VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON

Mon oncle et moi, nous nous levâmes de bonne heure, le lendemain,

mais il était d'assez méchante humeur, n'ayant aucune nouvelle de

son domestique Ambroise.

Il était bel et bien devenu pareil à ces sortes de fourmis dont

parlent les livres, et qui sont si accoutumées à recevoir leur

nourriture de fourmis plus petites, qu'elles meurent de faim quand

elles sont livrées à elles-mêmes.

Il fallut l'aide d'un homme procuré par le maître d'hôtel et du

domestique de Fox, qui avait été envoyé là tout exprès, pour que

mon oncle pût enfin terminer sa toilette.

-- Il faut que je gagne cette partie, mon neveu, dit-il, quand il

eut fini de déjeuner. Je ne suis pas en mesure d'être battu.

Regardez par la fenêtre et dites-moi si les Lade sont en vue.

-- Je vois un _four-in-hand_ rouge sur la place. Il y a un

attroupement tout autour. Oui, je vois la dame sur le siège.

-- Notre tandem est-il sorti?

-- Il est à la porte.

-- Alors venez, et vous allez faire une promenade en voiture comme

jamais vous n'en avez vu.

Il s'arrêta sur la porte pour tirer ses longs gants bruns de

conducteur et donner ses derniers ordres aux palefreniers.

-- Chaque once a son importance, dit-il, Nous laisserons en

arrière ce panier de provisions. Et vous, Coppinger, vous pouvez

vous charger de mon chien. Vous le connaissez et vous le

comprenez. Qu'il ait son lait chaud avec du curaçao comme à

l'ordinaire! Allons, mes chéries, vous en aurez tout votre saoul,

avant que d'être arrivées au pont de Westminster.

-- Dois-je placer le nécessaire de toilette? demanda le maître

d'hôtel.

Je vis l’embarras se peindre sur la figure de mon oncle, mais il

resta fidèle à ses principes.

-- Mettez-le sous le siège, le siège de devant, dit-il. Mon neveu,

il faut que vous portiez votre poids en avant autant que possible.

Pouvez-vous tirer quelque parti d'un yard de fer blanc? Non, si

vous ne le pouvez pas, nous allons garder la trompette. Bouclez

cette sous-ventrière, Thomas. Avez-vous graissé les moyeux comme

je vous l'avais recommandé? Très bien. Alors, montez, mon neveu,

nous allons les voir partir.

Un véritable rassemblement s'était formé dans l'ancienne place:

hommes, femmes, négociants en habit de couleur foncée, _beaux_ de

la Cour du Prince, officiers de Hove, tout ce monde-là,

bourdonnant d'agitation, car Sir John Lade et mon oncle étaient

les deux conducteurs les plus fameux de leur temps et un match

entre eux était un événement assez considérable pour défrayer les

conversations pendant longtemps.

-- Le Prince sera fâché de n'avoir point assisté au départ, dit

mon oncle. Il ne se montre guère avant midi. Ah! Jack, bonjour.

Votre serviteur, madame. Voici une belle journée pour un voyage en

voiture.

Comme notre tandem venait se ranger côte à côte avec le «four-in-

hand», avec les deux belles juments baies, luisantes comme de la

soie au soleil, un murmure d'admiration s'éleva de la foule.

Mon oncle, en son habit de cheval couleur faon, avec tout le

harnachement de la même nuance, réalisait le fouet corinthien,

pendant que Sir John Lade, avec son manteau aux collets multiples,

son chapeau blanc, sa figure grossière et halée aurait pu figurer

en bonne place dans une réunion de professionnels, rangés sur une

même ligne sur un banc de brasserie, sans que personne s'avisât de

deviner en lui un des plus riches propriétaires fonciers de

l'Angleterre.

C'était un siècle d'excentriques et il avait poussé ses

originalités à un point qui surprenait même les plus avancés, en

épousant la maîtresse d'un fameux détrousseur de grands chemins,

lorsque la potence était venue se dresser entre elle et son amant.

Elle était perchée à côté de lui, ayant l'air extrêmement chic en

son chapeau à fleurs et son costume gris de voyage, et, devant

eux, les quatre magnifiques chevaux d'un noir de charbon, sur

lesquels glissaient ça et là quelques reflets dorés autour de

leurs vigoureuses croupes aux courbes harmonieuses, battaient la

poussière de leurs sabots dans leur impatience de partir.

