ISABEAU DE BAVIÈRE
REINE DE FRANCE
[Illustration: ISABEAU DE BAVIÈRE
(D'après une miniature du temps).]
MARCEL THIBAULT
ISABEAU DE BAVIÈRE
REINE DE FRANCE
LA JEUNESSE
1370-1405
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET Cie LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1903
Tous droits réservés.
A MON ONCLE BIEN-AIMÉ
M. ERNEST MULLER
LE PREMIER ET LE PLUS CHER DE MES MAÎTRES,
JE DÉDIE CE LIVRE
COMME UN FAIBLE TÉMOIGNAGE
DE MA RECONNAISSANCE ET DE MA FILIALE
TENDRESSE
AVANT-PROPOS
L'histoire vraie et complète d'Isabeau de Bavière n'a jamais été
écrite. En dehors des courtes études que lui ont consacrées Vallet
de Viriville et Le Roux de Lincy, l'on n'a, pour se renseigner sur
cette reine de France, que les récits fantaisistes de conteurs ou de
romanciers qui ne citent point leurs sources, et pour cause. Dans
Michelet, dans Henri Martin, Isabeau, il est vrai, apparaît de temps en
temps au cours des longues années du règne de Charles VI, mais presque
toujours, elle ne fait que traverser la scène comme un personnage
épisodique, de sorte que la vie de cette femme reste inconnue alors
que son nom est légendaire. Tout le monde sait, en gros, qu'à partir
de sa trente-cinquième année, la «Reine Isabeau» devint un monstre de
perversité: elle joua un rôle néfaste dans les luttes des Armagnacs
et des Bourguignons, elle pressa la conclusion du traité de Troyes
qui livrait la couronne de France au roi d'Angleterre Henri V; elle
déshérita et renia son fils Charles VII;--le dérèglement de ses mœurs
aussi est fameux: celles-ci, paraît-il, étaient à la fois galantes et
cruelles; mais la physionomie et le caractère de la princesse bavaroise
qui, en épousant Charles VI, fit un beau rêve si vite évanoui, ont été
à peine esquissés.
Il nous a semblé qu'il pouvait être utile et intéressant de combler
cette lacune et nous nous sommes proposé de dégager la figure d'Isabeau
des documents authentiques. Pour accomplir cette tâche, avec quelque
chance de succès, nous nous sommes inspiré de la méthode critique
enseignée à l'Ecole des Chartes; nous avons, en quelque sorte, fait
table rase de nos connaissances superficielles sur la question, et,
tout en nous appuyant sur les travaux des historiens qui ont traité des
XIVe et XVe siècles, nous avons puisé aux sources originales, étudiant
à fond les chroniques françaises et étrangères, les vérifiant l'une
par l'autre, les contrôlant, pour ainsi dire, par un examen comparé;
nous avons compulsé une grande quantité de documents d'archives presque
tous inédits; les écrits littéraires composés à cette époque (œuvres
poétiques et satiriques) nous ont été aussi de quelque utilité.
Lorsque nous entreprîmes cet essai, nous n'ignorions, évidemment,
aucune des controverses dont le personnage d'Isabeau a été le
sujet; mais nous nous sommes tout de suite fait une règle absolue
de l'impartialité la plus entière. On trouvera sans doute que, dans
notre récit, la part de l'imagination est trop restreinte; on nous
reprochera, peut-être, de n'avoir reconstitué qu'incomplètement le
cadre où vivait Isabeau: nous répondrons qu'à maintes reprises les
documents nous ont fait défaut tout à coup, et nous ne cacherons pas
que ces fréquentes solutions de continuité ont rendu souvent très
difficile notre travail de biographe; mais, fidèle à notre principe
de ne recourir qu'à des textes du temps, nous ne nous sommes jamais
permis d'y suppléer par des inventions quand ils manquaient: tous nos
efforts ont tendu à ne rapporter et à ne décrire que la réalité. Si
donc nous apprenons que le lecteur, en parcourant ce volume, a parfois
éprouvé l'impression du vrai historique, nous nous considérerons comme
largement récompensé de notre peine et nous continuerons, non seulement
avec plus de courage, mais aussi avec quelque confiance, la mise en
œuvre des matériaux que nous avons réunis pour une étude «sur le rôle
politique et la vie privée d'Isabeau de Bavière régente, puis reine
douairière».
Paris, le 24 décembre 1902.
PREMIÈRE PARTIE
LES ORIGINES
CHAPITRE PREMIER
LES VITTELSBACH--LES VISCONTI
Au milieu du XIVe siècle, le duché de Bavière[1] occupait un des
premiers rangs de la hiérarchie du Saint Empire romain germanique[2],
et, dans une chronique du temps, il était proclamé «la plus puissante
et la plus florissante des provinces de la haute Allemagne[3]».
[Footnote 1: Le duché de Bavière s'étendait des Alpes tyroliennes au
Danube, des bords du Lech, à ceux de l'Inn.]
[Footnote 2: Cf. 1º Vit, prieur de l'abbaye bénédictine d'Ebersberg,
(Haute-Bavière) _Chronica Bavorum ab origine gentis ad annum MDIIII_,
dans Oefele, _Rerum Boicarum scriptores_, (Augsbourg, 1763, 2 vol.
in-fº) t. II, p. 707.--2º Ange Rumpler, abbé bénédictin de Formbach,
(diocèse de Passau, Basse-Bavière) _Gestorum in Bavaria libri VI_,
dans Oefele.., t. I, p. 99.--Cf. aussi Johannes Turmair (dit Aventin),
_Annalium Boiorum libri VII_, (Leipsig, 1710, in-fº).--Le Blanc,
_Histoire de Bavière, jusqu'au règne de Maximilien_, (Paris, 1680, 4
vol. in-12) t. I.--S. Riezler, _Geschichte Baierns_, (Gotha, 1878, t.
I... III in-8º) t. I.]
[Footnote 3: Vit, _Chronica Bavorum_.., chap. 1, dans Oefele, t. II, p.
707.]
Ni son sol, ni le génie de son peuple n'eussent suffi à lui mériter
cet honneur et cette réputation; il les devait surtout à la dynastie
des Wittelsbach qui avait fait sa grandeur en même temps que son
unité[4].
[Footnote 4: Dans l'empire d'Allemagne, tel qu'il est actuellement
constitué, le royaume de Bavière, le premier des États Secondaires,
garde son originalité. «La nation bavaroise est dans l'Allemagne
unie celle qui a conservé le plus son patriotisme distinct. Les
mœurs, les coutumes, les traditions politiques et religieuses l'ont
maintenue longtemps dans un certain isolement par rapport au reste de
l'Allemagne, et c'est toujours là que se trouve le principal foyer de
résistance au nouvel ordre de choses». E. Reclus, _Nouvelle Géographie
Universelle_, t. III, l'Europe Centrale, p. 638.]
