Le rendez-vous entre Lord Nelson et mon père devait avoir lieu à
une heure matinale, et il tenait d'autant plus à être exact qu'il
savait combien les allées et venues de l'amiral seraient modifiées
par les nouvelles que nous avions apprises, la veille au soir.
Je venais à peine de déjeuner et mon oncle n'avait pas sonné pour
son chocolat, quand mon père vint me prendre à Jermyn Street.
Au bout de quelques centaines de pas dans Piccadilly, nous nous
trouvâmes devant le grand bâtiment de briques déteintes qui
servait de logement de ville aux Hamilton et qui devenait le
quartier général de Lord Nelson lorsque affaires ou plaisirs le
faisaient venir de Merton.
Un valet de pied répondit à notre coup de marteau et nous
introduisit dans un grand salon au mobilier sombre, aux tentures
de nuance triste.
Mon père fit passer son nom et nous nous assîmes, jetant les yeux
sur les blanches statuettes italiennes qui occupaient les angles,
sur un tableau qui représentait le Vésuve et la baie de Naples et
qui était accroché au-dessus du clavecin.
Je me rappelle encore une pendule noire au bruyant tic-tac qui
était sur la cheminée; et de temps à autre, au milieu du bruit des
voitures de louage, il nous arrivait de bruyants éclats de rire de
je ne sais quelle autre pièce.
Lorsque enfin la porte s'ouvrit, mon père et moi nous nous
levâmes, nous attendant à nous trouver en présence du plus grand
des Anglais. Mais ce fut une personne bien différente qui entra.
C'était une dame de haute taille et qui me parut extrêmement
belle, bien que peut-être un critique plus expérimenté et plus
difficile eût trouvé que son charme appartenait plutôt aux temps
passé qu'au présent.
Son corps de reine présentait des lignes grandes et nobles, tandis
que sa figure qui commençait à s'empâter, à devenir grossière,
était encore remarquable par l’éclat du teint, la beauté de grands
yeux bleu clair et les reflets de sa noire chevelure qui se
frisait sur un front blanc et bas.
Elle avait un port des plus imposants, si bien qu'en la regardant
à son entrée majestueuse, et devant cette pose qu'elle prit en
jetant un coup d'oeil sur mon père, je me rappelai alors la reine
des Péruviens, qui sous les traits de Miss Polly Hinton, nous
excitait le petit Jim et moi à nous révolter.
-- Lieutenant Anson Stone? demandait-elle.
--Oui, belle, dame, répondit mon père.
-- Ah! s'écria-t-elle en sursautant d'une façon affectée, avec
exagération. Alors, vous me connaissez?
-- J'ai vu Votre Seigneurie à Naples.
-- Alors, vous avez vu aussi sans doute, mon pauvre Sir William?
Mon pauvre Sir William!
Et elle toucha sa robe de ses doigts blancs couverts de bagues,
comme pour attirer notre attention sur ce fait qu'elle était en
complet costume de deuil.
-- J'ai entendu parler de la triste perte qu'avait éprouvée Votre
Seigneurie, dit mon père.
-- Nous sommes morts ensemble, s'écria-t-elle. Que peut être
désormais mon existence, sinon une mort lentement prolongée?
Elle parlait d'une belle et riche voix qu'agitait le frémissement
le plus douloureux, mais je ne pus m'empêcher de reconnaître
qu'elle avait l'air de la personne la plus robuste que j'eusse
jamais vue et je fus surpris de voir qu'elle me lançait de petites
oeillades interrogatives comme si elle prenait quelque plaisir à
se voir admirer, fût-ce par un individu aussi insignifiant que
moi.
Mon père, en son rude langage de marin, tâchait de balbutier
quelques banales paroles de condoléances, mais ses yeux se
détournaient de cette figure revêche, hâlée, pour épier quel effet
elle avait produit sur moi.
-- Voici son portrait, à cet ange tutélaire de cette demeure,
s'écria-t-elle en montrant d'un geste grandiose, large, un
portrait suspendu au mur et représentant un gentleman à la figure
très maigre, au nez proéminent et qui avait plusieurs décorations
à son habit.
«Mais c'est assez parler de mes chagrins personnels, dit-elle en
essuyant sur ses yeux d'invisibles larmes. Vous êtes venus voir
Lord Nelson. Il m'a chargée de vous dire qu'il serait ici dans un
instant. Vous avez sans doute appris que les hostilités vont
reprendre?
-- Nous avons appris cette nouvelle hier soir.
