XIV -- SUR LA ROUTE

Déjà approchait le jour de la grande bataille.

La guerre sur le point d'éclater et Napoléon qui devenait de plus

en plus menaçant n'étaient que des objets de second ordre pour

tous les sportsmen et en ce temps-là les sportsmen formaient bien

la moitié de la population.

Dans le club patricien, dans la taverne plébéienne, dans le café

que fréquentait le négociant, dans la caserne du soldat, à Londres

et dans les provinces, la même question passionnait toute la

nation.

Toutes les diligences qui arrivaient de l'Ouest apportaient des

détails sur la belle condition de Wilson le Crabe, qui était

retourné dans son pays natal pour s'entraîner et qu'on savait être

sous la direction immédiate du capitaine Barclay, l'expert.

D'un autre côté, bien que mon oncle n'eût pas encore désigné son

champion, personne dans le public ne doutait que ce ne fût Jim, et

les renseignements qu'on avait sur son physique et sa performance

lui valurent bon nombre de parieurs.

Toutefois, la côte était en faveur de Wilson et les gens de

l'Ouest, comme un seul homme, tenaient pour lui, tandis qu’à

Londres l'opinion était partagée.

Deux jours avant le combat, on donnait Wilson à trois contre deux,

dans tous les clubs du West End.

J'étais allé deux fois voir Jim à Crawley, dans l'hôtel où il

était installé pour son entraînement et je l'y trouvai soumis au

sévère régime en usage.

Depuis la pointe du jour jusqu'à la tombée de la nuit, il courait,

sautait, frappait sur une vessie suspendue à une barre ou

s'exerçait contre son formidable entraîneur.

Ses yeux brillaient. Sa peau luisait de santé débordante.

Il avait une telle confiance dans le succès que mes appréhensions

s'évanouirent à la vue de sa vaillante attitude et quand

j'entendis son langage empreint d'une joie tranquille.

-- Mais je m'étonne que vous veniez me voir maintenant, Rodney, me

dit-il en faisant un effort pour rire, maintenant que me voilà

devenu boxeur, et à la solde de votre oncle, tandis que vous êtes

à la ville et passé Corinthien. Si vous n'aviez pas été le

meilleur, le plus sincère petit gentleman du monde, c'est vous qui

auriez été mon patron d'ici peu de temps au lieu d'être mon ami.

En contemplant ce superbe gaillard à la figure distinguée, aux

traits fins, en pensant à ses belles qualités, aux impulsions

généreuses dont je le savais capable, je trouvai si absurde qu'il

regardât mon amitié comme une marque de condescendance, que je ne

pus retenir un bruyant éclat de rire.

-- Tout cela est fort bien, Rodney, me dit-il en me regardant

fixement dans les yeux. Mais, qu'est-ce que votre oncle en pense?

Cette question était une colle.

Je dus me borner à répondre d'un ton mal assuré que, si redevable

que je fusse envers mon oncle, j'avais tout d'abord connu Jim et

qu'assurément j'étais assez grand pour choisir mes amis.

Les doutes de Jim étaient fondés jusqu'à un certain point. Mon

oncle s'opposait très nettement à ce qu'il y eût entre nous la

moindre intimité. Mais comme il trouvait bon nombre d'autres

choses à désapprouver dans ma conduite, celle-là perdait de son

importance.

Je crains de lui avoir causé bien des désappointements.

Je n'avais inventé aucune excentricité, bien qu'il eût eu la bonté

de m'en indiquer plusieurs, au moyen desquelles je parviendrais à

«sortir de l'ornière», selon son expression, et à m'imposer à

l'attention du monde étrange au milieu duquel il vivait.

-- Vous êtes un jeune gaillard des plus agiles, mon neveu. Ne vous

croyez-vous pas capable de faire le tour d'une chambre en sautant

d'un meuble sur l'autre sans toucher le parquet? Un petit tour de

force dans ce genre, serait extrêmement goûté. Il y avait un

capitaine des gardes qui est arrivé à se faire un grand succès

dans la société en pariant une petite somme qu'il le ferait.