Le pays, en effet, plateau pierreux et aride sous sa mince couche
d'humus, quelquefois pittoresque en ses aspects sauvages, le plus
souvent coupé de marais et de tourbières, n'offrait qu'aux bords
du Danube une plaine fertile en céréales. Quant au peuple, depuis
l'homme des hautes terres aux cheveux blonds, aux yeux bleus, timide
et lourd, jusqu'à l'habitant des vallées et de la plaine, noir et
trapu, à l'esprit un peu lent aussi, mais capable d'application[5], il
possédait certaines qualités de fond dont l'ensemble lui composait une
physionomie simplement intéressante[6]: du courage dans les combats,
une grande patience au travail, une piété profonde[7].
[Footnote 5: Ces différences de type et de mœurs sensibles encore
maintenant, s'affirmèrent plusieurs fois au moyen âge dans la
géographie politique par la division de la Bavière en deux provinces:
Ober Baiern (Haute-Bavière) et Nieder Baiern (Basse-Bavière).]
[Footnote 6: Comme tous les peuples de la Germanie, les Bavarois
étaient très fiers de l'ancienneté de leur race.]
[Footnote 7: Le Bavarois était épris des choses saintes «Geistlich»,
dévot aux statues et aux reliques, il se plaisait aux belles cérémonies
du culte et aux mystères; les routes qui conduisaient aux sanctuaires
vénérés étaient plus souvent sillonnées par les pèlerins bavarois que
par les autres Germains. Toutefois cette religion un peu idolâtre
n'était pas le trait caractéristique de toute la population; accentué
chez les habitants de la Haute-Bavière, il apparaissait aussi, mais
atténué, chez ceux du centre qui se signalaient plutôt par leur
habileté au travail et même, le goût de ces bons ouvriers s'affinant,
le sentiment des choses de l'art leur vint, de sorte qu'au XVe siècle,
la Bavière fut un des centres de la Renaissance allemande.]
Dans cette contrée qui, originellement, ne paraissait pas prédestinée à
un avenir très prospère, la Maison de Wittelsbach avait fait circuler
comme un courant de bravoure, d'intelligence, de volonté, et aussi
d'ambitions: depuis un siècle et demi qu'elle régnait sur le duché
de Bavière, toutes les ressources du pays avaient été exploitées; un
grand nombre de marais, desséchés; les rives des cours d'eau navigables
s'étaient couvertes de villages[8]; les anciens bourgs avaient été
agrandis et fortifiés[9]; Salzbourg, Passau étaient devenus fameux par
leurs églises aux merveilleuses sculptures, aux riches décorations;
les quatre évêchés de la Bavière, fondés ou organisés par saint
Boniface[10], comptaient parmi les principaux de l'Allemagne; Munich
était une grande et belle ville, la capitale du duché[11]; la Bavière
s'était assainie, policée, ornée. Les chroniqueurs du temps célèbrent
cette transformation en termes pompeux: ils chantent les cités
magnifiques, les splendeurs incomparables qu'elles renferment et les
imposantes forteresses qui les défendent[12].
[Footnote 8: Ange Rumpler vante le réseau fluvial de la Bavière: le
Danube, le fleuve principal, l'Inn presque aussi important, l'Isar
navigable dans tout son cours... et d'autres rivières «non ignobiles».
_Gestorum in Bavaria_, dans Oefele.., t. I, p. 100.]
[Footnote 9: Landshut, très vieille ville, construite en briques,
s'agrandit et s'embellit sans perdre son cachet d'originale simplicité.
«Si te delectat jocus habebis in promptu, sin frugalitas, non deerit».
Ange Rumpler, _Gestorum in Bavaria_.., dans Oefele.., t. I, p.
101--Burckhausen, «où l'on gardait les trésors des anciens princes»,
Ingolstadt, position importante sur le Danube, se peuplèrent et
s'enrichirent par le commerce, _ibid_.]
[Footnote 10: Les évêchés établis en Bavière par saint Boniface étaient
ceux de Passau, Freisingen, Ratisbonne et Salzbourg.]
[Footnote 11: Munich n'était en 1102 qu'une _cella_ du couvent
bénédictin de Tegernsee; le duc Henri le Lion, de la dynastie guelfe,
en fit une Monnaie et un dépôt de sel. Les premiers ducs Wittelsbach
bâtirent la ville; Louis II le Sévère en fit sa résidence et la
capitale du duché (1255); l'empereur Louis V la reconstruisit en
partie, après l'incendie de 1327.]
[Footnote 12: Vit, prieur d'Ebersberg, _Chronica Bavorum_.., dans
Oefele.. t. II, p. 707.--Ange Rumpler, _ibid_, p. 101.]
Certes, les résultats obtenus pouvaient paraître très beaux, mais
surtout le mérite des Wittelsbach était grand d'avoir poursuivi
et mené à bien cette œuvre de civilisation à travers les grandes
difficultés que leur suscitaient la turbulence de vassaux rebelles, et
les tentatives d'affranchissement de quelques villes enhardies par leur
naissante prospérité. Aussi, vers 1350, la renommée des ducs de Bavière
dépassait-elle les limites de leur duché; des princes allemands, des
rois étrangers sollicitaient leur alliance et s'unissaient à eux par
des mariages; toutefois, ces hommages s'adressaient moins à leur
puissance politique qu'à la haute antiquité de leur race.
En effet, aucune autre famille de l'Europe chrétienne ne pouvait se
prévaloir d'une plus lointaine, d'une plus glorieuse origine[13].
Arnoul, que les Bavarois avaient élu duc à la mort du dernier roi
carolingien de Germanie (911), descendait, par son père le Margrave
Luitpold, du mérovingien Dagobert II; par sa mère, de Louis le
Germanique, petit-fils de Charlemagne. Quand Arnoul mourut, son
fils aîné Eberhard, lui succéda, et le cadet, Arnoul, déjà investi
du comté de Scheyern[14], dut se contenter du titre honorifique de
comte palatin de Bavière; mais, tandis qu'à la seconde génération la
branche ducale s'éteignait et que la Bavière passait successivement à
plusieurs dynasties étrangères, la descendance de la branche cadette
se perpétuait. Le cinquième héritier d'Arnoul de Scheyern, Othon III,
voulant donner un témoignage signalé de la traditionnelle affection
de sa famille pour l'ordre de Saint-Benoît, installa les moines
bénédictins dans le château de Scheyern, et, sur les bords de la Paar,
à quelque distance d'Augsbourg, bâtit la forteresse de Wittelsbach
qu'il habita et dont sa dynastie porta désormais le nom[15].
[Footnote 13: Voyez pour la généalogie des Wittelsbach et l'histoire
des premiers seigneurs de cette maison: _Dynastæ de Scheurn eorumque
stemma atque genus_, dans Johannes Turmair, _Annalium Boiorum_.., liv.