-- Lord Nelson a reçu l'ordre de prendre le commandement de la
flotte de la Méditerranée.
-- Vous pouvez croire qu'en un tel moment... Mais n'est-ce pas le
pas de Sa Seigneurie que j'entends?
Mon attention était si absorbée par les singulières façons de la
dame, et par les gestes, les poses dont elle accompagnait toutes
ses remarques, que je ne vis pas le grand amiral entrer dans la
pièce.
Lorsque je me retournai, il était tout près à côté de moi.
C'était un petit homme brun à la tournure svelte et élancée d'un
adolescent.
Il n'était point en uniforme.
Il portait un habit brun à haut collet, dont la manche droite et
vide, pendait à son côté.
L'expression de sa figure était, je m'en souviens bien,
extrêmement triste et douce, avec les rides profondes qui
décelaient les luttes de son âme impatiente, ardente.
Un de ses yeux avait été crevé et abîmé par une blessure, mais
l'autre se portait de mon père à moi avec autant de vivacité que
de pénétration.
À vrai dire, d'ensemble, avec ses regards brefs et aigus, la belle
pose de sa tête, tout en lui indiquait l'énergie, la promptitude,
en sorte que, si je puis comparer les grandes choses aux petites,
il me rappela un terrier de bonne race, bien dressé au combat,
doux et leste, mais vif et prêt à tout ce que le hasard pourrait
mettre sur sa voie.
-- Eh bien! lieutenant Stone, dit-il du ton le plus cordial en
tendant sa main gauche à mon père, je suis fort content de vous
voir. Londres est plein de marins de la Méditerranée, mais je
compte qu'avant une semaine, il ne restera plus aucun officier
d'entre vous sur la terre ferme.
-- Je suis venu vous demander, Sir, si vous pourriez m'aider à
avoir un vaisseau.
-- Vous en aurez un, Stone, si on fait quelque cas de ma parole à
l'Amirauté. J'aurai besoin d'avoir derrière moi tous les anciens
du Nil. Je ne puis vous promettre un vaisseau de première ligne,
mais ce sera au moins un vaisseau de soixante-quatre canons, et je
puis vous assurer qu'on est à même de faire bien des choses avec
un vaisseau de soixante-quatre canons, bien maniable, qui a un bon
équipage et qui est bien bâti.
-- Qui pourrait en douter, quand on a entendu parler de
l’_Agamemnon_? s'écria Lady Hamilton.
Et en même temps, elle se mit à parler de l'amiral et de ses
exploits en termes d'une exagération élogieuse, avec une telle
averse de compliments et d’épithètes, que mon père et moi nous ne
savions quelle figure faire.
Nous nous sentions humiliés et chagrins de la présence d'un homme
qui était forcé d'entendre dire devant lui de telles choses.
Mais, après avoir risqué un coup d'oeil sur Lord Nelson, je
m'aperçus à ma grande surprise que, bien loin de témoigner de
l'embarras, il souriait, il avait l'air enchanté comme si cette
grossière flatterie de la dame était pour lui la chose la plus
précieuse du monde.
-- Allons, allons, ma chère dame, vos éloges surpassent de
beaucoup mes mérites...
Ces mots l'encourageant, elle se lança dans une apostrophe
théâtrale au favori de la Grande-Bretagne, au fils aîné de
Neptune, et il s'y soumit en manifestant la même gratitude, le
même plaisir.
Qu'un homme du monde, âgé de quarante-cinq ans, pénétrant,
honnête, au fait du manège des cours, se laissât entortiller par
des hommages aussi crus, aussi grossiers, j'en fus stupéfait,
comme le furent tous ceux qui le connaissaient.
Mais vous qui avez beaucoup vécu, vous n'avez pas besoin qu'on
vous dise combien de fois il arrive que la nature la plus
énergique, la plus noble, à quelque faiblesse unique,
inexplicable, une faiblesse qui se montre d'autant plus
visiblement qu'elle contraste avec le reste, ainsi qu'une tache
noire apparaît d'une manière plus choquante sur le drap le plus
blanc.
-- Vous êtes un officier de mer comme je les aime, Stone, dit-il,
quand Sa Seigneurie fut arrivée au bout de son panégyrique. Vous
êtes un marin de la vieille école.
Il arpenta la pièce à petits pas impatients tout en parlant et en
pivotant de temps à autre sur un talon, comme si quelque barrière
invisible l'avait arrêté.