-- Cent livres que vous ne nous verrez plus d'ici au pont de

Westminster, quand il se sera écoulé un quart d'heure.

-- Je parie cent autres livres que nous vous dépasserons, répondit

mon oncle.

-- Très bien, voici le moment. Bonjour.

Il fit entendre un _tokk_ de la langue, agita ses rênes, salua de

son fouet en vrai style de cocher et partit en contournant l'angle

de la place avec une habileté pratique qui fit éclater les

applaudissements de la foule.

Nous entendîmes s'affaiblir les bruits des roues sur le pavé

jusqu'à ce qu'ils se perdissent dans l'éloignement.

Le quart d'heure, qui s'écoula jusqu'au moment où le premier coup

de neuf heures sonna à l'horloge de la paroisse, me parut un des

plus longs qu'il y ait eus.

Pour ma part, je m'agitais impatiemment sur mon siège, mais la

figure calme et pâle et les grands yeux bleus de mon oncle

exprimaient autant de tranquillité et de réserve que s'il eut été

le plus indifférent des spectateurs.

Mais il n'en était pas moins attentif. Il me sembla que le coup de

cloche et le coup de fouet fussent partis en même temps, non point

en s’allongeant, mais en cinglant vivement le cheval de tête qui

nous lança à une allure furieuse, à grand bruit, sur notre

parcours de cinquante milles.

J'entendis un grondement derrière nous. Je vis les lignes fuyantes

des fenêtres garnies de figures attentives. Des mouchoirs

voltigèrent.

Puis nous fûmes bientôt sur la belle route blanche, qui décrivit

sa courbe en avant de nous, bordée de chaque côté par les pentes

vertes des dunes.

J'avais été muni d'une provision de shillings pour que les gardes-

barrières ne nous arrêtassent pas, mais mon oncle tira sur la

bride des juments et les mit au petit trot sur toute la partie

difficile de la route qui se termina à la côte de Clayton.

Alors, il les laissa aller.

Nous franchîmes d'un trait Friar's Oak et le canal de Saint-John.

C'est à peine si l’on entrevit, en passant, le cottage jaune où

vivaient ceux qui m'étaient si chers.

Jamais je n'avais voyagé à une telle allure, jamais je n'ai

ressenti une telle joie que dans cet air vivifiant des hauteurs

qui me fouettait au visage, avec ces deux magnifiques bêtes qui

devant moi redoublaient d'efforts, faisaient retentir le sol sous

leurs fers et sonner les roues de notre légère voiture, qui

bondissait, volait derrière elles.

-- Il y a une longue côte de quatre milles d'ici à Hand Cross, dit

mon oncle pendant que nous traversions Cuckfield. Il faut que je

les laisse reprendre haleine, car je n'entends pas que mes bêtes

aient une rupture du coeur. Ce sont des animaux de sang et ils

galoperaient jusqu'à ce qu'ils tombent, si j'étais assez brute

pour les laisser faire. Levez-vous sur le siège, mon neveu, et

dites-moi si vous apercevez quelque chose des autres.

Je me dressai, en m'aidant de l'épaule de mon oncle, mais sur une

longueur d'un mille, d'un mille un quart peut-être, je n'aperçus

rien. Pas le moindre signe d'un _four-in-hand_.

-- S'il a fait galoper ses bêtes sur toutes ces montées, elles

seront à bout de forces avant d'arriver à Croydon.

-- Ils sont quatre contre deux.

-- J'en suis bien sûr, l'attelage noir de Sir John forme un bel et

bon ensemble, mais ce ne sont pas des animaux à dévorer l'espace

comme ceux-ci. Voici Cuckfield Place, là-bas où sont les tours.

Reportez tout votre poids en avant sur le pare-boue, maintenant

que nous abordons la montée, mon neveu. Regardez-moi l'action de

ce cheval de tête: avez-vous jamais vu rien de plus aisé, de plus

beau?

Nous montâmes la côte au petit trot mais, même à cette allure,

nous vîmes le voiturier qui marchait dans l'ombre de sa voiture

énorme aux larges roues, à la capote de toile, s'arrêter pour nous

regarder d'un air ébahi. Tout près Hand Cross, on dépassa la

diligence royale de Brighton qui s'était mise en route dès sept

heures et demie, qui cheminait lentement, suivie des voyageurs qui

marchaient dans la poussière et qui nous applaudirent au passage.