VII, p. 620.--Bibl. Nat. f. fr. 20 780, fº 308.--_Art de vérifier les
dates_, (Paris, 1787, 3 vol. in-fº.) t. III, p. 336-403.--Riezler,
_Geschichte Baierns_, t. I. (des origines à 1180) etc...]
[Footnote 14: Scheyern, bailliage de Mühldorf, arrondt. de Traunstein,
prov. de Haute-Bavière.]
[Footnote 15: _Dynastæ de Scheurn_.., dans J. Turmair, _Annalium
Boiorum libri VII_, p. 620.--Bibl. Nat. f. fr. 20780, fº 308.]
Un siècle après que cet Othon fut mort à la première croisade, les
Wittelsbach n'étaient encore que des seigneurs féodaux sans puissance
et sans richesse, lorsqu'en 1180 l'empereur Frédéric Ier Barberousse,
pour récompenser les services de son grand maître du palais, le comte
palatin Othon de Wittelsbach, lui donna le duché de Bavière[16].
Dès lors, et pendant plus de cent cinquante ans, en Allemagne dans
les luttes féodales, en Italie contre la Papauté, à la Croisade, on
trouve les Wittelsbach aux côtés des Empereurs, les étonnant par leur
bravoure, les inquiétant par leur orgueil[17]. Et, en 1273, quand
les princes germaniques, las de vingt années de discordes, voulurent
mettre fin au grand Interrègne[18], c'est du duc de Bavière, Louis le
Sévère, qu'ils prirent conseil comme du plus sage et du plus puissant
des Électeurs; ils suivirent ses avis, et Rodolphe de Habsbourg reçut
la couronne impériale. Enfin, en 1314, lorsqu'il s'agit de nommer un
successeur à Henri VII de Luxembourg, la majorité des Electeurs jugea
que des trois familles qui briguaient le trône: Habsbourg, Luxembourg,
Wittelsbach, la dernière avait le plus concouru à la grandeur de
l'Empire, et le deuxième fils de Louis le Sévère devint l'empereur
Louis V.
[Footnote 16: Voy., pour l'histoire des ducs de Bavière de la famille
de Wittelsbach de 1180 à 1375, Riezler, _Geschichte Baierns_, t. II (de
1180 à 1347) t. III, p. 1-106.]
[Footnote 17: Othon II (le troisième duc) se montrait sans doute
trop orgueilleux de la fortune rapide de sa Maison, car l'empereur
Frédéric II en prit ombrage, et lui rappelant ses origines lui écrivit:
«Avez-vous oublié que mon aïeul et moi nous vous avons tirés vous
et votre grand'père de la poussière pour vous élever au faîte de la
grandeur!»]
[Footnote 18: L'interrègne durait depuis la mort de Frédéric II, 1250.]
Ce prince n'eut pas un règne heureux; sans cesse il dut lutter contre
des compétiteurs, et, à sa mort, l'un d'eux, Charles de Luxembourg, fut
appelé au trône sous le nom de Charles IV (1347).
Louis V, dans le but d'assurer à ses descendants de plus grandes
chances à l'Empire, avait ajouté aux domaines des Wittelsbach, le Tyrol
avec la Carinthie, le Brandebourg, le Hainaut, la Hollande avec la
Zélande et la Frise. Prévoyant qu'une œuvre aussi hâtive pouvait être
fragile, il avait, par un pacte, imposé à ses fils l'obligation de
maintenir ses possessions indivises. Mais ses héritiers ne respectèrent
ses volontés que pendant deux ans; en 1349, il y eut partage; la
Bavière fut morcelée et son unité eût été pour toujours compromise, si
Etienne II, deuxième fils de Louis V, ne fût parvenu, après quinze
années de luttes et de négociations, à réunir sous sa seule autorité
les duchés de Haute et de Basse-Bavière (1363).
Prince sage, Etienne II[19] renonça à la politique d'agrandissement;
il s'occupa de réparer les maux causés par les récentes guerres,
abandonnant la conduite des expéditions lointaines à ses trois fils,
Étienne, Frédéric et Jean[20].
[Footnote 19: Etienne II, appelé par ses contemporains Etienne le
Vieux, pour le distinguer de son fils aîné, a été surnommé par les
chroniqueurs du XVIe siècle Etienne l'Agraffé ou à l'Agraffe, sans
doute à cause d'un portrait où son manteau était attaché par une boucle
remarquable. Riezler, _Geschichte Baierns_.., t. III, p. 105.]
[Footnote 20: Ces trois princes étaient nés du mariage d'Etienne II
avec Elisabeth de Sicile, fille du roi de Sicile Frédéric II. La
duchesse étant morte en 1349, Etienne II s'était remarié en 1359 avec
Marguerite fille de Jean, Burgrave de Nurenberg.]
Ceux-ci étaient de caractères très différents[21]. Tandis que Jean,
d'humeur pacifique, préférait aux aventures le soin des affaires
publiques et n'était passionné que pour la chasse, que Frédéric, très
brave, mais prudent, sensé, équitable, passait en Bavière pour le type
du prince juste, Étienne, leur aîné, extrême en ses défauts comme
en ses qualités, rappelait, beaucoup plus que ses frères, les vieux
Wittelsbach.--Il était le plus vaillant et le plus brillant seigneur
du duché; le corps toujours alerte, l'esprit toujours en éveil, il
rachetait par son agilité, l'exiguité relative de sa taille[22];
partout où il y avait une guerre à soutenir, ou un allié à défendre,
il y courait; quand la paix le contraignait au repos, il escortait les
grands princes dans leurs voyages, rompant des lances dans tous les
tournois. Il se montrait bon envers tous; sa générosité parfois allait
jusqu'à la prodigalité; son faste, la magnificence de ses costumes
étaient célèbres; chevalier accompli, il adorait les femmes. Sûr de
l'affection des Bavarois, il avait en eux toute confiance: un jour que
le duc de Milan faisait devant lui étalage de ses richesses, il se
vanta de posséder un trésor que tout cet or et cet argent n'égalaient
pas: la fidélité de ses sujets; il n'en était pas un chez lequel il
n'eût pu dormir en toute sécurité.
[Footnote 21: Cf. André de Ratisbonne, _Chronicon de Ducibus
Bavariæ_.., (Amberg, 1602, in-4º) p. 96.--Jean Ebran de Wildenberg,
_Chronicon Bavariæ_.., dans Oefele.., t. I, p. 308-312.--Ladislas
Sunthemius, _Familia ducum ex comitibus de Scheiern_, dans Oefele...
t. II, p. 568.--Johannes Turmair (Aventin), _Annalium Boiorum_..,
liv. VII, ch. XXI, p. 762.--Johannes Adlzreiter, _Annalium Boicæ
gentis partes III_ (Francfort, 1710, in-fº) _2e partie_, liv. VI, col.
113.--Le Blanc, _Histoire de Bavière_.., t. III. p. 253.]
