Ce qui me frappe dès l'abord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que
vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante
qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes.
Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi
du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force
logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers. Vous n'avez pas mis
dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'âme du monde, mais
on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos
inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre
conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples
fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
monter dans la nature.
Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la
reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complète que nous
puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
tâche délicate!
N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espagnole
à qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez à un Goya, me
répondit très justement: «Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.» Parole très fine! Elle eût paru
déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de
l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité! sois subtile, si
ça t'est plus commode.
Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la
vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explication, tu n'y
réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle
le sens de la nature et ses lois.
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