ce serait un chapitre
nouveau s’ajoutant, sous les regards du dix-neuvième siècle finissant, à
l’histoire des royautés jadis fondées par l’Église aux marches de la
civilisation chrétienne; et Lavigerie semblait impatient, déjà, de
mettre ce chapitre au net, avant même que le brouillon n’en eût été
ratifié dans le plan divin.
[191] Voir _Journal de voyage des missionnaires d’Alger aux Grands
Lacs de l’Afrique équatoriale_ (Alger, Jourdan, 1879).
Il rédigeait, pour l’apostolat de l’Afrique centrale, des instructions
nouvelles: ne pas élever à l’européenne les petits nègres, non plus que
Pierre et Paul n’avaient voulu transformer en Hébreux les petits
Romains, non plus qu’Irénée n’avait voulu transformer en Grecs les
petits Lyonnais; ne pas baptiser les nègres, sauf le cas de mort, sans
qu’ils eussent été postulants depuis deux ans. Le 2 juin 1879, à
Notre-Dame d’Afrique, Lavigerie armait chevaliers quatre Belges et deux
Écossais, anciens zouaves pontificaux; en chape rouge et or, au pied de
l’autel, il leur donnait l’épée, l’accolade. Et le soir, dans la chaire
de sa cathédrale, il commentait leur imminent départ,--le départ des
douze Pères ou Frères missionnaires dont ils allaient être les
protecteurs. «Les voici qui viennent, s’écriait-il, ces conquérants
pacifiques! Zanzibar, tu les as vus s’enfoncer dans les plaines
brûlantes, franchir les montagnes inhospitalières qui s’élèvent en face
de tes rivages. Tu vas les revoir encore, n’ayant pour arme que leur
croix, pour ambition que de porter la vie dans cet empire de la
mort[192].» Lavigerie les chargeait, au nom du Saint-Siège, d’être, pour
les populations qu’ils allaient aborder, des prédicateurs de délivrance.
«Dites-leur, à ces peuples nouveaux, que ce Jésus dont vous leur
montrerez la croix est mort entre ses bras pour porter toutes les
libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté
des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences
contre le joug des persécuteurs, la liberté du corps contre le joug de
l’esclavage.» Et son geste de bénédiction s’élevait sur ces
missionnaires en partance, «au nom de Pierre qui, captif dans la
personne de Léon, préparait le dernier coup porté à l’esclavage moderne,
au sein même de cette Rome où Paul prisonnier portait le premier coup à
l’antique servitude.»
[192] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 77.
Quelques minutes encore, il parlait, regrettant que ses forces lui
interdissent de partir avec eux, d’être là-bas le sacrificateur, à cet
autel où leur sang viendrait peut-être se mêler au sang de l’Agneau.
Puis, descendant de chaire, il allait, devant l’autel, s’agenouiller à
leurs pieds, et les baisait; et tous les autres Pères, tous les novices,
tous les hommes présents, faisaient de même; le célèbre discours de
Fénelon sur la fête de l’Épiphanie recevait ainsi, dans cette
cathédrale, une sorte de sanction liturgique. Un an plus tard, hélas!
huit de ces partants, missionnaires ou zouaves, avaient déjà succombé à
la fièvre et semé de leurs tombes la route des Grands Lacs. Tout autre
que Lavigerie se fût peut-être découragé; mais ces catastrophes mêmes
étaient, pour lui, un motif de s’acharner.
Il chargeait le Père Deguerry de remonter le Haut-Nil pour y trouver,
éventuellement, une nouvelle route vers l’Ouganda. Et sans même attendre
le fruit de cette exploration, il préparait une troisième caravane qui
allait, avant la fin de 1880, gagner Zanzibar. «Nous jurons ensemble, la
Société missionnaire et moi, proclamait-il devant ce troisième
contingent d’apôtres, nous jurons de mourir tous jusqu’au dernier,
plutôt que d’abandonner ces missions de l’Équateur.» Et tous ces Pères
Blancs, tous leurs novices, juraient avec lui. Un Breton, ancien zouave
de Lamoricière et de Charette, le capitaine Joubert, était de
l’expédition; il n’avait pu, naguère, sauver le royaume du Pape; il
allait peut-être, en Afrique, donner au Pape un royaume. Car de plus en
plus vastes étaient les ambitions territoriales de Lavigerie: à Kabele
et au Haut-Congo, la Propagande venait de créer pour ses Pères Blancs
deux nouveaux vicariats. Le Père Charbonnier, récemment nommé Supérieur
général, régnait désormais, de son observatoire de Maison Carrée, sur
quatre champs de mission.
II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des clergés d’Orient.
Cependant, à Sainte-Anne de Jérusalem, s’effaçant discrètement et se
morfondant un peu, quelques Pères Blancs, conformément aux consignes de
Lavigerie, se considéraient comme députés par la France et par l’Église
pour prier en faveur du monde chrétien et de la pauvre Afrique en
particulier. Lavigerie, en juin 1878, à l’heure même où ses premiers
missionnaires commençaient à cheminer de Zanzibar aux Grands Lacs, avait
fait une apparition à Jérusalem[193]: le consul Patrimonio,
officiellement, lui avait remis les clefs de Sainte-Anne. Les
instructions qu’emportaient d’Alger à Jérusalem, à l’automne de cette
même année, trois Pères Blancs et un Frère, et les lettres successives
que Lavigerie leur adressait, leur prescrivaient d’accepter, pour
l’instant, une vie monotone, de la prendre comme un second noviciat,
d’étudier, d’attendre, d’être humbles, petits, modestes, de façon à ne
pas surexciter, au Patriarcat ou à la Custodie, les susceptibilités
italiennes. On avait pensé, d’abord, à faire de Sainte-Anne un institut
d’études bibliques; mais au bout de quelques mois, des enfants s’étaient
présentés, aspirant, dans ce sanctuaire ressuscité, au rôle biblique
d’Éliacin. De ce jour-là, une pensée, qui déjà flottait dans l’esprit de
Lavigerie, s’éclaira d’un trait de lumière: tous ces enfants de chœur,
il fallait qu’ils fussent, non pas de rite latin, mais de rite oriental,
et que les Pères Blancs, s’orientalisant eux-mêmes dans la mesure du
possible, s’acheminassent vers l’ouverture d’une école apostolique où
seraient formés des prêtres pour les diverses chrétientés indigènes
unies à l’Église romaine; et bientôt le patriarche grec-melchite,
rendant visite aux Pères Blancs, souhaitait lui-même cette fondation.
[193] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 265-269.
Il fallait faire accepter l’idée à Paris, la faire accepter à Rome: de
part et d’autre, de graves obstacles surgissaient. Dans le Paris
politique de 1880, de quel œil verrait-on l’établissement d’un séminaire
ecclésiastique dans des locaux qui demeuraient propriété de la France,
avec le concours pécuniaire de la France? Et que dirait, à Rome, d’un
projet aussi décisif, la congrégation de la Propagande, où certaines
influences tenaces continuaient, au contraire, de lutter pour la
latinisation des Orientaux, pour l’éviction discrète et progressive de
leurs rites indigènes? Mais à Paris, il y avait Gambetta; à Rome, il y
avait Léon XIII: avec ces deux appuis, Lavigerie devait vaincre.
Lavigerie s’en venait dire à Gambetta qu’à la demande de certaines
notabilités musulmanes de Jérusalem, les Pères Blancs venaient d’ouvrir
à Sainte-Anne une école secondaire où les petits musulmans apprenaient
notre langue: Gambetta disait bravo, et intéressait au projet Barthélemy
Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères. Lavigerie, en mars
1881, écrivait à celui-ci, qu’«à côté de cette école externe, il y
aurait grand avantage à établir à Sainte-Anne une école normale
d’instituteurs français, choisis de tous les points de l’Orient, et
destinés eux-mêmes à aller fonder des écoles françaises dans leur pays
respectifs.»
En présence d’une telle suggestion, comment Barthélemy Saint-Hilaire
eût-il pu n’être pas propice? «Je m’attends, continuait le prélat, à
trouver opposition parmi les missionnaires italiens, qui partout font
maintenant à l’action française une guerre acharnée.» Et ce pronostic
même ne pouvait que piquer au jeu un homme d’État du quai d’Orsay. Ayant
ainsi préparé le terrain, l’adroit épistolier continuait: «Il y a lieu
de compter avec l’esprit oriental qui n’admet aucune œuvre vitale que
sous une forme religieuse. Parler dans ce pays d’institution purement
laïque serait une chose impossible. Aussi donnerai-je simplement à notre
École normale le nom d’École apostolique; et comme le clergé tout
entier, même le clergé oriental, peut se marier dans ces régions et y
exercer toutes sortes d’états, rien n’empêcherait que ceux des
instituteurs formés par nous qui le voudraient reçussent plus tard le
sacerdoce dans leurs rites respectifs.» Lavigerie faisait ainsi
merveille, quand il le voulait, pour présenter le fait religieux aux
susceptibilités laïques. Il pouvait, à ses heures, être cassant et
véhément, mais toujours à bon escient et jamais avec maladresse; son
intelligence, son goût de manier les hommes, son amour du succès le
portaient, plutôt, à vouloir assouplir les contours d’une idée, amortir
les angles d’un projet, pour rendre cette idée, ce projet, plus
accessible, plus acceptable, à certains esprits distants ou prévenus,
dont l’assentiment était pourtant nécessaire. Barthélemy Saint-Hilaire
fut conquis, Gambetta donna son appui, et quatre-vingt-dix mille francs
furent votés pour l’ouverture de ce qu’on appela, au Palais-Bourbon, le
collège français de Sainte-Anne.
