[Footnote 75: Philippe, quatrième fils du roi Jean II, né en 1342,

surnommé le Hardi pour son courage à la bataille de Poitiers 1356,

avait reçu de son père, en 1363, le duché de Bourgogne, en fief

apanagé.]

[Footnote 76: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs

du sage roi Charles V_ dans la _Collection des Mémoires pour servir à

l'Histoire de France_ (éd. Michaud et Poujoulat, Paris, 1896, in-8º) t.

II, p. 19.]

[Footnote 77: _Ibid._]

[Footnote 78: Les oncles tuteurs de Charles VI étaient les ducs: Louis

d'Anjou, Jean de Berry, Philippe de Bourgogne, frères de Charles V et

Louis de Bourbon, frère de la Reine.]

[Footnote 79: A. Leroux, _Nouvelles Recherches_.... p. 7-11.]

[Footnote 80: Acte de Rupert le Vieil et de Rupert le Jeune nommant

Frédéric, comte de Leiningen et Maître Conrad de Geilenhusen, prévôt de

l'église de Worms, ambassadeurs en France, pour conclure avec Charles

VI et Philippe de Bourgogne, le mariage de Catherine et de l'Infant

Rupert. En cas de «dédit et manquement» de leur part, les princes

palatins s'engageaient à abandonner plusieurs terres à Catherine.

Arch. Nat. J. 408, pièce 39.--Le 10 juillet, à Paris, les articles du

contrat étaient signés par les ambassadeurs des princes Rupert et les

évêques de Laon et de Bayeux, Arnaud de Corbie, premier président du

Parlement de Paris, Philippe de Molins, chantre de Notre-Dame de Paris,

plénipotentiaires du roi de France. Arch. Nat. J. 409, pièce 1.]

[Footnote 81: G.-K. Lochner, _Geschichtliche Studien_..., II:

_Isabellas von Bayern Verheirathung mit König Karl VI von Frankreich_

(Nürnberg, 1836, in-8º) p. 58 et note 1.]

[Footnote 82: En 1380, quelques mois avant la mort de Charles V,

Wenceslas, s'était montré favorable à un projet de mariage entre la

princesse Anna et Charles, dauphin de France. N. Valois, _La France et

le Grand Schisme d'Occident_, t. I p. 300 et 301.]

Dès lors, la pensée dominante de Philippe de Bourgogne fut de conclure

en Allemagne une alliance solide et capable de contrebalancer celle

des Luxembourg et des Plantagenets. Aussi, lorsque l'existence de la

petite-fille d'Etienne le Vieux fut révélée aux tuteurs de Charles

VI, par Frédéric de Bavière, dans les circonstances qui vont être

rapportées, Philippe comprit qu'il tenait enfin l'occasion si longtemps

cherchée.

* * * * *

Une grande expédition, dans le nord de la France, avait été projetée

par le duc de Bourgogne pour l'été de 1383; elle devait être dirigée à

la fois contre les Anglais qui avaient repris les hostilités, et contre

les villes flamandes qui s'étaient déclarées leurs alliées[83]. Pour

réunir un nombre de troupes imposant, Charles VI convoqua, dans Arras,

tous ses grands barons et les plus renommés des chevaliers étrangers,

amis de la France. Frédéric de Bavière répondit à l'appel un des

premiers, «tant il «se désirait à armer pour les Français, et «venir en

France; car il aimoit tout honneur «et on lui avoit dit, si s'en tenoit

pour tout «informé, que toute honneur et chevalerie «etoient et sont en

France[84]».

[Footnote 83: Froissart, _Chroniques_.., (éd. Buchon), liv. II, chap.

CCIX, t. VIII, p. 430.]

[Footnote 84: _Ibid._, p. 431.]

Au mois d'août, il arrivait par le Hainaut[85] à Saint-Omer, à la tête

de ses chevaliers bavarois. Il fut reçu par les grands barons de France

qui le remercièrent d'être venu de si lointaines marches pour servir

le royaume[86].» Charles VI, lui-même, lui fit grand'chère, et dès

lors, et pour tout le temps du voyage, voulut que le duc bavarois eût

sa tente dans le voisinage de la sienne[87].