[Footnote 22: «Stephanus parvæ sed procerrimæ fuit quantitatis». André
de Ratisbonne, _Chronicon de ducibus Bavariæ_, p. 96.]
Cependant Etienne ne méprisait ni ne dédaignait l'argent; ses
ressources étant trop faibles pour satisfaire à ses dispendieuses
fantaisies, il avait contracté de grosses dettes, c'est pourquoi, dans
les négociations avec les princes ses voisins, il préférait souvent des
indemnités pécuniaires à des cessions de villes ou de châteaux, et l'on
peut affirmer qu'il accueillit avec un très vif empressement les offres
de mariage que fit aux Wittelsbach, en 1365, une opulente famille
d'Italie.
Bernabo Visconti, tyran de Milan, qui gouvernait alors, conjointement
avec son frère Galéas, les cités de la Lombardie, ambitionnait de
soumettre à sa suzeraineté tout le nord de la Péninsule. Ennemi de
l'Empereur, en lutte avec le Pape, en guerre avec Florence et Venise,
il cherchait des alliances qui pussent à la fois favoriser ses desseins
politiques et procurer des établissements à ses enfants. C'est dans
l'espoir d'atteindre ce double but qu'en 1365, il portait ses vues sur
l'antique Maison de Bavière.
Famille de noblesse urbaine que les hasards des discordes civiles et
l'amitié des empereurs d'Allemagne avaient investie du pouvoir, les
Visconti n'étaient les maîtres dans Milan que depuis un demi-siècle
environ[23]. L'empereur Louis V, en 1327, traitait encore l'un d'eux,
Galéas Ier, comme un vassal et le punissait d'un acte de rébellion par
l'emprisonnement dans les fours de Monza «où l'on ne pouvait se tenir
ni debout ni couché.» Mais depuis, les Visconti avaient amassé des
biens considérables; devenus puissamment riches, ils souhaitèrent de
s'unir aux anciennes familles princières et ils y réussirent très vite:
le roi de France, Jean II, pour payer sa rançon aux Anglais, (1361)
consentit «à vendre sa chair» aux tyrans de Milan en donnant sa fille
au fils de Galéas II, Jean Galéas, et, en 1364, Albert de Habsbourg,
duc d'Autriche, demanda pour son fils Léopold la main de Virida, fille
aînée de Bernabo[24].
[Footnote 23: Sur les Visconti, cf. _Art de vérifier les dates_..,
t. III, p. 642-48.--Bernardino Corio, _Storia di Milano_.., (Milan,
1855-1857, 3 vol. in-8º), t. II, p. 3-220.]
[Footnote 24: Bibl. Nat. f. fr. 20 780, fº 350 vº.]
Les Wittelsbach, plus riches de gloire que de florins, suivirent ces
illustres exemples; le 12 août 1365, de doubles fiançailles furent
célébrées à Milan: Elisabeth, fille de Frédéric de Bavière et de
Anne de Neuffen était promise à Marco Visconti, fils aîné du duc
Bernabo;--la fiancée recevait en dot 45 000 florins d'or. En même
temps, Thadée Visconti, fille du même Bernabo, était promise à Étienne
le Jeune;--la dot de la jeune fille était de 100 000 ducats d'or[25].
[Footnote 25: Corio, _Storia di Milano_, t. II, p. 220.--Bibl. Nat. f.
fr. 20.7080, fº 350 rº.--J. Turmair _Annalium Boiorum_, liv. VII, ch.
XXI, p. 762.--100 000 florins--ducats d'or équivalaient à 96.250 francs
de l'époque, valeur intrinsèque.]
Plus d'un an s'écoula entre ces fiançailles et la célébration des
mariages[26]. Les noces d'Étienne et de Thadée eurent lieu à la fin de
1366 ou au commencement de 1367; la date est incertaine[27]; nous avons
seulement trouvé que le 10 avril 1367, procuration fut donnée par
Etienne II pour toucher la dot de sa belle-fille Thadée[28].
[Footnote 26: Procuration d'Etienne l'Aîné, Etienne le Jeune et
Frédéric pour contracter mariage entre le dit Etienne le Jeune et
Thaddée Visconti, Burckhausen, 7 octobre 1366.--Procuration de Bernabon
et de Marco, son fils, pour le mariage de Thaddée, fille de Bernabon
avec Etienne le Jeune duc en Bavière, et de Marco, fils de Bernabon,
avec Elisabeth fille de Frédéric, vendredi, 17 novembre 1366. Bibl.
Nat. f. fr. 20780, fº 351 rº.]
[Footnote 27: Le mariage d'Élisabeth de Bavière et de Marco Visconti
avait certainement été célébré avant le 14 janvier 1367, puisqu'à cette
date Bernabo et Marco donnèrent procuration pour recevoir la dot de
la jeune fille. Bibl. Nat. f. fr. 20780, fº 351. Les noces d'Étienne
le Jeune et de Thadée eurent lieu sans doute quelques mois plus tard,
puisque c'est en avril seulement que les princes bavarois demandèrent
le paiement de la dot.]
[Footnote 28: Bibl. Nat. f. fr. 20780, fº 351.]
Les chroniqueurs bavarois qui signalent le riche mariage d'Étienne le
Jeune, ne donnent de détails ni sur le physique, ni sur le caractère
de la jeune femme, mais nous savons de quelle race et de quel sang
elle était héritière. Les Visconti s'étaient presque tous montrés
cupides, fourbes et inhumains. Azzo, chez qui la bravoure s'alliait à
la noblesse du cœur était une exception; les autres n'avaient guère
triomphé que par la cruauté, comme ce Luchino qui faisait garder la
porte de sa chambre par deux énormes molosses auxquels il désignait
d'un geste les victimes à dévorer. Mathieu et Galéas, les deux oncles
de Thadée, semblaient tourmentés par toutes sortes de passions et
Bernabo, son père, le plus emporté et le plus avide des trois, était
dévoré d'ambitions inouïes, insatiable de débauches et capable des
actes les plus criminels pour entasser des trésors dans ses palais. Il
se proclamait pape, empereur et roi sur son territoire et déclarait
que «Dieu lui-même serait impuissant à faire quelque chose qu'il ne
voudrait pas[29].»
[Footnote 29: J. Zeller, Histoire d'Italie, (Paris, 1886.) p. 264.]
Seulement ces tyrans italiens, féroces et dissolus, goûtaient les
jouissances de l'esprit; ils comprenaient et encourageaient les
arts; leur luxe était élégant; depuis longtemps, en effet, ils
avaient su attirer poètes et savants; ils honoraient la mémoire de
Dante, Pétrarque était leur protégé; pour orner leurs palais, ils
recherchaient les meilleures œuvres des peintres et des sculpteurs.