A peine ce vote enlevé, Lavigerie était à Rome; il voyait Léon XIII, et
les autorités de la Propagande; il se prévalait de ses anciennes
expériences de directeur de l’œuvre des Écoles d’Orient pour soutenir
que l’un des plus grands obstacles qui écartaient de Rome les
schismatiques orientaux était la frayeur du latinisme. Il pensait donc
travailler pour la réunion des Églises, en demandant l’autorisation de
faire de Sainte-Anne un séminaire grec-melchite où le rite oriental
serait en vigueur: il augurait qu’à la faveur d’une telle éducation les
jeunes pupilles de Sainte-Anne seraient un jour des agents efficaces
pour la conversion de l’Orient. Il insistait, en novembre, dans une
lettre au cardinal préfet de la Propagande; et celui-ci faisait savoir,
en mars 1882, que son projet répondait aux vœux de la Congrégation.
Sous le nom de Collège français, l’institution de Sainte-Anne avait des
subsides de Paris; sous le nom de séminaire oriental, elle avait
l’approbation de Rome; elle pouvait aussitôt s’ouvrir.
L’esprit de déférence pour les rites indigènes, représenté par
Lavigerie, avait définitivement prévalu, à Rome, sur l’esprit de
latinisation, et Léon XIII, déjà soucieux de multiplier les ponts entre
le Saint-Siège et les églises séparées, apprenait bientôt avec une joie
confiante l’accueil que faisaient à cette fondation les évêques
orientaux. Le séminaire restera vide, murmuraient les derniers
latinisants. Lavigerie pourra faire savoir à Rome, au bout de trois ans,
qu’avec soixante-deux élèves le séminaire était plein[194].
[194] Qu’il nous soit permis de renvoyer à l’étude spéciale que nous
avons consacrée à Lavigerie et au séminaire de Sainte-Anne dans
notre livre _Les Nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne_
(Paris, Perrin, 1903).
Il se plaisait à cette pensée qu’il y avait là désormais, dans
Jérusalem, une sorte de centre d’unité catholique, où la diversité même
des rites scellerait la généreuse fraternité des âmes. Ce prêtre aimait
à se pencher sur des ruines pour y retrouver des éléments de vie. Au
centre de l’Afrique, esclavagiste et polygame, parfois anthropophage,
c’étaient les ruines, particulièrement tragiques, de ce que le Dieu de
la Genèse avait mis de grandeur et de dignité dans les âmes humaines; en
ces Lieux-Saints où le Christ était venu fonder un bercail,--et un
seul,--c’étaient les ruines de la primordiale unité des âmes
chrétiennes; et plus près du regard de Lavigerie, enfin, dans cette
Tunisie où déjà, grâce à lui, la France avait pris pied sur la colline
de Carthage, c’étaient les ruines d’une antique chrétienté qui, comme
celle de l’Algérie, avait été d’abord ravagée par les Vandales, et puis
balayée par l’Islam.
III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la France en
Tunisie.
Que pouvaient, en cette Tunisie, pour les besoins religieux de la
population européenne, déjà nombreuse, déjà éparse, une quinzaine de
Capucins italiens? Que pouvaient-ils, surtout, pour hâter la rencontre
entre les détresses islamiques et la charité chrétienne? Lavigerie, dès
1875, s’inspirant de ses ambitions patriotiques non moins que de son
désir d’action religieuse, avait suggéré au ministère des Affaires
étrangères que les Français devraient entrer en Tunisie «loyalement, non
en conquérants, mais en vue d’une politique de protectorat». Voyant que
cette entrée tardait, il se sentait tout prêt à prendre les
devants.--«Je suis disposé, disait-il dès 1879 à notre consul Roustan, à
me charger, avec mes missionnaires, du service religieux de la Tunisie»,
et il jetait des jalons, à cet effet, auprès de la Propagande.
Vous obtiendrez ainsi, insistait-il auprès de Roustan, un résultat qui
serait un triomphe nouveau pour votre politique: celui d’annexer
officiellement, au point de vue religieux, la Tunisie à l’Algérie
française, et de pouvoir y créer librement, par ce moyen, tous les
établissements, écoles, hôpitaux, etc. Voyant Waddington, alors
titulaire du Quai d’Orsay, Lavigerie l’entretenait de la nécessité pour
la France de prendre pied en Tunisie. L’Angleterre et l’Allemagne
étaient consentantes: elles avaient fait à la France des avances, au
congrès de Berlin[195]: pourquoi tarder à les accepter? Sans plus
attendre, Lavigerie s’installait lui-même, sur l’historique colline de
Carthage, dans une bien humble maison arabe qu’il avait acquise d’un
dentiste. Au printemps et à la fin de l’automne de 1880, il y faisait
deux séjours prolongés, surveillant les travaux du collège Saint-Louis,
acquérant à la Marsa, pour l’entretien de ses futures œuvres
tunisiennes, un immense domaine où, l’année d’après, il allait planter
la vigne. Le «premier colon de l’Algérie» allait être le premier
viticulteur de la Tunisie. Et cette maisonnette, d’où planaient et
débordaient ses rêves, devenait le quartier général d’où la France
religieuse, désireuse de faire pénétrer le Christ en Tunisie, aiderait
la France politique à y pénétrer avec lui[196].
[195] Voir René VALET, _L’Afrique du Nord devant le parlement au
dix-neuvième siècle_, p. 158-163.
[196] Sur le concours que prêtèrent à la France, pour son
établissement en Tunisie, les influences religieuses, voir P. H. X.,
_La Politique française en Tunisie, le protectorat et ses origines_,
p. 452-453 (Paris, Plon, 1891).
Allait-on assister, après vingt et un siècles, à un nouveau duel entre
Rome et Carthage? On eût pu le croire, en lisant les virulentes attaques
d’une partie de la presse italienne contre l’archevêque d’Alger. Nul ne
savait, comme lui, transformer les souvenirs historiques en instruments
de conquête. «Eh bien, monseigneur, que disent les ombres d’Annibal et
d’Amilcar?» Ainsi l’avait accueilli Pie IX treize ans plus tôt, quelques
mois après sa nomination en Algérie. Pie IX le connaissait bien; il
savait que Lavigerie aimait écouter parler les morts, et les faire
parler. Ce seul nom de Carthage était pour lui d’une magnifique
éloquence; pourquoi donc le royaume d’Italie empêcherait-il Carthage de
régner, là où déjà, jadis, elle avait régné[197]?
[197] L’Italie, lisait-on dans la préface du recueil de discours de
Jules Ferry, publié par Rambaud, sous le titre: _Affaires de
Tunisie_ (Paris, Hetzel, 1882), est «une puissance jeune, remuante,
exigeante envers la fortune qui lui a prodigué les plus hautes
faveurs, hantée par les grands souvenirs, les grands noms et les
grands rêves. Elle est à Rome, il lui siérait d’être à Carthage.
Pourquoi? Parce que c’est Carthage». Sur le mécontentement italien,
voir René VALET, _op. cit._, p. 163-168 et 202-203, et l’article
anonyme de M. André LEBON sur _les Préliminaires du traité du
Bardo_. (_Annales de l’École libre des sciences politiques_, 1893.)
Au nom de la Rome papale en même temps qu’au nom de la France, Lavigerie
travaillait pour cet avènement. Autour de lui il fouillait les mémoires
humaines, et faisait fouiller, au-dessous de lui, les alluvions, cette
mémoire de la terre. Les vieux Arabes lui disaient que ce Bou Saïd,
honoré dans une mosquée du même nom en face de Carthage, n’était autre
que le saint roi Louis devenu musulman, paraît-il, à son lit de mort, à
la suite d’une apparition du Prophète. Lavigerie recueillait cette
légende: elle profanait, assurément, la gloire du saint roi «roumi»;
mais elle la montrait, pourtant, se perpétuant dans les imaginations
tunisiennes: n’était-ce pas un motif, pour la France, de n’être pas plus
longtemps absente? Le P. Delattre, par des explorations méthodiques,
exhumait de la colline même de Carthage les débris des civilisations
successives; il interrogeait ces ruines dont déjà Chateaubriand disait
qu’elles n’avaient rien de bien conservé, mais qu’elles occupaient un
espace considérable[198]; il ramassait pieusement toutes ces épaves,
jadis dédaignées, sans doute, par les Pisans, lorsque il Carthage était
pour eux comme la carrière où ils venaient chercher les pierres du dôme
de Pise. Sous les yeux de Lavigerie se formait tout un musée
d’archéologie chrétienne; en voyant ces inscriptions, en voyant ces
lampes qui portaient parfois l’emblème du Christ vainqueur, Lavigerie
écrivait à Xavier Charmes pour demander au ministère de l’Instruction
publique l’établissement d’une mission archéologique à Carthage[199]. Le
langage des pierres, le langage des objets sacrés qu’on recueillait,
aidaient l’Église à raviver la physionomie de Carthage chrétienne:
pourquoi donc cette Carthage ne redeviendrait-elle pas, en Afrique, la
messagère de Rome?
