LA RÉSURRECTION DE L’ÉGLISE D’AFRIQUE

I.--L’éducation agricole de l’Algérie: Pères Blancs et Sœurs Blanches.

Lavigerie, à Biarritz, avait convaincu l’Empereur qu’un archevêque

d’Alger était quelque chose d’autre et quelque chose de plus que le

chapelain mitré d’une colonie européenne. Ce succès une fois remporté,

il s’en fut voir Pie IX: «J’ai été reçu en triomphe et comblé par le

pape», écrivait-il le 10 août 1868 à l’abbé Bourret. Il racontait qu’à

Rome, on l’avait «saharatisé», qu’on l’avait «négrifié». Il joignait

désormais à son office d’archevêque les fonctions de supérieur et de

délégué apostolique d’une mission créée à sa demande, et pour lui: la

mission du Sahara occidental. Au-delà de ces Berbères, de ces Arabes,

dont l’État français avait fini par lui permettre le contact, il

revoyait s’ouvrir devant lui, par la volonté de Rome, une autre province

spirituelle, comprenant toutes les oasis de l’immense désert, jusqu’à

Tombouctou. L’Algérie, le Sénégal, lui apparaissaient comme «deux

grandes portes que la miséricorde divine avait ouvertes, pour tant de

peuples, à la charité et à la vérité catholique»; il se réjouissait qu’à

ces deux seuils de l’Afrique inconnue, soldats de France et prêtres de

France fussent installés. En mai 1869, lorsque l’entourage du gouverneur

général l’avait vu partir, on avait escompté qu’il ne reviendrait point,

et qu’une permutation de siège libérerait l’Algérie de son esprit

d’entreprise; il rentrait là-bas, en septembre, avec un parchemin

pontifical qui lui ouvrait un continent.

En ce même mois de septembre 1869, la Propagande, envoyant des

instructions aux vicaires apostoliques des Indes orientales, leur

recommandait de travailler à la conversion des musulmans par la

diffusion d’opuscules sur la divinité du christianisme[153]. Rome aurait

cru pécher contre l’humanité si elle avait paresseusement admis que plus

de deux cents millions d’âmes, les âmes de l’Islam, fussent exclues des

grâces du Christ.

[153] _Acta et decreta sacrorum conciliorum recentiorum_ (_Collectio

Lacensis_), VI, col. 666. (Fribourg, Herder.)

Lavigerie, ainsi soutenu par l’impulsion romaine, retrouvait ses

orphelinats très prospères: petits Kabyles, petits Arabes s’y formaient

à toutes sortes de métiers. L’apprentissage agricole, surtout,

préoccupait le prélat. Dans l’histoire de l’apostolat chrétien,

nombreuses sont les pages où l’on voit les missionnaires tenir tout

d’abord aux populations le langage du Dieu de la Genèse, et leur

enseigner, à son exemple, la loi du travail et la culture de la terre.

On dirait qu’ils veulent leur présenter les énergies mêmes du sol, ce

don de Dieu, avant de leur révéler, par le Décalogue, les exigences de

sa loi, avant de leur révéler, par l’Évangile, les condescendances de sa

paternité[154]. Lavigerie, s’inspirant de ces exemples séculaires,

allait viser au défrichement des terres, avant de songer à celui des

âmes. Se rappelant que «le mélange des travaux manuels, des travaux des

champs et des travaux apostoliques est la première forme qu’ait eue dans

l’Église l’œuvre de la propagation de la foi», il était décidé à

établir, sur plusieurs points de la province d’Alger, de vastes

fermes-écoles où les enfants indigènes dont les parents le désireraient

viendraient librement avec les enfants européens «se former au bien, au

travail, apprendre nos méthodes, et recevoir une instruction première

qui modifierait profondément la routine et les préjugés de leur race.»

Ben-Aknour, Maison Carrée, Sidi Moussa, Saint-Ferdinand, accueillaient

les garçons; Kouba, Sidi Ibrahim, Saint-Eugène, El-Bior accueillaient

les filles.

[154] Qu’il nous soit permis de renvoyer à notre étude sur

l’agriculture et l’apostolat missionnaire, dans notre livre:

_Orientations catholiques_, p. 172-198 (Paris, Perrin, 1925).

Des moines agriculteurs, voilà ce que furent, dans leur séminaire

spécial ouvert le 10 octobre 1868, les cinq premiers missionnaires

d’Afrique. Lavigerie rêvait, dès cette date, de les voir rayonner de

proche en proche, d’une part dans le désert qui s’étend depuis le sud de

l’Algérie jusqu’au Sénégal, et d’autre part dans le pays de l’or et des

nègres; il rêvait même, déjà,--comme il le proclamait en conférant le

sous-diaconat à l’un d’entre eux, Félix Charmetant,--de voir cette

humble et aventureuse société donner bientôt à l’Église des martyrs.

Sous la direction spirituelle d’un Jésuite et sous la discipline

intellectuelle d’un Sulpicien, quinze mois de formation étaient prévus;

il leur était prescrit de ne plus parler que l’arabe, et dans cette

période de débuts le professeur d’arabe fut le cuisinier de la maison.

Il avait consigne de les familiariser sans ménagements avec le menu des

indigènes, comme avec leur langue. On devait coucher sur la dure,

employer les récréations à panser les plaies des Berbères ou des Arabes,

et s’habituer à connaître, pour les soigner, leurs plus dangereuses

maladies. Lavigerie proposait à ses novices l’exemple des premiers

Bénédictins, qui, parce qu’instituteurs de la vie laborieuse, avaient

été des civilisateurs! Les anciens moines d’Occident avaient assaini le

sol, l’avaient cultivé: au réfectoire, on lisait Montalembert, leur

hagiographe, pour s’instruire de leurs méthodes, pour s’enflammer de

leur zèle. On pouvait espérer que l’orgueil musulman céderait plus

aisément, un jour, aux suggestions des missionnaires s’ils adoptaient

franchement, sans esprit de retour, les façons extérieures de vivre, les

vêtements, la nourriture, les mœurs nomades, la langue de l’Islam. Ce

fut pour eux comme une règle religieuse, de se former à être des

déracinés et de s’incarner Arabes, si l’on peut ainsi dire, pour qu’en

retour les Arabes s’assimilassent un peu de leur âme.

Des dévouements nouveaux survinrent, en réponse à la circulaire qu’avait

expédiée Lavigerie dans tous les grands séminaires de France, et qui

réclamait impérieusement, pour l’Algérie, des éducateurs d’indigènes,

et, pour le Soudan, des apôtres. «C’est là, écrivait le prélat, la

conséquence logique et providentielle de la conquête algérienne, car

cette conquête elle-même est, selon mes faibles vues, le début d’une

dernière croisade, croisade pacifique et civilisatrice, qui doit assurer

à la France catholique une prépondérance marquée dans les destinées de

l’Afrique du Nord.»

Des paysannes s’attelant à la culture, voilà ce que furent, de leur

côté, dès le mois de septembre 1869, les premières sœurs missionnaires

d’Afrique. C’étaient huit jeunes filles, dont deux avaient moins de

seize ans. Un prêtre d’Alger, l’abbé Le Maulf, était allé les chercher

jusqu’en Bretagne. Quelques lignes de Lavigerie les avaient capturées:

«Chez les musulmans, disaient ces lignes, il n’y a que la femme qui

puisse aborder la femme et lui apporter le salut. Il n’y a nulle part,

mais surtout en Afrique, personne de plus apte que la femme à un

ministère qui est premièrement un ministère de charité.» Séduites, elles

passèrent la Méditerranée. L’Afrique féminine était à conquérir; elles

allaient s’y mettre! Mais les sœurs de Saint-Charles, à qui Lavigerie

les confia, commencèrent par leur donner des bêches, des pioches, et

autres instruments de culture; et en avant! Il fallait être expertes en

labour, pour apprivoiser plus tard au travail de la terre les orphelins

arabes. Elles étaient venues pour être des «bonnes sœurs»; et l’on

faisait d’elles, d’abord, de bonnes paysannes, courbées sur la glèbe.

Lavigerie était très formel: Pères Blancs, Sœurs missionnaires, avaient

des terres; il fallait donc qu’ils en vécussent, à la façon des apôtres

et des premiers solitaires qui se flattaient de n’être point à charge

aux fidèles, et de vivre de leur travail. Leur labeur manuel, tel qu’ils

le concevaient, devait remplir dans la société chrétienne une fonction

économique, et s’exercer avec la dignité d’une liturgie. Un jour, revêtu

du rochet, de la mosette et de l’étole, il surgissait, inattendu, au

milieu des vignobles de Maison Carrée. Le pieux bataillon de vendangeurs

était là; devant eux, à voix haute, ce Lavigerie qu’ils appelaient

volontiers papa commençait une prière, demandant au Seigneur qu’à jamais

leur fussent épargnées les angoisses de la faim, et que l’esprit de

pénitence tînt leurs énergies en haleine; puis, s’armant d’une serpette,

saisissant un panier, il se mettait lui-même à vendanger, sous les

insolents rayons d’un soleil d’août.

Ses deux instruments étaient forgés: Pères Blancs et Sœurs

missionnaires. Ceux-là élèveraient des jeunes hommes, celles-ci des

jeunes filles. Et déjà Lavigerie préparait le lendemain en achetant, dès

le mois d’octobre 1869, dans la vallée du Chelif, plusieurs milliers

d’hectares de terres, où ces jeunes hommes, où ces jeunes filles,

fonderaient plus tard des foyers et formeraient des villages d’Arabes

chrétiens[155]. Car déjà, dans les orphelinats, sans hâte, avec prudence

et discrétion, on commençait à baptiser. Lavigerie frémissait

d’espérance lorsqu’il entendait un de ces jeunes néophytes lui dire: «Je

préfère le christianisme à l’islamisme, parce que celui-ci ordonne de

tuer les chrétiens, et celui-là de mourir pour les Arabes.» Parmi ces

orphelins qu’il rassemblait plus près de son aile, au petit séminaire de

Saint-Eugène, il se plaisait à pressentir de futurs médecins arabes et

même peut-être de futurs prêtres; et se berçant de cette pensée, il

voyait en eux des recrues, dont les bonnes volontés, plus tard, se

mettraient au service de la Délégation du Sahara et du Soudan.

