LES BAS-BLEUS, EN CHINE

On a tant écrit sur la Chine, qu’il semble que tout ait été déjà dit:

politique, géographie, histoire, mœurs, littérature, tout a été analysé,

jusques et y compris les sensations fugitives que peuvent éprouver les

fumeurs d’opium.

On pourrait donc croire, que tout ce qui peut prêter à développement

littéraire a été vu, étudié, épuisé. Il n’en est rien. A côté de la

Chine que chacun, aujourd’hui, sait par cœur, il en est une autre,

encore inconnue: une Chine qu’on ne voit pas, parce qu’elle se cache

modestement, mais qui n’en vaut pas moins la peine d’être étudiée par

l’Europe.

C’est de la Chine féminine que je veux parler. L’Européen se fait, en

général, de la femme chinoise, une idée très inexacte. Lisez le voyage

de Dumont d’Urville: la femme chinoise n’y existe pas. Prenez-vous les

récits d’autres voyageurs: la Chinoise y est dépeinte sous les traits

peu flatteurs d’une esclave illettrée.

Erreur énorme, qui provient de ce que les Européens, n’étant pas admis à

voir nos femmes, les ont dépeintes d’après ouï-dire, ou suivant les

données que fournissait au voyageur son imagination, plus ou moins

riche. Ces peintures, faites _de chic_, comme on dit en style d’atelier,

ne valent forcément que ce que peut valoir toute œuvre d’imagination

pure. Essayons de substituer, à ces descriptions fantaisistes, l’image

plus simple cet plus attrayante de la réalité.

Enfermée dans sa maison, la femme chinoise ne fait guère parler d’elle.

En revanche, elle agit puissamment. Elle remplit, dans le silence, ses

devoirs de femme et de mère; aide son mari ou son fils de ses conseils,

souvent plus réfléchis, plus prudents et plus sages que les décisions de

l’homme.

Notre gouvernement a très bien su apprécier ce rôle de la femme: il la

récompense souvent, en lui accordant des titres, des honneurs qui lui

donnent même le droit de porter l’uniforme. Bien plus, en l’absence du

mari, pour les cas d’urgence, la femme du fonctionnaire chinois a le

droit de prendre connaissance des affaires et de leur donner la décision

qu’elle croit convenable.

Ainsi avantagée par nos coutumes privées et publiques, la femme chinoise

ne saurait être saint-simonienne. Émancipée, elle n’a pas lieu de

réclamer son émancipation: elle tient, à côté de l’homme, une place

assez importante pour n’avoir pas à demander davantage.

La nature destine l’homme et la femme à faire œuvre commune, à associer

leurs forces. La concurrence, ici, n’a pas de raison d’être. L’homme,

pour sa part, n’est que trop heureux de partager bonheur et honneurs

avec celle qu’il aime; la femme, de son côté, sachant bien que, seule,

elle ne peut arriver à toute cette prospérité, a tout intérêt à pousser

son mari, à coopérer à son élévation. Même douée du plus grand talent,

la modestie est encore le plus bel ornement de la femme. Quelle plus

belle destinée que celle d’un être plein de grâce et d’intelligence, qui

sait se dévouer et rester dans l’obscurité?

Il est cependant des femmes que les circonstances ont amenées à exercer

une action tout individuelle. Aussi, depuis l’antiquité jusqu’à nos

jours, la Chine célèbre-t-elle ses héroïnes, ses historiennes, ses

femmes-poètes ou auteurs; jamais, par exemple--je me hâte de

l’ajouter--mon pays n’a connu une seule femme politique.

Et nous n’avons qu’à nous en féliciter. Artiste et poète, plus que

l’homme, la femme se trouvera d’autant moins à l’aise dans l’action

publique qu’elle aimera davantage le vrai et le beau: or beauté et

vérité n’ont rien à faire avec la politique. Que la femme s’en tienne

aussi éloignée que possible: elle y gagnera beaucoup... et nous aussi.

Les «femmes-auteurs» sont, au contraire, très nombreuses en Chine et

très estimées, comme on va le voir dans le courant de cet exposé très

sommaire.

Lorsque Confucius composa le Chi-King, ou _Livre des Vers_, il mit à la

tête de ce recueil de trois cents odes, des strophes dues à

l’inspiration d’une jeune fille.

Plus tard, au premier siècle, sous la dynastie des Han postérieurs, Mme

Tsao-Tchao continua le traité d’histoire contemporaine, resté inachevé

par suite de la mort de son frère, Pang-Kou. Elle fut chargée

d’enseigner la littérature à l’impératrice et aux grandes dames de la

cour.

Vers la même époque, c’est une grande dame, du nom de Ouei-Fou-jen, qui

devient professeur d’écriture de Ouang-You-Kung, le calligraphe célèbre,

auquel la Chine doit le meilleur modèle de ses caractères.

Sous les Thangs (de 684 à 701), une jeune fille, Mlle Tcheng-Tchao-Yung,

occupe, pendant vingt ans, le poste de chef du cabinet des affaires de

l’impératrice Tien-Hiao: pendant la durée de ses fonctions, aucun lettré

de l’empire ne se vit délaissé et l’instruction littéraire reçut tous

les encouragements possibles.

Une dame Li-Tsing-Tchao publie au dixième siècle plusieurs mélodies

célèbres. Ses ouvrages sont reconnus encore aujourd’hui comme supérieurs

à ceux des lettrés les plus distingués de la même époque.

Il faut que je m’arrête plus particulièrement aux femmes-poètes: de tout

temps, elles ont été, chez nous, très nombreuses; l’Empire du Milieu,

sous ce rapport, ne le cède en rien à l’Occident; peut-être même, la

muse nous a-t-elle mieux traités. Il n’est guère en effet, de femme

chinoise des classes supérieures, qui ne sache faire des vers.

Les sujets favoris de leurs poésies sont toujours les fleurs, la lune,

les oiseaux, le zéphyr, la musique; tous ces thèmes gracieux qui

frappent l’imagination et dont la douceur s’harmonise si bien avec le

caractère féminin. La femme aura toujours tendance à s’envoler vers ces

régions plus délicatement poétiques, où elle se sent plus à l’aise, où

elle est vraiment _chez elle_.

Voici quelques échantillons de poésies, composées par des femmes, et que

je soumets avec confiance au jugement de mes lecteurs:

Les Parisiens peints par un Chinois · 第 36 / 47 题