[198] CHATEAUBRIAND, _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, 7e partie
(_Œuvres complètes_, éd. Garnier, V, p. 454. Paris, 1859).
[199] Voir la lettre qu’il écrivait à Wallon, secrétaire perpétuel de
l’Académie des inscriptions, sur, le même sujet (_Œuvres choisies_,
II, p. 397-451).
Lorsque au printemps de 1881 Lavigerie, après quatre mois de séjour,
s’éloigna de Carthage, l’expédition de Tunisie, dont en janvier 1879
Gambetta avait repoussé l’idée, était bien près d’être résolue[200]. Un
entretien décisif du baron de Courcel, directeur des affaires
politiques, achevait de mordre sur l’esprit de Gambetta[201], à qui
Lavigerie avait, par l’intermédiaire de Charmetant, fait transmettre un
long rapport. Pour préparer l’expédition, le capitaine Sandherr, qui
allait, vingt ans durant, jouer un rôle d’élite dans le «service des
renseignements» du ministère de la Guerre, se faisait renseigner par
Lavigerie et par les Pères Blancs sur l’état d’esprit des indigènes
tunisiens[202]. «Les Pères Blancs, écrivait-il à Lavigerie, sont les
Français les plus patriotes et les plus désintéressés que j’aie
l’honneur de connaître.» Lavigerie, d’ailleurs, correspondait
directement avec le ministère de la Guerre, signalant l’agitation qui
grossissait parmi les 50 000 Kabyles, les rumeurs circulant sur les
marchés arabes, d’après lesquelles la France «ne viendrait jamais à bout
du bey de Tunis», les sourdes manœuvres qui se préparaient au Maroc
contre la France, avec l’appui de l’Allemagne, et la grosse imprudence
qu’on avait commise en remplaçant, en Kabylie, tous les administrateurs
militaires par des administrateurs civils, «uniquement pour obéir aux
politiciens de la rue». Pour être renseignée, pour mûrir et préciser ses
décisions, la France de Gambetta s’adressait à cet archevêque,
collaborait avec lui. «Un homme essentiellement politique, non un
persécuteur: la passion philosophique ou théologique lui est
certainement inconnue»: c’est ainsi que Lavigerie jugeait Gambetta, et
l’expédition de Tunisie résulta de leurs échanges de vues.
[200] Sur les évolutions d’esprit de Gambetta au sujet de l’expédition
tunisienne, voir baronne DE BILLING, _Le Baron Robert de Billing,
vie, notes, correspondance_, p. 395-396 (Paris, Savine).
[201] HANOTAUX, _Histoire de la France contemporaine_ (1871-1900): IV,
_La République parlementaire_, p. 650-651 (Paris, Furne).
[202] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 843.
Étrange aveuglement des partis politiques! Cinquante et un ans plus tôt,
lorsque la France des Bourbons avait rendu à notre pays ce suprême
service, de lui donner l’Algérie, les libéraux de l’époque déclaraient
que le vrai motif de la guerre contre le Dey était de préparer nos
troupes à faire le coup de feu contre les Parisiens! Aujourd’hui que la
France républicaine ouvrait à l’Église de France et à l’Église romaine
un nouveau domaine d’action, on voyait les conservateurs catholiques
s’unir aux partis radicaux pour protester contre l’expédition
tunisienne[203]. Lavigerie passait outre, haussant ses robustes épaules.
[203] Sur l’exploitation électorale de nos difficultés tunisiennes par
l’opposition, voir LEROY-BAULIEU, _Revue politique et littéraire_,
13 août 1881, et VALET, _op. cit._, p. 210-211.
La convention du 12 mai 1881, connue sous le nom de traité du Bardo,
établit en Tunisie le protectorat de la France. «Plaise à Dieu, écrivait
Lavigerie au clergé d’Alger, que ce triomphe de la France soit le
triomphe définitif de la civilisation chrétienne dans ces pays
barbares!» Le Saint-Siège, dès le 28 juin, le nommait administrateur du
vicariat apostolique de Tunisie[204]: c’était une façon sommaire,
éminemment efficace, de ratifier, en face des susceptibilités
italiennes, l’installation en terre tunisienne du sacerdoce français. On
tenait compte, d’ailleurs, de ces susceptibilités, en décidant que les
Capucins italiens garderaient leurs églises, sous l’autorité d’un
supérieur, qui aurait le titre de préfet apostolique, et qui, comme
Lavigerie, dépendrait de la congrégation de la Propagande; et c’est
seulement en 1891 que Lavigerie les fera définitivement s’éloigner,
d’accord avec le Saint-Siège.
[204] Texte du bref dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 382-384.
Quelques semaines plus tôt, à la Chambre italienne, le député
Massari avait parlé des résistances qu’opposait le Saint-Siège aux
efforts du gouvernement français pour faire nommer à Tunis, en
remplacement de Mgr Suter, un moine français (CHIALA, _Pagine di
storia contemporanea_; fasc. _Tunisi_, p. 264, Turin, Roux, 1892).
Mgr Suter, le vieux Capucin italien qui depuis quarante ans était là-bas
supérieur, vint lui-même remettre à Lavigerie, comme insigne de son
autorité pastorale sur la Tunisie, l’étole qu’il avait reçue jadis de la
reine Marie-Amélie. Le tête-à-tête fut émouvant. Lavigerie s’inclina
devant le moine octogénaire en lui disant: «Placez l’étole, vous-même,
sur mes épaules, et bénissez-moi.» Suter accepta: il allait bientôt
s’effacer, avec une pension viagère de la France.
«Il était grand temps, note le baron Robert de Billing, qu’un prélat
éminent comme le cardinal Lavigerie vînt prendre dans ses mains
vigoureuses le gouvernement de tous ces religieux, dont l’esprit de
discipline et d’abnégation avait beaucoup souffert d’un trop long
séjour, sans doute, loin de leurs communautés d’Europe[205].»
[205] BILLING, _op. cit._, p. 389.
Cinq millions de francs par an, voilà ce qu’il fallait à Lavigerie pour
faire de la Tunisie un beau diocèse. Ses plans étaient faits: il
voulait, sans trêve, une cathédrale et une seconde paroisse à Tunis, dix
autres paroisses ailleurs, un grand et un petit séminaires, trente
écoles, un pensionnat de jeunes filles. Il portait ce plan à Rome, dès
le mois de juillet, le mettait sous les yeux du préfet de la Propagande,
obtenait que son titre complet fût: «Administrateur de Carthage et de
Tunis. Car l’Église antique de Carthage, expliquait-il, réveille les
mémoires les plus touchantes et les plus saintes.» En août, il arrivait
à Paris, pour organiser, au nom de Léon XIII, une quête nationale pour
la Tunisie: «Tout me manque, criait Lavigerie aux catholiques de France;
si la faim fait sortir les loups du bois, elle en fait aussi sortir les
pasteurs; tout évêque voudrait posséder des trésors pour rendre à la
prière ce lieu vénérable: Carthage.» Mais alors pesaient sur les
catholiques de France certaines influences politiques dont neuf ans plus
tard Léon XIII et Lavigerie devaient commencer à les affranchir; et ces
influences firent échouer l’appel de Lavigerie. La quête, dans tout le
pays, ne rapporta que trois cent mille francs. L’expédition tunisienne
était impopulaire dans les partis de droite comme dans ceux d’extrême
gauche: Lavigerie avait sa part de cette impopularité. Gambetta, du
moins, comprenait Lavigerie; il savait les précieux renseignements que
le prélat donnait au Quai d’Orsay sur les troubles de Tunisie, et sur
les points où notre armée devait frapper pour y mettre un terme. «Je
n’ai jamais été mieux renseigné sur les affaires de l’Algérie et de la
Tunisie, disait un jour Gambetta, que par mes conversations avec le P.
Charmetant», et il avait même chargé ce Père Blanc de s’informer si
l’amiral de Gueydon consentirait à reprendre, éventuellement, le
gouvernement de l’Algérie[206]. Telle était la confiance qu’inspiraient
au président de la Chambre des députés Lavigerie et ses collaborateurs.
Consultez la liste du premier conseil de protectorat de la Tunisie: vous
n’y trouvez pas le nom de Lavigerie; il préfère rester à l’écart
officiellement. «On peut m’y donner entrée par une disposition secrète,
avait-il dit; mais c’est tout», et il avait d’ailleurs, de sa propre
main, dressé le plan de ce conseil, où il voulait que fussent groupés
tous les chefs de service. En fait, l’instigateur, le promoteur,
l’organisateur, c’était Lavigerie: on le verra d’une façon limpide,
décisive, lorsque M. l’abbé Tournier publiera les trouvailles d’archives
sur lesquelles sa générosité de chercheur nous a permis de jeter les
yeux, et lorsqu’on y lira tels mémoires que Lavigerie adressait à
Gambetta «sur les personnalités à maintenir ou à écarter en Tunisie, ou
sur le remboursement de la dette tunisienne». L’idée de maintenir le
gouvernement musulman du Bey trouvait en cet homme d’Église un acharné
défenseur: «Vouloir substituer un gouvernement chrétien, écrivait-il, ce
serait surexciter jusqu’à la folie les ardeurs du fanatisme.»
«L’organisation tunisienne, telle que la comprend Monseigneur, est
admise en principe», signifiait à Charmetant Gambetta, devenu chef du
grand ministère.
