I.--VUE GÉNÉRALE ET CONFUSE

Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans

l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide

de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles

bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux

misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants

de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le

désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire

souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés

et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables!

Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils

qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes

boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient

couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui

la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous

des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs

raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle

aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et

suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière

n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté

où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont

elle essuie ses tendres yeux?

Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long

passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays,

rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui

souffrirent....

En réalité, ils ne diffèrent guère.

Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque

chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les

autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne

tout.

Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses

nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même?

Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et

analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur

passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les

barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce

qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour

jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes

successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre

de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à

me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir

tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?

... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis

qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une

religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me

préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas

comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je

cherche ma formule à travers toutes les expériences.

* * * * *

J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir

l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet

illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de

l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment

dispersés.

Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse,

je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour

embrasser le plus long horizon.

Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à

tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses

hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs

d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède;

puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays

inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui

sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et

assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de

l'abondante nature.

Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces

vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais

procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement

qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être

effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité

après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable

pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule

saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet

instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont

distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même

point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique!

puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même

délai que mon émotion va s'affaisser.

Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je

reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme.

J'allai la saluer.

* * * * *

Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice · 第 27 / 52 题