UN CABINET DE LECTURE

Dans les grandes villes de l’Europe, on peut trouver à peu près tout ce

que l’on veut. Mais c’est surtout à Paris que j’ai admiré la

multiplicité des exigences de la civilisation européenne, en même temps

que les facilités offertes au public pour contenter ses moindres désirs.

L’autre jour, comme nous flânions sur les boulevards, mon _cicerone_

s’arrêta tout à coup et me demanda si je désirais visiter un cabinet de

lecture.

--Qu’est-ce qu’un cabinet de lecture?

--C’est un établissement où vous pouvez lire les livres les plus

nouveaux et parcourir un nombre incroyable de journaux. Venez, le

spectacle en vaut bien la peine.

La salle, dans laquelle nous venions de pénétrer, était assez vaste.

Tout autour, contre les murs qu’ils cachent jusqu’au haut, des rayons

remplis de livres. Sur d’immenses tables, étaient étalés ou empilés des

centaines de journaux et de revues, tant de Paris, que de province et de

l’étranger. Je me plongeai avec délices dans la lecture du _Shen-Pao_,

de Shanghaï, et ne fus pas peu surpris et satisfait de me trouver si

facilement au courant des dernières nouvelles de mon pays.

Le silence était parfait, dans cette petite bibliothèque publique, toute

remplie de lecteurs, qui y trouvent place, pour le prix minime de

quelques sous. De temps en temps, l’un d’eux se levait, adressait

quelque question, faite à voix basse à une dame, assise à l’intérieur

d’une sorte de comptoir et recevait bientôt le livre ou le journal

demandé.

Les gens qui viennent là, sont en grande partie des journalistes et des

gens de lettres. Il y a aussi quelques vieilles demoiselles, à l’air

enthousiaste, qui poussent parfois de gros soupirs, en lisant de vieux

livres, dont l’usure évidente fait le plus bel éloge.

Je demandai ce que c’était que ces volumes, qui semblaient si fortement

passionner les lectrices.

--Ce sont des romans.

--Et qu’est-ce qu’un roman?

--Un roman est un récit assez long, dans lequel on voit, la plupart du

temps, un homme amoureux d’une femme et réciproquement. Il y a toutes

sortes d’incidents. Les hasards de la vie se mettent en travers des

projets de nos amoureux, qui finissent, en général, par s’épouser au

dernier chapitre, après quoi ils vivent heureux et ont beaucoup

d’enfants.

--Alors, nous avons aussi des romans, en Chine; quelques-uns, des plus

célèbres, sont connus de tous les lettrés; mais, en général, ce genre de

littérature n’a pas chez nous une très grande importance. Les gens

sérieux préfèrent la poésie, l’histoire et la philosophie.

--Vous ferez la même remarque en Europe. Pourtant, le roman est la

lecture favorite de l’immense majorité du public. Le nombre de nos

romanciers est grand, et chaque année voit éclore bon nombre de ces

œuvres.

--Mais comment un sujet qui, en somme, est toujours le même, ne finit-il

pas par fatiguer le lecteur?

--Le fond est le même, mais la forme est infiniment variée. Nos

romanciers conjuguent le verbe aimer sur une telle quantité de modes,

qu’il n’est pas facile de trouver deux romans qui se ressemblent.

--Je saisis bien: sur ce fond, toujours le même, vous brodez tous les

événements heureux ou malheureux de la vie humaine.

--C’est cela; mais, il y a autre chose encore. Grâce aux progrès des

sciences et de la civilisation, notre milieu social change sans cesse.

Le Paris que vous voyez, est bien différent de celui d’il y a vingt ans.

Le roman s’approprie toutes ces innovations et y encadre ses héros. Vous

comprenez bien qu’à notre époque, avec nos chemins de fer, nos vapeurs

et nos téléphones, nos ballons et notre électricité, on vit tout

autrement qu’il y a cinquante ans, dans ce bon vieux temps, où l’Europe

roulait lourdement dans ses lourdes diligences; où le voyage de Paris à

Marseille, que vous faites aujourd’hui en vingt-quatre heures, demandait

six semaines.

--Parfaitement: le roman, autrefois, se traînait dans les diligences.

Aujourd’hui, il galope en express. Le drame est toujours le même: il se

joue sur un autre théâtre.

--Vous l’avez dit. Mais un autre changement encore s’est produit. Nous

vivons plus vite, aujourd’hui, qu’autrefois...

--Plus vite! Est-ce que vos journées n’ont plus vingt-quatre heures?

