IX -- CHEZ WATTIER

La demeure qu'occupait mon oncle dans Jermyn Street était toute

petite, cinq pièces et un grenier.

-- Un cuisinier et un cottage, disait-il, voila à quoi se

réduisent les besoins d'un homme sage.

D'autre part, elle était meublée avec la délicatesse et le goût

qui distinguaient son caractère, si bien que ses amis les plus

opulents trouvaient dans son charmant petit logis de quoi les

dégoûter de leurs somptueuses demeures.

Le grenier même, qui était devenu ma chambre à coucher, était la

plus parfaite merveille de grenier qu'on pût imaginer.

De beaux et précieux bibelots occupaient tous les coins de chaque

pièce. La maison tout entière était devenue un véritable musée en

miniature qui aurait enchanté un connaisseur.

Mon oncle expliquait la présence de toutes ces jolies choses par

un haussement d'épaules et un geste d'indifférence.

-- Ce sont de petits cadeaux, disait-il, mais ce serait une

indiscrétion de ma part de dire autre chose.

À Jermyn Street, un billet nous attendait, qu'Ambroise avait déjà

envoyé.

Au lieu de dissiper le mystère de sa disparition, il ne fit que le

rendre plus impénétrable.

Il était ainsi conçu:

«Mon cher Sir Charles Tregellis,

«Je ne cesserai jamais de regretter que les circonstances m'aient

mis dans la nécessité absolue de quitter votre service d'une

manière aussi brusque, mais il est survenu pendant notre voyage de

Friar's Oak à Brighton un incident qui ne me laissait pas d'autre

alternative que cette résolution.

«J'espère, toutefois, que mon absence ne sera peut-être que

passagère.

«La recette de l'empois pour les devants de chemises est dans le

coffre-fort de la banque Drummond.

«Votre très obéissant serviteur,

«AMBROISE.»

-- Alors, je suppose qu'il me faudra le remplacer de mon mieux,

dit mon oncle, d'un air mécontent, mais que diable a-t-il pu lui

arriver qui l'ait obligé à me quitter lorsque nous descendions la

côte au grand trot dans ma voiture? Je ne trouverai jamais son

pareil pour me battre mon chocolat ou pour mes cravates. Je suis

désolé. Mais pour le moment, mon ami, il faut que nous fassions

venir Weston pour vous équiper. Ce n'est pas le rôle d'un

gentleman d'aller dans un magasin. C'est le magasin qui doit venir

trouver le gentleman. Jusqu'à ce que vous ayez vos habits, il

faudra rester en retraite.

La prise des mesures fut une cérémonie des plus solennelles et des

plus sérieuses, mais ce ne fut rien encore à côté de l'essayage,

qui eut lieu deux jours plus tard. Mon oncle fut véritablement au

supplice pendant que chaque pièce du vêtement était mise en place

et que lui et Weston discutaient à propos de la moindre couture,

des revers, des basques, et que je finissais par avoir le vertige,

à force de pirouetter devant eux.

Puis, au moment où je m'en croyais quitte, survint le jeune Mr

Brummel qui promettait d'être plus difficile encore que mon oncle,

et il fallut rebattre à fond toute l'affaire entre eux.

C'était un homme d'assez belle prestance, avec une figure longue,

un teint clair, des cheveux châtains et de petits favoris roux.

Ses manières étaient langoureuses, son accent traînant, et tout en

éclipsant mon oncle par le style extravagant de son langage, il

lui manquait cet air viril et décidé qui perçait à travers tout ce

qu'affectait mon parent.

-- Comment? Georges, s'écria mon oncle, je vous croyais avec votre

régiment?

-- J'ai renvoyé mes papiers, dit l'autre avec son accent traînant.

-- Je me doutais que cela finirait ainsi.

-- Oui, le dixième avait reçu l'ordre de partir pour Manchester et

on ne devait compter guère que je me rendrais en un tel endroit.

Enfin, j'ai trouvé un major monstrueusement butor.

-- Comment cela?

-- Il supposait que j'étais au fait de cet absurde exercice,

Tregellis, comme vous le pensez bien, j'avais tout autre chose

dans l'esprit. Je n'éprouvais aucune difficulté à trouver ma place

à la parade, car il y avait un troupier au nez rouge sur fond gris

de puce et j'avais remarqué que ma place était juste devant lui.

