La politique intérieure telle qu’on la conçoit en Europe, avec une foule
de partis dont chacun cherche à prendre possession du pouvoir, n’existe
pas en Chine.
Sans doute, nous avons eu à lutter contre des insurrections. Mais ce
sont là des phénomènes toujours partiels, qui ne divisent jamais la
nation entière en groupes opposés, en factions rivales. L’histoire de
mon pays nous montre les luttes politiques nettement circonscrites sur
le terrain dynastique.
Le grand Confucius et les philosophes de son école nous enseignent
qu’une dynastie dure aussi longtemps qu’elle s’occupe du bien-être de la
nation, qu’elle s’inquiète de l’agriculture, qu’elle sait réserver le
trop-plein des années d’abondance pour subvenir aux insuffisances des
temps de disette; aussi longtemps en un mot, qu’elle prend les sages
mesures par lesquelles le bon père de famille assure, pour le présent et
pour l’avenir, l’existence de tous les siens.
Il y a, ici, un naturel et admirable accord entre la théorie et la
pratique: entre les doctrines de nos sages et les faits de notre vie
historique.
Toutes les fois qu’une dynastie a dû céder la place à une famille
nouvelle, vous retrouverez, chez nos historiens, des plaintes, toujours
les mêmes, des griefs identiques; canaux et irrigation négligés;
agriculture délaissée; magasins de provisions vides de réserves, misère
du peuple et mécontentement général.
Le principe du gouvernement n’est jamais en jeu. Le peuple ne demande
qu’à vivre sous le régime patriarcal qui lui convient, et que les
lettrés n’ont jamais cessé de lui représenter comme l’idéal nécessaire.
Du moment que les événements répondent à cette conception primordiale,
notre politique n’offre pas de changements. Y a-t-il eu contradiction
entre ces aspirations et la réalité: la famille régnante, dans ce cas, a
été expulsée, pour faire place à une dynastie plus digne.
Cette simplicité de notre politique a pour expression une simplicité
correspondante, dans notre justice.
Les crimes politiques, dans la loi chinoise, peuvent se diviser
nettement en deux catégories bien tranchées:
1º Crimes commis par les fonctionnaires, dans l’exercice de leurs
fonctions;
2º Crimes anti-dynastiques.
Les crimes commis par les fonctionnaires sont punis de trois peines: la
prison, le bannissement, la mort.
La prison frappe les délits les moins graves. Le caractère essentiel de
cette peine est que nous n’établissons, au point de vue du régime
pénitentiaire, aucune différence entre le traitement infligé au détenu
de droit commun et celui que subit le condamné politique.
Le banni subit sa peine dans les pays frontières, par exemple en
Kashgarie. Le bannissement n’a pas de caractère infamant: il est
purement afflictif. Ce n’est point chose rare que de voir l’homme ainsi
frappé rentrer, après un exil temporaire et être élevé de nouveau à de
hautes fonctions. C’est ainsi, par exemple, qu’après la guerre de
l’Opium, le vice-roi Ling fut banni. Depuis il a été rappelé et
réinstallé dans sa vice-royauté. Le bannissement est donc une leçon
sévère, plutôt qu’une peine proprement dite.
La peine de mort est appliquée, dans les cas exceptionnellement graves.
J’ai expliqué ailleurs le rôle que joue la Censure, toutes les fois
qu’il s’agit de ce châtiment supérieur.
Passons maintenant aux crimes politiques proprement dits, aux crimes
anti-dynastiques.
Nos penseurs ont toujours regardé la tranquillité intérieure comme la
base de tout développement et de toute prospérité nationale.
Le renversement d’une dynastie leur apparaît comme le juste châtiment de
fautes irréparables, commises dans l’exercice du pouvoir, et dont le
souverain déchu, sa famille, ses fonctionnaires, partagent la
responsabilité.
De là, toute une série de conséquences, qu’il importe d’exposer.