À Hand Cross, nous aperçûmes au vol le vieux propriétaire de

l'auberge, qui accourait avec son gin et son pain d'épices, mais

maintenant la pente était en sens inverse et nous nous mîmes à

courir de toute la vitesse que donnent huit bons sabots.

-- Savez-vous conduire, mon neveu?

-- Très peu, monsieur.

-- On ne saurait apprendre à conduire sur la route de Brighton.

-- Comment cela, monsieur?

-- C'est une trop bonne route, mon neveu. Je n'ai qu'à les laisser

aller et elles m'auront bientôt amené dans Westminster. Il n'en a

pas toujours été ainsi. Quand j'étais tout jeune, on pouvait

apprendre à manoeuvrer ses vingt yards de rênes, ici tout comme

ailleurs. Il n'y a réellement pas de nos jours de belles occasions

de conduire, plus au sud que le comté de Leicester. Trouvez-moi un

homme capable de faire marcher ou de retenir ses bêtes sur le

parcours d'un vallon du comté d’York, voilà l'homme dont on peut

dire qu'il a été à bonne école.

Nous avions franchi la dune de Crawley, parcouru la large rue du

village de Crawley, en passant comme au vol entre deux charrettes

rustiques avec une adresse qui me prouva qu'il y avait tout de

même de bonnes occasions de bien conduire sur la route.

À chaque courbe, je jetais un coup d'oeil en avant pour découvrir

nos adversaires, mais mon oncle paraissait ne pas s'en tourmenter

beaucoup, et il s'occupait à me donner des conseils, où il mêlait

tant de termes du métier que j'avais de la peine à le comprendre.

-- Gardez un doigt pour chaque rêne, disait-il, sans quoi elles

risquent de se tourner en corde. Quant au fouet, moins il fait

l'éventail, plus vos bêtes montrent de bonne volonté. Mais, si

vous tenez à mettre quelque animation dans votre voiture,

arrangez-vous pour que votre mèche cingle justement celui qui en a

besoin, et ne la laissez pas voltiger en l'air après qu'elle a

touché. J'ai vu un conducteur réchauffer les côtes à un voyageur

de l'impériale derrière lui, chaque fois qu'il essayait de toucher

son cheval de côté. Je crois que ce sont eux qui soulèvent cette

poussière par-là bas.

Une longue étendue de route se dessinait devant nous, rayée par

les ombres des arbres qui la bordaient.

À travers la campagne verte, un cours d'eau paresseux traînait

lentement son eau bleue et passait sous un pont devant nous.

Au-delà se voyait une plantation de jeunes sapins, puis, par-

dessus sa silhouette olive, s'élevait un tourbillon blanc, qui se

déplaçait rapidement, comme une traînée de nuages par un jour de

bise.

-- Oui, oui, ce sont eux, s'écria mon oncle, et il est impossible

que d'autres voyagent de ce train-là. Allons, neveu, nous aurons

fait la moitié du chemin, lorsque nous aurons franchi le môle au

pont de Kimberham, et nous avons fait ce trajet en deux heures

quatorze minutes. Le prince a fait le parcours à Carlton House

avec trois chevaux en tandem en quatre heures et demie. La

première moitié est la plus pénible et nous pourrons gagner du

temps sur lui, si tout va bien. Il nous faut regagner l'avance

d'ici à Reigate.

Et l’on se lança à fond.

On eût dit que les juments baies devinaient ce que signifiait ce

flocon blanc qui était en avant. Elles s'allongeaient comme des

lévriers.

Nous dépassâmes un phaéton à deux chevaux qui se rendait à Londres

et nous le laissâmes derrière comme s'il eut été immobile.

Les arbres, les clôtures, les cottages défilaient confusément à

nos côtés.

Nous entendîmes les gens jeter des cris dans les champs,

convaincus que c'était un attelage affolé.

La vitesse s'accélérait à chaque instant. Les fers faisaient un

cliquetis de castagnettes. Les crinières jaunes voltigeaient, les

roues bourdonnaient. Toutes les jointures, tous les rivets

craquaient, gémissaient pendant que la voiture oscillait et se

balançait au point que je dus me cramponner à la barre de côté.