Cela m'épargnait une infinité d'ennuis. Mais l'autre jour, quand

je vins à la parade, je galopai devant une ligne, puis devant une

autre, sans pouvoir parvenir à découvrir mon homme au gros nez.

Alors, comme je ne savais quel parti prendre, justement je

l'aperçois tout seul sur les flancs et je me suis naturellement

mis devant lui. Il parait qu'il avait été mis là pour garder la

place et le major s'oublia jusqu'au point de me dire que je

n'entendais rien à mon métier.

Mon oncle se mit à rire et Brummel à me regarder des pieds à la

tête, avec ses grands yeux d'homme difficile.

-- Voilà qui ira passablement, dit-il, marron et bleu. Ce sont des

nuances tout à fait convenables pour un vêtement. Mais un gilet à

fleurs aurait été mieux.

-- Je ne trouve pas, dit mon oncle avec vivacité.

-- Mon cher Tregellis, vous êtes infaillible en fait de cravates,

mais vous me permettrez d'avoir ma manière de juger en fait de

gilets. Je trouve celui-ci fort bien tel qu'il est, mais quelques

fleurettes rouges lui donneraient le dernier chic de la perfection

dont il a besoin.

Ils discutèrent pendant dix bonnes minutes en s'appuyant de

nombreux exemples, de comparaisons, tout en tournant autour de

moi, la tête penchée, le lorgnon fiché dans l'oeil.

J'éprouvai un soulagement quand ils finirent par se mettre

d'accord au moyen d'un compromis.

-- Il ne faudrait qu'aucune de mes paroles n'ébranlât votre

confiance dans le jugement de sir Charles, Mr Stone, me dit

Brummel avec un grand sérieux.

Je lui promis qu'il n'en serait rien.

-- Si vous étiez mon neveu, je pense que vous vous conformeriez à

mon goût, mais tel que vous voilà, vous ferez fort bonne figure.

L'année dernière, il vint à la ville un jeune cousin qu'on

recommandait à mes soins. Mais il ne voulait accepter aucun

conseil. Au bout de la seconde semaine, je le rencontrai dans

Saint-James street, vêtu d'un habit de couleur tabac à priser qui

avait été coupé par un tailleur de campagne. Il me fit un salut.

Naturellement, je savais ce que je me devais à moi-même. Je le

regardai de haut en bas. Cela suffit à mettre fin à ses projets de

réussir dans la capitale. Vous venez de la campagne, monsieur

Stone?

-- Du Sussex, monsieur.

-- Du Sussex? Ah! c'est là que j'envoie blanchir mon linge. Il y a

une personne qui s'entend parfaitement à empeser et qui demeure

près de Hayward's Heath. J'envoie deux chemises à la fois. Quand

on en envoie davantage, cela excite cette femme et distrait son

attention. Tout ce que je peux souffrir de la campagne, c'est son

blanchissage. Mais je serais énormément ennuyé s'il me fallait y

vivre. Qu'est-ce qu'on peut bien y faire?

-- Vous ne chassez pas, Georges?

-- Quand je chasse, c'est à la femme. Mais sûrement, Charles, vous

ne donnez pas dans les chiens.

-- Je suis sorti avec les Belvoir l'hiver dernier.

-- Les Belvoir? Avez-vous entendu conter comment j'ai roulé

Rutland? L'histoire a couru les clubs tous ces mois-ci. Je pariai

avec lui que mon carnier serait plus lourd que le sien. Il fit

trois livres et demie, mais je tuai son pointer couleur de foie et

il fut obligé de payer. Mais pour parler chasse, quel amusement

peut-on trouver à courir de tous côtés au milieu d'une foule de

paysans crasseux qui galopent. Chacun son goût, mais avec une

fenêtre chez Brooks le jour et un coin confortable à la table de

Macao chez Wattier tous les besoins de mon esprit et de mon corps

sont satisfaits. Vous avez entendu conter comment j'ai plumé

Montague le brasseur?

-- Je n'étais pas à la ville.

-- Je lui ai gagné huit mille livres en une séance: «Désormais,

monsieur le brasseur, lui dis-je, je boirai de votre bière.»