[206] D’HAUSSONVILLE, _La Colonisation officielle en Algérie_, p. 22
et suiv. (Paris, Lévy, 1883).
Lavigerie, dès lors, pouvait demander à Gambetta un budget des cultes
pour la Tunisie: Gambetta prêterait l’oreille. Un jour, à l’issue d’une
causerie, le prélat disait à l’homme d’État: «Merci, monsieur le
ministre, mais l’anticléricalisme, qu’en faites-vous dans tout cela?» Et
Gambetta de répondre: «L’anticléricalisme, Monseigneur, c’est pour la
France, mais ce n’est pas article d’exportation.» Gambetta admettait
qu’en Tunisie la France protégeât le catholicisme et que le
catholicisme, aussi, y protégeât la France.
«On ne peut me laisser à moi seul, insistait Lavigerie, la charge
d’entretenir à Tunis un clergé que j’ai mission de rallier à l’influence
française. Si la France ne se hâte de prendre ce moyen tout-puissant
d’action, les gouvernements rivaux s’en serviront contre elle. C’est
contre elle que l’Angleterre se propose de rétribuer désormais les
religieuses et prêtres anglo-saxons qui se trouvent en Tunisie. Si cet
exemple est donné, je ne doute pas que, malgré ses embarras financiers,
l’Italie le suive bientôt. Ces prêtres, recevant un traitement régulier
de leurs gouvernements respectifs, constitueraient ici peu à peu un État
dans l’État. La France le veut-elle? Un autre inconvénient serait de les
laisser vivre des aumônes de leurs nationaux, dont ils seraient ainsi
amenés à embrasser le parti. La France le veut-elle? Dans le premier
cas, je me mettrai sérieusement à l’œuvre. Dans le second, je n’aurai
qu’à m’abstenir, me contentant de délivrer le gouvernement, par ma
présence en Tunisie, des embarras que lui causerait en ce moment un
prélat italien!»
La conviction de Gambetta était faite, et les bureaux du ministère
élaboraient des résolutions conformes, lorsque Gambetta tomba du
pouvoir; Freycinet, qui lui succéda au quai d’Orsay, ratifia ces
résolutions, et tout de suite, sans avis des Chambres, préleva sur les
crédits spéciaux du budget des cultes une somme de cinquante mille
francs pour l’administration apostolique de Tunis. Une idée bientôt vint
à Lavigerie: celle d’une grande loterie qui émettrait six millions de
billets au profit des œuvres du Vicariat apostolique. Soit, répondit
Freycinet, pourvu que le nom de l’archevêque, qui pourrait émouvoir
l’anticléricalisme des Chambres, ne paraisse pas.
Tandis qu’il recevait ainsi du gouvernement français un appui tout à la
fois timide et efficace, Lavigerie, selon le désir de Léon XIII, allait
faire de la Tunisie, provisoirement, sa résidence ordinaire, pour en
commencer l’organisation.
Quittant l’Algérie pour la Tunisie, en octobre 1881, il faisait étape à
Bône, où il venait d’acheter l’antique acropole qui s’était appelée
Hippone, et dont saint Augustin, jadis, avait fait un point lumineux
vers lequel se tournaient les yeux des chrétiens de l’Afrique et du
monde; il sacrait, là, l’évêque de Constantine, et commentait dans un
discours la pose de la première pierre de la basilique d’Hippone, où
solennellement il fêtera, cinq ans plus tard, le centenaire de la
conversion d’Augustin. Il fallait que de nouveau le Christ régnât là où
Augustin avait été son ministre. Et dès le lendemain les souffles de
résurrection chrétienne qui planaient sur cette colline d’Hippone
entraînaient Lavigerie vers l’autre acropole, celle de Carthage, où une
autre chaire épiscopale illustre, celle de saint Cyprien, allait être
relevée.
IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade pacificatrice
de Lavigerie.
«J’aurais voulu, disait plus tard le ministre Roustan, avoir ce prélat
pour maître, j’aurais servi Richelieu.» Un Richelieu qui, dans ses
visites pastorales, agissait comme un saint Vincent de Paul: tel était
exactement Lavigerie. C’est la campagne de la charité après celle des
armes, écrivait-il; celle-là n’a qu’un but, celui de panser les
blessures, demandant à tous, à quelque race qu’ils appartiennent, non
pas ce qu’ils croient ou ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils ont souffert.
Français, Maltais, Italiens, Musulmans, Israélites, devenaient, tous
ensemble, les clients de sa charité. «Tout le monde, sans distinction de
culte et de nationalité, écrivait Gabriel Charmes, proclame ici sa
grande liberté d’esprit, sa parfaite tolérance, son initiative
féconde[207].» Secourir les pauvres, guérir les blessés, soigner les
malades, aimer les Arabes comme «des frères et les enfants du même
Dieu», telle était la méthode qu’il prescrivait à son nouveau clergé.
Officiellement, sur un bateau de la marine française, il allait d’un
port à l’autre, cherchant les misères, les secourant sur l’heure, ou les
envoyant à ses congrégations de femmes qui s’installaient.
[207] Gabriel CHARMES, _La Tunisie et la Tripolitaine_, p. 129 (Paris,
Lévy, 1883).
Forgemol, Bréart, Saussier, Logerot, généraux de nos armées, avaient
étalé, devant les populations bientôt soumises, un des aspects de la
France: c’était un autre aspect, plus conquérant encore, qui se révélait
à elles dans la personne de Lavigerie, débarquant fastueusement sous le
pavillon de notre marine, pour des gestes d’amour, pour des paroles de
paix. A Sfax, en janvier 1882, toute la population musulmane s’empressa
vers lui, pour lui parler de dix millions de piastres qu’elle avait à
payer dans les quarante-huit heures comme indemnité de guerre, et du
péril que couraient, si Sfax se montrait insolvable, les chefs de
famille détenus comme otages. Lavigerie fit savoir à ce flot populaire
que c’est dans l’église qu’il donnerait audience. En dépit de leurs
préventions musulmanes, tous s’engouffraient dans le sanctuaire
chrétien: l’archevêque, vêtu de ses habits pontificaux, les attendait au
pied de l’autel, les invitait au repentir, leur faisait jurer de ne plus
reprendre les armes contre la France, leur promettait des délais de
paiement. Les acclamations retentissaient, le qualifiaient de sauveur,
de père; elles se prolongeaient, le soir, dans la ville illuminée; elles
se répétaient, le lendemain, lorsque la voiture de l’archevêque, le
conduisant au bateau qui l’attendait, était traînée, poussée, presque
portée par la foule qui avait dételé les chevaux. Quelques minutes lui
avaient suffi, dans une église, pour installer en ce coin de terre la
souveraineté de la France: le prestige même de son sacerdoce avait servi
d’assise à l’ascendant de son pays: que pouvaient faire, contre ce
prêtre, la jalousie un peu mortifiée du consulat d’Angleterre, ou bien
du consulat d’Italie?
Quelques années plus tôt, Maccio, consul d’Italie, avec quarante marins
par lesquels il s’était fait rendre les honneurs militaires, était venu
occuper son poste de consul «à son de trompe et dans l’appareil de la
guerre[208]». Aujourd’hui son successeur Raybaudi, à demi intimidé par
l’ascendant moral de Lavigerie, disait sans détour au prélat:
«Monseigneur, que vous faites du bien, mais que ce bien nous fait de
mal!» Non certes, ce bien ne faisait pas de mal aux Italiens nécessiteux
qui, pour la première fois, grâce à Lavigerie, allaient trouver, dans la
maison récemment ouverte des Petites Sœurs des Pauvres, un asile pour
leurs vieux jours; ce bien ne faisait pas de mal à ces laborieux colons
venus de Piémont ou de Calabre, qui allaient profiter de la prospérité
économique bientôt créée par la France. Mais contre cette saillie du
consul, comment Lavigerie eût-il protesté, puisqu’elle attestait le
caractère définitif de l’installation française? Une lettre de
l’archevêque au cardinal préfet de la Propagande lui disait:
«Militairement parlant, la conquête est achevée.» Votre Éminence,
continuait-il, «me pardonnera, quoiqu’elle soit de la patrie de Scipion,
de remplacer le _Delenda Carthago_ par l’_Instauranda Carthago_».
[208] CHARMES, _op. cit._, p. 285, note.
Non pas qu’il aspirât, comme les héros éponymes des villes antiques, à
la vanité glorieuse d’être fondateur de cité; mais Carthage relevée,
c’était à ses yeux une revanche de l’idée chrétienne, succédant à des
siècles d’effacement; c’était le couronnement naturel de ces trois
chapitres qu’il venait d’introduire en son catéchisme diocésain, sur
l’Église d’Afrique, sur son histoire, sur ses saints.
V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique.