Madame Liéven, qui est extrêmement exigeante, l'invitait

fréquemment à ses soirées rien que pour qu'il pût s'exhiber.

Je lui affirmai que je me sentais incapable de cet exploit.

-- Vous êtes tout de même un peu difficile, dit-il en haussant les

épaules. Étant mon neveu, vous auriez pu vous assurer une position

en continuant ma réputation de goût délicat. Si vous aviez déclaré

la guerre au mauvais goût, le monde de la _fashion_ se serait

empressé de vous regarder comme un arbitre en vertu de vos

traditions de famille et vous seriez parvenu sans la moindre

concurrence à la position que vise ce jeune parvenu de Brummel.

Mais vous n'avez aucun instinct dans cette direction. Vous êtes

incapable d'attention pour les moindres détails. Regardez vos

souliers! Et encore votre cravate! et enfin votre chaîne de

montre! Il ne faut en laisser voir que deux anneaux. J'en ai

laissé voir trois, mais c'était aller trop loin et en ce moment,

je ne vous en vois pas moins de cinq. Je le regrette, mon neveu,

mais je ne vous crois pas destiné à atteindre la situation sur

laquelle j'ai le droit de compter pour un proche parent.

-- Je suis désolé de vous avoir causé ces désillusions, monsieur,

dis-je.

-- Votre mauvaise fortune consiste en ce que vous ne vous êtes pas

trouvé plus tôt sous mon influence, dit-il. J'aurais pu vous

modeler de façon à satisfaire même mes propres aspirations.

J'avais un frère cadet qui fut dans un cas semblable. J'ai fait de

mon mieux pour lui, mais il prétendait mettre des cordons à ses

souliers et il commettait en public l'erreur de prendre le vin de

Bourgogne pour le vin du Rhin. Le pauvre garçon a fini par se

jeter dans les livres et il a vécu et il est mort curé de village.

C'était un brave homme, mais d'une banalité... et il n'y a pas

place dans la société pour les gens dépourvus de relief.

-- Alors, monsieur, je crains qu'elle n'ait pas de place pour moi,

dis-je. Mais mon père a le plus grand espoir que Lord Nelson me

trouvera un emploi dans la flotte. Si j'ai fait four à la ville,

je n'en ai pas moins de reconnaissance pour les bontés que vous

m'avez témoignées en vous chargeant de moi et j'espère que, si je

reçois ma commission, je pourrai encore vous faire honneur.

-- Il pourrait bien arriver que vous parveniez à la hauteur que je

m'étais assignée pour vous, mais que vous y parveniez par un autre

chemin, dit mon oncle. Il y a à la ville des hommes, tels que Lord

Saint-Vincent, Lord Hood, qui font figure dans les sociétés les

plus respectables, bien qu'ils n'aient pour toute recommandation

que leurs services dans la marine.

Ce fut dans l'après-midi du jour qui précédait le combat, qu'eut

lieu cette conversation entre mon oncle et moi, dans le coquet

sanctuaire de sa maison de Jermyn Street.

Il était vêtu, je m'en souviens, de son ample habit de brocart,

qu'il portait ordinairement pour aller à son club, et il avait le

pied posé sur une chaise, car Abernethy, qui venait de sortir, le

traitait pour un commencement de goutte.

Était-ce l'effet de la souffrance, était-ce peut-être celui du

désappointement que lui avait causé mon avenir, mais ses façons

avec moi étaient plus sèches que d'ordinaire et il y avait, je le

crains bien, un peu d'ironie dans son sourire, quand il parlait de

mes défauts.

Quant à moi, cette explication me fut un soulagement, car mon père

était parti de Londres avec la ferme conviction qu'on trouverait

de l'emploi pour nous deux, et le seul poids que j'eusse sur

l'esprit était l'idée de la peine que j'aurais à quitter mon oncle

sans détruire les plans qu'il avait formés à mon sujet.