«Toute la canaille de Londres en boit», m'a-t-il répondu. C'était

une impolitesse monstrueuse, mais il y a des gens qui ne savent

pas perdre avec grâce. Allons, je pars. Je vais payer à ce juif de

King quelques petits intérêts. Est-ce que vous allez de ce côté?

Alors, bonjour. Je vous verrai ainsi que votre jeune ami, au club

ou au Mail, sans doute?

Et il s'en alla à petits pas à ses affaires.

-- Ce jeune homme est destiné à prendre ma place, dit gravement

mon oncle après le départ de Brummel. Il est très jeune, il n'a

pas d'ancêtres et il s'est frayé la route par son aplomb

imperturbable, son goût naturel et l'extravagance de son langage.

Il n'a pas son pareil pour être impertinent avec la plus parfaite

politesse. Avec son demi-sourire, sa façon de remonter les

sourcils, il se fera tirer une balle dans le corps, un de ces

matins. Déjà on cite son opinion dans les clubs en concurrence

avec la mienne. Bah! chaque homme a son jour et quand je serai

convaincu que le mien est fini, Saint-James street ne me reverra

plus, car il n'est pas dans ma nature d'accepter le second rang

après n'importe qui. Mais maintenant, mon neveu, avec cet

habillement marron et bleu vous pourrez pénétrer partout. Donc, si

vous le voulez bien, vous allez prendre place dans mon vis-à-vis

et je vous montrerai quelque peu la ville.

Comment décrire tout ce que nous vîmes, tout ce que nous fîmes

dans cette charmante journée de printemps?

Pour moi, il me semblait que j'étais transporté dans un monde

féerique et mon oncle m'apparaissait comme un bienveillant

magicien en habit à large col et à longues basques qui m'en

faisait les honneurs.

Il me montra les rues du West-End, avec leurs belles voitures,

leurs dames aux toilettes de couleurs gaies, les hommes en habit

de couleur sombre, tout ce monde se croisant, allant, venant d'un

pas pressé, se croisant encore comme des fourmis dont vous auriez

bouleversé le nid d'un coup de canne.

Jamais mon imagination n'aurait pu concevoir ces rangées infinies

de maisons et ce flot incessant de vies qui roulait entre elles.

Puis, nous descendîmes par le Strand où la cohue était plus dense

encore. Nous franchîmes enfin Temple Bar, pénétrant ainsi dans la

Cité, bien que mon oncle me priât de n'en parler à personne: il ne

tenait pas à ce que cela fût su dans le public.

Là je vis la Bourse et la Banque et le café Lloyd avec ses

négociants en habits bruns, aux figures âpres, les employés

toujours pressés, les énormes chevaux et les voituriers actifs.

C'était un monde bien différent de celui que nous avions quitté,

celui du West-End, le monde de l'énergie et de la force, où le

désoeuvré et l'inutile n'eussent pas trouvé place.

Malgré mon jeune âge, je compris que la puissance de la Grande-

Bretagne était là, dans cette forêt de navires marchands, dans les

ballots que l'on montait par les fenêtres des magasins, dans ces

chariots chargés qui grondaient sur les pavés de galets.

C'était là, dans la cité de Londres, que se trouvait la racine

principale qui avait donné naissance à l'Empire, à sa fortune au

magnifique épanouissement.

La mode peut changer, ainsi que le langage et les moeurs, mais

l'esprit d'entreprise que recèle cet espace d'un mille ou deux en

carré ne saurait changer, car s'il se flétrit, tout ce qui en est

issu est condamné à se flétrir également.

Nous lunchâmes chez Stephen, l'auberge à la mode, dans Bond

Street, où je vis une file de _tilburys_ et de chevaux de selle

qui s'allongeait depuis la porte jusqu'au bout de la rue.

De là nous allâmes au Mail, dans le parc de Saint-James, puis chez

Brookes où était le grand club whig, et enfin on retourna chez

Wattier où se donnaient rendez-vous pour jouer les gens à la mode.

Partout, je vis les mêmes types d'hommes à tournures raides, aux

petits gilets.

Tous témoignaient la plus grande déférence à mon oncle et, pour

lui être agréable, m'accueillaient avec une bienveillante

tolérance.