En vérité, cette suite de seigneurs milanais et la lignée des preux
Wittelsbach faisaient contraste. Toutefois, Étienne le Jeune, par son
extraordinaire amour du luxe, était digne de Thadée qui ne pouvait
comprendre la noblesse sans la magnificence. De leur union vont naître
un fils et une fille qui offriront plusieurs des traits du caractère
des Visconti allié à celui des Wittelsbach; très accusés chez Louis de
Bavière, vrai type du condottiere en Allemagne, ces traits apparaîtront
avec un relief moindre dans le personnage si complexe d'Isabeau[30].
[Footnote 30: Etienne le Jeune avait un fils naturel Jean, dit de
Moosburg, qui se rendit fameux par ses prodigalités. Devenu en 1384
évêque de Ratisbonne, il dissipa les trésors de son église, vendit ou
engagea ses citadelles pour soutenir l'éclat de sa cour épiscopale.
Il mourut en 1409.--Cf. J. Adlzreiter, _Annalium Boicæ gentis_..., 2e
partie, liv. VI, col. 114.--André de Ratisbonne, _Chronicon de ducibus
Bavariæ_, p. 89 et 90.--B. Gams, _Series Episcoporum_, (Ratisbonne,
1873, in 4º) p. 305.]
CHAPITRE II
L'ENFANCE
Nous n'avons trouvé aucun texte fixant la date exacte et le lieu
précis de la naissance d'Elisabeth; nous avançons qu'elle naquit très
probablement dans l'un des premiers mois de 1370, nous appuyant sur
deux témoignages que l'on n'a aucune raison de suspecter: la parole de
Frédéric de Bavière qui, interrogé en septembre 1383 sur l'âge de sa
nièce, répondit «qu'elle avait entre treize et quatorze ans[31],» et
l'affirmation d'un véridique chroniqueur belge qui, en juillet 1385,
écrivit «qu'elle n'avait pour lors que seize ans[32].»
[Footnote 31: Jean Froissart, _Chroniques_... liv. II, ch. CCXXVII, éd.
Buchon, dans la _Collection des Chroniques françaises_, in-8º, t. IX,
p. 95.]
[Footnote 32: _Istore et Croniques de Flandres_, publ. par Kervyn de
Lettenhove, dans la _Coll. des Chron. Belges_, (Bruxelles, 1879-1880, 2
vol. in-4º), t. II, p. 351.]
Tout porte à croire que la fille d'Etienne le Jeune et de Thadée, vit
le jour à Munich, résidence de son grand-père où se trouvait groupée la
cour de Bavière[33], car, si toute autre ville eût été le lieu de la
naissance et du baptême d'Elisabeth, elle figurerait certainement dans
la liste des donations testamentaires de cette princesse--qui avait au
plus haut point le culte de la famille et du passé. Or, en Allemagne,
Munich et quelques sanctuaires vénérés furent seuls gratifiés de ses
souvenirs. Dans son testament de 1407, on lit en tête de ses legs à la
Bavière: «Item donnons et laissons à l'église Nostre-Dame de Munich
vint francs pour faire en icelle un service solennel pour nous après
nostre trepassement.» Et plus bas, ce sont vingt autres francs donnés
aux Frères Mineurs de Munich pour que chacun des dits frères «dise une
messe pour le repos de son âme[34].»
[Footnote 33: Ch. Haeutle, _Die Furstlichen Wohnsitze der Wittelsbacher
in München, I. Die Residenz_ (München, 1892, in-8º), p. 2.]
[Footnote 34: Bibl. Nat. f. fr. 6544, pièce 7.]
Etienne le Jeune donna à sa fille le nom d'Elisabeth, voulant ainsi la
mettre sous la protection de la grande sainte de Hongrie qui avait
été la gloire d'une famille à laquelle les ancêtres des Wittelsbach
s'étaient alliés par plusieurs mariages. D'ailleurs, ce nom, cher à la
Maison de Bavière, avait été porté par une fille de l'empereur Louis
V et par la première femme d'Etienne le Vieux. La sœur d'Etienne le
Jeune, femme du duc Othon d'Autriche[35], et la fille de Frédéric de
Bavière, mariée à Marco Visconti, s'appelaient aussi Elisabeth; on peut
supposer que c'est l'une de ces princesses qui présenta l'enfant à la
bénédiction de l'évêque de Freisingen dans le baptistère de Notre-Dame
de Munich.
[Footnote 35: Riezler..., t. III, Zweite Beilage II.]
Les chroniqueurs bavarois ont passé sous silence les quinze premières
années de la vie d'Elisabeth; pour ces moines bénédictins, qui
écrivaient leurs Annales dans un couvent d'Augsbourg ou de Ratisbonne,
le nom de cette enfant ne pouvait être qu'un mince détail généalogique,
tout au plus digne d'une brève mention; il faudra que la jeune fille se
trouve placée en pleine lumière par son mariage pour qu'ils s'occupent
d'elle; alors, ils lui prêteront les plus rares qualités du corps
et de l'esprit, sans rechercher quels soins avaient formé et cultivé
«sa vertu parfaite, sa beauté remarquable, la grâce de ses manières,
l'élégance de ses mœurs[36]». Pourtant, l'Histoire que ces mêmes
annalistes nous ont laissée des ducs de Bavière de 1370 à 1385 nous
permet d'imaginer la vie calme et tout unie que mena le plus souvent
Elisabeth enfant et adolescente.
[Footnote 36: Johannes Adlzreiter, _Annalium Boicae gentis_..., 2e
partie, liv. VI, col. 114.]
La fille d'Etienne le jeune fut élevée au Ludwisburg[37], château de
Munich, bâti en 1255 par le duc Louis le Sévère; dans cette forteresse
les yeux de l'enfant rencontraient surtout d'antiques armures, trophées
des preux Wittelsbach; dans quelques salles seulement, ils étaient
récréés par les nouveautés que Thadée avait fait apporter d'Italie.
Les vieux usages étaient toujours en vigueur à la cour de Bavière et
le souvenir de l'empereur Louis V semblait encore remplir le château
et inspirer ses habitants; les lieds populaires, que l'on chantait à
la petite princesse, célébraient les hauts faits de son grand aïeul et
sa tendre imagination confondait certainement ces exploits avec les
aventures de Parsifal et des autres héros d'épopée dont sa nourrice lui
contait les merveilleuses histoires.
[Footnote 37: Ch. Haeutle, _Die Residenz_.., p. 2. Le Ludwigsburg,
quoiqu'agrandi par l'empereur Louis V, était devenu trop étroit pour
contenir tous les services nécessaires à ses nombreux hôtes princiers;
et, vers 1375, il fallut transférer dans des hôtels de la Burgstrasse
les écuries et la meute des ducs.]