J’avais pris en aversion cette existence vide pour laquelle

j'étais si peu fait, j'étais pareillement excédé de ces propos

égoïstes d'une coterie de femmes frivoles et de sots petits-

maîtres qui prétendaient se faire regarder comme le centre de

l'univers.

Peut-être le sourire railleur de mon oncle voltigea-t-il sur mes

lèvres quand je l'entendis parler de la surprise dédaigneuse qu'il

avait éprouvée, en rencontrant dans ce milieu sacro-saint les

hommes qui avaient sauvé le pays de l'anéantissement.

-- À propos, mon neveu, dit-il, il n'y a pas de goutte qui tienne

et qu'Abernethy le veuille ou non, il faut que nous soyons à

Crawley ce soir. Le combat aura lieu sur la dune de Crawley. Sir

Lothian Hume et son champion sont à Reigate. J'ai retenu des lits

pour nous deux à l'hôtel Georges. À ce que l'on me dit,

l'affluence dépassera tout ce que l'on a vu jusqu'à ce jour.

L'odeur de ces auberges de campagne m'est toujours désagréable,

mais, que voulez-vous? L'autre jour, au club Berkeley, Craven

disait qu'il n'y avait pas un lit disponible à vingt milles autour

de Crawley et qu'on faisait payer trois guinées par nuit. J'espère

que votre jeune ami, si je dois le regarder comme tel, sera à la

hauteur de ce qu'il promettait, car j'ai mis sur l'évent plus que

je ne voudrais perdre. Sir Lothian, lui aussi, s'engage à fond,

car il a fait chez Limmer un pari supplémentaire de cinq mille

contre trois mille sur Wilson. D'après ce que je sais de l'état de

ses affaires, il sera sérieusement entamé si nous l'emportons...

Eh bien, Lorimer?

-- Une personne qui désire vous voir, Sir Charles, dit le nouveau

valet.

-- Vous savez que je ne reçois personne jusqu'à ce que ma toilette

soit achevée.

-- Il insiste pour vous voir, monsieur. Il a presque enfoncé la

porte.

-- Enfoncé la porte? Que voulez-vous dire, Lorimer? Pourquoi ne

l'avez-vous pas mis dehors?

Un sourire passa sur la figure du domestique.

Au même instant, on entendit dans le corridor une voix de basse

profonde.

-- Je vous dis de me faire entrer tout de suite, mon garçon.

Autrement, ce sera tant pis pour vous.

Il me sembla que j'avais déjà entendu cette voix, mais lorsque

par-dessus l'épaule du domestique j'entrevis une large face

charnue, bovine, avec un nez aplati à la Michel-Ange au centre, je

reconnus aussitôt l'homme que j'avais eu pour voisin au souper.

-- C'est War le boxeur, monsieur, dis-je.

-- Oui, monsieur, dit notre visiteur en introduisant sa

volumineuse personne dans la pièce. C'est Bill War, le tenancier

du cabaret _à la Tonne_ dans Jermyn Street et l'homme le mieux

côté pour l'endurance. Il n'y a qu'une chose qui est cause qu'on

me bat, Sir Charles, et c'est ma viande, ça me pousse si vite, que

j'en ai toujours quatre stone, quand je n'en ai pas besoin. Oui,

monsieur, j'en ai attrapé assez pour faire un champion des petits

poids, avec ce que j'ai en trop. Vous auriez peine à croire en me

voyant que, même après m'être battu avec Mendoza, j'étais capable

de sauter par-dessus les quatre pieds de hauteur de la corde qui

entoure le ring, avec l'agilité d'un petit cabri, mais,

maintenant, si je lançais mon castor dans le ring, je n'arriverais

jamais à le ravoir, à moins que le vent ne l'en fasse sortir, car

le diable m'emporte si je pourrais passer par-dessus la corde pour

le rattraper. Je vous présente mes respects, jeune homme, et

j'espère que vous êtes en bonne santé.