Les propos étaient toujours dans le genre de ceux que j'avais déjà

entendus au Pavillon. On s'entretenait de politique, de la santé

du roi. On causait de l'extravagance du Prince, de la guerre, qui

paraissait prête à éclater de nouveau, des courses de chevaux et

du ring.

Je m'aperçus ainsi que l'excentricité était là aussi à la mode,

comme me l'avait dit mon oncle, et si les continentaux nous

regardent encore aujourd'hui comme une nation de toqués, c'est

sans doute une tradition qui remonte à l'époque où les seuls

voyageurs qu'il leur arrivât de voir appartenaient à la classe

avec laquelle je me trouvais alors en contact.

C'était un âge d'héroïsme et de folie.

D'une part, les menaces incessantes de Bonaparte avaient appelé au

premier plan des hommes de guerre, des marins, des hommes d'État

tels que Pitt, Nelson, et plus tard Wellington.

Nous étions grands par les armes et nous n'allions guère tarder à

l'être dans les lettres, car Scott et Byron furent dans leur temps

les plus grandes puissances de l'Europe.

D'autre part, un grain de folie réelle ou simulée était un

passeport qui vous ouvrait les portes fermées devant la sagesse ou

la vertu.

L'homme qui était capable d'entrer dans un salon en marchant sur

les mains, l'homme qui s'était limé les dents afin de siffler

comme un cocher, l'homme qui pensait toujours à haute voix de

façon à tenir toujours ses hôtes dans un frisson d'appréhension,

tels étaient les gens qui arrivaient sans peine à se placer au

premier plan de la société de Londres.

Et il n'était pas possible de tracer une distinction entre

l'héroïsme et la folie, car bien peu de gens étaient capables

d'échapper entièrement à la contagion de l'époque.

En un temps où le Premier était un grand buveur, le leader de

l'opposition un débauché, où le prince de Galles réunissait ces

attributs, on aurait eu grand peine à trouver un homme dont le

caractère fût également irréprochable en public et dans sa vie

privée.

En même temps, cette époque-là, avec tous ses vices, était une

époque d'énergie et vous serez heureux si dans la vôtre le pays

produit des hommes tels que Pitt, Fox, Nelson, Scott et

Wellington.

Ce soir-là, comme j'étais chez Wattier, auprès de mon oncle, sur

un de ces sièges capitonnés de velours rouge, l’on me montra un de

ces types singuliers dont la renommée et les excentricités ne sont

point encore oubliées du monde contemporain.

La longue salle, avec ses nombreuses colonnes, ses miroirs et ses

lustres, était bondée de ces citadins au sang vif, à la voix

bruyante, tous en toilette du soir de couleur sombre, en bas

blancs, en devants de chemise de batiste et leurs petits chapeaux

à ressort sous le bras.

-- Ce vieux gentleman à figure couperosée, aux jambes grêles, me

dit mon oncle, c'est le marquis de Queensberry. Sa chaise a fait

un trajet de dix-neuf milles en une heure dans un match contre le

comte Taafe, et il a envoyé un message à cinquante milles de

distance, en trente minutes, en le faisant passer de mains en

mains dans une balle de cricket. L'homme, avec lequel il cause,

est sir Charles Bunbury, du Jockey-Club, qui a fait exclure le

prince de Galles du champ de courses de Newmarket pour avoir

déclaré et retiré la monte de son jockey Sam Chifney. Voici le

capitaine Barclay. Il en sait plus que qui que ce soit au monde en

matière d'entraînement, et il a parcouru quatre-vingt-dix milles

en vingt et une heures. Vous n'avez qu'à regarder ses mollets pour

vous convaincre que la nature l'a fait exprès pour cela. Il y a

ici un autre marcheur. C'est l'homme au gilet à fleurs qui est

debout près du feu. C'est le _beau_ Whalley qui a fait le voyage

de Jérusalem en long habit bleu, bottes à l'écuyère et gants de

peau.

-- Pourquoi a-t-il fait cela, monsieur? demandai-je tout étonné.

-- Parce que c'était sa fantaisie, dit-il, et cette promenade l’a

fait entrer dans la société, ce qui vaut mieux que d'être entré à

Jérusalem. Voici ensuite Lord Petersham, l'homme au grand nez

aquilin. C'est l'homme qui se lève tous les jours à six heures du

soir et à la cave la mieux pourvue de tabac à priser de l'Europe.