[155] Voir sa lettre aux chrétiens de France et de Belgique sur les

orphelins arabes d’Alger, janvier 1870 (LAVIGERIE, _Œuvres

choisies_, I, p. 205-227).

II.--Une grande crise: la guerre de 1870 et l’insurrection kabyle.

Arrivant à Rome, le 6 décembre 1869, pour le Concile du Vatican, un

prestige l’entourait, qui lui eût permis, s’il l’eût voulu, de jouer un

rôle important dans cette assemblée. Il y avait là Mgr Maret, son vieil

ami de Sorbonne, toujours doyen de la Faculté de théologie: des

publications retentissantes, dont Lavigerie avait vainement essayé de le

dissuader[156], groupaient autour de ce prélat beaucoup de ceux qui

voulaient ajourner ou combattre la définition de l’infaillibilité

papale. Son amitié peut-être avait escompté que Lavigerie se rangerait

derrière lui. Je suis un évêque missionnaire, protestait Lavigerie; et

pour un évêque missionnaire, «il y a un bon modèle à suivre: c’est saint

Martin; il avait fait le vœu de ne plus se trouver dans aucun concile, y

ayant éprouvé une diminution de son don des miracles. J’en ai fait

autant pour les discussions des théologiens». Il avait d’ailleurs,

jadis, dans ses leçons de Sorbonne sur le jansénisme, enseigné

l’infaillibilité.

[156] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 273.

Sous ses regards, de curieux chassés-croisés s’accomplissaient: ce Mgr

Maret, qui pourvoyait d’arguments les prélats de l’opposition, avait, en

sa jeunesse, été menaisien et infaillibiliste; et Mgr Cousseau, l’évêque

d’Angoulême, devenu champion très ardent de la définition, avait

commencé, jadis, par être gallican. Mais aujourd’hui Mgr Maret déclarait

redouter que la France ne devînt incrédule plutôt que de devenir

«ultramontaine», et Mgr Cousseau estimait qu’en taxant la définition

d’inopportune on la rendait nécessaire. Ils se rencontraient chez

Lavigerie. «Nous allons voir si les deux augures peuvent aujourd’hui se

regarder sans rire», disait l’archevêque. Et tous deux, en bonne amitié,

s’avouaient réciproquement leurs évolutions respectives. Lavigerie

observait: il constatait, de part et d’autre, «des sentiments également

respectables», d’une part l’«amour de la vérité pure et complète»,

d’autre part, «l’amour des âmes et le respect des traditions de l’ancien

clergé de France, si vénérable sous tant de rapports»[157].

[157] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 249-251.

Exégèse des textes scripturaires, examen des défaillances doctrinales

imputées à Libère, ou bien à Vigile, ou bien à Jean XXII, argumentations

dialectiques sur les assises ou la portée de l’infaillibilité: Lavigerie

laissait cela à d’autres; il avait le dessein d’être, tout simplement,

avec le Pape et la majorité des évêques. «Je ne veux savoir, disait-il,

que ce que veut et ce que pense l’Église, pour penser et dire comme

elle.» Il était pourtant trop réaliste, trop soucieux des répercussions

du spirituel sur le temporel, pour négliger de prêter attention aux

anxiétés de certains États; qu’ils s’ingérassent dans le Concile, cela

ne lui paraissait nullement désirable. Voyant à Paris Émile Ollivier, il

le prévenait que dans une telle immixtion le gouvernement ne trouverait

que «des dégoûts et des échecs». Mais il souhaitait qu’au lieu de s’user

dans une résistance sans issue, les esprits modérés de l’épiscopat

employassent leurs efforts à mitiger les termes de la définition[158].

Lavigerie, s’il eût fait un séjour prolongé au concile du Vatican, se

fût comporté vis-à-vis de la majorité infaillibiliste, comme en 1682

Bossuet, dans l’assemblée du clergé de France, s’était comporté

vis-à-vis de la majorité gallicane. De même que Bossuet, devant cette

assemblée qui prétendait opposer à Rome la barrière des Quatre articles,

prêchait sur l’Unité de l’Église un sermon qui rendait hommage à Rome,

de même Lavigerie, en face d’une majorité que les pouvoirs civils

qualifiaient d’ultramontaine, eût volontiers travaillé, s’il eût eu le

loisir de faire besogne théologique, à «rendre la définition telle que

Bossuet pût la signer». Mais ce loisir lui manquait, et dès le mois de

mars, il disparut du concile: ses œuvres religieuses le

rappelaient[159].

[158] Émile OLLIVIER, _l’Église et l’État au concile du Vatican_, II,

p. 97 (Paris, Garnier). On lit dans le _Journal_ de M. Icard, alors

directeur au séminaire de Saint-Sulpice, à la date du 4 février

1870: «Mgr Lavigerie a dit au cardinal Antonelli que dans la

situation où était le Concile, il était d’une importance extrême de

ne pas amener un éclat et des controverses qui agiteraient les

évêques; que le pape ne peut guère prendre une initiative dans une

affaire qui lui semble personnelle; que la congrégation des

«postulata» ne le devrait pas non plus, puisqu’elle n’agit que sous

le gré du pape; mais qu’un évêque pourrait très bien amener une

ouverture dans la discussion du schéma de l’Église: si l’on insère

dans ce schéma le chapitre du Concile de Florence, l’évêque

demandera que, comme il s’est élevé des controverses sur

l’interprétation de ce chapitre, les Pères déclarent que l’on doit

l’entendre en ce sens, que, lorsqu’un pape déclare solennellement à

l’Église que telle vérité est révélée et enseignée par la tradition,

son jugement est irréformable. De cette manière, on ne sépare pas le

pape de l’Église, on ne donne pas occasion aux hommes prévenus de

croire que le pape peut définir ce que bon lui semblera. L’idée de

l’archevêque d’Alger est utile; il y a là un acheminement à la paix;

on ne sépare pas le pape de l’Église; on écarte l’hypothèse d’une

infaillibilité séparée. Je crois que l’on peut disposer les termes

du schéma de manière à lui concilier le plus grand nombre de

suffrages.» (Communication de M. l’abbé Mourret.)

[159] Lavigerie, plus tard, revenant sur le Concile dans des pages

émues sur Mgr Maret, constatera, à la faveur du recul, que toutes

les démarches de Mgr Maret et de Mgr Dupanloup, «inspirées, au fond,

par l’amour de l’Église et par celui des âmes qu’ils croyaient

compromises par ce projet de définition, ne furent que des illusions

dont la main de Dieu profita pour tout mener à ses fins». Maret lui

écrira après le concile: «Vous avez été le sage, comme toujours,

moi, j’ai été l’imprudent. Vous aviez tout prédit, je n’ai voulu ni

vous écouter, ni vous croire, mais cependant je vous ai toujours

aimé»; et Lavigerie obtiendra de Pie IX qu’il nomme Maret primicier

de Saint-Denis, et de Léon XIII qu’il le nomme archevêque de Lépante

(_Revue de Lille_, janvier 1897, p. 271-276).

Au concile même, soixante-huit prélats déposaient un vœu pour

l’évangélisation de cette vigne délaissée qu’était l’Afrique noire[160];

ils la signalaient, comme une tâche urgente, aux évêques du littoral

africain, à tout le peuple chrétien; et leurs mystiques métaphores

souhaitaient qu’en un jour prochain, la race nègre brillât, comme une

perle aux noirs reflets, dans le diadème de l’Immaculée... Déjà

Lavigerie, ayant laissé derrière lui les discussions conciliaires,

s’occupait de hâter ce jour, en tête-à-tête avec l’Afrique, avec son

rêve.

[160] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905.

Il ne pressentait pas encore les orages qui allaient fondre sur

l’Algérie, en même temps que sur la France.

Le 15 juillet 1870, la guerre franco-allemande éclatait: peu de jours

après, au Corps législatif, Émile Keller faisait applaudir la lettre

d’un évêque qui mettait la moitié de ses prêtres à la disposition de la

France, comme aumôniers, comme ambulanciers; cet évêque, qui bientôt

allait autoriser ses fabriques à donner leurs cloches pour en faire des

canons, était Lavigerie. En quelques semaines, l’Algérie dut se priver

d’une moitié de son clergé: première étape dans l’appauvrissement

spirituel.

Le 4 septembre, le canon, dans Alger, annonça la proclamation de la

République; ce fut tout de suite, dans la ville, un bouillonnement de

lie. «L’archevêque emprisonne les orphelins», murmurait une populace

menaçante; «il faut les délivrer». On parlait de ses millions, on criait

des journaux qui racontaient, en les travestissant, «les faits et gestes

du citoyen Charles». Il se sentait tellement écœuré, qu’un instant,

devant l’un des Pères Blancs, il déposa sa croix, son anneau, déclara

qu’il ne voulait plus être archevêque. Sans de telles heures

d’abattement, qu’il se reprochait ensuite comme des lâchetés, cet

incomparable moteur d’histoire aurait pu se laisser fasciner, et puis

fourvoyer, par l’orgueil d’agir; habitué à la fréquente soumission des

hommes, à la fréquente soumission des circonstances elles-mêmes, il

était bon, j’allais dire hygiénique, qu’il sentît parfois, tout d’un

coup, s’opposer à sa puissance le plus humiliant de tous les obstacles,

celui qui provient d’une défaillance intérieure de volonté; ces

heures-là, et la confusion qu’elles lui laissaient, l’obligeaient à

certaines disciplines d’anéantissement qui le préservaient d’une

périlleuse griserie.