-- Nous commençons à devenir trop beaux pour notre besogne avec
ces inventions d'épaulettes, d'insignes de gaillard d’arrière. Au
temps où j'entrai au service, vous auriez pu voir un lieutenant
faire les liures et le gréement de son beaupré, ayant parfois un
épissoir suspendu au cou, pour donner l'exemple à ses hommes.
Aujourd'hui, c'est tout juste, s’il veut bien porter son sextant
jusqu'à l'écoutille. Quand serez-vous prêt à embarquer, Stone?
-- Ce soir, Mylord.
-- Bien, Stone, bien. Voilà le véritable esprit. On double la
besogne à chaque marée sur les chantiers, mais je ne sais quand
les vaisseaux seront prêts. J'arbore mon pavillon sur la
_Victoire_ mercredi, et nous mettons à la voile aussitôt.
-- Non, non, pas si tôt, il ne pourra pas être prêt à prendre la
mer, dit Lady Hamilton d'une voix plaintive en joignant les mains,
et elle tourna les yeux vers le plafond, tout en parlant.
-- Il faut qu'il soit prêt et il le sera, s'écria Nelson avec une
véhémence extraordinaire. Par le ciel, quand même le diable serait
à la porte, je m'embarquerai mercredi. Qui sait ce que ces gredins
peuvent bien faire en mon absence? La tête me tourne à la pensée
des diableries qu'ils projettent peut-être. En cet instant même,
chère dame, la reine, notre reine, s'écarquille peut-être les yeux
pour apercevoir les voiles des hunes des vaisseaux de Nelson.
Comme je me figurais qu'il parlait de notre vieille reine
Charlotte, je ne comprenais rien à ses paroles, mais mon père me
dit ensuite que Nelson et Lady Hamilton s'étaient pris d'une
affection extraordinaire pour la reine de Naples et c'étaient les
intérêts de ce petit royaume qui lui tenaient si fort à coeur.
Peut-être mon air d'ahurissement attira-t-il l'attention de Nelson
sur moi, car il suspendit tout à coup sa promenade à l'allure de
gaillard d'arrière et me toisa des pieds à la tête, d'un air
sévère.
-- Eh bien! jeune gentleman, dit-il d'un ton sec.
-- C'est mon fils unique, Sir, dit mon père. Mon désir est qu'il
entre au service si l'on peut trouver une cabine pour lui, car
voici bien des générations que nous sommes officiers du roi.
-- Ainsi donc, vous tenez à venir vous faire rompre les os,
s'écria Nelson d'un ton rude, et en regardant d'un air de
mécontentement les beaux habits qui avaient été si longuement
discutés entre mon oncle et Mr Brummel. Vous aurez à quitter ce
grand habit pour une jaquette de toile cirée, si vous servez sous
mes ordres.
Je fus si embarrassé par la brusquerie de son langage, que je pus
à peine répondre en balbutiant que j'espérais faire mon devoir.
Alors, sa bouche sévère se détendit en un sourire plein de
bienveillance, et bientôt, il posa sur mon épaule sa petite main
brune.
-- Je crois pouvoir dire que vous marcherez très bien. Je vois que
vous êtes de bonne étoffe. Mais ne vous imaginez pas entrer dans
un service facile, jeune gentleman, quand vous entrez dans le
service de Sa Majesté. C'est une profession pénible. Vous entendez
parler du petit nombre qui réussit, mais que savez-vous de
centaines d'autres qui n'arrivent pas à faire leur chemin? Voyez
combien j'ai eu de chance. Sur deux cents qui étaient avec moi à
l'expédition de San Juan, cent quarante-cinq sont morts en une
seule nuit. J'ai pris part à cent quatre-vingts engagements, et
comme vous voyez, j'ai perdu un oeil et un bras sans compter
d'autres graves blessures. La chance m'a permis de passer à
travers tout cela, et maintenant, je bats pavillon amiral, mais je
me rappelle plus d'un honnête homme qui me valait et qui n'a point
percé.
«Oui, reprit-il, comme la dame se répandait en protestations
loquaces, bien des gens, bien des gens qui me valaient sont
devenus la proie des requins et des crabes de terre. Mais c'est un
marin sans valeur que celui qui ne se risque pas chaque jour, et
nos existences à tous sont dans la main de celui qui connaît
parfaitement l'heure où il nous la redemandera.
Pendant un instant, le sérieux de son regard, le ton religieux de
sa voix nous firent entrevoir peut-être les profondeurs du vrai
Nelson, l'homme des contes orientaux, imbu de ce viril puritanisme
qui fit surgir de cette région, les Côtes de fer, ceux qui
devaient façonner le coeur de l'Angleterre et les Pères Pèlerins
qui devaient le propager au dehors.