Si grande que fût cette œuvre, si lourd qu’en fût le fardeau, il avait
l’œil ailleurs, sur tous les autres champs d’action où il avait mis son
empreinte. Entre deux lettres au Quai d’Orsay sur la Tunisie, il
publiait, dans les _Annales de la Propagation de la Foi_, des pages
anxieuses, douloureuses, sur l’œuvre de l’Islam dans l’Afrique
équatoriale. Ces pages mettaient sous les regards des États européens un
immense péril. Ils entretenaient des missions tout autour du littoral
africain, et l’Islam, animé depuis quelque temps d’une recrudescence de
vie, était en train de devancer le christianisme parmi les populations
nègres. Avec l’Islam se propageait, sous ces latitudes, un débordement
de mœurs, que les vieux nègres de l’Ouganda étaient les premiers à
dénoncer; avec l’Islam se répandaient la traite des esclaves, et ses
abominations homicides. Pourquoi le P. Deniaud, le P. Augier, l’ancien
zouave pontifical d’Hoop, de la mission du Tanganyika, avaient-ils, le 4
mai 1881, été massacrés? Parce qu’ils réclamaient à une tribu nègre,
voisine de leur résidence, un petit esclave racheté, dûment payé, et que
cette tribu prétendait conserver. Puisque les deux Pères Blancs et cet
auxiliaire avaient payé de leur vie leur office de rédempteurs de noirs,
leur souvenir même commandait que l’on s’obstinât à cette œuvre, plus
tenacement que jamais.
Lavigerie fortifiait ses postes; il en créait un nouveau, à Tabora, pour
servir d’intermédiaire entre les missions du Nyanza et celles du
Tanganyika: il demandait à ses Pères Blancs des rapports détaillés, leur
disant en souriant qu’ils n’avaient pas là-bas, comme on l’a quelquefois
en France, l’excuse de l’heure de la poste. Freycinet, un jour, ouvrant
une lettre de Lavigerie, et croyant y trouver des échos de Tunisie, eut
une singulière surprise: un nouveau royaume s’offrait à la France,
l’Ouganda, sur le bord du lac Nyanza. Lavigerie racontait une
conversation du roi M’tésa avec le vicaire apostolique Livinhac: ce
M’tésa, qu’il regardât au Nord, qu’il regardât au Sud, se sentait pris
de peur: il lui semblait que ses États, encerclés entre les troupes du
Madhi qui s’avançaient, et les forces musulmanes de la Sultanie de
Zanzibar, étaient en péril; et les missionnaires anglais qui
l’entouraient, et qui s’efforçaient de le gagner au protestantisme,
réussissaient surtout à le rendre défiant de l’Angleterre. Il avait prié
Livinhac de lui obtenir le protectorat de la France; et Lavigerie, sans
tarder, en informait Freycinet. C’eût été la France s’installant au
centre de l’Afrique, coupant à l’Angleterre la route du Cap au Caire.
Mais quel accueil eût fait, à de pareils desseins, un Parlement qui déjà
réputait trop aventureuse l’expédition tunisienne? Freycinet jugea plus
sage de ne les point envisager[209]. A défaut de la France, l’Église
romaine s’implantait dans l’Ouganda: la petite chrétienté dont le P.
Livinhac était le chef allait se révéler, quelques années plus tard,
comme un chef-d’œuvre d’évangélisation, et comme une merveille
d’héroïsme.
[209] Voir au sujet de ce refus de la France les regrets du général
PHILEBERT dans son livre: _le Partage de l’Afrique_, p. 28 (Paris,
Charles-Lavauzelle, 1897).
Tombouctou, aussi, la cité mystérieuse encore à laquelle le désert
servait d’avenue, demeurait, sur l’horizon de Lavigerie, comme une
provocante énigme; et les routes du Sahara occidental ayant naguère été
néfastes pour les premiers Pères blancs, c’est en partant de Ghadamès, à
présent, que d’autres Pères Blancs songeaient à trouver l’accès du
Soudan. Il y avait là un certain P. Richard, cavalier incomparable,
parlant arabe au point de passer pour un Arabe, et dont les nomades
disaient: C’est notre sultan. Il avait hâte, au lendemain du massacre de
l’expédition Flatters, de s’enfoncer dans le désert avec deux autres
Pères. Lavigerie temporisait, et finalement, en août 1881, les Pères
étaient autorisés à partir; quatre mois plus tard, ils étaient massacrés
par quelques Touareg. Lavigerie, à cette nouvelle, rassemblant ses
missionnaires dans sa chapelle de Carthage, chantait le _Te Deum_ pour
remercier Dieu de ces nouveaux martyrs; et ses chants alternaient avec
ses larmes. Il commandait aux Pères Blancs de Ghadamès, à ceux de
Tripoli, de se replier sur Alger, mais il ne pouvait consentir à perdre
de vue le Soudan, et le _Bulletin des Missions_, au lendemain même de ce
nouvel échec, reparlait de Tombouctou.
Lavigerie était encore sous le poids de cette série de deuils,--deuils
au Tanganyika, deuils au désert,--lorsqu’il apprit qu’au début de mars
1882 le ministre Roustan, dont il admirait et aimait la fermeté
d’attitude et l’intrépidité patriotique, s’éloignait de la Tunisie à la
suite d’odieuses campagnes diffamatoires. Le ministère, à Paris,
consultait Lavigerie pour savoir quel successeur donner à Roustan: cet
homme d’Église devenait, de plus en plus, un informateur d’État. Paul
Cambon, qui fut l’élu, lui écrivait: «Je ne connais rien du monde
nouveau où je vais entrer. Je pourrai avoir recours à vos lumières, vous
demander votre appui et vous donner mon concours.» Et par une allusion
discrète à l’anticléricalisme français, Paul Cambon ajoutait: «Grâce à
Dieu, nous ne serons pas gênés là-bas par des querelles qui, ici,
rendent toutes choses difficiles.»
VI.--Lavigerie cardinal.
Entre le départ de Roustan et l’arrivée de Paul Cambon, quelques
semaines s’écoulèrent où Lavigerie parut exercer l’interrègne, au nom de
la France; et ce fut au cours de cet interrègne, le 19 mars, qu’il
apprit que Léon XIII faisait de lui un cardinal. La pourpre, il l’aurait
eue depuis longtemps, s’il avait en 1868 accepté d’être coadjuteur de
Lyon. Mais ce qui faisait, pour lui, le prix de cette pourpre, c’était
le sentiment qu’avec lui s’inaugurait une lignée cardinalice dont il
allait être l’ancêtre: la lignée des cardinaux d’Afrique[210]. Il
semblait à Lavigerie que l’honneur fait à sa personne symbolisait un
progrès de l’Église; son entrée dans le Sacré Collège et la pénétration
du Christ dans les profondeurs de l’Afrique lui apparaissaient comme
deux faits connexes; et cette pourpre attestait qu’après tant de siècles
d’obscures souffrances l’Afrique chrétienne était redevenue une réalité,
qu’elle était redevenue une force dans les conseils de l’Église. Avec
son instinct quasi génial de grand cérémoniaire, il concerta lui-même
les pompes de son élévation cardinalice. Il voulut que la calotte lui
fût portée par le garde noble pontifical à Saint-Louis de Carthage, et
que, pour l’entourer, la Maison Carrée envoyât ses Pères Blancs, et que
Malte lui expédiât quelques-uns des noirs qu’il y faisait élever; la
fête ainsi préparée se déroula le 16 avril 1882, dans un appareil de
splendeur. «Vous direz à Léon XIII, disait-il au garde noble, que sous
son grand pontificat vous avez vu le signe de la Rédemption couronner
cette antique acropole comme un signe de résurrection et
d’espérance[211].»
[210] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 532.
[211] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 534.
Et le soir, lorsqu’il rentra à Tunis, il connut l’allégresse du
triomphateur, porté jusqu’à sa cathédrale par une foule enthousiaste. Un
mois après, à Paris, il recevait la barrette à l’Élysée et, dans le
discours qu’il adressait à Jules Grévy traçait un éloquent portrait du
missionnaire français, qui «compte parmi ses jours les plus fortunés,
ceux où, en servant la religion et l’humanité, il peut servir et honorer
le nom de la France[212].» «Me voilà un vrai patriarche, écrivait-il à
sa vieille tante. Quelle vie je mène depuis quinze ans, et maintenant
plus que jamais! Qui eût dit à ma chère et pauvre mère que c’était la
destinée de son fils, alors qu’il ne voulait être que curé de campagne?»
Il courait à Rome prendre le chapeau, naviguait vers Malte, pour
baptiser et confirmer douze négrillons; Malte le recevait comme un
souverain. Le 5 septembre, enfin, sa pourpre apparaissait dans Alger,
première étape de son apostolat d’Afrique, pépinière où mûrissait au
jour le jour la vocation de ses Pères Blancs. Mais dans Alger pas de
pompe; la municipalité radicale avait décidé qu’aucun cortège extérieur
ne devait entourer ou fêter ce prêtre; l’idée laïque exigeait,
paraît-il, que son contact avec son peuple s’enfermât entre les quatre
murs d’un sanctuaire.
[212] _Ibid._, II, p. 538.
Les susceptibilités de cette idée nouvelle allaient, deux mois plus
tard, se déchaîner dans l’enceinte même du Palais-Bourbon, contre
Freycinet, en raison des cinquante mille francs qu’il avait alloués au
clergé tunisien: il y eut heureusement une majorité pour voter l’ordre
du jour pur et simple. Des voix s’étaient élevées, pour reprocher à
Lavigerie ses fréquentes absences d’Alger; il écrivait à M. Fallières,
alors ministre des Cultes, une lettre éloquente sur le fruit de ces
absences. «Depuis les frontières de l’Algérie, lui disait-il, jusqu’à
celles des colonies anglaises et hollandaises du cap de Bonne-Espérance,
tout le territoire intérieur de l’Afrique est désormais placé, au point
de vue religieux, sous une autorité française. C’est là un résultat qui
aura, pour le jour où la France croira devoir intervenir activement,
elle aussi, dans les questions africaines, des conséquences heureuses et
fécondes[213].»