Mon oncle ralentit l'allure et regarda sa montre lorsque nous

aperçûmes les tuiles grises et les maisons d'un rouge sale de

Reigate dans la dépression qui était devant nous.

-- Nous avons fait les six derniers milles en moins de vingt

minutes, dit-il, maintenant nous avons du temps devant nous et un

peu d'eau au «Lion Rouge» ne leur fera pas de mal. Palefrenier,

est-il passé un _four-in-hand_ rouge?

-- Vient de passer à l'instant.

-- À quelle allure?

-- Au triple galop, monsieur. A accroché la roue d'une voiture de

boucher au coin de la Grande-Rue et a été hors de vue avant que le

garçon boucher ait eu le temps de voir ce qui l'avait heurté.

-- Z-z-zack! fit la longue mèche.

Et nous voila repartis à toute volée.

C'était jour de marché à Red Hill.

La route était encombrée de charrettes de légumes, de bandes de

boeufs des chars à bancs des fermiers.

C'était un vrai plaisir de voir mon oncle se glisser à travers

cette mêlée.

Nous ne fîmes que traverser la place du marché, parmi les cris des

hommes, les hurlements des femmes, la fuite des volailles.

Puis, nous fûmes de nouveau en rase campagne, ayant devant nous la

longue et raide descente de la route de Red Hill.

Mon oncle brandit son fouet, en lançant le cri perçant de l'homme

qui voit ce qu'il cherchait.

Le nuage de poussière roulait sur la pente en face de nous, et au

travers, nous entrevîmes vaguement le dos de nos adversaires ainsi

qu'un éclair de cuivres polis et une ligne écarlate.

-- La partie est à moitié gagnée, mon neveu. Maintenant, il s'agit

de les dépasser. En avant, mes jolies petites. Par Georges! Kitty

n'a-t-elle pas chaviré?

Le cheval de tête était pris d'une boiterie soudaine.

En un instant, nous fûmes à bas de la voiture, à genoux près de

lui.

Ce n'était qu'une pierre qui s'était enfouie entre la fourchette

et le fer, mais il nous fallut une ou deux minutes pour la

déloger.

Lorsque nous reprîmes nos places, les Lade avaient contourné la

courbure de la côte et étaient hors de vue.

-- Quelle malchance, grommela mon oncle, mais, ils ne pourront pas

nous échapper.

Pour la première fois, il cingla les juments, car jusqu'alors, il

s'était borné à faire voltiger le fouet au-dessus de leur tête.

-- Si nous les rattrapons dans les premiers milles, nous pourrons

nous passer de leur compagnie pour le reste du trajet.

Les juments commençaient à donner des signes d'épuisement.

Leur respiration était courte et rauque. Leurs belles robes

étaient collées par la moiteur.

Au sommet de la côte, elles reprirent pourtant leur bel élan.

-- Où diable sont-ils passés? s'écria mon oncle. Pouvez-vous

apercevoir quelques traces d'eux sur la route, mon neveu?

Nous avons devant nous un long ruban blanc parsemé de voitures et

de charrettes allant de Croydon à Red Hill, mais du gros _four-in-

hand_ rouge, pas le moindre indice.

-- Les voilà! ils se sont dérobés! ils se sont dérobés! cria-t-il

en dirigeant les juments vers une route de traverse qui

s'embranchait sur la droite de celle que nous avions parcourue.

Et, en effet, au sommet d'une courbe, sur notre droite

apparaissait le _four-in-hand_, dont les chevaux redoublaient

d'efforts.

Nos juments allongèrent leur allure et la distance qui nous

séparait d'eux commença à diminuer lentement. Je vis que je

pouvais distinguer le ruban noir du chapeau blanc de Sir John, que

je pouvais compter les plis de son manteau et je finis par

distinguer les jolis traits de sa femme quand elle se tourna de

notre côté.

-- Nous sommes sur la petite route qui va de Godstone à

Warlingham, dit mon oncle. Il aura jugé, à ce qu'il me semble,

qu'il gagnerait du temps à quitter la route des voitures de

maraîchers. Mais nous, nous avons une maudite colline à doubler.

Vous aurez de quoi vous distraire, mon neveu, si je ne me trompe.

Pendant qu'il parlait, je vis tout à coup disparaître les roues du

_four-in-hand_, puis ce fut le corps, puis les deux personnes

placées sur le siège et cela aussi brusquement, aussi promptement

que s'ils avaient rebondi sur trois marches d'un _gig_antesque

escalier.

