«Mon cher Lazare,
Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais
que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes
de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le
nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.
Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre
malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée,
je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il
était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui
est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en
outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces
réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie
qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.
Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très
précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous
l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
à votre sentiment.
Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la
position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un
mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos
soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie
et du dilettantisme avec Néron.
Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des
régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça
pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous
mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur,
et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant
personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses
idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la
vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent;
en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons
influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en
tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.
Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui
transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les
jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron
qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le
monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans
les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde
pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine
répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours
le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde
tout pour lui, il est le dernier mot.
Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un
cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la
sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.
Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et
jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un
grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les
épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De
ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?
Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût
été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y
engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour
acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes
actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir
l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je
à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en
dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses
fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais
suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère.
Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la
pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de
Marie-Madeleine?
J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me
refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
à recréer l'harmonie de l'univers?
J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les
contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans
ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois.
J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre
sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que,
ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette
idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé:
«_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'émotions je
tue!»
C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à
toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à
l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs
de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de
possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne
implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation
d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de
conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous
étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: _qualis
artifex pereo!_
Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà
ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme
est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison
tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous
la verrons toujours fragmentaire.
J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves
décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de
quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture
intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me
confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y
en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.
Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve
devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes
analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré
au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme
singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.
Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous
ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le
merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu.
En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande
discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que
vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme
je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous
savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état
d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement
piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas
le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas
allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine
tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les
bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes
pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après
de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur
de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la
jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui
regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «_Qualis artifex
pereo!_»
* * * * *