Elisabeth grandissait entourée de nombreuses affections, car dans
l'antique château vivaient avec Etienne II et Thadée Visconti, Anne
de Neuffen, femme de Frédéric, et le duc Jean avec sa jeune femme
Catherine de Görz[38]; à de longs intervalles, entre une Croisade en
Prusse et une campagne sur les bords du Danube, arrivaient à Munich
le duc Frédéric et le duc Etienne[39], et le séjour de celui-ci était
toujours marqué par quelque fête.
[Footnote 38: Le mariage de Jean II de Bavière avec Catherine, fille
du comte Mainhard de Görz avait eu lieu en 1372. Riezler, _Geschichte
Baierns_, t. III, Zweite Beilage II.]
[Footnote 39: Riezler..., t. III, p. 95-97.]
Elisabeth, «ayant naturellement du sens, fut pourvue de doctrine[40]»,
c'est-à-dire que des maîtres l'instruisirent avec soin; elle apprit,
en effet, assez de latin pour lire les livres d'heures, les Vies des
Saints et, dans les chroniques, les Gestes de ses ancêtres; mais ses
lectures favorites étaient les poèmes épiques en langue bavaroise,
fort en honneur à la cour ducale et dont le plus récent, «la Chasse»,
œuvre d'Hadamar de Labar, exaltait les vertus de la femme[41]. Dans les
fêtes données par son père, elle entendit les premiers des Minsinger,
ces jongleurs de l'Allemagne.--Ses distractions préférées étaient les
pieuses cérémonies, célébrées avec pompe à Notre-Dame et à Saint-Michel
de Munich, et les pèlerinages à l'abbaye de Ramsdorf[42], à l'évêché de
Freisingen, et au sanctuaire de Nordlingen auxquels dans l'un de ses
testaments, (1407) elle assignera des donations[43]. Les loisirs de la
jeune fille étaient consacrés à l'élevage des oiseaux et à la culture
des fleurs, ses plus chers passe-temps, sans doute, puisque, devenue
reine, elle se fera construire une ferme modèle pour essayer d'y
revivre les plus doux moments de son enfance. Le compagnon ordinaire
de ses jeux était son frère Louis, plus âgé qu'elle de trois ans
environ[44]. Les deux enfants s'aimaient beaucoup; on verra plus tard
quel profit l'aîné saura tirer du tendre attachement que sa sœur lui
avait voué.
[Footnote 40: Froissart, _Chroniques_..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX,
p. 98.]
[Footnote 41: Le chevalier Hadamar III de Labar avait été l'un des
compagnons de l'empereur Louis V. Son poème «la Chasse» écrit dans une
langue noble et aux images saisissantes, est une excellente étude de la
nature et du cœur. Riezler..... t. II, p. 553.]
[Footnote 42: Aujourd'hui Ramersdorf, faubourg de Munich.]
[Footnote 43: Bibl. Nat. f. fr. 6 544, pièce 7.]
[Footnote 44: Louis de Bavière était certainement l'aîné d'Elisabeth
de quelques années. M. Haeutle dans sa _Genéalogie des... Hauses
Wittelsbach_, (München, 1870) p. 124, donne comme date de la naissance
du duc Louis le 20 décembre 1365, d'après J. L. Wünsch, _Genealogie
Cronologica augustæ Carolino-Palatino-Boicæ gentis.... nativitatem,
matrimonium et mortem indicans_, (Mannheim, 1773). Mais cette date ne
saurait être acceptée puisque le mariage d'Etienne et de Thadée n'eut
lieu qu'en 1366.]
En 1375, Etienne II mourut[45]; quelque grave que parût d'abord
l'événement, la situation de la cour de Bavière n'en fut pas modifiée.
Lorsqu'ils eurent déposé le cercueil de leur père dans le caveau de
Notre-Dame de Munich, Étienne III, Frédéric et Jean s'entendirent
pour maintenir le duché indivis; ils s'en partagèrent seulement
l'administration, et comme la Haute Bavière échut à Etienne et à
Jean[46], Élisabeth continua de demeurer à Munich. Les six années qui
suivirent furent, disent les chroniqueurs, les plus heureuses de la
Bavière au XIVe siècle[47]. La fille d'Etienne le Jeune entendait donc
vanter cette prospérité due à la sagesse et au bon accord des princes;
et, si éloignée qu'elle fût tenue des bruits du dehors, l'écho lui
parvenait des merveilleuses chevauchées de son père qui, à la tête de
deux cents chevaliers, courait d'Alsace en Hongrie, puis descendait en
Italie où des villes se livraient à lui, où les princes lui offraient
des fêtes splendides[48]; à mesure qu'elle avançait en âge, elle
comprenait mieux les éloges décernés à la bravoure, et à la générosité
du duc Etienne[49] surnommé, par ses sujets, tantôt le libéral, tantôt
le magnifique[50]. Mais en 1380, Anne de Neuffen, femme de Frédéric,
mourut et dès lors la famille de Bavière éprouva des deuils et des
malheurs successifs. Le 28 septembre 1381, Étienne le Jeune perdait sa
femme. Le corps de Thadée fut déposé dans le caveau des Wittelsbach à
Notre-Dame de Munich près de l'autel que l'empereur Louis V avait élevé
pour la célébration d'une messe perpétuelle en l'honneur de la Vierge
et de la Sainte-Croix[51]. Élisabeth gardera pieusement le souvenir de
sa mère et, devenue reine de France, elle fondera un obit annuel pour
Madame Thadée.
[Footnote 45: Etienne II mourut le 19 mars.--Marguerite de Nurenberg
lui survécut deux ans (le 19 septembre 1377).]
[Footnote 46: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, _Zweite Beilage_
II.]
[Footnote 47: J. Adlzreiter, _Annalium Boicæ gentis_..., 2e partie,
liv. VI, col. 107.--J. Turmair. _Annalium Boiorum_..., liv. VII, ch.
XXI, p. 760.]
[Footnote 48: Riezler, _Geschichte Baierns_..., t. III, p. 119.]
[Footnote 49: André de Ratisbonne, _Chronicon de Ducibus Davariæ_... p.
96.]
[Footnote 50: Les Bavarois appelaient Etienne le Jeune «_der gütige
Herzog_» ou «_der Kneissel_». Riezler..., t. III, p. 105.]
[Footnote 51: _Alterthümer und Kunstdenkmale der Bayerischen Herrscher
Hauses_, (Munich, 1871. in-f.) notice.]