Une expression de vive contrariété avait paru sur la figure de mon

oncle, en voyant envahir ainsi son séjour intime. Mais c'était une

des nécessités de sa situation de rester en bons termes avec les

professionnels. Il se contenta donc de lui demander quelle affaire

l'amenait.

Pour toute réponse, le gros lutteur jeta sur le domestique un

regard significatif.

-- C'est chose importante, Sir Charles, et ça doit rester entre

vous et moi.

-- Vous pouvez sortir, Lorimer... À présent, War, de quoi s'agit-

il?

Le boxeur s'assit fort tranquillement à cheval sur une chaise, en

posant ses bras sur le dossier.

-- J’ai eu des renseignements, Sir Charles, dit il.

-- Eh bien! Qu'est-ce que c'est? s'écria mon oncle avec

impatience.

-- Des renseignements de valeur.

-- Allons, expliquez-vous.

-- Des renseignements qui valent de l'argent, dit War en pinçant

les lèvres.

-- Je vois que vous voulez qu'on vous paie ce que vous savez.

Le boxeur eut un sourire affirmatif.

-- Oui, mais je n'achète rien de confiance. Vous me connaissez

assez pour ne pas jouer ce jeu-là avec moi.

-- Je vous connais pour ce que vous êtes, Sir Charles, c'est-à-

dire pour un noble Corinthien, un Corinthien fini. Mais voyez-

vous, si je me servais de ça contre vous, ça me mettrait des

centaines de livres dans la poche. Mais mon coeur ne le souffrira

pas. Bill War a toujours été pour le bon sport et le franc jeu. Si

je m'en sers pour vous, j'espère que vous ferez en sorte que je

n'y perde pas.

-- Vous pouvez agir comme il vous plaira, dit mon oncle. Si vos

informations me sont utiles, je saurai ce que je dois faire pour

vous.

-- On ne saurait parler plus franchement que ça. Nous nous en

contenterons, patron, et vous vous montrerez généreux comme vous

avez toujours passé pour l'être. Eh bien, notre homme, Jim

Harrison, combat contre Wilson le Crabe, de Gloucester, demain,

sur la dune de Crawley pour un enjeu.

-- Eh bien, après?

-- Connaîtriez-vous par hasard quelle était la cote hier?

-- Elle était à trois contre deux sur Wilson.

-- C'est ça même, patron. Trois contre deux, voilà ce qui a été

offert dans le salon de mon bar. Savez vous où en est la cote

aujourd'hui?

-- Je ne suis pas encore sorti.

-- Eh bien! je vais vous le dire, elle est à sept contre un sur

votre homme.

-- Vous dites?

-- Sept contre un, patron, pas moins.

-- Vous dites des bêtises, War. Comment peut-il se faire que la

cote ait passé de trois contre deux à sept contre un?

-- Je suis allé chez Tom Owen, je suis allé au _Trou dans le Mur_,

je suis allé à _La Voiture et les Chevaux_, et vous pouvez miser à

sept contre un dans n'importe laquelle de ces maisons. On joue de

l'argent par tonnes contre votre homme. C'est la même proportion

qu'un cheval contre une poule dans toutes les maisons de sport,

dans toutes les tavernes, depuis ici jusqu'à Stepney.

L’expression qui parut sur la figure de mon oncle me convainquit

que l'affaire était vraiment sérieuse pour lui. Puis il haussa les

épaules avec un sourire d'incrédulité.

-- Tant pis pour les sots qui misent, dit-il. Mon homme est en

bonne forme. Vous l'avez vu hier, mon neveu?

-- Il allait très bien, hier, monsieur.

-- S'il était arrivé quelque chose de fâcheux, j'en aurais été

informé.

-- Mais peut-être qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux _pour le

moment_, dit War.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je vais m'expliquer, monsieur. Vous vous rappelez, Berks? Vous

savez que c'est un homme qui ne doit guère inspirer de confiance

en tout temps et qu'il en veut à votre homme, parce qu'il a été

battu par lui dans le hangar aux voitures.