Un moment après nous étions arrivés au même endroit.

La route s'étendait en bas de nous, raide, étroite, descendant en

longs crochets dans la vallée. Le _four-in-hand_ dégringolait par-

là de toute la vitesse de ses chevaux.

-- Je m'en doutais, s'écria mon oncle, puisqu'il n'use pas de

serre-frein, pourquoi en userais-je? À présent, mes chéries, un

bon coup de collier et nous allons leur montrer la couleur de

notre arrière-train.

Nous passâmes par-dessus la crête et descendîmes à une allure

enragée la côte où la grosse voiture rouge roulait devant nous

avec un bruit de tonnerre.

Nous étions déjà dans son nuage de poussière, si bien que nous

pouvions à peine distinguer dans le centre une tache d'un rouge

sale qui se balançait en roulant, mais dont le contour devenait de

plus en plus net à chaque foulée.

Nous entendions aisément le claquement du fouet en avant de nous,

ainsi que la voix perçante de Lady Lade qui encourageait les

chevaux.

Mon oncle était très calme, mais un coup d'oeil de côté que je

lançai sur lui, me fit voir ses lèvres pincées, ses yeux brillants

et une petite tache rouge sur chacune de ses joues pâles.

Il n'était nullement nécessaire de presser les juments, car elles

avaient déjà pris une allure qu'il eut été impossible de modérer

ou de régler.

La tête de notre premier cheval arriva au niveau de la roue de

derrière, puis de celle de devant. Puis, sur un parcours de cent

yards on ne gagna pas un pouce.

Alors, d'un nouvel élan, le cheval de tête se plaça côte à côte

avec le cheval noir du côté de la roue, et notre roue de devant se

trouva à moins d'un pouce de leur roue de derrière.

-- En voilà de la poussière, dît tranquillement mon oncle.

-- Éventez-les, Jack, éventez-les, cria la dame.

Il se dressa et cingla ses chevaux.

-- Attention, Tregellis, clama-t-il. Gare au danger de verser qui

attend quelqu'un.

Nous étions parvenus à nous placer exactement sur la même ligne

qu'eux et les roues de devant vibraient à l'unisson. Il n'y avait

pas six pouces de trop dans la route et, à chaque instant, je

m'attendais à entendre le bruit d'un accrochage. Mais alors, comme

nous sortions de la poussière, je pus voir devant nous, et mon

oncle, le voyant aussi, se mit à siffler entre les dents.

À deux cents pas environ, en avant de nous, il y avait un pont

avec des poteaux et des barres de bois de chaque côté. La route se

rétrécissait en s'en rapprochant, de sorte qu'il était évidemment

impossible à deux voitures de passer de front. Il fallait que

l'une cédât la place à l'autre. Déjà nos roues étaient à la

hauteur de leurs chevaux.

-- Je suis en tête, cria mon oncle. Il faut les retenir, Lade.

-- Jamais de la vie, hurla celui-ci.

-- Non, par Georges, cria sa femme, donnez-leur du fouet, Jack.

Tapez à tour de bras.

Il me parut que nous étions lancés ensemble dans l'éternité.

Mais mon oncle fit la seule chose qui fût capable de nous sauver.

Grâce à un effort désespéré, nous pouvions encore dépasser la

voiture juste en face de l'entrée du pont.

Il se dressa, fouetta vigoureusement à droite et à gauche les

juments, qui, affolées par cette sensation inconnue de douleur se

lancèrent avec une fureur extrême.

Nous descendîmes à grand bruit, criant tous ensemble à tue-tête

dans une sorte de folie passagère, à ce qu'il me semble, mais nous

avancions quand même d'une façon constante et nous étions déjà

parvenus en avant des chevaux de tête, quand nous nous élançâmes

sur le pont. Je jetai un regard en arrière sur la voiture. Je vis

Lady Lade grinçant de toutes ses petites dents blanches, se jeter

elle-même en avant et tirer des deux mains sur les rênes de côté.

-- En travers Jack, en travers ces... Qu'ils ne puissent passer.

Si elle avait exécuté cette manoeuvre un instant plus tôt, nous

nous serions heurtés violemment contre le parapet de bois, nous

l'aurions abattu pour être précipités dans le profond ravin qui

s'ouvrait au-dessous.