[213] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 849.
Alger n’était plus, à ses yeux, que «l’une des extrémités d’un vaste
champ de charité et d’apostolat»; il lui semblait que «de Tunis, grâce
aux moyens de communication récemment établis», il pourrait «plus
aisément veiller sur tout l’ensemble de ses œuvres[214]». «Ma résidence
ordinaire sera un peu sur les grands chemins», avait-il écrit, dès 1880,
à Mgr Foulon.
[214] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 388.
Sous la houlette du cardinal, réinstallé à Carthage, le vicariat
apostolique de Tunisie s’organisa. Les congrégations arrivaient, pour
les besognes d’enseignement ou de charité, Dames de Sion et Sœurs du
Bon-Secours, Frères des écoles chrétiennes et Sœurs missionnaires
d’Afrique. Les œuvres scolaires qu’avaient commencées, avant l’arrivée
de la France, les Frères des écoles chrétiennes et les Sœurs de
Saint-Joseph de l’Apparition, se développaient et se multipliaient. A
l’instigation de Lavigerie, le livre de classe français se propageait en
Tunisie; une bibliothèque populaire s’ouvrait à Tunis. Le collège ouvert
dans cette ville par Lavigerie commençait à recevoir les enfants des
premières familles musulmanes, parmi lesquels un neveu du Bey. A
l’époque même où la France politique soustrayait à toute influence
d’Église le régime scolaire, il plaisait à Lavigerie que dans cette plus
grande France qu’était la Tunisie, l’idée française eût pour citadelle
les écoles fondées par l’Église, en face des écoles italiennes richement
subventionnées par le Quirinal, et ouvertement athées. On verra bientôt,
à Bizerte, de petites Maltaises se proclamer Françaises, de petits
Italiens entonner des chants de Déroulède: ce seront les pupilles de
Lavigerie. «La présence de ce cardinal vaut une armée», gémissait
amèrement, dans la _Riforma_, un des publicistes de Crispi. Lavigerie
ripostait aux hostilités italiennes en faisant quêter, dans les églises
tunisiennes, pour les inondés du nord de l’Italie.
VII.--Le relèvement du siège de Carthage.
Il devait dire un jour: «J’ai plus fait en Tunisie en dix-huit mois
qu’en dix-huit ans en Algérie.» Mais cet étonnant réalisateur, cet
ouvrier d’histoire dont la sollicitude se dépensait, sans jamais s’y
perdre, dans la profusion des détails, demeurait toujours insatisfait
jusqu’à ce qu’il eût imaginé et accompli l’acte symbolique qui devait
résumer son œuvre et captiver les imaginations définitivement soumises.
Carthage relevée, tel était le symbole qu’il fallait à Lavigerie, pour
qu’aux yeux de l’Église et de la France, de l’Islam et de l’Europe,
l’œuvre tunisienne fût parachevée. Flaubert, voulant en 1858 ressusciter
Carthage, avouait qu’il fallait être «fou et triplement frénétique»,
pour s’engouer d’un pareil rêve[215]: ce rêve, Lavigerie le reprenait,
mais en le mettant sous les auspices de l’Église séculaire. Un évêque
lorrain du onzième siècle, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait en
1053 jeté un regard sur les ruines de ce royaume qu’avait été, pour le
Christ, la terre d’Afrique. Il n’y trouvait plus, à cette date, sous
l’hégémonie de l’Islam, que cinq évêchés[216], et il écrivait: «Il est
hors de doute, qu’après le pontife romain le premier archevêque et le
grand métropolitain de toute l’Afrique est l’évêque de Carthage. Ce
dernier ne peut être dépouillé, en faveur de quelque évêché d’Afrique
que ce soit, de ce privilège qu’il a reçu du Saint Siège apostolique et
romain, mais il le conservera jusqu’à la fin des siècles, et tant que le
nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera invoqué en Afrique, soit que
Carthage reste abandonnée, soit qu’elle ressuscite un jour dans sa
gloire.» On trouvait trace encore, sous Grégoire VII, en 1076, d’un
archevêque de Carthage, et puis le nom disparaissait de l’histoire, mais
continuait cependant, comme l’avait affirmé Léon IX en son hardi
langage, de participer à l’immortalité même de l’Église.
[215] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 334-335.
[216] TOULOTTE, _Géographie de l’Afrique chrétienne_, p. 98-99 (Paris,
Procure des Pères Blancs, 1894).--LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II,
p. 458-482.
Lavigerie, en avril 1883, étalait sous les regards de Léon XIII les
volontés de Léon IX. D’avance il édifiait, dans son vignoble de la
Marsa, le palais épiscopal de Carthage: en octobre 1883, ce palais était
prêt; il recevait, un jour de mai 1884, les deux fils aînés du bey, et
l’un d’eux lui disait dans un toast: «C’est simple justice de laisser
une véritable liberté à votre action bienfaisante.» D’avance il traçait
les plans pour la construction de la future cathédrale de Saint-Louis;
il adressait un appel à tout ce qui restait en France de «fils des
croisés», à leur chef à tous, aussi, qui achevait de mourir hors de
France, le comte de Chambord, fils de saint Louis; en mai 1884, la
première pierre se posait. Les deux volumes d’_Œuvres choisies_ que
publiait à cette date le cardinal étaient comme un long acte d’amour à
l’endroit de cette Afrique sur laquelle sa houlette aspirait à planer et
où ses Pères Blancs poussaient une pointe nouvelle en s’installant à
Ghardaïa, dans le Mzab. Il voulait que ce fût à Carthage même que
fussent proclamés, dans un synode de ses prêtres, les statuts de ce qui
n’était encore que le vicariat apostolique de Tunisie. Il se plaisait à
leur montrer, dans l’Algérie voisine, les trois cents églises où le
Christ était adoré, des séminaires rappelant «les anciennes institutions
épiscopales dont Augustin avait tracé la loi», et «plus de deux mille
religieux et religieuses là où les vertus des vierges et des solitaires
de l’ancienne Afrique embaumaient autrefois les déserts». Et les prêtres
qui l’écoutaient acclamaient «avec une allégresse extrême, _cum summa
alacritate_», la requête cardinalice qui, au nom de Léon IX, avait
imploré de Léon XIII la restauration du siège de Carthage.
La requête arrivait à son heure. En cette année 1885, le ministre
Mancini, malgré la judicieuse opposition du roi Humbert Ier, venait
d’allonger sur le riche patrimoine de la Propagande une main qui pouvait
un jour devenir avide: il était permis de craindre que, possédant le
temporel de cette congrégation romaine, les successeurs de Mancini ne
voulussent un jour s’en servir pour régner sur l’apostolat universel.
«Dans l’assujettissement de la Propagande, écrivait Lavigerie à Ferry,
l’Italie voit une sorte de revanche ou de compensation à son impuissance
coloniale», et il demandait au Quai d’Orsay de provoquer, auprès du
cabinet de Rome, une protestation des divers gouvernements. L’acte de
Mancini frappait Léon XIII au cœur: il lui paraissait indispensable au
rayonnement de l’Église Romaine qu’elle apparût pleinement libre; ancien
administrateur des États Romains, son indépendance de cœur à l’endroit
de l’État nouveau qui les avait rayés de la carte était une sécurité
pour le monde chrétien. La troisième Rome voulait empiéter sur la
Propagande, la Propagande allait répondre en relevant Carthage. Jules
Ferry, qui s’intéressait passionnément à la question, mit un bateau, en
mai, à la disposition de Lavigerie, pour qu’il s’en fût à Rome presser
la décision. Le 28 juin, elle devenait publique, et Jules Ferry
apprenait avec joie que la Tunisie devenait diocèse régulier, sous le
titre d’archidiocèse de Carthage, uni, dans la personne de Lavigerie, à
l’archidiocèse d’Alger.
Moins de trois mois après, le 16 septembre, dans la chapelle
Saint-Cyprien de Carthage, par un de ces synchronismes dont Lavigerie
savait illuminer l’histoire, on célébrait, tout à la fois, le seize cent
vingt-sixième anniversaire du martyre de Cyprien, et le sacre épiscopal
du P. Livinhac, devenu, par un récent décret de la Propagande, vicaire
apostolique de l’Ouganda. Toutes les splendeurs du Pontifical romain,
dont s’accompagne le sacre d’un évêque, inauguraient ainsi le renouveau
de gloire religieuse dont désormais bénéficiait Carthage: à peine cet
archevêché était-il restauré que Lavigerie, conformément aux termes
grandioses de Léon IX, faisait le geste de l’ériger en métropole de
l’Afrique; et lorsqu’en 1889 l’évêque de Malte, avec l’appui de
l’Angleterre, tentera d’obtenir le titre de primat d’Afrique, Lavigerie
s’insurgera, tempêtera, menacera le Saint-Siège de démissionner.