«Bon! hier soir, vers dix heures, il entre dans mon bar escorté

des trois plus fieffés coquins qu'il y ait à Londres. Ces trois-

là, c'étaient Ike-le-Rouge, celui qui a été exclu du ring pour

avoir triché avec Bittoon, puis Yussef le batailleur, qui vendrait

sa mère pour une pièce de sept shillings; le troisième était Chris

Mac Carthy, un voleur de chiens par profession, qui a un chenil du

côté de Haymarket. Il est bien rare de voir ensemble ces quatre

types de beauté, et ils en avaient tous plus qu'ils ne pouvaient

en tenir, excepté Chris, un lapin trop malin pour se griser quand

il y a une affaire en train. De mon côté, je les fais entrer au

salon.

«Ce n’était pas que la chose en valût la peine, mais je craignais

qu'ils ne commencent à chercher noise à mes clients et je ne

voulais pas non plus compromettre ma licence en les laissant

devant le comptoir. Je leur sers à boire et je reste avec eux,

rien que pour les empêcher de mettre la main sur le perroquet

empaillé et les tableaux.

«Bon! patron, pour abréger, ils se mirent à parler du combat et

ils éclatèrent de rire à l'idée que le jeune Harrison pourrait

gagner, tous, excepté Chris qui restait à faire des signes et des

grimaces aux autres, tellement, qu'à la fin Berks fut sur le point

de lui lancer un coup de torchon dans la figure pour sa peine.

«Je devinai qu'il se mijotait quelque chose et ça n'était pas bien

difficile à voir, surtout quant Ike-le-Rouge se dit prêt à parier

un billet de cinq livres que Jim Harrison ne se battrait pas.

«Donc, je me lève pour aller chercher une autre bouteille de

délie-langues et je me mets derrière le guichet fermé d'un volet

par lequel on fait passer les boissons du comptoir dans le salon.

Je l'ouvre de la largeur d'un pouce et j'aurais été attablé avec

eux que je n'aurais pas mieux entendu ce qu'ils disaient.

«Il y avait Chris Mac Carthy qui bougonnait après eux, parce

qu'ils ne tenaient pas leur langue tranquille. Il y avait Joe

Berks qui parlait de leur casser la figure s'ils avaient l'aplomb

de l'interpeller davantage.

«Comme ça, Chris se mit à les raisonner, car il avait peur de

Berks et il leur demanda s'ils voulaient décidément être en état

de faire la besogne le lendemain matin et si le patron

consentirait à payer en voyant qu'ils s'étaient grisés et qu'il ne

fallait pas compter sur eux.

«Ça les calma tous les trois et Yussef le batailleur demanda à

quelle heure on partirait.

«Chris leur dit que tant que l'hôtel _Georges_ à Crawley ne serait

pas fermé, on pourrait travailler à cela.

«-- C'est bien mal payé pour employer la corde, dit Ike-le-Rouge.

«-- Au diable la corde, dit Chris en tirant un petit bâton plombé

de sa poche de côté. Pendant que trois de vous le tiendront à

terre, je lui casserai l'os du bras avec ça. Nous aurons gagné

notre argent et nous risquons tout au plus six mois de prison.

«-- Il se défendra, dit Berks.

«-- Eh bien, dit Chris, ce sera son seul combat.

«Je n'en ai pas entendu davantage. Ce matin je suis sorti, et j'ai

vu comme je vous l'ai dit que la cote en faveur de Wilson montait

à des sommes fabuleuses, que les joueurs ne la trouvaient jamais

assez haute.

«Voila où on en est, patron, et vous savez ce que ça signifie,

mieux que Bill War ne pourrait vous le dire.

-- Très bien, War, dit mon oncle en se levant, je vous suis très

obligé de m'avoir appris cela et je ferai en sorte que vous n'y

perdiez pas. Je regarde cela comme des propos en l'air de coquins

ivres, mais vous ne m'en avez pas moins rendu un immense service

en attirant mon attention de ce côté. Je compte vous voir demain

aux Dunes.

-- Mr Jackson m'a prié de me charger de la garde du ring.