Mais il en fut autrement, ce ne fut point la hanche robuste du

cheval noir qui était en tête qui fut en contact avec notre roue,

mais son avant-train, dont le poids n'était point suffisant pour

nous faire dévier.

Je vis soudain une entaille humide et rouge s'ouvrir sur sa robe

noire.

Une minute après, nous volions sur la pente de la route.

Le _four-in-hand_ s'était arrêté.

Sir John Lade et sa femme, qui avaient mis pied à terre, pansaient

ensemble la blessure du cheval.

-- À votre aise, maintenant, belles petites, s'écria mon oncle en

reprenant sa place sur le siège et en jetant un coup d'oeil par-

dessus son épaule. Je n'aurais pas cru Sir John Lade capable d'un

tour pareil. Jeter un de ses chevaux de tête en travers sur la

route! Je ne tolère pas une mauvaise plaisanterie de cette sorte,

il aura de mes nouvelles demain.

-- C'est la petite dame, dis-je.

Le front de mon oncle s'éclaircit et il se mit à rire.

-- C'était la petite Letty, n'est-ce pas? J'aurais dû m'en douter.

Il y a un souvenir du défunt et regretté Jack Seize Cordes dans ce

tour-là. Bah! ce sont des messages d'une toute autre sorte que

j'envoie à une dame. Ainsi donc, mon neveu, nous allons continuer

notre route en rendant grâce à notre bonne étoile de ce qu'elle

nous ramène par-dessus la Tamise sans un os de cassé.

Nous nous arrêtâmes au «Lévrier» à Croydon où les deux bonnes

petites juments furent épongées, caressées, nourries.

Après quoi, prenant une allure aisée, on traversa Norbury et

Streatham.

À la fin, les champs se firent moins nombreux, les murailles plus

longues, les villas de la banlieue de moins en moins espacées

jusqu'à se toucher et nous voyageâmes entre deux rangées de

maisons avec des boutiques aux étalages qui en occupent les angles

et où la circulation était d'une activité toute nouvelle pour moi.

C'était un torrent qui se dirigeait vers le centre en grondant.

Puis soudain, nous nous trouvâmes sur un large pont au-dessous

duquel coulait un fleuve maussade aux eaux couleur de café noir.

Des péniches aux poupes ventrues allaient à la dérive à sa

surface.

À droite et à gauche s'allongeait une rangée, çà et là,

interrompue, irrégulière de maisons aux couleurs multiples

s'étendant sur chaque bord aussi loin que portait ma vue.

-- Ceci est l'édifice du Parlement, mon neveu, dit mon oncle, en

me le désignant avec son fouet. Les tours noires font partie de

l'abbaye de Westminster... Comment va Votre Grâce? Comment va?...

C'est le duc de Norfolk, ce gros homme en habit bleu sur sa jument

à queue tressée. Voici la Trésorerie à gauche, puis les Horse-

Guards, et l'Amirauté à cette porte surmontée de dauphins sculptés

dans la pierre.

Je me figurais, comme un jeune homme élevé à la campagne que

j'étais, que Londres était simplement une accumulation de maisons,

mais je fus étonné de voir apparaître dans leurs intervalles des

pentes vertes, de beaux arbres à l'aspect printanier.

-- Oui, ce sont les jardins privés, dit mon oncle, et voici la

fenêtre par où Charles fit le dernier pas, celui qui le conduisit

à l'échafaud. Vous ne croiriez pas que les juments ont fait

cinquante milles, n'est-ce pas? Voyez comme elles vont, les

petites chéries, pour faire honneur à leur maître. Regardez cette

barouche, cet homme aux traits anguleux, qui regarde par la

portière. C'est Pitt qui se rend à la Chambre. Maintenant nous

entrons dans Pall Mail. Ce grand bâtiment à gauche c'est Carlton

House, le palais du prince. Voici Saint-James, ce vaste séjour

enfumé où il y a une horloge et où les deux sentinelles en habit

rouge montent la garde devant la porte. Et voici la fameuse rue

qui porte le même nom. Mon neveu, là se trouve le centre du monde.

C'est dans cette rue que débouche Jermyn Street. Enfin nous voici

près de ma petite boite et nous avons mis bien moins de cinq

heures pour venir de la vieille place de Brighton.

Jim Harrison, boxeur · 第 12 / 27 题