L'année suivante la nouvelle parvenait à Munich qu'Élisabeth, fille
du duc Frédéric, n'avait survécu que quinze jours à son mari Marco
Visconti[52]. Les liens qui unissaient la Maison de Bavière au duc de
Milan se trouvaient ainsi rompus; mais Frédéric les renoua en épousant
en secondes noces, Madeleine Visconti, sœur de Thadée[53]. Les fêtes de
ce mariage ne furent qu'une courte diversion aux graves préoccupations
politiques des Wittelsbach; maintenant la jeune Élisabeth ne voyait
plus autour d'elle que des visages contristés ou irrités; elle
n'entendait plus que des menaces ou des plaintes. L'insurrection des
villes souabes contre l'Empereur et les princes avait gagné la Bavière;
Ratisbonne se soulevait, Frédéric et Etienne partaient pour en faire le
siège. Des prodiges inouïs éclataient[54]; l'apparition d'une comète à
longue crinière effrayait toute la contrée; on massacrait les Juifs. Un
moment Élisabeth put croire que de terribles calamités allaient fondre
sur les siens. En 1384 Frédéric et Etienne se brouillèrent avec leur
frère Jean, à propos du règlement de leurs pouvoirs respectifs[55];
la querelle fut de courte durée, mais Munich, qui avait embrassé le
parti de Jean, faillit payer chèrement sa préférence: dans le but de la
châtier, Etienne et Frédéric avaient déjà rassemblé une armée, lorsque
les bourgeois de la ville leur envoyèrent des députés pour capituler.
Les ducs firent grâce, mais à des conditions humiliantes. Élisabeth
put voir son père et son oncle reçus aux portes de Munich par tous
les habitants contraints de les acclamer tandis que, à genoux, les
principaux leur présentaient les clés[56]. Alors, au Ludwisburg, la vie
reprit un cours paisible.
[Footnote 52: Corio, _Storia di Milano_, t. II, p. 295.]
[Footnote 53: Corio, ibid.--Riezler..., t. III, p. 130.--Bibl. Nat. f.
fr. 20 780, fº. 351.--Le contrat fut signé le 25 avril 1382; Madeleine
Visconti apportait à Frédéric une dot de 100.000 ducats.]
[Footnote 54: Johannes Adlzreiter, _Annalium Boicæ gentis_..., 2^e
partie, liv. VI, col. 111-114.]
[Footnote 55: Riezler.... t. III, p. 130.]
[Footnote 56: Riezler..., t. III, p. 131.]
CHAPITRE III
LE MARIAGE
Pour permettre d'apprécier toute l'importance diplomatique du mariage
de Charles VI avec Elisabeth de Bavière, il nous faut, avant d'exposer
les préliminaires immédiats de cet événement, établir qu'ils étaient le
prolongement d'un plan politique aux origines déjà lointaines.
L'une des préoccupations du roi de France Charles V, pendant sa
longue lutte contre les Anglais, avait été de s'assurer l'alliance de
l'Allemagne. Des liens de parenté très étroits l'unissant à la famille
de Luxembourg[57], c'était à l'empereur Charles IV, son oncle maternel,
qu'il s'était d'abord adressé; en 1372[58], il avait conclu, avec
celui-ci, un traité d'alliance qui, depuis, avait été solennellement
ratifié dans la célèbre entrevue de Paris (janvier 1378)[59].
L'Empereur mort, Wenceslas, son fils et successeur, reçut de Charles V
les plus grandes marques de sympathie; il les accueillit avec tiédeur;
néanmoins l'alliance de 1372 fut renouvelée entre eux (1380)[60].
[Footnote 57: Sa mère était Bonne de Luxembourg, fille du Roi Jean de
Bohême, tué à la bataille de Crécy 1346.]
[Footnote 58: A. Leroux, _Recherches critiques sur les relations
politiques de la France avec l'Allemagne_ 1292-1378, p. 277.]
[Footnote 59: _Ibid_, p. 282.]
[Footnote 60: A. Leroux, _Nouvelles recherches critiques sur les
relations politiques de la France avec l'Allemagne_ 1378-1461, p. 38.]
Presqu'en en même temps, la Maison des Wittelsbach, par son rang dans
l'Empire, et par ses possessions dans les Pays-Bas, avait attiré
l'attention de Charles V. A deux reprises, des traités rappelèrent, en
les confirmant, les anciens rapports de la France et de la Bavière et
préparèrent des mariages qui devaient resserrer ces liens. La première
fois, ce fut avec la branche de la Maison Bavaroise dont le territoire
servait en quelque sorte de passage entre la France et l'Angleterre:
les comtés de Hainaut, Hollande, Zélande et Frise étaient gouvernés par
le duc Albert de Bavière, fils de l'empereur Louis V[61]. Or, le duc
de Bourgogne, Philippe, marié[62] à l'héritière du comté de Flandre, de
Brabant et de Limbourg[63], avait intérêt à ce qu'une entente cordiale
existât entre la Hollande et la France; très aisément, il fit entrer
son frère Charles V dans ses vues, et le 3 mars 1373, à Saint-Quentin,
fut signé le contrat des fiançailles de Guillaume, fils aîné d'Albert
de Bavière, avec la fille du roi de France, Marie, encore tout
enfant[64]. De plus, le 28 février 1374, le duc Albert, «pour plusieurs
bonnes et justes causes touchant le bien, honneur et profit de lui
et de ses sujets», conclut avec Charles V «bonnes fermes et seures
confederacions et alloyances perpétuelles», en vertu desquelles le duc
et son fils aîné s'engageaient à ne jamais être les ennemis du royaume,
à ne jamais contracter mariage avec des adversaires de la France[65].
[Footnote 61: Albert de Bavière gouvernait depuis 1357, avec le titre
de Ruward, ou de Bail (Protecteur ou Régent) à la place de son frère
aîné Guillaume I, frappé de folie. _Art de vérifier les dates_, t. III,
p. 212.]
[Footnote 62: Depuis 1369.]
[Footnote 63: Marguerite, fille unique de Louis II de Mâle, comte de
Flandre.]
[Footnote 64: Albert de Bavière et Marguerite, sa femme, s'engageaient
à ce que Guillaume fût seul héritier des pays de Hainaut, Hollande,
Zélande et Frise, et reçût dès le jour de son mariage la moitié de la
comté de Hainaut, avec le titre de comte d'Ostrevant. Le douaire de
Marie était fixé à 12 000 livres de rente pour le cas où Guillaume
survivrait à son père, à 8 000 livres s'il mourait avant lui. Charles
V donnait à sa fille 100 000 livres de dot, dont la moitié devait être
employée en achat de terres françaises entre la rivière de l'Oise et le
Hainaut. Arch. Nat. J. 412, pièce 1.]
[Footnote 65: Arch. Nat. J. 412, pièce 3.--Le 8 juin 1375, le duc
Albert réglait le douaire de Marie et agréait les dispositions du
contrat de mariage. J. 412, pièce 2.--Le même mois, il ratifiait la
clause du traité portant donation à son fils, Guillaume, des comtés
de Hainaut, Hollande, etc. J. 412, pièce 4,--et il renonçait pour lui
et pour son fils à toute réclamation sur le royaume de France et le
Dauphiné. J. 412, pièce 5.--Le 17 septembre, il donnait des lettres
portant qu'il était venu à Paris avec Guillaume jurer l'exécution des
traités des 3 mars 1373 et 28 février 1374. J. 412, pièce 6.]