Abattu, c’était naturel qu’il le fût, lorsqu’il voyait, en 1871, dans

cette Maison Carrée où, sous la pression de la nécessité, il avait

rassemblé tous ses orphelins, une atroce famine s’installer. Il y avait

là cinq cents enfants qui vivaient de feuilles de bourrache et de

patates; et les Pères Blancs partageaient leur menu, besognaient avec

eux, tout le jour, sur un sol encore ingrat, et, la nuit, rapiéçaient

les hardes de tous ces petits miséreux. Lavigerie souffrait cruellement:

il s’exacerbait, devenait dur, rudoyait parfois les enfants, bousculait

parfois les Pères, ne se maîtrisait plus. Il ne lui venait plus un sou

de la France, qui se débattait contre l’acharnement du Prussien; il

demandait pardon à Dieu, aux hommes, d’avoir entrepris une œuvre que la

faillite menaçait. «Dites aux Pères Blancs que je leur rends leur

liberté», signifiait-il un jour au P. Charmetant.--«Ils ont répondu

qu’ils voulaient rester», lui rapporta le Père, le lendemain.--Et

l’archevêque de répliquer: «Ah! pauvres chers insensés, que vont-ils

devenir?» Sa dépression personnelle s’accentuait: plus moyen,

pensait-il, de garder les enfants; il fallait liquider, partager entre

ceux qu’on avait baptisés les terres qu’on avait achetées, renvoyer les

autres. Et le P. Charmetant répondait: «Non, monseigneur, jamais,

jamais!» L’archevêque alors, le pressant sur son cœur, lui disait:

«Restez donc, puisque vous le voulez; c’est votre affaire, ce n’est plus

la mienne. Vous aurez la honte de la débâcle. Moi, je n’y suis plus pour

rien, je pars.» On était alors au cœur de l’hiver, il partit. Et ce fut

l’honneur de ces premiers Pères Blancs de ne point l’accuser de

désertion et de ne point déserter eux-mêmes la tâche que leur avait

remise, naguère, son esprit de confiance dans l’avenir, momentanément

affaibli. Cette nature était si spontanément en dehors, que les

fléchissements s’y laissaient voir sans fard, à l’œil nu, dans cette

même lumière crue qui d’ordinaire en faisait resplendir la grandeur

soutenue, rayonnante.

On apprit bientôt qu’en France Lavigerie se ressaisissait. Toutes ses

pensées se tendaient vers l’Algérie, pour les lendemains de la guerre.

Une note qu’il remettait au gouvernement de Tours réclamait des terres

pour établir des colons, et des colons pour peupler les terres,--des

colons qui ne fussent pas tarés, qui ne fussent pas «l’écume de la

France». Candidat dans les Landes, aux élections d’où sortit l’Assemblée

nationale, il eût souhaité pouvoir dire à la France, comme député, tout

ce qu’elle était en droit d’attendre de sa colonie d’Algérie, et tout ce

que cette colonie devait attendre d’elle. Le scrutin ne lui fut pas

propice. Malgré le geste qu’il avait fait en s’éloignant de son diocèse,

ou peut-être à cause de ce geste, le souvenir de ses orphelins

l’obsédait; il négociait avec des orphelinats de Marseille, de San Pier

d’Arena, qui pourraient éventuellement les accueillir. Et il écrivait à

ses Pères Blancs: «Quoi qu’il arrive, mes amis, ne vous laissez pas

aller au découragement.»

Après six mois d’absence, il rentrait en Algérie; c’était pour y trouver

la Kabylie en flammes. Quelle cruauté pour lui, après les espérances

qu’il avait caressées, de voir se révolter contre la civilisation

française et chrétienne ceux-là mêmes en qui il s’était plu à saluer un

ancien peuple chrétien! «C’est la faute, disait-il, à la politique

française, qui a fait d’eux, maladroitement, des musulmans fanatiques.»

Il eut cette idée que l’Église devait aller vers eux, pour leur faire

tomber les armes des mains; il envoya le P. Charmetant à la recherche de

Mokrani, l’un des chefs de l’insurrection: Mokrani fut tué sans que le

Père eût pu le joindre. Plus heureux, le curé de Palestro pouvait

parlementer avec un autre chef d’insurgés; mais un coup de pistolet, qui

tuait le prêtre, interrompait subitement l’entretien[161]. Entre

l’Église qui voulait rencontrer les Kabyles, et les Kabyles qui

semblaient parfois accepter le rendez-vous, la fureur même de la guerre

faisait barrière.

[161] Sur la mort de l’abbé Monginot à Palestro (24 avril 1871), voir

RINN, _Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie_, p. 305-308

(Alger, Jourdan, 1891).

L’amiral de Gueydon, enfin, ramena la paix, et Lavigerie put constater

qu’après ces tourmentes successives, les œuvres qu’en 1870 il avait

laissées derrière lui étaient assurément affaiblies, mais que pourtant

elles demeuraient debout.

III.--Un renouveau spirituel dans l’Algérie pacifiée.

Il n’y avait plus de noviciat des Pères Blancs, aucune recrue ne s’était

présentée depuis la guerre; mais chez ce qui restait des Pères Blancs,

il y avait un missionnaire qui voulait que la société vécût, parce qu’il

estimait que «le bien qu’on y pouvait accomplir, et qu’on touchait du

doigt, était tel qu’on ne le trouverait pas dans le ministère des

meilleures paroisses»: c’était le P. Charmetant, tout fier d’avoir vu

revenir à Maison Carrée, fidèlement, cent quinze néophytes arabes, sur

cent vingt-deux qu’on y avait baptisés. Le 24 septembre 1871, jour de la

fête de Notre-Dame-de-la-Merci, rédemptrice des esclaves, un appel de

Lavigerie redemandait aux séminaires de la métropole de futurs Pères

Blancs; Charmetant faisait un tour de France pour commenter l’appel; on

informait la charité française que huit cents francs par an pourvoyaient

à l’entretien d’un novice missionnaire; et bientôt trois prêtres, trois

diacres, deux sous-diacres, se présentaient[162]. Ce qui les attirait,

c’était le tableau même que leur avait tracé Lavigerie, le tableau d’une

«mission pauvre, pénible, difficile, et la plus abandonnée qui fût au

monde»; et la perspective de «privations de toutes sortes, et peut-être,

dans les commencements surtout, du martyre». Du côté du gouvernement

général, qu’occupait alors l’amiral de Gueydon, il n’y avait plus de

tiraillements à craindre. «Il y en a qui vous combattent, disait

l’amiral aux Pères Blancs, et moi je vous approuve. En cherchant à

rapprocher les indigènes de vous par l’instruction et la charité, vous

faites l’œuvre de la France. La France ne fait plus assez d’hommes pour

peupler l’Algérie. Il faut y suppléer en francisant nos deux millions de

Berbères; mettez-y toujours la même prudence, et alors comptez sur moi.»

[162] Sur le caractère, le but et l’esprit des Pères Blancs, voir le

livre intitulé: _La Société des missionnaires d’Afrique_, p. 16-25

(Paris, Letouzey, 1924).

«J’ai passé ma vie, déclarait-il un autre jour à Lavigerie, à protéger

les missions catholiques sur toutes les mers du globe. Je ne puis

admettre qu’elles soient persécutées sur une terre française. Il faut

beaucoup de réserve, beaucoup de tact, agir par des bienfaits et non par

des discours; mais le temps d’associer peu à peu le peuple vaincu par

nous à la civilisation chrétienne est enfin venu[163].»

[163] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 260.

L’œuvre des Sœurs missionnaires, elle aussi, avait survécu aux orages.

Elles s’essayaient dans l’Aveyron, s’exerçant à cultiver la vigne, à

soigner les vers à soie; puis pauvrement, sur le pont d’un vaisseau,

mêlées aux passagers les plus besogneux, elles faisaient la traversée de

la Méditerranée; et dans leur monastère de Saint-Charles de Kouba, «à la

fois solitude et paradis», disait Lavigerie, elles devaient

s’astreindre, chaque jour, à creuser de leurs propres mains les fosses

pour les pieds de vigne, sous les regards de la population enfantine que

leur exemple même formait au travail.

Pour ses Pères Blancs, pour ses Sœurs missionnaires, Lavigerie dessinait

un âpre idéal: il voulait les amener à s’identifier, par le dénuement,

par l’endurance, par la fatigue, aux plus pauvres d’entre les Arabes,

aux plus asservies d’entre les femmes. «Pauvres créatures, disait-il des

femmes arabes, elles souffrent, elles pleurent, elles sont faibles,

c’est donc à elles que l’Évangile est d’abord destiné. La conversion des

Arabes commencera par les femmes, et ces femmes seront à la fois les

plus puissantes missionnaires et la première conquête de l’Évangile.» Il

voulait que ces nonnes transplantées de France, ces nonnes dont il

faisait d’abord des vigneronnes, annonçassent un jour à l’Afrique

féminine tout ce que jette de lumières, sur la dignité de la femme,

l’impérieux message chrétien[164].

[164] Sur la triste situation que font à la femme les mœurs kabyles,

voir Jean BARDOUX, _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 414-419.

Se tournant vers la France, il demandait, enfin, des colons. Cinq cent

mille hectares de terres cultivables étaient devenus disponibles en

Kabylie; il avait obtenu que cent mille hectares fussent réservés par

une loi aux immigrés d’Alsace et de Lorraine. Ancien évêque de Nancy, il

les appelait, il les pressait de venir, leur montrait l’Algérie leur

ouvrant ses portes, leur garantissait qu’il ferait tout pour eux. Ainsi

jetait-il un pont par-dessus la Méditerranée entre ces populations qui,

pour quarante-huit ans, cessaient d’être françaises, et cette terre

d’Algérie dont Prévost-Paradol avait dit quatre ans plus tôt: «Elle doit

être _le plus tôt possible_ peuplée, possédée et cultivée par des

Français, si nous voulons qu’elle puisse un jour peser de notre côté

dans l’arrangement des affaires humaines[165]»; et l’on constatait,

trente ans plus tard, que, grâce à l’initiative de Lavigerie, neuf cent

six familles alsaciennes s’étaient acclimatées en Algérie[166].

[165] PRÉVOST-PARADOL, _La France nouvelle_, p. 418 (Paris, Lévy,

1868).

[166] Les statistiques de 1899 attestèrent que sur 1 183 familles

alsaciennes ainsi immigrées, 387 possédaient encore leur concession,

519 ne l’avaient plus, mais étaient restées en Algérie, 277

seulement avaient disparu. (_La Colonisation en Algérie_, 1830-1921,

publication du gouvernement général de l’Algérie, p. 26.)

