Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il
faillit prendre barre sur moi.
Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant
penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus
de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour
Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une
vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui
reçoit sa beauté de cette constance.
Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes
demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le
visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même,
a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être
des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de
souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux
fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme
Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.
Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement
l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que
j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre
enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation
n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à
l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais
qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner
avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire,
et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience».
Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris
en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice?
Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!
Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active.
Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la
bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.
* * * * *