[Footnote 85: Frédéric demeura quelque temps au Quesnoy, capitale du

comté de Hainaut «pour se reposer et rafraîchir» auprès de son oncle

le duc Albert, de sa tante la duchesse Marguerite et de leurs enfants.

Froissart,... t. VIII, p. 436.]

[Footnote 86: Froissart.., liv. II, chap. CCX, t. VIII, p. 439.]

[Footnote 87: _Ibid._ Cf., Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p.

127.]

Après s'être emparée de Bergues[88], l'armée du Roi vint mettre

le siège devant Bourbourg[89] où s'étaient retirés les Anglais.

Pendant les loisirs que leur laissait l'attente de l'assaut[90] ou

de la capitulation, la plupart des chefs vivaient en joie et en

liesse; rivalisant de luxe, ils se recevaient les uns les autres

magnifiquement[91]. Frédéric, déjà fameux par sa bravoure, se faisait

encore remarquer par la politesse de ses mœurs et la sagacité de ses

propos. Les oncles du Roi le recherchaient, et, un jour que lui parlant

des anciennes relations de la France et de la Bavière, ils rappelaient

qu'autrefois ceux de sa Maison étaient toujours du Conseil du Roi, ils

lui demandèrent s'il n'avait pas une fille à marier. Frédéric répondit

que non, mais que son frère aîné Etienne en avait une belle.--«Et de

quel âge?--Entre treize et quatorze ans[92].»--Les oncles tombèrent

d'accord que c'était précisément là ce qu'ils désiraient pour leur

neveu qui voyait volontiers toutes les belles femmes et les aimait. Il

fut donc convenu que des propositions seraient transmises à Etienne

III, par Frédéric lui-même, au nom des ducs français, et que la jeune

fille serait amenée en pèlerinage à Saint-Jean d'Amiens, où elle

se rencontrerait avec le Roi qui ne serait prévenu qu'au dernier

moment. Alors la beauté d'Elisabeth, le cœur inflammable du prince

concluraient, sans doute, ce que la politique venait de préparer[93].

[Footnote 88: Le 7 septembre.--Bergues, ch.-l.-de cant., arr. de

Dunkerque, dép. du Nord.]

[Footnote 89: Bourbourg, ch.-l. de canton, arr. de Dunkerque, dép. du

Nord.]

[Footnote 90: Cf. E. Petit, _Itinéraires de Philippe le Hardi et de

Jean sans Peur_ dans la _Coll. des Doc. Ined. sur l'Histoire de France_

(Paris, 1888, in-4º). Itinéraire de Charles VI: p. 160.

Samedi 12 septembre aux champs devant Bourbourg

Dimanche 13 -- aux tentes -- --

Lundi 14 -- -- -- --

Mardi 15 -- à l'ost -- --

Mercredi 16 au samedi 19 aux champs --

E. Petit, _Séjour de Charles VI_, 1380-1400. (Paris, 1880, plaqu.

in-8º).]

[Footnote 91: Froissart.., liv. II, ch. CCXI, t. VIII, p. 450.]

[Footnote 92: Froissart.., liv. II, chap. CCXXVI, t. IX, p. 94 et 95.]

[Footnote 93: M. Jarry, dans sa _Vie politique de Louis d'Orléans_,

(Paris, 1886, in-8º), p. 21, a fait remonter à l'année 1381 le premier

projet de mariage; mais l'ambassade de Guillaume Mauvinet et d'Ancel de

Salins, auprès du duc de Brabant et du duc Albert de Bavière-Hollande,

qu'il signale comme chargée à cette date d'engager des pourparlers,

n'eut lieu que le 23 septembre 1383. Bibl. Nat., pièces orig.,

Mauvinet, nº 8.--Le 30 mai 1383, Colart de Tanques, premier écuyer de

Charles VI, avait été envoyé auprès de ces princes, mais les relations

suivies de la France avec les Maisons de Brabant et de Bavière-Hollande

et les projets de l'expédition contre les Anglais suffisent à expliquer

cette mission. Arch. Nat. K. 53A, pièce 21.]