Mais une question se posait: cet archevêché, comment le faire vivre? La
loterie tunisienne, dont Lavigerie avait espéré trois millions, avait
mal réussi; auprès d’un certain nombre de catholiques de France, la
Tunisie était impopulaire, parce que Ferry l’était: ils boudaient à
Lavigerie, au lieu de chercher, dans le spectacle des résurrections
chrétiennes qui s’accomplissaient en Afrique, une consolation pour les
attristants épisodes d’anticléricalisme qui depuis quatre ans s’étaient
déroulés à l’ombre de leurs clochers. Il fallait pourtant que le nouveau
diocèse de Tunis trouvât des ressources. Jules Ferry, tout d’abord, se
donna l’honneur d’y pourvoir. «Il vous considère, écrivait à Lavigerie
Paul Cambon, comme l’un des plus actifs et des plus puissants
auxiliaires de la France du dehors. Il fera pour vous ce que vous
voudrez.» Il fallait à Lavigerie un traitement pour vingt-cinq curés.
Ferry, qui n’avait pas le droit de le prendre sur le budget des cultes,
la Tunisie n’étant pas concordataire, les rémunéra comme aumôniers
militaires. Il lui fallait des subventions pour ses écoles religieuses:
Ferry, tout en admettant que Lavigerie en choisirait les maîtres et les
maîtresses, les entretint comme écoles communales. Ainsi ressuscita
l’Église de Carthage, par la collaboration de Lavigerie et de Jules
Ferry. A la fin d’octobre 1884, l’archevêque fut à la mort: allait-il
succomber, comme Moïse, au seuil de la terre promise? Il se raffermit,
et sa convalescence s’acheva, lorsque lui parvint, en novembre, la bulle
officielle dans laquelle Léon XIII, érigeant Carthage en Église
métropolitaine, glorifiait, tout à la fois, cette Église historique et
l’homme sage et infatigable (_vir sapiens et impiger_) à qui elle était
confiée.
La pourpre romaine, trois cent soixante-seize ans plus tôt,
resplendissant sur les épaules du cardinal Ximenès, encadrée par les
troupes de Ferdinand le Catholique, s’était un instant montrée, sur les
rivages d’Oran, comme messagère de l’Évangile et rédemptrice des
captifs; et puis elle avait dû s’effacer. Désormais, sur la carrure
puissante de Lavigerie, elle s’étalait au grand soleil d’Afrique,
accueillie par les populations, respectée par l’Europe politique, et
cette pourpre n’était plus une vision éphémère, mais la parure de la
hiérarchie restaurée.
En ce même mois de novembre 1884, à Berlin, dans l’aréopage diplomatique
où grandes et petites nations d’Europe se partageaient l’Afrique,
Stanley, parlant devant une commission, prononçait avec respect le nom
de Lavigerie; et c’est en évoquant l’action apostolique de l’archevêque
de Carthage que le baron de Courcel, qui représentait la France,
obtenait, malgré l’ambassadeur de Turquie, que la conférence de Berlin
reconnût expressément la liberté des missions et leur droit d’être
protégées.
C’étaient là, pour Lavigerie, de beaux rayons de soleil, que tout de
suite des nuages vinrent offusquer. Il apprenait qu’en contraste avec
les biais généreux imaginés par Jules Ferry, la commission du budget, au
Palais-Bourbon, infligeait aux crédits habituels prévus pour
l’archevêché d’Alger d’irréparables amputations. Sa pourpre et sa
gloire, à la fin du printemps de 1885, se firent suppliantes,
quémandeuses, dans les chaires de France. Il déclarait qu’il mourrait de
fatigue sur les grands chemins, s’il le fallait, plutôt que de laisser
son clergé mourir de faim. On a cru surtout frapper l’Église dans nos
personnes, disait-il à la Madeleine, mais en réalité on a surtout frappé
la France. Il quêtait lui-même, de rang en rang, demandant la charité
pour l’amour de la France. Parlant à Saint-Sulpice, où les souvenirs de
sa jeunesse ecclésiastique l’obsédaient, il rappelait ce mot du
Psalmiste: «Moi aussi, j’ai été jeune et me voilà vieux!... Je ne puis,
continuait-il, ajouter avec le Psalmiste que je n’ai pas vu le juste
mendier son pain et celui de ses enfants.» Il pleurait, pleurait; et son
éloquence assurait à ses gestes de mendiant d’éclatantes victoires.
Jules Ferry venait d’être renversé du pouvoir: dans le ministère Brisson
qui lui avait succédé, Goblet détenait les cultes. Cette promenade
cardinalice le gênait: il y mit un terme en faisant rétablir cent mille
francs au chapitre budgétaire concernant les trois diocèses de
l’Algérie. C’était un début de réparation, assez parcimonieux
d’ailleurs.
Pour l’instant, Lavigerie s’en contentait. En cet été de 1885 il
aspirait à porter à Jérusalem, dans son école de Sainte-Anne, le
prestige de la France et le programme qui s’esquissait, dans les
conseils du Vatican, en vue de la réunion des Églises d’Orient; il
voulait qu’un bateau de l’État, officiellement, le menât dans le Levant;
il se montrerait aux Orientaux, au nom de sa patrie, au nom de Rome; sa
pourpre toute fraîche, d’un rayonnement si authentiquement français,
aurait la joie de mettre l’empreinte de Rome sur la vie religieuse du
Levant, comme sur celle de l’Afrique. Ferry se fût probablement
enthousiasmé pour ce programme, mais que pouvait en penser Goblet, dans
un cabinet Brisson? Le bateau de l’État fut refusé, et pour une
fois,--la première peut-être,--cette souveraineté tenace, invincible,
qu’exerçait à la longue l’imagination de Lavigerie sur la rébellion des
faits et des hommes, consentit à une abdication. Le grand dessein qu’il
laissait ainsi s’évanouir sera repris et accompli par le cardinal
Langénieux, neuf ans plus tard, sur l’ordre formel de Léon XIII[217], et
le secrétaire de l’archevêque de Reims, dans ces assises palestiniennes
tenues à Jérusalem, sera l’un des Pères Blancs du cardinal Lavigerie.
[217] Voir LARGENT, _Le cardinal Langénieux_, p, 195-254 (Paris,
Gabalda, 1911).
VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs. Lavigerie
dans son observatoire de Biskra.
Carthage d’ailleurs rappelait Lavigerie: tout le monde, là-bas, avait
besoin de lui. Sa puissance était une bienfaisance. Des prêtres qui
soignaient et secouraient les malades, des sœurs qui soulageaient la
misère des femmes et des enfants, telle était la cour dont s’entourait
cette souveraineté. Et lorsque des détracteurs l’accusaient à la tribune
française de «poursuivre une œuvre de prosélytisme inacceptable», de
«provoquer même», par ce prosélytisme, «des soulèvements et des
attentats», de «préparer des vêpres tunisiennes», il répondait qu’il ne
faisait rien de plus que d’«aimer les musulmans, et de leur montrer
qu’en les aimant ainsi il obéissait à une loi de charité supérieure à la
leur». Notre seule joie, disait-il, c’est, après tous nos sacrifices,
d’entendre ces musulmans nous dire quelquefois: «Ah! vraiment les
chrétiens de France sont bons[218].»
[218] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 522.
Son palais jouissait d’une sorte de droit d’asile: femmes persécutées,
esclaves fugitives, favoris disgraciés de la cour beylicale, y
trouvaient protection, sécurité. Les diplomates des diverses puissances
se tenaient en rapport avec lui; il avait des relations particulièrement
suivies avec le consul d’Angleterre, avec Julius Eckardt, consul
d’Allemagne, mais beaucoup plus distantes avec celui d’Espagne, qui
avait un jour tenté de se mettre sur son chemin, avec celui d’Autriche,
qui s’était contenté de lui faire une «visite en papier». Lavigerie
savait être susceptible, au nom de la France[219]. Julius Eckardt nous
parle longuement de lui dans ses Mémoires; il s’y montre fasciné par la
physionomie de cet archevêque, qu’il jugeait «extraordinairement
majestueuse». On prenait une leçon de politique, en regardant Lavigerie
manier les colonies étrangères. La colonie maltaise, où il avait son
banquier, lui obéissait: sur un mot de lui, en janvier 1884, on avait vu
les représentants de cette colonie s’en aller saluer Paul Cambon, sous
la conduite d’un capucin qui servait d’interprète. La colonie italienne,
qui d’abord avait partagé les susceptibilités de ses consuls,
s’apprivoisait lentement: «Lavigerie, écrit Julius Eckardt, savait si
habilement ménager les côtés faibles des Italiens, qu’il apparaissait
comme leur ami.» La supériorité notoire des écoles entretenues par le
cardinal, la prépondérance économique qu’il devait à ses vignobles,
cultivés par des centaines de travailleurs, donnaient à son prestige de
nouvelles assises.
[219] Julius v. ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 173-175
(Leipzig, Hirzel, 1910).
«A Tunis, lisait-on dans _l’Indépendant Tunisien_ du 27 juin 1885, le
voyageur n’est pas peu surpris d’entendre un sermon français devant un
auditoire à peu près entièrement composé de Maltais et d’Italiens. On
peut dire, sans exception aucune, que Lavigerie est le maître spirituel
de la colonie étrangère sur ces rivages. Son ministère est tout-puissant
pour calmer les irritations, pour déjouer les complots contre la France,
pour maintenir dans l’obéissance et le devoir toutes ces populations
dont une religion commune est le seul lien[220].» Malmusi, le consul
d’Italie, observait que grâce au cardinal, l’Église, au moins en
Tunisie, était traitée et respectée par la France comme une alliée de la
cause française[221].