La basilique de Notre-Dame d’Afrique, altier promontoire jeté en pleine

mer par la chrétienté algérienne, achevait de s’édifier. De là-haut,

chaque dimanche, depuis que Lavigerie était archevêque d’Alger, une

absoute solennelle, en plein air, était donnée par le clergé devant les

flots de la Méditerranée, «tombe immense, disait Lavigerie, qui

recouvre, comme d’un drap mortuaire, les ossements de tant de

chrétiens»; l’absoute planait sur toutes les vies humaines qui au cours

des siècles avaient trouvé là leur sépulture; et cette solennelle prière

hebdomadaire était comme un lien liturgique entre les deux Frances, la

France continentale qui avait tour à tour expédié là-bas des religieux,

des soldats, des colons, et la France d’outre-mer qui les avait

accueillis ou qui avait eu à déplorer que la traversée leur eût été

fatale. Le 2 juillet 1872, la basilique s’inaugurait. Lavigerie y

faisait ensevelir le corps de Mgr Pavy, son prédécesseur; et il y

bénissait le mariage de deux couples indigènes, orphelins de la famine

de 1867. Il voulait commenter cette bénédiction, il ne le pouvait, il

pleurait, regardant avec émotion ces enfants d’Islam qui se mariaient

sous la discipline du Christ.

IV.--Les villages de néophytes; le Concile d’Afrique.

Six semaines se passaient; Lavigerie était à Rome, devant Pie IX; il

amenait derrière lui deux visiteurs, en blanc costume arabe. Ces Arabes

étaient des Français: l’un s’appelait Charmetant, l’autre Deguerry.

Lavigerie les présentait au Pape comme les prémices de la mission

africaine, prêts à tout donner pour elle, même leurs têtes, et Pie IX

constatait avec émotion que tandis qu’en Europe la vie congréganiste

était persécutée, elle refleurissait sur terre d’Afrique. L’ère des

préparatifs était terminée: il était décidé qu’à l’automne les Pères

Blancs allaient s’essaimer. L’Algérie, et puis, au delà, l’inconnu de

l’Afrique, tels furent aussitôt leurs deux champs d’occupation.

Charmetant partit le premier dès la fin de l’automne, pour le pays des

dattes, pour le Mzab, cherchant à travers le désert les oasis «jetées

comme une Océanie terrestre»; il y trouvait des Berbères, comme en

Kabylie, et la trace d’anciens usages chrétiens, et un souvenir très

profond, très vivant, d’un chrétien comme Sonis, qui naguère avait fait

respecter dans ces régions l’épée de la France, et dont les indigènes

lui disaient: «Il ne craignait que Dieu seul, mais lui était craint de

tous. Il ne préférait personne, et tout fils d’Adam était son frère.»

Lavigerie, annonçant le départ de Charmetant, avait marqué, comme le but

ultime de sa mission, la recherche d’un chemin vers les grands lacs et

vers les pays nègres qui les entourent. «Nous voudrions, expliquait-il,

faire en partant d’Alger, quelque chose de semblable à ce qu’a fait par

une autre voie Livingstone, non pas, comme lui, pour des recherches

géographiques que nous ne dédaignons pas sans doute, mais pour la

conquête des âmes et la régénération de ces pauvres peuplades, où des

millions de créatures de Dieu sont courbées sous le joug du plus cruel

esclavage.» Et bientôt Lavigerie voyait arriver à Alger un négrillon,

qui avait tour à tour été l’esclave de six maîtres, et dont Charmetant

avait fait l’acquisition pour trois cents francs en le voyant attelé à

la manivelle d’un puits. D’autres Pères Blancs à Laghouat, Tuggurth,

Ouargla, Géryville, tenaient dispensaire et parfois école; dans la

première de ces bourgades, dans la seule année 1873, on soignait quatre

mille malades.

L’autre pèlerin de Rome, le P. Deguerry, recevait mission, lui, de

civiliser la terre même d’Algérie: il s’installait d’abord aux Atafs,

dans la vallée du Chelif, pour fonder, avec les orphelins et orphelines

d’âge nubile, le premier village d’Arabes chrétiens,--le village des

fils du marabout, comme disaient les indigènes. Cette agglomération

s’appelait Saint-Cyprien du Tighzel, en souvenir du grand évêque du

troisième siècle. Lavigerie, à la façon d’un patriarche biblique, savait

préparer, soit à la Maison Carrée, soit à Saint-Charles de Kouba, les

rencontres qui pouvaient aboutir à des mariages; c’était parfois dans

les champs, entre moissonneurs et glaneuses; c’était, d’autres fois,

dans un parloir, où devant une douzaine de jeunes filles, subitement,

une douzaine de garçons faisaient irruption. Que deux cœurs

s’entendissent, et d’avance, à Saint-Cyprien, un lot de terre les

attendait, et des bœufs. «Je me propose de vous conduire neuf nouveaux

ménages vers la fin du mois», écrivait Lavigerie au P. Deguerry, le 3

janvier 1873.

Avant la fin de l’année 1873, il y eut là des sœurs missionnaires.

Lavigerie, un jour, les réunissant à Saint-Charles, leur avait dit: «Je

vous préviens que vous manquerez de tout: qui de vous désire partir?»

Presque toutes s’étaient levées, et deux cortèges se formèrent: quelques

sœurs suivies d’orphelines, quelques Pères Blancs suivis d’orphelins.

L’archevêque, aux Atafs, bénissait les mariages, invitait chaque couple

à tirer au sort sa maison, son champ, ses bœufs, organisait en plein air

une _diffa_ somptueuse, où toute la population arabe, invitée,

s’attablait autour des moutons rôtis et dansait autour des feux de joie.

«On n’a jamais vu que Dieu et ce marabout chrétien, disaient les Arabes,

donner ainsi pour rien à des enfants abandonnés les terres, les maisons

et les bœufs[167].» Tandis que les Arabes se réjouissaient, les Sœurs

peinaient. Il y avait des broussailles à défricher, des terres à

ensemencer; il fallait qu’elles fussent compétentes pour enseigner les

femmes arabes. Lavigerie, devant elles, empoignant les deux manches

d’une charrue, traçait deux beaux sillons; elles n’avaient qu’à faire

comme lui. Il voulait qu’elles fissent le long des haies la cueillette

des figues, des asperges sauvages, il voulait qu’elles comptassent

chaque soir les brebis ou les chèvres que les orphelins ramenaient des

pâturages et que, s’il en manquait, elles luttassent de vitesse avec les

chacals pour les ressaisir, les ramener; il voulait qu’elles fissent

provision de tortues, pour les jours où l’on n’avait rien d’autre à

manger. «Avec leur costume blanc, écrivait-il, le voile blanc qui couvre

leurs têtes comme celui des femmes arabes, leur grande croix rouge sur

la poitrine, courbées sur la terre qu’elles cultivent en priant, elles

semblent l’apparition d’un autre âge et font penser aux vierges qui

peuplaient, il y a quatorze siècles, les solitudes africaines.» Les

Pères Blancs, eux, faisaient l’école, donnaient des remèdes, pansaient

les plaies qui leur étaient présentées: «Pourquoi font-ils cela,

disaient entre eux les indigènes? Nos pères et nos mères eux-mêmes ne le

feraient point.» Et se tournant vers eux: «Tous les chrétiens seront

damnés, mais vous autres vous ne le serez pas. Vous êtes croyants au

fond de votre cœur. Vous connaissez Dieu[168].»

[167] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 234-235.

[168] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 241-242.

De ce village des Atafs, Lavigerie voulait faire «une prédication, la

prédication du vrai mode d’assimilation nationale et religieuse.» Heures

de prière, heures de travail, devaient se dérouler, quotidiennement,

comme l’archevêque l’avait prescrit. Ce village était un petit monde

clos, qui devait se suffire à lui-même; on l’abritait avec sollicitude

contre les souffles de l’Islam; les provisions venaient d’Alger, pour

que ces Arabes chrétiens n’eussent point à fréquenter les marchés

musulmans. Une sœur Javouhey parmi les noirs de la Guyane, un Lavigerie

parmi les Arabes d’Algérie, n’aiment pas que dans les petites «cités de

Dieu» qu’ils font éclore, l’administration civile introduise ses

fonctionnaires: Lavigerie luttera, lorsque Chanzy voudra mettre à

Saint-Cyprien un adjoint représentant le gouvernement, et obtiendra

finalement que cette agglomération soit régie par une municipalité

composée d’Arabes chrétiens. Car il était sûr de ces Arabes, il savait

que sur eux les Pères Blancs régnaient, d’une royauté qui rappelait à

quelques égards celle qu’avaient jadis exercée les Jésuites au Paraguay,

et qui avait forcé l’admiration, peu suspecte, de certains philosophes

du dix-huitième siècle. Lavigerie d’ailleurs n’admettait pas que le zèle

de ses Pères Blancs s’enfermât dans un village; ils devaient visiter,

trois fois la semaine, les tribus des alentours.

Chez les Kabyles, à l’autre extrémité du diocèse, à Tizi-Ouzou, à

Fort-National, il y avait des Jésuites, dont le ministère s’exerçait

parmi nos soldats. Ayant l’occasion d’observer les Kabyles, ils ne

sentaient pas en eux des musulmans bien corrects, ni bien fervents, et

cependant l’atmosphère entière du pays leur paraissait rebelle au

christianisme. «Pour qu’un Kabyle se convertisse, écrivait l’un de ces

Jésuites, il faudrait que toute sa maison en fît autant; pour la

conversion de sa maison, il faudrait celle du village; pour la

conversion du village, celle de la tribu, et pour celle de la tribu,

celle de toute la nation[169].» Lavigerie pensait de même.

«L’expérience, disait-il, a montré que si l’on baptisait tel ou tel

individu en particulier, il se trouverait dans un milieu tel que sa

persévérance serait impossible, et que tôt ou tard il reviendrait à son

ancienne vie. Il faut, pour que les conversions soient solides, qu’elles

aient lieu en masse, afin que les néophytes se puissent soutenir les uns

les autres. Quand nous aurons gagné la confiance des peuples par la

charité et l’éducation des enfants, au jour venu, tout se détachera de

soi-même et sans secousse, comme un fruit mûr, pour se donner à nous.»

Tout le premier, il avait, en 1872, exploré le terrain, fait une pointe

lui-même au cœur de la Kabylie, et tout d’un coup paru, en grand costume

d’évêque, avec une suite de prêtres, dans une assemblée municipale

kabyle[170]. Quel pittoresque dialogue on vit alors s’engager!