Quand Bourbourg eut capitulé et qu'on eut arrêté les préliminaires

d'une trêve, qui, disait-on, serait le prélude d'une paix générale,

Charles VI licencia son armée et adressa ses remercîments aux

chevaliers étrangers[94]. Frédéric de Bavière se retira emportant

un bon souvenir de l'aimable accueil des princes et de l'affabilité

du Roi. Jusqu'au moment même de son départ, il avait été l'objet

d'attentions particulières; à l'instigation du duc de Bourgogne, on

venait de lui offrir une pension de quatre mille livres s'il consentait

à devenir le vassal du roi de France[95]. En regagnant la Bavière, il

passa par le Hainaut et le Brabant afin d'instruire son oncle Albert

ainsi que le duc et la duchesse de Brabant de la mission dont il était

chargé[96].

[Footnote 94: Froissart.., liv. II, chap. CCXV, t. VIII, p. 471.]

[Footnote 95: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 128.--Une

pension de quatre mille livres était servie depuis plusieurs années

à Albert de Bavière. Pensionner ses voisins était un des moyens

politiques de Charles V, qu'adopta aussi Charles VI. A. Leroux,

_Nouvelles recherches critiques_... p. 111 et 112.]

[Footnote 96: Froissart... liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 96.--C'est

alors que Guillaume Mauvinet et Ancel de Salins, chevaliers et

conseillers du roi, furent envoyés en Brabant et en Hainaut; par

lettres royales données à Amiens le 23 septembre «à la relacion de

Messeigneurs les ducs de Berry et de Bourgogne», il était alloué à

chacun des ambassadeurs «six-vins frans d'or... pour eulx aidier et

deffrayer de missions et despens qu'ils feront oudit voyage». Bibl.

Nat., pièces orig., Mauvinet, nº 8.]

Quand Etienne III eut entendu de la bouche de Frédéric les propositions

de la cour de France «il pensa moult longuement[97]»; puis il remercia

son frère, convenant avec lui qu'il serait très glorieux que sa fille

devînt reine de France, mais n'était-ce pas l'usage dans ce pays

éloigné que la fiancée du Roi «fût regardée et avisée toute nue par

dames à savoir si elle était propice et formée à porter enfant[98]?» Il

se révoltait à la seule pensée que cette humiliante formalité serait

infligée à sa fille et son orgueil s'irritait à l'idée qu'une princesse

du sang de Bavière pourrait être déclarée stérile. Enfin, était-ce sûr

qu'Elisabeth plairait au roi? Étienne n'admettait pas que son enfant

lui fût enlevée pour lui être peut-être ramenée, et il conclut: «J'ai

assez plus cher que je la marie à mon aise delez moi[99]». Frédéric

fit connaître le refus d'Étienne au duc de Bourgogne et en avisa

aussitôt le duc Albert et Madame de Brabant.

[Footnote 97: Froissart.., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 95.]

[Footnote 98: _Ibid._, p. 93.]

[Footnote 99: Près de moi. Froissart.., liv, II, ch. CCXXVI, t. IX, p.

95.]

Les oncles du Roi cherchèrent alors parmi les jeunes princesses de

l'Europe celle qui pouvait le mieux convenir à Charles VI. On pensa

à la fille du duc Jean de Lorraine, à une princesse d'Autriche, à

une fille de Lancastre[100]. Le Conseil royal était divisé: les uns

tenaient pour le mariage autrichien, les autres trouvaient plus

avantageuse l'alliance lorraine[101]; le duc de Bourgogne conservait

quelque espoir de réussir en Bavière.