C'est lui qui a ordonné à son domestique de mettre une demi-

douzaine de bouteilles de sherry à côté de son lit et de le

réveiller le surlendemain. Il cause avec Lord Panmure qui est

capable de boire six bouteilles de clairet et ensuite d'argumenter

avec un évêque. L'homme maigre, et qui vacille sur ses genoux, est

le général Scott qui vit de pain grillé et d'eau et qui a gagné

deux cent mille livres au whist. Il cause avec le jeune Lord

Blandfort qui, l'autre jour, a payé dix-huit cents livres un

exemplaire de Boccace. Soir, Dudley.

-- Soir, Tregellis.

Un homme d'un certain âge, à l'air hagard, s'était arrêté devant

nous et me toisait des pieds à la tête.

-- Quelque jeune blanc-bec que Charlie aura ramassé à la campagne,

murmura-t-il. Il n'a pas une tournure à lui faire honneur. Quitté

la ville, Tregellis?

-- Pendant quelques jours.

-- Hein! fit l'homme en reportant sur mon oncle son regard

endormi. Il a l'air au plus mal. Il repartira pour la campagne les

pieds en avant, un de ces jours, s'il ne se met pas à enrayer.

Il hocha la tête et s'éloigna.

-- Il ne faut pas prendre l'air mortifié, dit mon oncle en

souriant. C'est le vieux Lord Dudley et il a pour genre de penser

tout haut. On s'en fâchait souvent, mais on n'y fait plus

d'attention maintenant. Tenez, la semaine dernière, comme il

dînait chez Lord Elgin, il a prié la compagnie d'agréer ses

excuses pour la mauvaise qualité de la cuisine. Comme vous le

voyez, il se croyait à sa propre table. Cela lui donne une place à

part dans la société. C'est à lord Harewood qu'il s'est cramponné

pour le moment. La particularité de Harewood, c'est de copier le

prince en tout. Un jour, le prince avait mis la queue sous le

collet de son habit, croyant que la queue commençait à passer de

mode. Harewood de couper la sienne. Voici Lumley, l’homme laid,

comme on le nommait à Paris. L'autre, c'est Lord Foley, qu'on

surnomme le numéro onze en raison de la minceur de ses jambes.

-- Voici Mr Brummel, monsieur, dis-je.

-- Oui, il va venir nous trouver bientôt. Ce jeune homme a

certainement de l'avenir. Remarquez-vous la façon dont il regarde

autour de lui, de dessous ses paupières, comme si c'était par

condescendance qu'il est venu. Les petites poses sont

insupportables, mais quand elles sont poussées jusqu'aux derniers

extrêmes, elles deviennent respectables. Comment va, Georges?

-- Avez-vous entendu ce qu'on dit de Vereker Merton? demanda

Brummel qui se promenait avec un ou deux autres beaux sur ses

talons. Il s'est sauvé avec la cuisinière de son père et l'a bel

et bien épousée.

-- Qu'a fait Lord Merton?

-- Il les a félicités chaleureusement et a reconnu qu'il avait

toujours méconnu l'esprit de son fils. Il va habiter avec le jeune

couple et consent à une forte pension, à la condition que la

mariée continue à exercer sa profession. À propos, Tregellis, il

court des bruits que vous seriez sur le point de vous marier?

-- Je ne crois pas, répondit mon oncle. Ce serait une faute que

d'accabler une seule personne sous des attentions que tant

d'autres seraient enchantées de se partager.

-- Ma façon de voir absolument, et exprimée de la manière la plus

heureuse! s'écria Brummel. Est-ce juste de briser une douzaine de

coeurs pour donner à un seul l’ivresse du ravissement? Je pars la

semaine prochaine pour le continent.

-- Les recors, demanda un de ses voisins.

-- Pas si bas que cela, Pierrepont. Non, non, c'est pour combiner

l'agrément et l'instruction. En outre, il est nécessaire d'aller à

Paris pour nos petites affaires et s'il y a des chances pour

qu'une nouvelle guerre éclate, il serait bon de s'en assurer une

provision.

-- C'est parfaitement juste, dit mon oncle, qui semblait avoir à

coeur de ne pas se laisser surpasser en extravagance par Brummel.