«Regardez-moi, disait Lavigerie: je suis un évêque chrétien. Les

Français descendent en partie des Romains, ainsi que vous, et ils sont

chrétiens comme vous l’étiez autrefois. Autrefois, il y avait en Afrique

plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient tous Kabyles, et

parmi eux il y en avait d’illustres et de grands par la science. Et tout

votre peuple était chrétien. Mais ce sont les Arabes qui sont venus et

qui ont tué vos évêques et vos prêtres, et qui ont fait vos pères

musulmans par la force. Savez-vous cela?» Gravement, les hommes

écoutaient, pressés autour du prélat, le long de deux gradins de pierre,

sous le hangar qui faisait fonction de mairie; et des grappes de femmes,

des grappes d’enfants, tant bien que mal perchés sur les rochers

voisins, regardaient, écoutaient. La voix de l’amin s’éleva: ainsi

s’appelle le maire chez les Kabyles. Il répondait à Lavigerie: «Ce que

vous nous dites, tous nous le savons, mais il y a bien longtemps de

cela. Nos grands-pères nous l’ont dit, mais nous, nous ne l’avons pas

vu.» Réponse évasive, un peu déconcertante! Certains de ces Kabyles,

pourtant, avaient le front tatoué d’une croix, en signe, disaient-ils,

de l’ancienne voie qu’avaient suivie leurs pères. Lavigerie, en février

1873, faisait venir de Saint-Cyprien le P. Deguerry, pour approfondir,

dans les mémoires kabyles, l’indolent et vague souvenir qu’elles

gardaient de cette «ancienne voie». A Taourirt, aux Ouadhias, aux Arifs,

le P. Deguerry et le P. Prudhomme fondaient trois stations de charité.

On les recevait mal, à l’origine, quand ils abordaient avec leurs

remèdes, au fond d’humbles gourbis, les malades ou les infirmes; mais

peu à peu, on se familiarisa avec eux. On fit grève, d’abord, dans les

écoles qu’ils ouvrirent; mais bientôt, avec l’appui du commandant de

Fort-National, ils groupèrent quarante élèves dans celle de Taourirt.

[169] BURNICHON, _op. cit._, IV, p. 586-587.

[170] Lavigerie disait à ses missionnaires que la conversion en masse

des Kabyles demanderait peut-être un siècle; et quand en 1886 il

leur permettra la prédication chrétienne, ce sera «selon la méthode

historique, à l’exclusion du catéchisme». (_Revue d’Histoire des

Missions_, septembre 1925, p. 366-368).

En cinq ans, malgré l’effroyable épreuve de la guerre et de

l’insurrection, Lavigerie avait su faire de l’Église d’Afrique une

Église tentaculaire, ardente à rayonner, à disséminer ses postes

d’occupation, à multiplier en terre de gentilité les travaux d’approche,

à se réinstaller dans les régions qui, seize siècles plus tôt, avaient

été, déjà, terre de chrétienté. Cette Église appliquait, avec un élan

très neuf, des méthodes très vieilles, aussi vieilles que l’apostolat

chrétien; guidée par un chef qui savait mettre au service de l’idée de

tradition toutes les somptuosités de son imagination, on la voyait, au

début de mai 1873, monter en procession vers Notre-Dame d’Afrique,

promenant avec elle les reliques de sainte Monique, les saints Livres,

les écrits des docteurs africains, la collection des anciens conciles

africains, enveloppés de voiles d’or; c’était tout un passé de sainteté,

de doctrine, de jurisprudence canonique, qui dans ce magnifique apparat

était solennellement introduit sous la voûte toute neuve de Notre-Dame

d’Afrique pour en prendre possession, et pour régir le présent et

l’avenir.

«Si l’on veut savoir ce que furent des catacombes et des nécropoles aux

premier siècles du christianisme, écrira plus tard M. Louis Bertrand, ce

n’est pas à Rome qu’il faut aller, c’est à Sousse ou à Tipasa; aucune

autre contrée du monde méditerranéen ne possède plus de monuments et de

vestiges de la haute antiquité chrétienne que l’Afrique du Nord[171].»

Déjà cette pensée planait sur le premier concile d’Afrique, et les Pères

qui entouraient Lavigerie aimaient à se considérer comme les ouvriers et

les témoins d’un réveil.

[171] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 119.

Saint Augustin, jadis, avait glorifié ses diocésains, les chrétiens

puniques, comme il les appelait, pour la ferveur croyante avec laquelle

ils désignaient l’Eucharistie, sacrement du corps du Christ, par ce

simple mot: la vie; Lavigerie, qui treize ans plus tard, dans une lettre

pastorale, commentera la tradition eucharistique de la première Église

d’Afrique, voulait que cette Église attestât sa résurrection par un

concile, où elle se manifesterait hautement comme une province de la

chrétienté.

Et donnant une voix à ces livres antiques, relique de la vieille pensée

chrétienne, où l’on retrouvait, au delà des siècles de mort, des

promesses de vie, il demandait à l’Église nouvelle, bénéficiaire de ces

promesses, qu’en ces assises conciliaires, qui devaient durer cinq

semaines, elle s’organisât, précisât ses liturgies; et qu’elle retrouvât

dans ses vieux docteurs, Tertullien et Cyprien, Optat et Augustin,

Arnobe et Fulgence, les éléments d’une apologétique de terroir, dont

s’illuminerait le _Credo_ de l’Église universelle; et qu’enfin, faisant

écho à Rome comme autrefois eux-mêmes lui avaient fait écho, elle

corroborât par ses propres décrets les condamnations portées par Pie IX

contre les doctrines qui niaient le Christ ou qui, sans le nier,

l’exilaient.

Ainsi fit le concile provincial d’Afrique, joyeux d’affirmer et

d’interpréter en ses décrets, non seulement la foi des fidèles immigrés

d’Europe, mais aussi le _Credo_ fraîchement balbutié de ces premiers

convertis des Pères Blancs, Arabes et Kabyles, que le concile fêtait en

leur appliquant ces mots de saint Augustin: «Essaim printanier, fleur de

notre Église et fruits de nos travaux, vous êtes notre couronne!»

C’est peut-être devant ces mêmes urnes baptismales au bord desquelles

les convertis nouveaux récitaient leur _Credo_, que les antiques saints

de l’Afrique populaire, les Nabor, les Namphasio, les Quartillosa, les

Macaria, avaient jadis été enfantés à la vie spirituelle; ils étaient,

eux aussi, comme l’a remarqué Louis Bertrand, des artisans, des

travailleurs des champs, comme ces Berbères, à qui s’adressait

l’apostolat des Pères Blancs. Il semblait qu’au delà des siècles, une

lignée chrétienne se renouât. Et d’autre part, le premier concile

d’Afrique, en «louant et encourageant» la société des Pères Blancs, dont

les membres, en six ans, s’étaient élevés à une centaine, érigeait la

province d’Afrique en terre de croisade. «La Providence, commentait

Lavigerie dans une lettre aux Pères Blancs, _voulait_ que cette

conquête, la dernière des rois très chrétiens, fût aussi la dernière

croisade, celle qui doit se consommer par les armes vraiment

apostoliques, la charité et le martyre. Elle voulait que des apôtres

nouveaux partissent de ces rivages où est mort le plus saint de nos

rois[172].»

[172] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 268.

Il est d’usage qu’à la fin d’un concile provincial, des acclamations

liturgiques, s’élevant jusqu’aux voûtes du sanctuaire, traduisent en

mots ailés les vœux des âmes. Après que le concile eut souhaité «de

longues années à l’archevêque Lavigerie, restaurateur des conciles

d’Afrique, et l’achèvement de toutes les œuvres si courageusement

entreprises par sa charité pour l’extension de la religion chrétienne»,

d’autres acclamations retentirent, où l’archevêque avait su résumer

toute l’histoire d’hier et de demain. Le célébrant proclamait: «A

l’Église d’Afrique, ressuscitée d’entre les morts, _alléluia!

alléluia!_» Et la foule répondait: «Puisse-t-elle, après sa

résurrection, ne jamais plus mourir!» Le célébrant alors reprenait: «A

l’armée française qui, par sa valeur invincible, a conquis et conserve

au règne de la croix et à la civilisation chrétienne ces régions

infidèles!» A quoi le peuple chrétien répliquait, empruntant les paroles

bibliques: «Qu’ils avancent sur leurs chars et sur leurs chevaux, et

nous, nous invoquerons pour eux le Dieu des armées!» Mais d’autres

avaient besoin d’invocations; la liturgie continuait: «Aux missionnaires

qui, par la grâce de Dieu, veulent porter la lumière de l’Évangile aux

peuples de l’Afrique, assis dans les ténèbres et à l’ombre de la

mort.»--«Qu’ils sont beaux, s’écriait alors le chœur, les pieds de ceux

qui annoncent la paix, qui annoncent le bonheur! Que le Seigneur dilate

leurs tentes!»

V.--Une crise de lassitude chez Mgr Lavigerie.--Le discours sur l’armée

et la mission de la France en Afrique.

Ces pompes eurent de douloureux lendemains. Lavigerie, en 1873 et 1874,

se sentit obsédé de menaces, en lui, et autour de lui. Il croyait à sa

mort prochaine: «Ma santé, écrivait-il, se perd chaque jour dans ses

sources les plus profondes. Je pense sérieusement à mourir, à bien

mourir surtout!» La presse de gauche, en Algérie, traitait ses œuvres de

«spéculations», et de «voleuses» les sœurs de charité; et Louis

Veuillot, dans un article du 17 août 1873, conjurait le général Chanzy

et, à son défaut, le maréchal de Mac-Mahon, d’intervenir, pour protéger

le citoyen le plus utile de l’Algérie. «Devant les musulmans à peine

vaincus, écrivait Veuillot, on livre nos évêques, nos prêtres, nos sœurs

de charité, aux outrages incomparables d’un tas de frénétiques dont fort

peu oseraient dérouler l’histoire de leur vie, et dont pas un peut-être

n’est exempt de crimes envers la société[173].»

[173] VEUILLOT, _Derniers mélanges_, I, p. 437-440.