[Footnote 100: _Chronica Caroli Sexti_, Chronique latine du Religieux

de Saint-Denys... 1380-1422 dans la _Coll. des Doc. In. sur l'Hist. de

France_, (éd. et trad. Bellaguet, Paris, 1839-1852, 6 vol. in-4º) t.

I, p. 357-359.--Froissart.., ch. CCXXVI, t. IX, p. 96.--Juvenal des

Ursins, _Histoire de Charles VI_ (éd. Godefroi, Paris, 1653, in-fº) p.

57.]

[Footnote 101: Ils espéraient amener le duc de Lorraine à l'obédience

du pape Clément VII.]

Le moine chroniqueur de Saint-Denis raconte que pour arriver à une

solution, il fut décidé d'envoyer aux ducs de Lorraine, de Bavière et

d'Autriche un peintre habile qui ferait le portrait de leurs filles et

que les images seraient soumises au choix du roi. Le projet aurait été

exécuté et Charles VI se serait prononcé pour Elisabeth de Bavière.

Cette anecdote a fait fortune. On a même cru, au XVIIe siècle, avoir

retrouvé le portrait d'Elisabeth dans l'œuvre non signée d'un peintre

flamand, représentant une jeune fille au visage un peu allongé, les

yeux bleus et bien fendus sous un front bombé, le nez tombant droit,

la bouche petite et agréable[102]. Mais, la facture de cette toile

ne permet pas le doute sur sa date: un tel fini d'exécution n'a été

atteint que très avant dans le XVe siècle[103].

[Footnote 102: Vallet de Viriville, _Isabeau de Bavière_, reine de

France (Paris, 1859, 40 p. in-8º), p. 1.]

[Footnote 103: Ce portrait, longtemps exposé dans une des galeries

du Musée du Louvre, est actuellement placé dans le cabinet d'un des

conservateurs qui a bien voulu nous donner son opinion sur la date de

la peinture.]

Quel que soit le charme de l'ingénieuse historiette rapportée ou

inventée par le chroniqueur de Saint-Denis, il faut renoncer à y

ajouter foi[104]; la vérité est qu'aucune des trois alliances proposées

ne plaisait au duc de Bourgogne dont la voix était prépondérante dans

les affaires diplomatiques. Non moins déçu que les autres princes

par le sec refus d'Etienne III, Philippe avait accepté qu'on se mît

en quête d'une autre union pour Charles VI; mais au fond, il n'avait

pas abandonné ses vues sur la Bavière, et quand il eut reconnu que

la France ne pouvait tirer aucun profit, pour ses guerres, de la

Lorraine, de l'Autriche, ni de la maison de Lancastre, il fut d'avis

de laisser «la chose demeurer[105]», se réservant de renouveler plus

tard, en préparant les voies avec plus de soin, les démarches auprès

des Wittelsbach[106]. Or, dans la conduite de cette affaire qu'il avait

pourtant faite sienne, il fut devancé par l'initiative d'une femme

experte en ce genre de négociations.

[Footnote 104: Pour tout ce qui concerne le mariage de Charles VI,

le moine chroniqueur de Saint-Denis est peu ou mal renseigné. Son

récit d'ailleurs est en contradiction avec celui de Froissart, témoin

oculaire des cérémonies du mariage.]

[Footnote 105: Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 96.]

[Footnote 106: Philippe de Bourgogne... «Nul temps à peine avoit repos,

puis à conseil, puis à chemin querant voyes tous jours d'actraire

aliances... traictant et conseillant divers mariages pour actraire les

Alemans affin de bien». Christine de Pisan, _Le livre des faits et

bonnes mœurs du sage roi Charles V_ (éd. Michaud et Poujoulat), t. II,

p. 19.]