C'était là le Nelson qui affirmait avoir vu la main de Dieu
s'appesantir sur les Français et qui s'agenouillait dans la cabine
de son vaisseau amiral, pour attendre le moment de se porter sur
la ligue ennemie.
Il y avait aussi une humaine tendresse dans le ton qu'il prenait
pour parler de ses camarades morts, et elle me fit comprendre
pourquoi il était si aimé de tous ceux qui servirent sous lui.
En effet, bien qu'il eût la dureté du fer quand il s'agissait de
naviguer et de combattre, en sa nature complexe, il se combinait
une faculté qui manque à l'Anglais, cette émotion affectueuse qui
s'exprimait par des larmes, lorsqu'il était touché, et par des
mouvements instinctifs de tendresse, comme celui dans lequel il
demanda à son capitaine de pavillon de l'embrasser quand il gisait
mourant, dans le poste de la _Victoire_.
Mon père s'était levé pour partir, mais l'amiral, avec cette
bienveillance qu'il témoigna toujours à la jeunesse, et qui avait
été un instant glacée par l'inopportune splendeur de mes habits,
continua à se promener devant nous, en jetant des phrases brèves
et substantielles pour m'encourager et me conseiller.
-- C'est de l'ardeur que nous demandons dans le service, jeune
gentleman, dit-il. Il nous faut des hommes chauffés au rouge, qui
ne sachent ce que c'est que le repos. Nous en avons de tels dans
la Méditerranée et nous les retrouverons. Quelle troupe
fraternelle. Lorsqu'on me demandait d'en désigner un pour une
tâche difficile, je répondais à l'amirauté de prendre le premier
venu, car le même esprit les animait tous. Si nous avions pris
dix-neuf vaisseaux, nous n'aurions jamais déclaré notre tâche bien
remplie, tant que le vingtième aurait navigué sur les mers. Vous
savez ce qu’il en était chez nous, Stone. Vous avez passé trop de
temps sur la Méditerranée, pour que j'aie besoin de vous en dire
quoi que ce soit.
-- J'espère être sous vos ordres, Mylord, dit mon père, la
prochaine fois que nous les rencontrerons.
-- Nous les rencontrerons, il le faut, et cela sera. Par le ciel!
je n'aurai pas de repos, tant que je ne leur aurai pas donné une
secousse. Ce coquin de Bonaparte prétend nous abaisser. Qu'il
essaie et que Dieu favorise la bonne cause!
Il parlait avec tant d'animation, que la manche vide s'agitait en
l'air, ce qui lui donnait l'air le plus extraordinaire.
Voyant mes yeux fixés sur lui, il sourit et se tourna vers mon
père.
-- Je peux encore faire de la besogne avec ma nageoire, dit-il en
posant la main sur son moignon. Qu'est-ce qu'on disait dans la
flotte à ce propos?
-- Que c'était un signal indiquant qu'il ne ferait pas bon se
mettre en travers de votre écubier.
-- Ils me connaissent, les coquins. Vous le voyez, jeune
gentleman, il ne s'est pas perdu la moindre étincelle de l'ardeur
que j'ai mise à servir mon pays. Il pourra arriver un jour, que
vous arborerez votre propre pavillon et, quand ce jour viendra,
vous vous souviendrez que le conseil que je donne à un officier,
c'est qu'il ne fasse rien à moitié, par demi mesures. Mettez votre
enjeu d'un seul coup, et si vous perdez sans qu'il y ait de votre
faute, le pays vous confiera un autre enjeu de même valeur. Ne
vous préoccupez pas de manoeuvres. Foin des manoeuvres! La seule
dont vous ayez besoin, consiste à vous mettre bord à bord avec
l'ennemi. Combattez jusqu'au bout et vous aurez toujours raison.
N'ayez jamais une arrière pensée pour vos aises, pour votre propre
vie, car votre vie ne vous appartient plus à partir du jour où
vous avez endossé l'uniforme bleu. Elle appartient au pays et il
faut la dépenser sans compter pour peu que le pays en retire le
moindre avantage. Comment est le vent, ce matin, Stone?
-- Est, sud-est, dit mon père sans hésitation.
-- Alors, Cornwallis est sans doute en bon chemin pour Brest,
quoique pour ma part, j'eusse préféré tâcher de les attirer au
large.
-- C'est aussi ce que souhaiteraient tous les officiers et tous
les hommes de la flotte, Votre Seigneurie, dit mon père.