Je faisais ordinairement venir mes gants soufre du Palais-Royal.

En 93, quand la guerre a éclaté, j'en ai été privé pendant neuf

ans. Si je n'avais pas loué un lougre tout exprès pour en

introduire en contrebande, j'aurais peut-être été réduit à notre

cuir tanné d'Angleterre.

-- Les Anglais sont supérieurs pour fabriquer un fer à repasser ou

un tisonnier, mais tout ce qui demande plus de délicatesse est

hors de leur portée.

-- Nos tailleurs sont bons, s'écria mon oncle, mais nos étoffes

laissent à désirer par le goût et la variété. La guerre nous a

rendus plus rococos que jamais. Elle nous a interdit les voyages.

Il n'y a rien qui vaille comme les voyages pour former

l'intelligence. L'année dernière, par exemple, je suis tombé sur

de nouvelles étoffes pour gilets, sur la place Saint-Marc, à

Venise. C'était jaune avec les plus jolis chatoiements rouges

qu'on pût trouver. Comment aurais-je pu voir cela si je n'avais

pas voyagé? J'en emportai avec moi et pendant quelque temps cela

fit fureur.

-- Le prince s'en éprit aussi.

-- Oui, en général, il se conforme à ma direction. L'année

dernière, nous étions habillés d'une façon si semblable qu'on nous

prenait souvent l'un pour l'autre. Ce que je dis là n'est pas à

mon avantage, mais c'était ainsi. Il se plaint souvent que les

mêmes choses ne vont pas si bien sur lui que sur moi. Mais puis-je

faire la réponse qui se présente d'elle-même? À propos, Georges,

je ne vous ai pas vu au bal de la marquise de Douvres.

-- Oui, j'y étais et j'y suis resté environ un quart d'heure. Je

suis surpris que vous ne m'y ayez pas vu. Toutefois, je ne suis

pas allé plus loin que l'entrée, car une préférence injuste donne

lieu à de la jalousie.

-- J'y suis allé dès la première heure, dit mon oncle, car j'avais

entendu dire qu'il y aurait des débutantes fort passables. Je suis

toujours enchanté quand je trouve l'occasion de faire un

compliment à quelqu'une d'entre elles. C'est une chose qui est

arrivée, mais rarement, car j'ai un idéal que je maintiens bien

haut.

C'est ainsi que causaient ces personnages singuliers.

Pour moi, en les regardant tour à tour, je ne pouvais m'imaginer

pourquoi ils n'éclataient pas de rire au nez l'un de l'autre.

Bien loin de là, leur conversation était fort grave et semée d'un

nombre infini de petites révérences. À chaque instant, ils

ouvraient et fermaient leurs tabatières, déployaient des mouchoirs

brodés.

Un véritable rassemblement s'était formé autour d'eux et je

m'aperçus fort bien que cette conversation avait été considérée

comme un match entre les deux hommes que l'on regardait comme des

arbitres se disputant l'empire de la mode.

Le marquis de Queensberry y mit fin en passant son bras sous celui

de Brummel et l'emmenant, pendant que mon oncle faisait saillir

son devant de chemise en batiste à dentelles et agitait ses

manchettes, comme s'il était satisfait de la figure qu'il avait

faite dans la partie.

Quarante-sept ans se sont écoulés, depuis que j'écoutais ce cercle

de dandys; et maintenant où sont leurs petits chapeaux, leurs

gilets mirobolants et leurs bottes, devant lesquelles on eût pu

faire son noeud de cravate.

Ils menaient d'étranges existences ces gens-là, et ils moururent

d'étrange façon, quelques-uns de leurs propres mains, d'autres

dans la misère, d'autres dans la prison pour dettes, et d'autres

enfin, comme ce fut le cas pour le plus brillant d'entre eux, à

l'étranger, dans une maison de fous.

-- Voici le salon de jeu, Rodney, dit mon oncle quand nous

passâmes par une porte ouverte qui se trouvait sur notre trajet.

J'y jetai un coup d'oeil et je vis une rangée de petites tables

couvertes de serge verte, autour desquelles étaient assis de

petits groupes.

À un bout, il y avait une table plus longue d'où partait un

murmure continuel de voix.