Le 12 avril 1385, à Cambrai, en présence de Charles VI, de toute la

chevalerie de Bourgogne, de Brabant et de Hainaut furent célébrées

de doubles noces: le duc Albert mariait son fils aîné, Guillaume

d'Ostrevant à la fille du duc de Bourgogne, Marguerite; et une de ses

filles, Marguerite de Hainaut, à Jean, comte de Nevers, fils aîné du

duc de Bourgogne[107]. Cette union des Maisons de Bourgogne et de

Bavière-Hollande, était l'œuvre de Jeanne, duchesse de Brabant[108],

qui avait mis au service de la Maison de Bourgogne ses rares talents de

diplomate. C'était elle qui menait et surveillait les intrigues, les

ambassades et les messages; elle assistait aux conférences, prenait

part aux débats; sa logique triomphait des objections intéressées et

l'entente se faisait sur ses avis habilement présentés. Encouragée

par son double succès, elle projeta de reprendre en sous-œuvre, la

mission confiée au seul Frédéric de Bavière. Les offres faites par

la cour de France à Etienne III l'avaient vivement occupée, et son

désappointement était grand qu'elles eussent été déclinées.

[Footnote 107: Froissart..., liv. II, ch. CCXXII, t. IX, p. 51 et

52, 54-56. Sur la magnificence des fêtes de Cambrai. Cf. E. Petit,

_Itinéraire des ducs de Bourgogne_.., preuves, p. 518.--Jean, comte de

Nevers était né à Dijon en 1871.]

[Footnote 108: Jeanne de Brabant était souveraine de ce duché depuis la

mort de son père Jean III (1355); mariée au duc Wenceslas de Luxembourg

(frère de l'Empereur d'Allemagne Charles IV), mort le 7 décembre

1383, elle n'avait pas d'enfant et destinait son héritage à sa nièce

Marguerite de Mâle, duchesse de Bourgogne. _Art de vérifier les dates_,

t. III, p. 107.]

Pendant les cinq jours que durèrent les fêtes des deux mariages, la

duchesse de Brabant, dans le palais de l'évêque où Charles VI logeait,

à l'hôtel du duc de Bourgogne et dans sa propre demeure, eut maintes

occasions d'entretenir les Princes français. Elle en profita pour

leur rappeler qu'il existait toujours en Bavière une jeune princesse

à marier; elle vanta l'alliance avec les Wittelsbach, déclarant que

le duc Etienne «pouvait rompre trop de propos des hauts seigneurs de

l'Empire, qu'il était aussi grand et plus grand que l'empereur[109]».

[Footnote 109: Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 93 et

96.--Etienne III était en grande réputation dans les Pays-Bas. «Le plus

grand duc de Bavière que on nomme Estène». _Istore et croniques de

Flandres_, t. II, p. 365.]

Philippe de Bourgogne, acquis d'avance à cette opinion, la défendit

avec toute son autorité[110], et le Conseil du Roi s'y rangea,

décidant qu'une nouvelle tentative serait faite auprès du duc Etienne

pour obtenir la main de sa fille[111]; on convint toutefois de ne pas

ébruiter ce dessein, personne ne pouvant répondre du consentement du

père d'Elisabeth.

[Footnote 110: «Philippe, cherchant à prouver que son bien-aimé neveu

pouvait s'unir sans déroger à la fille du duc Etienne de Bavière,

exaltait par un pompeux éloge la noblesse des princes bavarois».

Religieux de Saint-Denis, _Chronique_.., (trad. Bellaguet), t. I, p.

357-9. Devenu possesseur de la Flandre par la mort du comte Louis de

Mâle (9 janvier 1384), le duc de Bourgogne était d'autant plus désireux

de resserrer son alliance avec la famille de Bavière.]

[Footnote 111: Cependant quelques conseillers continuaient à reprocher

aux Wittelsbach leur attitude dans les affaires du schisme.]

La duchesse de Brabant, rentrée dans ses États, écrivit à Frédéric de

Bavière en termes pressants, pour l'engager à renouveler à son frère,

avec toute l'insistance convenable, la demande des oncles de Charles

VI; elle affirmait son entière confiance dans l'heureuse issue de la

démarche qu'elle conseillait, elle annonçait même, au nom des Princes,

que la présentation d'Elisabeth à Charles VI aurait lieu, en juillet,

au pèlerinage de Saint-Jean d'Amiens[112].