Des échos des sphères politiques, répercutés avec une complaisance

pénible dans ces organes de la presse algérienne, révélaient à

l’archevêque que ses œuvres étaient peut-être vouées à l’inanition, par

la suppression des crédits budgétaires. On craignait, sur plusieurs

bancs parlementaires, qu’il ne devînt le grand électeur algérien, et

cela faisait peur. «La haine de certains Algériens contre le

christianisme, lui disait un des officiers généraux qui s’étaient

occupés des affaires de l’Algérie, les amène à sacrifier même leur

sécurité et leur prospérité[174].» Il protestait avec véhémence contre

un discours du député Warnier, qui demandait que les orphelins convertis

fussent placés chez les colons européens[175]; et finalement, s’étant

déterminé à les naturaliser français dès qu’il étaient majeurs, il

obtenait que les 75 000 francs tant discutés fussent maintenus au

budget, à titre de subvention pour l’établissement des «indigènes

chrétiens naturalisés français». Il traînait en France, et puis à

Carlsbad, ses affreuses douleurs rhumatismales devenues chroniques;

elles s’apaisaient, mais à Alger, à la fin de l’été, l’assaillaient à

nouveau. «Me voilà passé au rang des patraques, gémissait-il, _servus

inutilissimus_»; et songeant à se retirer bientôt dans quelque coin, il

voulait, d’urgence, mettre sur le papier la constitution définitive des

Pères Blancs. Ces mauvaises nuits aboutissant à des aurores où il

faisait œuvre d’architecte, ces crises de santé scandant les étapes

successives de son activité d’administrateur et d’apôtre, c’était là,

pour ses proches, le plus émouvant des spectacles. Les actes qu’en ces

heures d’inquiétude il accomplissait comme des testaments, bien loin

qu’ils fussent les préludes de sa mort, l’engageaient dans une nouvelle

étape de sa vie, plus féconde encore, plus aventureuse encore que celles

qui l’avaient précédée. Les soubresauts de son humeur et de sa santé

donnaient à ces actes l’accent et l’allure de «dernières volontés»; ils

étaient, tout au contraire, comme l’amorce d’œuvres nouvelles,

auxquelles d’ores et déjà sa personnalité s’identifiait, et qui

exigeaient que sa vie durât.

[174] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 261.

[175] _Ibid._, I, p. 252-265.

La hantise du désert et de ses au-delà dominait de plus en plus sa

pensée. Ces Pères Blancs auxquels il voulait définitivement donner une

charte lui étaient apparus, six ans plus tôt, comme devant être des

agriculteurs, des laboureurs. Le règlement qu’en 1874 il rédigeait

réservait ce rôle aux Frères de leur Société et prévoyait surtout, pour

les Pères, une activité de missionnaires, accoutumés à vivre de la vie

des plus pauvres Arabes, «comme le Christ lui-même avait vécu». Ils

étaient alors cent six missionnaires ou novices, dont cinquante prêtres.

Un jésuite, le P. Terrasse, les avait formés; ils trouvaient désormais,

dans leur société même, les maîtres qui forgeraient les âmes. Mais

Lavigerie aimera toujours se souvenir que six ans durant c’est à l’école

de saint Ignace que les Pères Blancs s’étaient imprégnés de la

spiritualité missionnaire; il imprimera, à la suite de leurs règles, la

lettre d’Ignace sur l’obéissance et leur en prescrira l’étude durant le

noviciat. Au demeurant, que faisaient-ils autre chose que d’exécuter en

Afrique un rêve semblable au rêve primordial d’Ignace, un rêve dont avec

ses six compagnons il s’entretenait sur la colline de Montmartre, et qui

les portait tous les six, si quelque bateau s’offrait à eux, à s’en

aller aux Lieux Saints évangéliser l’Islam?

Lavigerie organisait le chapitre général des Pères Blancs, mettait à

leur tête pour trois ans, avec le titre de vicaire de la Société, le P.

Deguerry, et demeurait lui-même, comme fondateur et comme évêque, le

supérieur général. «Je puis mourir en paix», déclarait-il en août 1874

dans le sermon qu’il prononçait à Maison Carrée, à la consécration de

l’église des Pères Blancs[176]; il se sentait si las, si malade! Il leur

parlait de Livingstone, à qui l’Angleterre avait fait, quelques mois

plus tôt, des funérailles royales. «Vous, leur disait-il, vous mourrez

ignorés du monde. C’est la seule promesse que je vous aie faite.» Un de

ces Pères, qui l’écoutait, portait sur lui une preuve bien émouvante de

ses promesses: sur son _celebret_ de prêtre, l’archevêque avait un jour

écrit: «_Visum pro martyrio_, vu pour le martyre[177].» La solennité se

déroulait devant les plus hauts dignitaires de l’Algérie: Chanzy était

là, au premier rang, regardant cet archevêque qui se croyait déjà

agrippé par la mort, et puis à ses pieds ces jeunes hommes qui devaient

en l’entendant sacrifier d’avance, par l’acceptation éventuelle d’une

mort sanglante, leurs beaux songes d’une longue vie de charité; et la

tristesse tout humaine que cette scène laissait aux spectateurs

répondait mal à l’allégresse intime à laquelle s’abandonnaient cette âme

d’archevêque et ces âmes de clercs, ouvriers et tout en même temps

esclaves du plan divin.

[176] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 275-283.

[177] _Ibid._, I, p. 270.

Quelques semaines plus tard, on apprenait que Lavigerie s’éloignait,

qu’il prenait pour l’administration de son diocèse des dispositions

graves, et qu’il allait hiverner à Rome, sans avoir fixé la date de son

retour.

Le reverrait-on jamais, même? N’avait-il pas dépensé pour les Pères

Blancs, dans cette solennité qui semblait achever la fondation de

l’ordre, ce qui lui restait encore de voix et d’ardeur? Et devrait-on

bientôt dire de lui, devant une tombe, ce que dit d’un inconnu cette

épitaphe éloquemment commentée par Lacordaire: Plaignez le mort, parce

qu’il s’est reposé! Les mois d’hiver se succédèrent, prolongeant cette

anxiété, l’aggravant même; puis à Pâques, dans sa cathédrale,

l’archevêque reparut, et la jubilation des chants liturgiques semblait

acclamer sa propre résurrection. Son chômage de Rome lui avait permis

d’interroger d’une façon plus pressante encore, à la faveur du recul,

les immenses horizons de l’Afrique, faisant la part des mirages et la

part des certitudes; et les conclusions de son interrogatoire, il

allait, le 26 avril 1875, à l’occasion de l’établissement de l’aumônerie

militaire, les signifier à l’Algérie civile, militaire, religieuse, dans

un étincelant discours sur «l’armée et la mission de la France en

Afrique»[178].

[178] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 23-83.

Du haut de la chaire, il déroulait toute l’histoire de la conquête, avec

ses fatigues, avec ses gloires. On avait l’impression, en l’écoutant, de

voir Dieu débarquer avec la France, avancer avec elle, et par elle,

derrière elle, devant elle, rentrer chez lui; n’y avait-il pas eu jadis

une Église épiscopale, là même où seize prêtres de France, au lendemain

du débarquement de Bourmont, avaient, sur un autel improvisé, immolé

l’hostie? Et Bedeau n’avait-il pas rencontré des Kabyles qui, se

rappelant leurs ancêtres chrétiens, lui disaient: Nous sommes plus

rapprochés des Français que des Arabes? La France de Louis-Philippe, dix

ans durant, avait perdu son temps; elle avait estimé, avec Bugeaud,

qu’il ne fallait pas «s’engager dans la conquête absolue de l’Algérie»,

et soudainement un jour, elle avait eu l’émotion tragique de voir se

dresser devant elle, pour la jeter à la mer, l’Afrique arabe et cette

vieille Afrique chrétienne; dans ces luttes douloureuses, nos troupes

s’étaient couvertes de gloire, et Bugeaud, survenant comme chef dans une

Algérie à demi pacifiée, avait avoué que cet élan de la France était

peut-être «l’ouvrage du Destin». Et Lavigerie de commenter: «Il reconnut

donc, ce vieux soldat, dans la voix de la France qui l’appelait à la

suivre, l’écho d’une voix plus haute. Il la nommait du nom que mettait

sur ses lèvres son ignorance des choses de Dieu. Mais le Destin dont il

parle n’est pas la force aveugle du fatalisme, c’est un plus noble

Maître, c’est celui qu’il priait, au soir de ses journées.» Lavigerie

montrait Bugeaud réalisant, «par de merveilleux succès, ce qu’un

instinct supérieur lui révélait comme l’œuvre de la Providence»; il

rappelait les noms des vainqueurs, les noms des victoires, comme s’il

eût proclamé, pour en dire merci, les grâces faites par l’Éternel. Et la

fierté de ses accents était instigatrice de fiertés.

Mais tout d’un coup, en l’écoutant, on se demandait à quoi tant de

grâces avaient servi; cette Algérie, disait-il, compte encore moins

d’habitants français qu’elle n’a pris de soldats à la France. Il

évoquait les récentes menaces, l’insurrection kabyle, l’insécurité dont

elle avait témoigné. «Est-ce donc pour cela, questionnait-il, que nous

avons vu la Providence tout conduire comme par la main?... Non,

l’éternelle sagesse qui proportionne toujours les moyens à la fin

qu’elle veut obtenir, ne se proposait pas, par de si grands coups, des

effets jusqu’à présent si précaires.» Interpellant alors la France

chrétienne, il lui disait: «Tu es venue en Algérie, non pas seulement y

récolter de plus riches moissons, mais y semer la vérité, y former un

peuple libre et chrétien.» Vous voyez les choses en évêque, allait-on

lui dire peut-être. Il avait prévu l’objection: Lamoricière avait pensé

de même, sans être évêque, et Lavigerie se hâtait de confier aux échos

de la chaire ce mot du grand général: «La Providence, qui nous destine à

civiliser l’Afrique, nous a donné la victoire.» Il concluait que la

France avait agi contre son droit en humiliant la croix devant le

croissant, en paraissant oublier son culte et même le renier, en

empêchant les lèvres des prêtres de répandre la vérité; et il affirmait,

d’ailleurs, que comme missionnaire, il ne voulait d’autre arme que la

charité, et que sa poitrine, s’il le fallait, serait «la première à se

placer devant les vaincus pour protéger contre d’injustes violences

leurs âmes autant que leurs corps».

Ainsi, toute cette épopée militaire où gloire humaine et gloire divine

semblaient s’être confondues et comme entr’aidées, toute cette pompe des

souvenirs, toutes ces chevauchées de victoire, avaient fait avenue vers

ce tableau: un chef d’Église disant à la force: «Halte-là, c’est mon

tour, à moi, maintenant, d’agir sur ces vaincus», et les abritant, les

enveloppant d’une charité protectrice.