-- Ils n'aiment pas le service de blocus, et cela n'est pas
étonnant, puisqu'il ne rapporte ni argent, ni honneur. Vous vous
rappelez comment cela se passait dans les mois d'hiver, devant
Toulon, Stone, alors que nous n'avions à bord ni poudre, ni boeuf,
ni vin, ni porc, ni farine, pas même des câbles, de la toile et du
filin de réserve. Et nous consolidions nos vieux pontons avec des
cordages. Dieu sait si je ne m'attendais pas à voir le premier
Levantin venu couler nos vaisseaux. Mais, quand même nous n'avons
pas lâché prise. Néanmoins, je crains que là-bas, nous n'ayons pas
fait grand chose pour l'honneur de l'Angleterre. Chez nous, on
illumine les fenêtres à la nouvelle d'une grande bataille, mais on
ne comprend pas qu'il nous serait plus aisé de recommencer six
fois la bataille du Nil que de rester en station tout l'hiver pour
le blocus. Mais je prie Dieu qu'il nous fasse rencontrer cette
nouvelle flotte ennemie, et que nous puissions en finir par une
bataille corps à corps.
-- Puissé-je être avec vous, mylord! dit gravement mon père. Mais
nous vous avons déjà pris trop de temps et je n'ai plus qu'à vous
remercier de votre bonté et à vous offrir tous mes souhaits.
-- Bonjour, Stone, dit Nelson, vous aurez votre vaisseau et si je
puis avoir ce jeune gentleman parmi mes officiers, ce sera chose
faite. Mais si j'en crois son habillement, reprit-il en portant
ses yeux sur moi, vous avez été mieux partagé pour la répartition
des prises que la plupart de vos camarades. Pour ma part, jamais
je n'ai songé, jamais je n'ai pu songer à gagner de l'argent.
Mon père expliqua que le fameux Sir Charles Tregellis était mon
oncle, qu'il s'était chargé de moi et que je demeurais chez lui.
-- Alors, vous n'avez pas besoin que je vous vienne en aide, dit
Nelson avec quelque amertume. Quand on a des guinées et des
protections, on peut passer par-dessus la tête des vieux officiers
de marine, fût-on incapable de distinguer la poupe d'avec la
cuisine, ou une caronade d'avec une pièce longue de neuf.
Néanmoins... Mais que diable se passe-t-il?
Le valet de pied s'était précipité soudain dans la chambre, mais
il s'arrêta devant le regard de colère que lui lança l'amiral.
-- Votre Seigneurie m'a dit d'accourir chez vous dès que cela
arriverait, expliqua-t-il en montrant une grande enveloppe bleue.
-- Par le ciel! Ce sont mes ordres, s'écria Nelson en la
saisissant vivement et faisant des efforts maladroits pour en
rompre les cachets avec la main qui lui restait.
Lady Hamilton accourut à son aide, mais elle eut à peine jeté les
yeux sur le papier, qui s'y trouvait, qu'elle jeta un cri perçant,
porta la main à ses yeux et se laissa choir évanouie.
Mais je ne pus m'empêcher de reconnaître qu'elle se laissa choir
fort habilement et que, malgré la perte de ses sens, elle eut la
bonne fortune d'arranger fort habilement les plis de son costume
et de prendre une attitude classique et gracieuse.
Quant à lui, l'honnête marin, il était si incapable de supercherie
et d'affectation, qu'il ne les soupçonnait point chez autrui,
aussi courut-il tout affolé à la sonnette, pour réclamer à grands
cris domestiques, médecin, sels, en jetant des mots incohérents
dans sa douleur, se répandant en paroles si passionnées, si émues,
que mon père jugea plus discret de me tirer par la manche, comme
pour m'avertir qu'il nous fallait sortir à la dérobée.
Nous le laissâmes donc dans ce sombre salon de Londres, perdant la
tête tant il était ému de pitié pour cette femme superficielle qui
n'avait rien de naturel, pendant que dehors, tout contre le
chasse-roues, dans Piccadilly, l'attendait la haute berline noire
prête à l'emporter pour ce long voyage qui allait aboutir à
poursuivre la flotte française sur un parcours de sept mille
milles a travers l'Océan, à la rencontrer enfin et à la vaincre.
Cette victoire devait limiter aux conquêtes continentales
l'ambition de Napoléon, mais elle coûterait à notre grand marin la
vie qu'il devait perdre au moment le plus glorieux de son
existence, comme je souhaiterais qu'il vous advînt à tous.