[Footnote 112: Pèlerinage célèbre en France et dans les pays voisins,

on y honorait le chef de saint Jean-Baptiste.]

Frédéric fit donc l'assaut des hésitations de son frère; de nouveau,

il lui développa les avantages de l'alliance offerte; il lui redit les

beautés du riche pays de France, insistant toujours sur ce point que

lui-même conduirait sa nièce et la présenterait aux Princes. Etienne

céda, moitié par ambition, moitié par lassitude; mais à l'heure des

adieux, lorsqu'il eut embrassé sa fille longuement et tendrement, il

prit Frédéric à part et lui fit remarquer qu'il emmenait Elisabeth

«sans nul seur état»; que, refusée par le roi de France, la jeune fille

serait à jamais déshonorée. «Avisez au partir, dit-il enfin, car si

vous me la ramenez, vous n'aurez pire ennemi de moi[113].»

[Footnote 113: Froissart..., liv. II, chap. CCXXXI, t. IX, p. 97 et 98.]

Il est très probable qu'Elisabeth, en quittant son père, ne connaissait

ni les vrais motifs, ni le but exact de son voyage; son oncle Frédéric

paraissait l'emmener à quelque lointain pèlerinage[114]; du reste, elle

n'avait pour compagnes de route que sa bonne nourrice et Catherine de

Fastavarin, sa meilleure amie, sa sœur d'élection[115].

[Footnote 114: La piété bien connue de Frédéric de Bavière rendait ce

prétexte très vraisemblable. Cf Jean Ebran de Vildenberg, _Chronicon

Bavariæ_, dans Œfele, _Rerum boicarum scriptores_..., t. I, p. 312.]

[Footnote 115: Ce sont les deux seules personnes, venues d'Allemagne,

que l'on voit auprès de la Reine, dans les premiers temps de son

mariage.--Le Religieux de Saint-Denis raconte tout autrement la venue

d'Elisabeth de Bavière en France. Son récit, très vague d'ailleurs,

ne mérite aucune créance. «On envoya donc des chevaliers demander au

père de la jeune princesse la main de sa fille que le roi de France

voulait associer à sa haute fortune, et dont il espérait avoir ce que

les hommes ont de plus cher au monde, des enfants... le duc devait

savoir, ajoutaient les ambassadeurs, qu'elle ne manquerait pas de

richesses et qu'elle partagerait un trône glorieux, il ne devait pas

regretter d'unir son sang et sa race à ceux d'un si grand roi. Telles

furent les considérations qu'ils exposèrent dans un long discours. Le

duc accueillit leurs paroles avec de grands témoignages de joie et de

reconnaissance, ne se croyant pas digne d'un tel honneur. Il confia

sans plus tarder sa fille chérie à leur fidélité. Les envoyés offrirent

à la princesse des cadeaux de fiançailles, la firent revêtir, comme

il convenait à une reine, d'une robe magnifique tout en soie brodée

d'or et la conduisirent à Amiens dans un char couvert avec un brillant

cortège d'hommes et de femmes.» _Chronique de Charles VI_, t. I, p.

359.]

Vers la Pentecôte, les pèlerins arrivèrent à Bruxelles; ils furent

reçus par la duchesse de Brabant qui fit grande liesse à tout

l'équipage, trois jours durant; au moment du départ, elle promit à

Elisabeth qu'elle la reverrait bientôt, à Amiens, devant l'autel de

Saint-Jean Baptiste[116].

[Footnote 116: Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 97.]