-- Très bien. J'espère que nous aurons un loyal et bon combat.

Bonsoir et merci.

-- Mon oncle avait conservé son attitude un peu narquoise pendant

que War était présent, mais celui-ci avait à peine refermé la

porte qu'il se tourna vers moi avec un air d'agitation que je ne

lui avais jamais vu.

-- Il faut que nous partions à l'instant pour Crawley, mon neveu,

dit-il en souriant. Il n'y a pas une minute à perdre. Lorimer,

faites atteler les juments baies à la voiture. Mettez-y le

nécessaire de toilette et dites à William qu'il soit devant la

porte le plus tôt possible.

-- J'y veillerai, monsieur, dis-je.

Et je courus à la remise de Little Ryder Street où mon oncle

logeait ses chevaux.

Le garçon d'écurie était absent et je dus envoyer un lad à sa

recherche. Pendant ce temps-là, aidé du palefrenier, je tirai

dehors la voiture et je fis sortir les deux juments de leurs

boxes.

Il fallut une demi-heure, peut-être trois quarts d'heure, avant

que tout fut en place.

Lorimer attendait déjà dans Jermyn Street avec les inévitables

paniers pendant que mon oncle restait debout dans l'embrasure de

la porte ouverte, vêtu de son grand habit de cheval couleur faon.

Sa figure pâle était d'un calme impassible et ne laissait rien

voir des émotions tumultueuses qui se livraient bataille dans son

âme.

J'en étais certain.

-- Nous allons vous laisser, Lorimer. Nous aurions peut-être des

difficultés à vous trouver un lit. Tenez-leur la tête, William.

Montez, mon neveu. Holà! War, qu'y a-t-il encore?

Le boxeur accourait de toute la vitesse que lui permettait sa

corpulence.

-- Rien qu'un mot de plus avant votre départ, Sir Charles, dit-il

tout haletant. J'ai entendu dire dans mon comptoir que les quatre

hommes en question étaient partis pour Crawley à une heure.

-- Très bien, War, dit mon oncle, un pied, sur le marchepied.

-- Et la cote est montée à dix contre un.

-- Lâchez la tête, William.

-- Encore un mot, patron, un seul. Vous m'excuserez ma liberté.

Mais à votre place, j'emporterais mes pistolets.

-- Merci, je les ai.

La longue lanière claqua entre les oreilles du cheval de tête. Le

groom s'élança à terre et l'on passa de Jermyn Street à Saint

James Street et de là à Whitehall avec une rapidité qui indiquait

que les vaillantes juments n'étaient pas moins impatientes que

leur maître.

L'horloge du parlement marquait un peu plus de quatre heures et

demie quand nous franchîmes comme au vol le pont de Westminster.

L'eau se refléta au-dessous de nous aussi vite que l'éclair, puis

on roula entre les deux rangées de maisons aux murailles brunes

formant l'avenue qui nous avait menés à Londres. Nous étions

arrivés à Streatham, quand il rompit le silence.

-- J'ai un enjeu considérable, mon neveu, dit-il.

-- Et moi aussi, répondis-je.

-- Vous! s'écria-t-il avec surprise.

-- J'ai mon ami, monsieur!

-- Ah! oui, j'avais oublié. Vous avez votre excentricité, après

tout, mon neveu. Vous êtes un ami fidèle, ce qui est chose rare

dans notre monde. Je n'en ai jamais eu qu'un dans ma position et

celui-là... Mais vous m'avez entendu raconter l'histoire. Je

crains qu'il ne fasse nuit quand nous arriverons à Crawley.

-- Je le crains aussi.

-- En ce cas, nous arriverons peut-être trop tard.

-- Dieu fasse que non, Monsieur.

-- Nous sommes derrière les meilleures bêtes qui soient en

Angleterre, mais je crains que nous ne trouvions les routes

encombrées, avant que nous arrivions à Crawley.

«Avez-vous entendu, mon neveu! War a entendu ces quatre bandits

parler de quelqu'un qui leur donnait les ordres et qui les payait

pour leur crime. Vous avez compris, n'est-ce pas? qu'ils ont été

engagés pour estropier mon homme.