L'union de Guillaume et de Marie ne fut pas consommée: la jeune
princesse mourut en 1377[66]. Les contrats de Saint-Quentin se
trouvèrent annulés, mais le traité de 1374 demeura intact.
[Footnote 66: Le Père Anselme, _Histoire généalogique et chronologique
de la maison Royale de France_ (Paris, 1726, in-fº) t. I, p. 110.]
La seconde démarche de Charles V auprès des Wittelsbach s'adressa à
la branche de cette Maison qui depuis quatre-vingts ans régnait sur
le Palatinat du Rhin[67]. Longtemps inférieurs à leurs cousins les
ducs de Bavière en puissance et en dignités, les comtes Palatins du
Rhin avaient prospéré, grâce à la richesse de leur pays, et, pendant
la période de déclin politique que traversa la Bavière après la
mort de Louis V, leur importance s'accrut de tout ce que perdait la
branche ducale; en 1356, ils se virent attribuer, à eux seuls, la voix
électorale qu'ils avaient jusqu'alors partagée avec les Bavarois (Bulle
de l'empereur Charles IV[68]).
[Footnote 67: Louis I, duc de Bavière, avait reçu, en 1231, le
Palatinat du Rhin, en fief. Louis II le Sévère, duc de Bavière et comte
palatin du Rhin, légua, en 1294, le Palatinat à son fils aîné, Rodolphe
I, qui fut la tige de la dynastie des comtes Palatins, et la Bavière à
son second fils Louis.]
[Footnote 68: La Bulle d'Or,--qui régla définitivement la composition
du Collège électoral du Saint Empire.]
Le 20 février 1379, la fille du roi de France, Catherine, âgée de deux
ans, fut fiancée à l'infant Rupert de Bavière, petit-neveu et futur
héritier de l'électeur palatin Rupert le Vieil[69]. Charles V méditait
de gagner celui-ci à sa politique dans les affaires du Schisme. Depuis
un an, en effet, la chrétienté était divisée par le schisme d'Occident.
Urbain VI[70] à Rome, Clément VII[71] à Avignon, se prétendaient l'un
et l'autre régulièrement élus par le Conclave: l'Empereur, les princes
allemands, et en particulier les Wittelsbach, tenaient pour le pape
italien; le roi de France, pour le pape français; si donc, Charles
V parvenait à détacher de la cause d'Urbain VI l'influent Rupert le
Vieil, il pouvait espérer que cet exemple serait suivi par les autres
électeurs germaniques et que l'unité d'obédience se trouverait rétablie
au profit de Clément VII[72]. Mais, pas plus que Wenceslas, Rupert ne
consentit à seconder Charles V dans ses desseins[73].
[Footnote 69: Le contrat fut conclu entre Rupert le Vieil, Rupert le
Jeune, son neveu, Frédéric Burgrave de Nurenberg, d'une part--Aimery,
évêque de Paris, et Charles de Bouillé, gouverneur du Dauphiné,
procureurs du roi de France, d'autre part. Le mariage devait être
célébré dans sept ans. Catherine serait dotée «selon l'état et
convenance d'une fille de France». Rupert le Jeune, père de l'infant,
donnerait sa ratification dans le courant du mois. L'acte fut dressé
à Francfort-sur-le-Main dans la maison des Frères de Saint-Jean de
Jérusalem, à six heures du soir. Arch. Nat. J. 408, pièce 38.]
[Footnote 70: Élu le 8 avril 1378.]
[Footnote 71: Élu le 20 septembre 1378.]
[Footnote 72: Cf. N. Valois, _La France et le grand schisme
d'Occident_, t. I: (le schisme sous Charles V.)]
[Footnote 73: A. Leroux, _Nouvelles recherches critiques_..., p. 5 et
note 3.]
Malgré ces mécomptes, le roi de France persista à orienter sa politique
extérieure du même côté, et, sur son lit de mort (1380), il ordonna que
«Charles, son fils, fût assigné et marié, si on pouvait avoir lieu pour
lui en Allemagne, pour quoi des Allemands plus grandes alliances se
fissent aux Français[74]».
[Footnote 74: Jean Froissart, _Chroniques_, dans la _Collection des
chroniques nationales françaises_ (éd. Buchon, Paris, 1824, in-8º)
t. IX, p. 92 et 93.--Pour l'intelligence des citations, nous avons
préféré cette édition qui, en respectant le tour de la phrase, rajeunit
les expressions et l'orthographe, aux récentes éditions critiques
qui reproduisent le texte et l'orthographe en dialecte picard. Cf.
Kervyn de Lettenhove, _Œuvres de Froissart_ (Bruxelles, 1877, 25 vol.
in-8º).--S. Luce et G. Raynaud, _Chroniques de Froissart_ dans la
_Collection de la Société de l'histoire de France_, (Paris, 1869..., t.
I...XI... in-8º). Voici, comme exemple, le même passage dans l'édition
Raynaud «que Charles, ses fils, fust assegnés et mariés, se on en pooit
veoir lieu pour lui, en Alemaigne, pour quoi des Alemans plus grans
aliances se fesissent as François...» t. XI, p. 323.]
Philippe de Bourgogne[75] avait été, du vivant de Charles V, le
véritable inspirateur de la politique étrangère. «Prince de grant
scavoir, grant travail et grant volente», il avait certainement à cœur
«l'augmentacion, bien et acroissement de la couronne de France[76]»,
mais, avant tout, il se préoccupait des intérêts de son duché, et
plus encore, peut-être, de son héritage de Flandre, «le plus riche,
noble et grant qui fust en crestiente[77]». Le jeune âge de Charles
VI, le départ du duc d'Anjou[78] pour la conquête du royaume des
Deux-Siciles, la retraite du duc de Berry dans le gouvernement du
Languedoc, laissaient à Philippe toute liberté pour continuer l'œuvre
diplomatique de Charles V, l'alliance de Wenceslas; mais, découragé par
la brusque et nette déclaration de celui-ci en faveur d'Urbain VI[79],
(12 octobre 1383) il se tourna vers les Wittelsbach. Dans Heidelberg,
ses ambassadeurs ratifièrent avec ceux de l'électeur palatin Rupert,
le contrat de mariage qui avait été signé en 1379; on stipula cette
fois que l'union de Catherine devrait être célébrée dès que la jeune
princesse serait nubile[80]. C'était affirmer l'un des plus chers
désirs de Charles V; par contre, la volonté suprême du feu roi ne
paraissait pas près d'être exécutée: récemment le bruit avait couru de
pourparlers engagés avec l'Angleterre, en vue de marier le roi Richard
II avec une princesse bavaroise[81]; puis, ces négociations ayant
échoué, les ministres anglais s'étaient adressés à l'empereur Wenceslas
qui bientôt leur avait promis, pour leur prince, la main de sa jeune
sœur, Anna[82].