CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ

«Mon cher Lazare,

Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais

que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes

de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le

nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.

Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre

malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée,

je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il

était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui

est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en

outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces

amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces

réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est

pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de

ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie

qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.

Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très

précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous

l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes

à votre sentiment.

Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait

vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le

servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la

position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un

mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos

soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie

et du dilettantisme avec Néron.

Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des

régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça

pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous

mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur,

et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant

personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de

vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses

idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la

vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent;

en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la

nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons

influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en

tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.

Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui

transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli

par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les

jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron

qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le

monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans

les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde

pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine

répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours

le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins

déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde

tout pour lui, il est le dernier mot.

Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit

infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans

son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un

cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire

est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la

sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux

races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.

Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et

jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un

grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les

épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De

ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans

l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?

Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût

été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y

engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le

système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,

ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour

acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes

actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres

chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir

l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je

à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait

désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en

dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses

fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.

A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais

suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,

je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère.

Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la

pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de

Marie-Madeleine?

J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours

été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui

pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.

Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me

refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu

à recréer l'harmonie de l'univers?

J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les

contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans

ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois.

J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre

sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que,

ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai

jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette

idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot

philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé:

«_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'émotions je

tue!»

C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à

toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la

transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas

cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à

l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs

de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de

possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne

implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation

d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de

conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous

étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une

part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: _qualis

artifex pereo!_

Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà

ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme

est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison

tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous

la verrons toujours fragmentaire.

J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves

décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de

quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture

intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me

confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse

été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y

en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans

le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.

Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve

devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le

réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes

analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré

au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,

j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme

singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.

Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous

ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le

merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu.

En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande

discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que

vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme

je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous

savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état

d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement

piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas

le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas

allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine

tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les

bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs

contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion

quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes

pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des

songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après

de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur

de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la

jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui

regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «_Qualis artifex

pereo!_»

* * * * *

Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice · 第 45 / 52 题