«Dès lors, qui peut bien les avoir pris à gage, qui peut y être

intéressé? À moins que ce ne soit...

«Je connais sir Lothian Hume pour un homme capable de tout. Je

sais qu'il a perdu de fortes sommes aux cartes chez Wattier et

chez White. Je sais qu'il a joué une grosse somme sur cet évent et

qu'il s'y est engagé avec une témérité qui fait croire à ses amis

qu'il a quelque raison personnelle pour compter sur le résultat.

«Par le ciel! Comme tout cela s'enchaîne. S'il en était ainsi...

Il retomba dans le silence, mais je vis reparaître cette

expression de froideur farouche que j'avais remarquée en lui, le

jour où lui et sir John Lade couraient côte à côte sur la route de

Godstone.

Le soleil descendait lentement sur les basses collines du Surrey

et l'ombre surgissait d'instant en instant, mais les roues

continuaient à bourdonner et les sabots à frapper sans se

ralentir.

Un vent frais nous soufflait à la figure, quoique les feuilles

pendissent immobiles aux branches d'arbres qui s'étendaient au-

dessus de la route.

Les bords dorés du soleil venaient à peine de disparaître derrière

les chênes de la côte de Reigate quand les juments inondées de

sueur arrivèrent devant l'hôtel de _la Couronne_ à Red Hill.

Le propriétaire, sportsman et amateur de ring, accourut pour

saluer un Corinthien aussi connu que l'était Sir Charles

Tregellis.

-- Vous connaissez Berks, le boxeur? demanda mon oncle.

-- Oui, Sir Charles.

-- Est-il passé?

-- Oui, Sir Charles. Il devait être environ quatre heures, bien

qu'avec cette cohue de gens et de voitures, il soit difficile d'en

jurer. Il y avait là lui, Ike le Rouge, le Juif Yussef et un

autre. Ils avaient entre les brancards une bête de sang. Ils

l'avaient menée à fond de train, car elle était couverte d'écume.

-- Voilà, qui est bien grave, mon neveu, dit mon oncle, pendant

que nous volions vers Reigate. S'ils allaient ce train, c'est

qu'évidemment, ils tenaient à faire leur coup de bonne heure.

-- Jim et Belcher seraient certainement de force à leur tenir tête

à tous les quatre, suggérai-je.

-- Si Belcher était avec lui, je ne craindrais rien; mais on ne

saurait prévoir quelle diablerie ils ont arrangée. Que nous le

trouvions seulement sain et sauf, et je ne perdrai pas un moment

jusqu'à ce que je le voie sur le ring. Nous veillerons pour monter

la garde avec nos pistolets, mon neveu, et j'espère, seulement que

ces bandits seront assez hardis pour tenter leur coup. Mais il

faut qu'ils aient été à l'avance bien certains de réussir, pour

que la cote ait monté à un pareil chiffre, et c'est là ce qui

m'inquiète.

-- Mais assurément, ils n’ont rien à gagner à commettre une

pareille infamie, Monsieur. S'ils arrivent à blesser Jim, la lutte

ne pourrait avoir lieu et les paris ne seraient pas décidés.

-- Il en serait ainsi dans une lutte ordinaire pour gagner un

prix, et c'est heureux qu'il en soit ainsi, autrement les coquins

qui infestent le ring, ne tarderaient pas à rendre tout sport

impossible, mais ici il en est autrement. D'après les conditions

du pari, je dois perdre, à moins que je ne présente un homme dans

une certaine limite d'âge, qui soit vainqueur de Wilson le Crabe.

Vous devez vous souvenir que je n'ai point nommé mon homme; C'est

dommage, mais c'est ainsi. Nous savons qui il est, nos adversaires

le savent aussi, mais les arbitres et le dépositaire des enjeux

refuseraient d'en tenir compte. Si nous nous plaignions que Jim

Harrison est hors de combat, ils nous répondraient qu'ils n'ont

pas été dûment informés que Jim Harrison était notre champion. Les

conditions sont, jouer ou payer, et les gredins en profitent.