--Ne riez pas. Nous en avons vingt-quatre, alors qu’il nous en faudrait

quarante-huit et davantage. Les occupations de toute sorte sont devenues

plus nombreuses, et les plaisirs plus variés. On ne sait vraiment plus

où prendre le temps nécessaire pour travailler, les heures

indispensables pour s’amuser ou se livrer au repos. On vit le matin, le

soir, le jour, la nuit. On brûle la vie et on est arrivé au bout, sans

savoir comment on a vécu, telle est la vitesse du tourbillon qui vous

emporte, et vous refuse les moments d’arrêt pendant lesquels vous

pourriez réfléchir.

--Autrement dit, vous vivez dans une espèce de fièvre qui ne vous permet

pas de vous regarder vivre.

--C’est bien cela. Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement?

Tenez, regardez ce cabinet de lecture, uniquement fait pour nous mettre

au courant des nouveautés, que ne nous offrent pas les grandes

bibliothèques publiques, entretenues par les soins du gouvernement.

Faites le compte de ce qui vient s’engouffrer ici. Énumérez les

productions littéraires qui s’y entassent.

Vous avez, d’abord, sept à huit cents journaux par jour; sans compter

une centaine de revues spéciales ou générales qui paraissent par

semaine, par quinzaine ou par mois. C’est déjà joli, direz-vous? Mais

attendez: voici du meilleur. Savez-vous ce qu’il se publie de livres,

par an, en France seulement?

--Dites!

--Une quinzaine de mille, à peu près. De sorte que, si vous vouliez être

au courant de tout ce qui s’imprime, il vous faudrait lire quelque chose

comme quarante et un volumes et une fraction, par jour. Qu’en

pensez-vous?

--Je pense qu’à force d’imprimer, vous finirez par ne plus pouvoir lire

du tout. Quinze mille volumes! Comment faire un choix, dans cette énorme

bibliothèque annuelle? Comment pouvez-vous rejeter ce qui est mauvais,

et conserver ce qui est bon, puisque le jugement même devient

impossible?

--C’est ici que les journaux et les revues interviennent, pour le salut

de nos pauvres cerveaux embarrassés.

Les critiques spécialement chargés de rendre compte de ce qui vient de

paraître, font pour nous une espèce de triage, dans cet énorme stock de

nouveautés littéraires et scientifiques. Ils sacrifient impitoyablement

tout ce qui est mauvais, médiocre ou passable, et n’appellent

sérieusement notre attention que sur les œuvres dignes d’intérêt. Ils

éliminent, éliminent, éliminent, tout à l’envers de cet écrivain dont

parle Voltaire, qui compilait, compilait, compilait...

--Et ils ne vous laissent à lire que le meilleur: la fleur des lettres

et la crème de la pensée?

--Je n’irai pas jusqu’à me prononcer d’une manière aussi absolue. La

masse des livres qu’on nous recommande, ne se compose pas exclusivement

de chefs-d’œuvre. Mais, enfin, c’est le dessus du panier, et, désormais,

il nous est facile de trier nous-mêmes dans ce que nous a laissé le

premier triage.

--Mais le nombre des auteurs finira par augmenter dans de telles

proportions, que ce procédé même ne suffira plus.

--Je ne crois pas que ce danger soit à craindre. Et voici sur quoi je

fonde ma manière de voir: il y a peu de temps encore, n’écrivait pas qui

voulait. Toutes sortes d’obstacles--les uns dressés par la loi, les

autres édifiés par les mœurs--empêchaient la libre expression de la

pensée.

Le XIXe siècle a fini par briser toutes ces barrières légales et

conventionnelles. En même temps, l’instruction faisait de grands

progrès; de sorte que, maintenant, tout le monde écrit à peu près bien.

Le résultat, vous le voyez. Nous avons été pris d’une sorte de rage

d’écrire, de dire ce que nous avions dans le cœur, de faire connaître au

public, même ce que l’on appelait autrefois les pensées de derrière la

tête.

Cette fièvre de production est arrivée, maintenant, à son plus haut

période, et nous submerge positivement dans une véritable mer

littéraire. Mais vous savez qu’après le flux vient le reflux. Peu à peu,

ces flots de paroles et d’écrits cesseront de monter et monter sans

cesse. Quelques grands courants, dégagés de la tourmente, feront la

synthèse des œuvres de ces dernières générations. Alors notre production

fiévreuse et hâtive cessera et une littérature nouvelle plus sûre de son

but et de ses moyens, de ses opinions et de ses tendances, concentrera

ce qu’il y aura eu de meilleur et de plus élevé, dans ce siècle de

puissante germination intellectuelle.

--Je comprends, et je ne regretterai pas l’heure passée à examiner cette

salle, en me rappelant la leçon de philosophie littéraire que peut

suggérer l’aspect d’un simple cabinet de lecture.

Les Parisiens peints par un Chinois · 第 30 / 47 题