LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE

Mon enfant, donne-moi ton coeur.

(PROVERBE.)

Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère

Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le

comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications

électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison

des étangs.

Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps

avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait!

Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance

bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des

tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui

poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté,

que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur

finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée

de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son

âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les

contours.

Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun

contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle

le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent

des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux?

jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de

confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et

de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais

aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès

d'elle m'étaient un jardin fermé.

Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans

cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments

analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande.

Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est

qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre

nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs

silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle

jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent

de la mer.

Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu

du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la

fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la

lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce

d'abstractions.

* * * * *

Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg

du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger

rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et

découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance

ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune

bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il

est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse,

j'en prenais une conscience intense.

Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer

qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme

une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de

quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre

soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées

sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des

pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun

bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs

suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi

la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum

léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de

la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa

fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle,

je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je

défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille

paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il

suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher

des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans

les bras de M. de Transe.

Parfois, le soir, après le repas, quand je sentais, dans un soupir de

Bérénice un peu affaissée, que notre manie allait la lasser, je la

laissais à sa futile camarade, Bougie-Rose, à sa domestique, de qui sa

bonne grâce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes

par le sentier des étangs.

Seuls les saints la connurent, mon hystérie de méditation et cette

violente variété d'abstractions, où je me plongeais, tout en côtoyant

ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiées

par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place où veille un

saint Louis héroïque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurité la

rude église du douzième siècle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fût

utile qu'à mon éducation et que Bérénice, non plus, n'eût d'autre

mission, enfant chargée de voluptés qu'elle laisse non cueillies se

faner royalement sur elle-même.

Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusée, mais cette assurance

que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment même où elle

pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eût jamais frissonné,

suffisait à ne pas irriter mon désir.

Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment

soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos

promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette

tristesse épanouie à tous les plis de son beau visage, elle me disait,

avec l'éclatant sourire dont ses années de libertinage lui firent

connaître l'irrésistible empire: «Venez plus près de moi,» et elle

m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. «A quoi

pensez-vous?» interrogeait-elle, un peu mal à l'aise de ce compagnon, de

qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui échappaient. Mais que je

fusse distrait, ce lui était un suffisant motif de me goûter davantage,

pour mon _originalité_, disait-elle, bien à contre-sens, car je n'étais

qu'un esprit compréhensif, enveloppé, et conquis par l'abondante

végétation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.

«A quoi pensez-vous, Philippe?» et je songeais qu'il est sur la terre

bien des femmes dont le sein cache un beau trésor de douceur et de haute

sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec désintéressement

parce que leurs corps voluptueux troublent de désir qui les approche.

Elles-mêmes, si délicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.

Mais ma Bérénice, qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents

éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera

pas déçue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et

froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui

a laissé de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette

passion, loin de s'évaporer avec le temps, se concentre dans la

souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimés où se penchait Bérénice,

seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,

remplie d'un grand amour, elle ne demande à mon amitié d'autre passion,

d'autre caresse qu'une tendre curiosité pour le bonheur qu'elle pleure.

Or moi-même, dans ma dispersion d'âme, je ne puis mieux me servir qu'en

me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie

trouble de Bérénice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte

médication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite

fille, toute ramassée dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande

unité de vie intérieure; je désirai y participer.

Précisément il était aisé d'y progresser à cause de son éducation

particulière. Comme elle était habituée à faire voir son jeune corps

sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son âme

passionnée.

Voici les principes de vie que m'inspira la mélancolie de son visage,

les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour

son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener à

trois points que je vais indiquer brièvement. S'il m'arrive de

systématiser des notions qui prenaient plus de mouvement des

circonstances mêmes où elles naissaient, du moins suis-je assuré de n'en

pas fausser le caractère.

* * * * *

Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice · 第 31 / 52 题