Les craintes qu'avait exprimées mon oncle au sujet de

l'encombrement de la route ne furent que trop justifiées, car

lorsque nous eûmes dépassé Reigate, nous vîmes un tel défilé de

voitures de toute espèce que, pendant les huit milles qui

restaient à parcourir, il n'y avait pas, je crois, un seul cheval

dont les naseaux ne fussent à plus de quelques pieds de l'arrière

de la voiture ou carriole qui le précédait.

Toutes les routes qui partaient de Londres, comme celles qui

s'éloignaient de Guildford à l'ouest, de Tunbridge à l'est,

avaient contribué pour leur part à grossir ce flot de _four in

hand_, de _gigs_, de _sportsmen_ à cheval, si bien que la large

route de Brighton était emplie d'un fossé à l'autre, d'une cohue

qui riait, criait, chantait et marchait dans la même direction.

Il était impossible à quiconque eut contemplé cette foule bigarrée

de ne pas reconnaître que la passion du ring, bonne ou mauvaise

peu importe, n'était point le trait distinctif d'une certaine

classe, mais qu'elle était une marque du caractère national,

profondément enracinée dans la nature de l'Anglais, qu'elle avait

été transmise de génération en génération, aussi bien au jeune

aristocrate qui conduisait sa fine voiture, qu'aux grossiers

revendeurs assis sur six rangs de profondeur dans leur carriole

que traînait un bidet.

Là, je vis des hommes d'État et des soldats, des gentilshommes et

des gens de lois, des fermiers et des hobereaux, des vagabonds

d'East End et des lourdauds de province. Tout ce monde se démenait

avec la perspective de passer une nuit pénible, rien que pour

avoir la chance d'assister à une lutte qui pouvait se terminer en

un seul round, chose impossible à prévoir.

On ne saurait imaginer une foule plus joyeuse, plus cordiale.

Les plaisanteries se croisaient, aussi dru que les nuages de

poussière, et devant chaque auberge du bord de la route, le patron

et les garçons se tenaient prêts avec leurs plateaux chargés de

pots débordants de mousse pour désaltérer ces bouches pressées.

Ces haltes pour boire la bière, cette rude camaraderie, la

cordialité, les incommodités accueillies par des éclats de rire,

cette impatience de voir la lutte, étaient autant de traits, qui

pouvaient être qualifiés de vulgaires, de populaires, par les gens

au goût difficile, mais quant à moi, maintenant que je prête

l'oreille aux lointains et vagues échos de notre temps passé, tout

cela me paraît constituer l'ossature qui formait la charpente si

solide et si virile dont cette race antique était constituée.

Mais hélas! quelle chance avions-nous de gagner du terrain?

Mon oncle, avec toute son habileté, n'arrivait pas à apercevoir un

passage dans cette masse en mouvement.

Il fallut garder notre rang dans la file et ramper comme des

escargots de Reigate à Horley, puis à la Croix de Povey, puis à la

bruyère de Lowfield, pendant que le jour faisait place au

crépuscule et qu'à celui-ci succédait la nuit.

Au pont de Kimberham, toutes les lanternes furent allumées.

C'était un merveilleux spectacle que cette courbe de la route qui

s'étendait devant nous, que les replis de ce serpent aux écailles

dorées qui se déroulait dans l'obscurité.

Enfin! Enfin, nous aperçûmes l'immense et l'informe masse de

l'orme de Crawley qui nous dominait dans les ténèbres, et nous

arrivâmes à l'entrée de la rue du village où toutes les fenêtres

des cottages étaient éclairées, puis devant la haute façade du

vieil hôtel _Georges_, où l'on voyait de la lumière à toutes les

portes, à toutes les vitres, à toutes les fentes en l'honneur de

la noble compagnie qui devait y passer la nuit.

Jim Harrison, boxeur · 第 18 / 27 题