Il parlait depuis cinq quarts d’heure, sans plus s’essouffler que ces

armées françaises dont il avait raconté les exploits. Mais il avait un

mot à dire encore, un de ces mots-programmes qui ponctuent les

évolutions de l’histoire. Il conviait son auditoire à jeter un regard

sur l’immensité de l’Afrique, sur le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, débris

de nations autrefois chrétiennes, mêlés à ceux des invasions barbares,

et puis, plus en arrière, sur l’Afrique nègre, l’Afrique de

l’anthropophagie, l’Afrique de l’esclavage. «C’est vous, disait-il aux

Français qui l’écoutaient, c’est vous qui ouvrirez les portes de ce

monde immense, et les clefs de ce sépulcre sont ici dans vos mains. Déjà

il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus,

dignes d’une mission si belle, l’Afrique retrouvera la lumière, et tous

ces peuples, aujourd’hui perdus dans la mort, reconnaîtront qu’ils vous

doivent la vie.»

Ayant ainsi dessiné, au delà de l’œuvre proprement algérienne, les

premiers linéaments de l’œuvre africaine, Lavigerie descendait de

chaire; l’heure d’éloquence à laquelle on venait d’assister marquait

comme une ligne de partage entre les deux versants de son existence,

entre l’époque où il était surtout impatient de rétablir le Christ dans

des terres qui, jadis, l’avaient connu et prié, et l’époque où il allait

aventurer le nom du Christ, et les apôtres du Christ, dans des régions

où ni ce nom ni ces apôtres n’avaient jamais pénétré; ce prêtre qui, six

mois auparavant, semblait à bout de forces, se réveillait prédicateur de

croisade, pour dix-sept ans encore. Vers cette époque, il disait à un

enfant, que lui présentait Mgr Foulon: «Ah! tu as cinq ans! Moi j’en ai

cent.» Et l’enfant, voyant cette longue barbe, ces cheveux déjà très

blancs, s’écriait naïvement: «Oh! oui, Monseigneur[179]!» Si la vie

qu’il avait déjà menée pesait sur lui comme le fardeau d’un siècle, les

tâches qui lui restaient à accomplir devaient être plus accablantes

encore.

[179] Communication de M. Pierre Jouvenet.

VI.--Des martyrs chez les Pères Blancs. Lavigerie chez Pie IX; ses

nouveaux projets.

L’œuvre algérienne se poursuivait: de nouveaux postes de Pères blancs

s’organisaient chez les Kabyles; le village de Sainte-Monique, récemment

fondé à quelques kilomètres des Atafs, accueillait à son tour des

ménages d’Arabes chrétiens. La collaboration entre l’armée et l’Église,

dont le discours archiépiscopal avait été comme le manifeste,

s’attestait avec éclat, aux Atafs même, par la création d’un

établissement de bienfaisance pour les indigènes: le général Wolf,

naguère, avait, pour cette fondation, apporté au préfet une somme de

38 000 francs, prélevée dans la caisse de la division militaire. _Bit

Allah_, maison de Dieu, ainsi s’appelait cet hôpital; il s’inaugurait,

en février 1876, par une somptueuse solennité religieuse où tout Alger

s’était transporté; une _fantasia_ y succédait, puis un repas biblique

de 4 000 Arabes groupés, en plein air, autour des moutons et des bœufs

rôtis. Les Sœurs missionnaires s’installaient; Bit Allah serait le

centre, d’où leur charité rayonnerait: «Elles parleront aux femmes

indigènes, proclamait Lavigerie, un langage plus puissant que celui de

nos armes[180].» Elles avaient ordre, chaque matin, avec leur petit

panier de remèdes et un orphelin arabe qui servait d’interprète, de

parcourir les villages avoisinants pour soigner les malades au nom de

Dieu, et pour ramener parfois à l’hôpital ceux que la mort menaçait.

«C’est pour un prince, tout cela?» avaient dit d’abord les Arabes en

voyant l’accueillante bâtisse; et lorsqu’ils apprenaient que c’était

pour eux, et pour les plus misérables d’entre eux, pour ceux qui

jusque-là n’opposaient à la maladie qu’un impuissant fatalisme, le chef

même de la _fantasia_, ancien compagnon d’Abd-el-Kader, disait à

Lavigerie: «Jadis, j’ai fait parler la poudre contre la France lors de

la conquête du pays, aujourd’hui je la fais parler pour fêter la

conquête que la France a faite de tous les cœurs.» Un autre cheick

ajoutait: «La première fois que je t’ai vu, je te prenais pour un

marabout comme les autres. Mais à présent, je vois que tu pourrais, à

toi seul, faire tourner la moitié du monde.»

[180] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 249.

La moitié du monde, peut-être, et nous verrons bientôt l’action

européenne qu’exerceront les campagnes antiesclavagistes du cardinal

Lavigerie. Mais ce qui ne tournait pas à son gré, hélas! c’était, à

Paris, la girouette parlementaire. Il apprenait, en 1876, que dans le

prochain exercice français des crédits affectés au diocèse d’Alger

devaient être diminués de moitié. On lui supprimait 209 000 francs. D’un

coup d’œil, il mesura les ruines que cette disette pécuniaire

entraînerait; beaucoup de ses espoirs s’effondraient. Cette disgrâce

même ressemblait à un avertissement. Il constatait que chacun de ses

villages chrétiens coûtait des centaines de mille francs pour trois

cents habitants. «C’est bien cher, disait-il, et il faut qu’une mission

soit bien riche pour pouvoir en faire plusieurs. C’est donc là une

exception, ce ne peut être une méthode. Croire que l’on peut ainsi

arriver à convertir un pays, ce n’est pas chose pratique[181].» Peu à

peu son œuvre africaine allait prendre le pas sur son œuvre algérienne,

et c’est en portant ses regards plus loin qu’il continuerait de se

sentir le maître des lendemains. «En France, tout semble finir,

écrivait-il mélancoliquement au sujet de la situation politique; dans

l’immense Afrique au contraire, tout commence, et nos missions sont en

même temps l’œuvre et le gage de l’avenir.»

[181] _La Société des missionnaires d’Afrique_, p. 28.

Tout avait commencé par des martyres. Trois Pères Blancs, Paulmier,

Menoret, Bouchaud, s’étaient mis en route pour Tombouctou, en décembre

1875, «avec l’ordre et la résolution de s’établir définitivement dans la

capitale du Soudan, ou d’y laisser leur vie pour l’amour de la croix.»

Une fois au Soudan, il était décidé qu’ils rachèteraient de jeunes

esclaves noirs, qui peut-être, élevés par l’archevêque, deviendraient

plus tard des médecins, pour le salut de leurs peuples; et Lavigerie

caressait l’espoir «que parmi ces enfants se trouverait quelque grande

âme, puissante et bonne, et que cette âme, un jour, suffirait à allumer

de proche en proche, chez des peuples courbés sous tant de maux,

l’incendie qui finirait par consumer l’esclavage, cause unique de tous

leurs genres d’abaissements.» Lavigerie, hélas! dans les premiers mois

de 1876, n’avait pas vu survenir les convois d’enfants attendus, mais

d’angoissantes rumeurs qui annonçaient que les Touareg du Sud avaient

massacré les trois missionnaires; «ces pauvres enfants, gémissait-il,

c’est moi qui suis la cause de leur mort», et le gouvernement général

interdisait qu’on recommençât des expéditions semblables, par cette

route néfaste. Mais les Pères Blancs, eux, étaient tous prêts à

recommencer, à partir, par cette route ou par une autre, pour remplacer

leurs premiers martyrs. «Tous veulent partir pour le Sahara, écrivait

Lavigerie, afin de ne pas manquer l’occasion, parce que, dans ce moment,

la guerre sainte y est déclarée. Mais je m’oppose à un si beau geste,

avec la prudence du vieux hibou qui sait que le monde ne se fait ni ne

se défait en un jour.»

Il n’avait fait patienter leur zèle que pour lui préparer un champ plus

vaste encore. Léopold II, roi des Belges, fondait en 1876 l’_Association

internationale pour l’exploration de l’Afrique_: toutes les nations

policées étaient conviées, par le discours royal, à ouvrir à la

civilisation la seule partie du globe où elle n’eût pas encore pénétré.

«Que fera l’Église? que doit-elle faire?» méditait anxieusement

Lavigerie[182]. Il constatait que l’Association faisait abstraction de

toute religion, mais elle traçait des voies, elle ouvrait des portes;

par ces voies, par ces portes, il fallait que l’Évangile passât,

pénétrât, s’installât. De tous côtés, sur le littoral, des missions

chrétiennes cernaient «la pauvre race de Cham»: allait-on laisser

explorateurs et marchands s’enfoncer au centre du continent noir, sans

que l’Église elle-même avançât? Lavigerie voulait présider à cette

avance, et, d’un geste, lancer ses Pères Blancs, qui piétinaient et

s’impatientaient. La France politique chicanait à son archevêché d’Alger

quelques miettes budgétaires; il songeait à démissionner, à n’être plus

qu’un prélat missionnaire, l’apôtre de l’Afrique. Les Pères Blancs, au

1er janvier 1877, étaient avertis de son projet de démission; mais Pie

IX, pressenti, lui ordonnait d’y renoncer[183]. Il conserverait donc

l’archevêché d’Alger, quitte à s’adjoindre, un an plus tard, un

coadjuteur. Il le conserverait, malgré le vote du Conseil général, où

les voix françaises, prévalant sur les voix musulmanes, décidaient la

suppression de tous les crédits accordés à des congrégations religieuses

sur le budget de l’Assistance publique. Mais voyant le Pape, en janvier

1878, il l’entretenait du centre de l’Afrique, et de Tunis, et de

Sainte-Anne de Jérusalem,--trois projets nouveaux dont un seul eût suffi

pour remplir une fin de vie, et même une vie tout entière.

[182] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 22 et suiv.

[183] Correspondance entre Lavigerie et la Propagande, dans LAVIGERIE,

_Œuvres choisies_, I, p. 370-371.

Quelques mois encore, et la mort allait libérer Pie IX de son long

calice de tristesses, sans cesse rempli, sans cesse alourdi, par

l’hostilité des puissances politiques. Ces foules ferventes, qui depuis

1870 saluaient en sa personne un autre Pierre-ès-liens, lui parlaient

sans cesse, dans leurs assidus pèlerinages, d’évêques persécutés, de

congrégations chassées, de projets de loi qui, sous le nom de liberté,

déguisaient des oppressions. Chaque jour s’accentuait le contraste entre

l’idéal de société chrétienne qu’avaient dessiné ses enseignements

pontificaux, et les mœurs politiques de l’Europe et de l’Amérique. Et le

malheur des temps voulait que ses frères de l’épiscopat affluassent

auprès de ses douleurs pour lui dire les leurs et tenter d’être

consolés.