Les voyageurs gagnèrent ensuite Le Quesnoy[117] où les attendaient le

duc Albert et sa femme Marguerite. Frédéric leur ayant raconté les

hésitations de son frère, et «le parti où lui-même s'était mis pour

l'avancement d'Elisabeth», la duchesse assura que celle-ci serait reine

de France, «car Dieu y ouvrera!». En attendant, elle traita la jeune

fille «liement et doucement», et ne négligea rien pour la rendre

digne du haut rang qui lui était réservé. En moins de quatre semaines,

Madame de Hainaut transforma la petite princesse bavaroise; elle lui

fit quitter «l'habit et l'arroy où elle était venue», et les remplaça

par d'élégants costumes et de riches parures; chaque jour, Elisabeth

reçut des leçons de maintien; on lui apprit à se présenter, à saluer

à la mode de France; on façonna toute sa personne à la séduction. Les

progrès furent rapides, favorisés qu'ils étaient par une coquetterie

instinctive.

[Footnote 117: Le Quesnoy, ch. I. de cant., arr. d'Avesnes, dép. du

Nord.]

Cependant l'époque fixée pour l'entrevue du Roi et d'Elisabeth

approchait. Les Princes français et les principaux du Conseil royal

avaient tenu la chose secrète. Ils ne s'en étaient ouverts qu'à Charles

VI, et ils avaient publié que celui-ci se rendait à Amiens pour diriger

la nouvelle expédition projetée dans le Nord contre les Anglais et dont

tous les préparatifs étaient terminés le 9 juillet.

Le 10, le Roi quitta Paris avec le duc de Bourgogne[118]; comme au

début de toute campagne, ils s'arrêtèrent à Saint-Denis pour y faire

leurs dévotions. Le soir même, ils soupaient et gîtaient à Asnières;

puis, en deux jours, par Creil, Clermont et Montdidier, ils arrivèrent

à Boves[119] où ils déjeunèrent; le jeudi 13, ils entraient dans Amiens

où déjà les attendait la duchesse de Brabant. Charles VI choisissait

pour demeure le palais de l'évêque. A peine installé, il y recevait la

visite du Sire de Coucy[120], «venu en grand hâte d'Avignon apporter

des nouvelles du pape[121]». Le projet de mariage du Roi avec la

fille d'un prince allemand dont les sentiments de fidélité à la cause

d'Urbain VI étaient bien connus[122], pouvait inquiéter Clément VII,

aussi le duc de Berry, qui gouvernait le Languedoc, avait-il eu soin

d'envoyer le sire de Coucy «de ce parler en Avignon».

[Footnote 118: E. Petit, _Itinéraire des ducs de Bourgogne_.... p. 180.]

[Footnote 119: Boves, canton de Sains, arr. d'Amiens, dép. de la Somme.]

[Footnote 120: Enguerrand VII, sire de Coucy, comte de Soissons,

gouverneur de Picardie, grand bouteillier de France, (le Père Anselme,

_Histoire Généalogique_..., t. VIII, p. 542).]

[Footnote 121: Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 99.]

[Footnote 122: Etienne III, pendant son voyage en Italie (1380),

s'était engagé pour quatre mois au service du pape Urbain VI; et il

en avait reçu 16 000 florins d'or. N. Valois, _La France et le grand

schisme d'Occident_..., t. I, p. 302.]

Dès les premiers jours du même mois, Elisabeth avait quitté Le

Quesnoy, accompagnée de Frédéric, du duc Albert, de la duchesse

Marguerite et de leur fils Guillaume; de nombreux chevaliers formaient

l'escorte[123]. Le lundi 3, le cortège traversait Braine[124], et le 5,

Mons[125]; puis par Cambrai, il parvint à Amiens.

[Footnote 123: Froissart..., t. IX, p. 98.]

[Footnote 124: _Cartulaire des Comptes de Hainaut_, éd. L. Devilliers,

_Coll. des Chroniques Belges_, (Bruxelles, 1881-1892, 5 vol. in-4º) t.

V, p. 679.--Braine-le-Comte, prov. de Hainaut (Belgique).]

[Footnote 125: _Ibid._--Le séjour à Mons se prolongea jusqu'au 9

juillet (_Cartulaire_..., t. II, p. 385).]

Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405 · 第 2 / 23 段