[220] Cité dans PONTOIS, _les Odeurs de Tunis_, p. 337 (Paris,
Savine).
[221] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 178.
Les intérêts politiques de la France exigeaient que cet archevêque fût
là. Il disait nettement à Malmusi: «Votre prédécesseur Maccio est
devenu, par son attitude, le véritable auteur du protectorat! Que vous
suiviez son exemple, et le protectorat peut devenir une annexion.» Ce
n’était là qu’un avertissement amical, nullement une menace, car nul
n’était plus hostile que le cardinal à l’idée d’une annexion pure et
simple de la Tunisie. Un jour le commandant du corps expéditionnaire,
qui avait nom général Boulanger, s’enthousiasmait pour cette idée; mais
Paul Cambon, qui demeurait rebelle, se réjouissait de trouver, auprès du
pouvoir public et de l’opinion française, un efficace appui dans la
personne de Lavigerie, partisan décidé du protectorat.
La sollicitude de Lavigerie pour l’Église tunisienne exigeait aussi
qu’il fût là; Carthage recevait des Carmélites, des Franciscaines
missionnaires de Marie; c’était toute une petite cité de Dieu qui
s’étendait, se disséminait, se posait avec un parti-pris d’archéologique
ferveur sur tous les points précis de l’acropole consacrés par des
souvenirs chrétiens; et cette cité de Dieu devait un jour, dans la
pensée de Lavigerie, devenir, sur cette acropole, le berceau d’une
grande ville. Combien apparaissaient mesquins, en face de toutes ces
promesses d’avenir, les votes des Chambres marchandant ou supprimant des
crédits: «Je me moque bien de cette bêtise, disait Lavigerie à Eckardt,
une seule quête me rapportera plus que cette bagatelle»; et il
s’exprimait si librement qu’il envoyait ensuite un de ses chanoines
prier le consul de ne point transmettre en clair ses propos, s’il lui
plaisait de les raconter[222].
[222] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 181.
Le scolasticat des Pères Blancs groupait autour du vieil archevêque les
prémices du futur apostolat de l’Afrique; il aimait s’entourer de ces
jeunes recrues. Il voulut les avoir sous son regard, en cette émouvante
journée du 20 juin 1886 où, après avoir baptisé les cloches de sa
cathédrale de Saint-Louis, il descendit dans un caveau qu’il avait fait
construire, proclama que ce serait là sa tombe, et fit planer sa
bénédiction. Cet artisan de résurrection signifiait à ces enfants que la
pensée de la mort, en lui, dominait toutes les autres, et qu’elle
l’invitait, sans cesse, à mieux régler sa vie, et à mieux travailler à
mesure que le temps lui échappait. La nuit viendra, continuait-il, dans
laquelle on ne travaille plus.
Du travail, l’Afrique centrale lui en donnait. Il y possédait là quatre
vicariats, Nyanza, Tanganyika, Haut-Congo, Ounyanembé. Dans les deux
premiers, la semence chrétienne mûrissait rapidement: ces conquêtes de
l’Église sur les peuples noirs le consolaient un peu des piétinements
qui semblaient au contraire s’imposer à elle, aux portes de l’Islam. Des
orphelinats se fondaient, où affluaient les négrillons rachetés aux
marchands d’esclaves. Sur un territoire laissé aux Pères Blancs par le
roi des Belges, le capitaine Joubert s’installait avec quelques
centaines de nègres: c’était comme l’ébauche du royaume chrétien
qu’édifiaient les songes aventureux du cardinal; et ce chevalier du
Christ qu’était Joubert, en épousant une négresse chrétienne, attestait
aux noirs la réhabilitation morale de leur race. Mais dans l’Ouganda, de
sombres nuages grossissaient, dont allait sortir pour la race noire un
autre genre de réhabilitation.
Depuis décembre 1885, le roi Mwanga, successeur de M’Tésa, préparait une
persécution contre le catholicisme. Lavigerie le savait; il savait aussi
que ce mouvement d’hostilité à l’endroit des missions européennes était
dû, en partie, aux suspicions provoquées par les ambitions allemandes
qui, tout autour de Zanzibar, rôdaient et progressaient. «Je reconnais
volontiers, déclarait-il un jour au consul Julius Eckardt, la situation
prépondérante de l’Allemagne dans le sud-est du continent noir, et je
suis convaincu que M. de Bismarck donnera sa protection sans réserve à
la maison de mission française qui est à la limite des possessions
allemandes[223].» Il apparaissait au cardinal qu’en agissant ainsi
Bismarck ne ferait que conjurer le péril que les ambitions germaniques
avaient elles-mêmes créé. Cela équivalait à solliciter l’Allemagne de
prendre la protection de nos missions: l’ouverture était certainement
imprudente. L’imprudence s’accrut dans une note où Lavigerie, sur
l’astucieuse demande du consul, précisait sa pensée. On fut bouleversé,
au Quai d’Orsay, le jour où l’on apprit, par une démarche du cabinet de
Berlin, que Bismarck était tout prêt à faire pénétrer l’Allemagne dans
l’Afrique des lacs par la porte que lui ouvrait Lavigerie. La France
avait refusé, naguère, le protectorat de l’Ouganda, mais pouvait-elle le
laisser prendre par l’Allemagne, au moment où elle s’occupait, avec
l’Angleterre, de défendre le sultan de Zanzibar contre l’avidité
allemande? Entre ces préoccupations de la France et la démarche de
Lavigerie, le heurt était évident: la France fit savoir à l’archevêque
qu’il avait fait un faux pas. Cependant, en Ouganda, les événements se
précipitaient; et dans l’été de 1886, à la cour du roi Mwanga, le sang
chrétien coulait à flots. On compta cent quarante martyrs.
[223] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 176.
Chrétiens depuis quelques années ou même depuis quelques mois, ces
nègres, pour la plupart très jeunes, montrèrent une ferveur de foi, une
vaillance à souffrir, qui les égalait aux martyrs des premiers siècles.
Le P. Lourdel, bientôt, dans une lettre tragique, disait à Lavigerie,
entre autres traits d’héroïsme, l’histoire de trente et un pages du roi
Mwanga, liés comme autant de fagots, et brûlés vifs, de leurs trois
camarades se proclamant chrétiens, et aspirant, eux aussi, au martyre,
et l’histoire du juge de paix Mouromba, amputé de ses pieds, de ses
mains, de plusieurs lambeaux de chair, voyant tous ces débris griller
devant lui, et survivant trois jours à ces atroces traitements[224].
[224] NICQ, _le Père Siméon Lourdel_, 3e édit., p. 306-384 (Maison
Carrée, 1922). Vingt-deux de ces martyrs seront, en 1920, béatifiés
par Benoît XV (_loc. cit._, p. 531-537).
Jadis, une troupe de martyrs chrétiens, sur la colline d’Utique, avait
reçu, dans la liturgie, le nom de _masse blanche_, en raison de la chaux
où on les avait ensevelis. Lavigerie, évoquant ce souvenir, honorait du
nom de _masse noire_ les martyrs nègres de l’Ouganda. Il informait Léon
XIII, lui demandait l’autorisation de célébrer une messe d’action de
grâces pour la vitalité chrétienne dont ces morts avaient témoigné. Le
soir même du 5 mai 1887, où cette messe fut célébrée à Notre-Dame
d’Afrique, une nouvelle caravane de huit Pères Blancs s’en allait vers
ces latitudes ensanglantées, nouveaux porteurs du message que Rome et
Carthage offraient aux pays nègres et dont la fécondité venait de
s’attester avec un si tragique éclat.
Lavigerie, désormais, passait ses heures à Biskra, dans l’intimité du
passé africain et du désert inaccessible. De longues heures durant, il
se courbait sur les documents historiques, épigraphiques,
archéologiques, pour refaire le livre: _Africa christiana_, qu’avait en
1816 écrit Morselli. Il y avait, dans la préface de ce livre, une page
que depuis longtemps il aimait: celle où Morselli souhaitait que, grâce
à quelque nouveau Bélisaire, l’Église Romaine, un jour, rentrât en
Afrique comme chez elle, _tanquam in propria sua_. Lavigerie et la
France avaient accompli cette réintégration. De temps à autre, le
cardinal interrompait son travail pour contempler, dans quelque
promenade, l’immense horizon saharien; sa pensée s’évadait, plus au
delà, vers ces centaines de milliers d’esclaves, qui souffraient.
Et pendant que la pensée de Lavigerie, peu faite évidemment pour la
quiétude un peu égoïste des besognes d’érudition, traversait le désert
pour chercher au loin les esclaves, la pensée de Léon XIII, traversant
la mer, cherchait Lavigerie. «Vos si rares services rendus à l’Afrique,
lui écrivait le Pape en novembre 1887, vous recommandent à ce point, que
vous semblez comparable aux hommes qui ont le mieux mérité du nom
catholique et de la civilisation.» Lorsqu’en mars 1888 Lavigerie
célébrait en sa cathédrale d’Alger son jubilé épiscopal, il y avait là
un représentant de Léon XIII. Il semblait que chaque jour rapprochait
plus intimement leurs deux génies; et le mois de mai 1888, qui amenait
Lavigerie à Rome, allait être, de par la volonté de Léon XIII, le point
de départ de la campagne antiesclavagiste, suprême gloire de sa vie.