Toutes les fois qu’un souverain est tombé du pouvoir, il a perdu en même
temps rang et fortune. La veille, il était l’homme le plus riche du
monde. Le lendemain--s’il survit à sa chute, ce qui est assez rare--il
n’est plus que l’homme le plus pauvre de l’empire et n’a d’autre
ressource que de faire un métier, comme le premier venu.
Il en est de même pour tous les siens. Les héritiers directs, en
général, succombent dans la lutte. Les autres deviennent des hommes
privés. Dépouillés de tout titre, de toute dignité et de toute richesse,
ils doivent gagner leur vie par le travail.
Sont soumis à la même règle, tous les fonctionnaires, sans exception,
qui ont servi l’ancien régime. La nouvelle dynastie leur enlève leurs
titres de noblesse, et tout ce qui pouvait les distinguer de la foule,
dans laquelle ils sont obligés de se perdre, comme des gouttes d’eau
dans l’Océan.
En quelques jours, depuis le haut jusqu’au bas de la hiérarchie, tous
les agents politiques, administratifs et militaires quelconques, sont
remplacés.
Et, non seulement nous sommes tous habitués à cette idée: qu’à une
situation nouvelle il faut des hommes nouveaux; non seulement nous ne
pouvons nous imaginer qu’on nous vienne parler de _droits acquis_, à
propos d’hommes politiques qui ont servi un régime frappé de déchéance,
mais nous allons, dans cet ordre de pensées, bien plus loin encore.
Dans l’Empire du Milieu, en effet, le serviteur de la famille déchue ne
peut point devenir le fonctionnaire du nouveau souverain. L’acceptation
de fonctions déférées par celui qui a succédé à votre ancien maître,
vous déshonorerait aux yeux de tous, comme à vos propres yeux.
Déchéance imposée par les mœurs, non par les lois.
Il n’est pas d’expression qui puisse dire de quel opprobre se couvrirait
celui qui aurait ainsi trahi la cause qu’il servait autrefois. Méprisé
par ses anciens amis; méprisé par les fonctionnaires du nouveau régime;
méprisé par le peuple; méprisé par sa propre famille qui le fuirait
comme un pestiféré, le malheureux n’aurait plus qu’un seul refuge: le
suicide.
J’ai dit que ceux des membres de la dynastie détrônée qui ont survécu à
la guerre civile, pouvaient vivre tranquillement, à cette seule
condition: rentrer dans le rang, renoncer à toute ambition, comme à
toute trace de leur ancienne splendeur, et travailler pour vivre.
Cette règle est absolue: elle est appliquée avec une logique
impitoyable, conforme d’ailleurs à ce principe exposé plus haut: que le
plus grand des criminels, c’est le fauteur de troubles dans l’État. Nos
philosophes, voyant bien que tout individu qui se livrerait à de
pareilles tentatives, causerait nécessairement de grands malheurs:
émeutes, insurrections, mort de nombreux citoyens, ont décidé sagement
que de deux maux il fallait choisir le moindre; qu’il était nécessaire
de faire mourir un seul homme, pour l’empêcher d’en faire mourir
beaucoup d’autres.
Aussi, la peine de mort attend-elle tout membre d’une maison expulsée du
trône, qui se livrerait à la moindre tentative d’insubordination.
Fait-il acte de prétendant? Il est puni de mort. Cherche-t-il à grouper
autour de lui un noyau d’hommes qui peut devenir dangereux? La mort.
Veut-il s’élever d’une manière quelconque au-dessus de la masse des
habitants du pays? Encore la mort. Songe-t-il même à attirer sur sa
personne, à n’importe quel degré et de quelque manière que ce soit,
l’attention du pays ou d’une fraction du pays? La mort, toujours la
mort!
Et c’est justice.
Profondément respectueux de ce que nos philosophes nous ont appris être
le bien public, nous ne saurions en épargner les ennemis. Aussi, loin de
nous attarder, dans ce cas, à des finesses juridiques, à des
considérations futiles de procédure, nous marchons droit à l’ennemi,
pour le frapper à la tête, comme disait le sage Machiavel.