Mais Lavigerie, s’agenouillant devant Pie IX, le 21 juillet 1877,

n’apportait, lui, ni doléances, ni gémissements, et montrait au pape

trois nouveaux domaines qu’il voulait, par ses Pères Blancs, ouvrir à

l’Église de Rome.

La Tunisie d’abord. Deux ans plus tôt, Lavigerie, visitant à Carthage la

colline de Byrsa où saint Louis était mort, s’était vu entouré d’enfants

arabes qui lui demandaient l’aumône, pour l’amour de Dieu et de saint

Louis. Ces Arabes, en leur cœur, se souvenaient donc du roi de France?

De par un traité secret entre le bey Hussein-Pacha et le consul général

Matthieu de Lesseps, la France était devenue propriétaire de ce terrain

au moment même où Charles X perdait son trône. Elle s’était crue quitte

en faisant édifier, sous la monarchie de Juillet, une médiocre chapelle,

pouvant contenir une cinquantaine de personnes. L’humble sanctuaire, tel

quel, avait joué son petit rôle; le bey de Tunis, Achmet, aimait à dire

que la miséricorde et la vérité s’y rencontraient, que la justice et la

paix s’y embrassaient; et lorsqu’un jour de 1843 une famille d’esclaves,

fuyant les mauvais traitements d’un maître, était venue chercher asile

dans cette chapelle auprès du «santo sultan» des Français, le bey avait

déclaré: cette famille sera libre, et désormais tout enfant qui naîtra

de parents esclaves sera libre[184]. Un prêtre de France, l’abbé

Bourgade, était venu s’installer là, comme aumônier: quelque temps

durant, avec le concours de sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, il

avait essayé de donner une vie à ce sanctuaire, de faire prospérer, aux

alentours, un collège Saint-Louis, un petit hôpital Saint-Louis; mais

après sa rentrée en France, dans les premières années du second Empire,

la chapelle, l’enclos, étaient rapidement tombés dans un état de

«délaissement navrant»[185]; et la statue même devant laquelle

s’égrenaient, une fois l’an seulement, les prières liturgiques, se

trouvait être, par une singulière erreur, une effigie de Charles V, roi

de France, baptisée du nom de saint Louis[186]. La générale Chanzy

souffrait d’une telle abdication de la France chrétienne; et Lavigerie

avait résolu d’y mettre un terme. Secondé par Roustan, consul général de

France, et par l’appui de Pie IX, il avait obtenu, dès 1875, que le

vicariat apostolique de Tunisie, confié aux Capucins italiens, autorisât

deux Pères Blancs à s’installer sur cette colline: le pouvoir Romain

avait ainsi posé les premières assises de l’installation de la France à

Carthage, et Lavigerie, tout de suite, avait fait quêter, en France,

pour que sur cette historique colline s’élevât un jour une basilique,

commémoratrice des souvenirs[187]. D’opportunes acquisitions de terres

l’avaient, en 1876, rendu maître de tout le plateau de l’ancienne

acropole carthaginoise, où il rêvait d’établir un jour un collège

français; et, faisant un pas de plus, au début de juillet 1877, il était

venu à Tunis. Il était pleine nuit quand il approchait des portes, elles

étaient closes: le factionnaire tunisien, dont le _qui vive_ demeurait

sans écho, était sur le point de tirer, quand une voix lui cria, à

temps, que c’était le grand marabout des roumis.

[184] BOURGADE, _Soirées de Carthage ou dialogues entre un prêtre

catholique, un muphti et un cadi_, p. 3 (Paris, Lecoffre, 1851).

[185] Paul GABENT, _Un oublié, l’abbé Bourgade_ (Auch, imprimerie

centrale 1905).

[186] On trouvera dans l’_Essai iconographique sur saint Louis_, par

Gaston LE BRETON (Paris, Jules Martin, 1880), la curieuse histoire

de cette statue de Charles V: enlevée au portail de l’ancienne

église des Célestins de Paris pendant la Révolution, elle fut portée

au dépôt des Petits-Augustins et cataloguée sous le nom de Louis IX;

au retour des Bourbons, elle servit de modèle pour figurer saint

Louis. Je dois à l’obligeance du savant Père Delattre et de M.

Alfred Merlin ces précieuses explications.

[187] Voir au t. II des _Œuvres choisies_, p. 357-378, la lettre de

Lavigerie aux Pères Blancs, installés sur les ruines de Carthage.

Ce grand marabout s’était hâté de voir le Bey, la colonie européenne; il

avait constaté qu’Italiens et Maltais, qui tous ensemble étaient une

cinquantaine de mille, réduisaient à l’effacement la minuscule

population française, qui ne dépassait pas deux milliers d’âmes. Mais

des centaines d’indigènes, affluant vers lui de toute la Tunisie, venant

coucher sur le seuil de sa demeure, venant lui réclamer leur dîner, lui

avaient attesté tout ce que pourrait, là encore, la charité, mise au

service de l’influence catholique et française. La précaire Église

tunisienne n’avait pas, jusqu’ici, les ressources nécessaires pour

révéler vraiment à l’Islam la bienfaisance chrétienne. Lavigerie voulait

que cette révélation s’accomplît par des générosités françaises. Ayant

ainsi laissé l’impression fugitive d’une souveraineté nouvelle,

magnifique et généreuse, et s’étant senti plus souverain, sur cette

terre musulmane, en face de ces prêtres italiens, qu’il ne l’était dans

sa métropole d’Alger, il commençait à songer: «Pourquoi la France ne

mettrait-elle pas un écu sur chaque motte de terre où l’Italie met un

homme?» Il rêvait de voir un jour Tunis, sous les auspices de la France,

devenir pour ses missions comme une façon de capitale où jeunes Arabes,

jeunes Berbères, jeunes nègres, vivraient à proximité du Christ.

Lavigerie, naviguant vers Rome, portait à Pie IX toutes les visions,

tous les songes d’avenir, qu’il emportait de la Tunisie; et déjà sur ses

lèvres le nom de Carthage, cessant de désigner une ruine, signifiait une

ambition.

Puis, un autre nom historique succédait: celui de Jérusalem. Là aussi,

il lui paraissait que Rome, et la France, et ses Pères Blancs,

pouvaient, en collaborant, faire une grande œuvre. La France possédait

là, depuis 1857, le sanctuaire de Sainte-Anne, élevé, d’après la

tradition, au lieu même où était née la Vierge Marie. Le patriarche

italien n’avait jamais voulu qu’une congrégation française s’y

installât. Mettez-y vos Pères Blancs, quand même, disait à Lavigerie le

duc Decazes. Le duc connaissait Lavigerie, et la nuance de joie qu’il

éprouverait à lutter pour les prérogatives françaises contre la nation

dont Pie IX se plaignait; et Lavigerie venait dire à Pie IX qu’il était

tout prêt à mettre à Sainte-Anne douze Pères Blancs[188].

[188] L’histoire du sanctuaire de Sainte-Anne, de Jérusalem, est

retracée, avec beaucoup d’érudition, dans une longue lettre de

Lavigerie à l’évêque de Vannes, reproduite au t. II des _Œuvres

choisies_, p. 271-356.

Mais il insistait, surtout, sur une troisième route où il voulait

engager ses Pères Blancs et qui ne les acheminerait pas, celle-là, vers

quelque métropole historique, mais vers la mystérieuse barbarie de

l’Afrique centrale, et il représentait à Pie IX que l’Association

internationale pour l’exploration de l’Afrique n’avait pas mis la croix

sur son drapeau; que derrière elle, déjà, le protestantisme était en

marche; que les sections anglaise, allemande et américaine de

l’Association n’étaient composées que de protestants, et que l’Église

romaine risquait d’être devancée, si elle ne se hâtait.

Pie IX ému consultait la congrégation de la Propagande, les divers chefs

de missions: l’appel de Lavigerie leur paraissait répondre à une urgente

nécessité. «Quel spectacle plein de grandeur, insistait Lavigerie le 2

janvier 1878 dans une lettre au cardinal Franchi: un pape prisonnier

dans son palais, et envoyant des apôtres dans le centre jusqu’à ce jour

inaccessible de l’Afrique, avec la mission hautement donnée d’y détruire

l’esclavage. Une bulle pontificale qui annoncerait cette grande croisade

de foi et d’humanité, qui annoncerait la création d’une armée d’apôtres

prêts à marcher à la mort pour sauver la vie et la liberté des pauvres

fils de Cham, serait l’une des plus grandes choses de ce siècle et même

de l’histoire de l’Église.» L’argent, expliqua-t-il, on le trouverait,

pourvu que le pape dît un mot, auprès des deux grandes œuvres de la

Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance; et puis, «avec la foi,

selon la promesse du Christ, on transporte les montagnes, les montagnes

d’or comme les autres». Quant aux hommes, Pie IX avait sous les yeux une

supplique de cinquante Pères Blancs qui ne demandaient qu’un signe pour

aller à l’assaut du continent noir.

Ce signe s’esquissait à Rome au début de février 1878, au moment même où

Pie IX se mourait; l’organisation des missions de l’Afrique équatoriale

sous la haute direction de Lavigerie, sous la direction immédiate des

Pères Livinhac et Pascal, était d’ores et déjà, dans les bureaux de la

Propagande, chose décidée. Un nouveau pape, le 24 février, ratifiait et

publiait cette décision; il avait nom Léon XIII. Être pape depuis quatre

jours, et recevoir, comme cadeau de joyeux avènement, tout un monde à

convertir, toute une besogne civilisatrice à accomplir, passionnante

pour l’humanité tout entière, c’est là une bonne fortune dont un Léon

XIII sait gré à un Lavigerie. Tout de suite leurs imaginations

s’accordèrent, leurs ambitions se comprirent, leurs audaces

s’additionnèrent; et, quatorze ans durant, les plus glorieux épisodes de

l’histoire de l’Église, victoires sur le paganisme, victoires sur

l’esclavagisme africain, victoires sur les archaïsmes politiques, seront

le fruit de leur collaboration.

Un grand missionnaire · 第 17 / 30 题