-- Vous pouvez perdre tout ce que vous voudrez ici, dit mon oncle,

à moins que vous n'ayez des nerfs et du sang-froid. Ah! Sir

Lothian, j'espère que la chance est de votre côté?

Un homme de haute taille, mince, à figure dure et sévère, s'était

avancé de quelques pas hors de la pièce.

Sous ses sourcils touffus, pétillaient deux yeux, vifs, gris,

fureteurs.

Ses traits grossiers étaient profondément creusés aux joues et aux

tempes comme du silex rongé par l'eau.

Il était entièrement vêtu de noir et je remarquai qu'il avait un

balancement des épaules comme s'il avait bu.

-- Perdu comme un démon, dit-il d'un ton saccadé.

-- Aux dés?

-- Non, au whist.

-- Vous n'avez pas dû être fortement atteint à ce jeu-là?

-- Ah! vous croyez, dit-il d'une voix grognonne, en jouant cent

livres la levée et mille le point, et perdant cinq heures de

suite. Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de cela?

Mon oncle fut évidemment frappé de l'air hagard qu'avait la

physionomie de l'autre homme.

-- J'espère que vous n'en êtes pas trop mal en point.

-- Assez mal. Je n'aime pas trop à parler de cela. À propos,

Tregellis, avez-vous trouvé déjà votre homme pour cette lutte?

-- Non.

-- Il me semble que vous lanternez depuis bien longtemps. Vous

savez, on joue ou l'on paie. Je demanderai le forfait si vous n'en

venez pas au fait.

-- Si vous fixez une date, j'amènerai mon homme, Sir Lothian, dit

mon oncle avec froideur.

-- Mettons quatre semaines à partir d'aujourd'hui, si cela vous

convient.

-- Parfaitement, le 18 mai.

-- J'espère que d'ici ce jour-là, j'aurai changé de nom.

-- Comment cela? demanda mon oncle étonné.

-- Il se pourrait fort bien que je devienne Lord Avon.

-- Quoi! Est-ce que vous auriez des nouvelles? demanda mon oncle

d'une voix où je remarquai un tremblement.

-- J'ai envoyé mon agent à Montevideo. Il croit avoir la preuve

que Lord Avon y est mort. En tout cas, il est absurde de supposer

que parce qu'un assassin se dérobe à la justice...

-- Je ne vous permets pas d'employer ce terme-là, Sir Lothian, dit

mon oncle d'un ton sec.

-- Vous étiez là aussi bien que moi: Vous savez qu'il était le

meurtrier.

-- Je vous répète que vous ne le direz pas.

Les petits yeux gris et méchants de sir Lothian durent s'abaisser

devant la colère impérieuse qui brillait dans ceux de mon oncle.

-- Eh bien! Même en laissant cela de côté, il est monstrueux que

le titre et les domaines restent ainsi en suspens pour toujours.

Je suis l'héritier, Tregellis, et j'entends faire valoir mes

droits.

-- Je suis, et vous le savez bien, l'ami intime de Lord Avon, dit

mon oncle avec raideur. Sa disparition n'a en rien diminué mon

affection pour lui et tant que son sort n'aura pas été établi

d'une manière certaine, je ferai tout mon possible pour que ses

droits à lui soient également respectés.

-- Ses droits, c'est de tomber au bout d'une longue corde et

d'avoir l'échiné brisée, répondit sir Lothian.

Et alors, changeant subitement de manières, il posa la main sur la

manche de mon oncle:

-- Allons, allons, Tregellis! J'étais son ami autant que vous,

dit-il. Nous ne pouvons rien changer aux faits et il est un peu

tard, aujourd'hui, pour nous chamailler à ce propos. Votre

invitation reste fixée à vendredi soir?

-- Certainement.

-- J'amènerai avec moi Wilson le Crabe et nous arrangerons

définitivement les conditions de notre petit pari.

-- Très bien, sir Lothian. J'espère vous voir.

Ils se saluèrent.

Mon oncle s'arrêta un instant à le suivre des yeux pendant qu'il

se mêlait à la foule.

-- Bon sportsman, mon neveu, dit-il, hardi cavalier, le meilleur

tireur au pistolet de toute l'Angleterre, mais... homme dangereux.

Jim Harrison, boxeur · 第 13 / 27 题