«L’animal affamé qui se nourrit de glands»,
comme chantait Delille; c’est un gros porc, grognant, geignant et
criant, qui va nous faire voir son adresse.
Il court, va, grimpe, descend, saute, remonte, crève le papier d’un
bond, passe dans des cerceaux enflammés, et fuit, grognant et criant de
plus belle, sous les bravos du public. Monselet eût dit «cher ange», en
voyant se trémousser ce petit-salé futur, ces jambons à venir.
Attention! Le cirque vient de changer son arène en désert, partout
entouré d’une grille de fer, qui en fait une cage immense. Une porte
s’ouvre et quatre lions pénètrent tour à tour dans cette enceinte.
Chacun sait que les grilles sont solides, un frémissement court
néanmoins dans la foule, à la vue des puissants fauves qui sont là, si
près, avec leur attitude hypocrite, dos courbé, œil de côté, grognements
sourds.
Le dompteur a suivi les monstres. Il est le maître redouté. Ainsi,
l’homme a pu arriver à maîtriser ces tyrans des forêts, à faire du roi
des animaux son esclave soumis et obéissant! Les lions bondissent,
sautent des obstacles; les voilà attachés à un char, qu’ils traînent en
rugissant autour du théâtre. Parfois, une tentative de rébellion, à
peine esquissée, la terrible cravache ne tarde pas à rétablir l’ordre.
Si pourtant, l’animal bien plus fort, se révoltait contre l’homme; si,
lassés de recevoir des coups, ces quatre rois dégradés allaient se
redresser contre le dompteur et lui faire payer cher sa folie et leur
abaissement?
Je frissonne, à cette idée. Et pourtant! Cela s’est vu plus d’une fois,
m’a-t-on dit. Une distraction du maître; un instant d’inattention, et la
brute, déchaînée de nouveau, prend une épouvantable revanche.
J’éprouve un véritable soulagement, lorsque le dompteur, après avoir
scrupuleusement rempli le programme, fait sortir ses élèves peu
commodes.
Mais ce n’est pas fini. Voici quelque chose de plus extraordinaire
encore. Car cette fois il s’agit, en même temps, d’assouplir la férocité
et de calmer la terreur; d’associer deux animaux dont la nature est si
différente, qu’elle semble leur interdire toute action commune.
Ils se montrent, pourtant: sur un cheval, que la crainte d’être battu
empêche seule de céder à une autre crainte, bondit un étrange cavalier.
C’est encore le lion, c’est le roi du désert, que la volonté de l’homme
vient de réduire au rôle d’écuyer du cirque. Lui aussi, la peur de la
cravache le maintient, l’empêche de plonger griffes et dents dans le cou
de sa monture. Et l’exercice se poursuit; les deux animaux, sous l’œil
du maître, renoncent à leurs instincts et collaborent comme deux frères,
pour le plus grand plaisir de la foule, qui applaudit de nouveau,
heureuse encore une fois de fêter le triomphe de l’énergie humaine sur
les forces brutales de la nature.
J’ai dit qu’en Chine, nous ne connaissons pas les cirques. Nous ne
pouvons, en effet, les connaître.
Le cirque moderne est une transformation des anciennes arènes, dans
lesquelles Rome faisait lutter gladiateurs contre gladiateurs et jetait
les captifs, ramassés dans ses expéditions guerrières, aux bêtes fauves
amenées des contrées les plus lointaines.
L’adoucissement des mœurs a fait disparaître les plaisirs barbares de
l’antiquité, dont le dernier reste subsiste dans les courses de
taureaux.
Isolés du monde romain, nous n’avons pu être influencés par les
habitudes des conquérants de la terre. Une seule fois, un contact
faillit s’établir, au moment où nos troupes, arrivées près de la
Caspienne, purent songer à se mesurer avec les descendants de Romulus.
Le conflit n’eut pas lieu. A l’abri dans notre monde, séparé du reste du
globe, nous n’avons pu importer les jeux cruels de la ville aux sept
collines.
Nous ne pouvons donc en conserver le souvenir, nous ne pouvons pas avoir
actuellement le cirque moderne, qui ne pénétrera chez nous que lorsque,
familiarisés avec la vie occidentale, un grand nombre de nos
compatriotes voudront naturaliser dans l’Extrême-Orient, ce spectacle
bien innocent aujourd’hui.
Nous ne connaissons pas non plus ces ménageries ambulantes, qui
promènent, par les villes et les villages, les bêtes féroces, exposées à
la curiosité publique. Nous ne possédons même pas l’ours dressé, que son
conducteur fait danser, dans les villages de l’Autriche et de la Russie.
Le seul animal que l’on dresse, en Chine, c’est le singe. Habillés,
coiffés, les singes sont habiles à exécuter toutes sortes de tours et
font, comme chez Corvi, la tranquillité des parents et le bonheur des
enfants du Céleste-Empire.
Si nous n’avons ni dompté, ni songé à dompter tant d’animaux de tout
climat que l’Européen a soumis à ses caprices, je dois avouer d’autre
part, que nous n’avons pas encore de ménagerie publique, telle que celle
du Jardin des Plantes. Ménagerie d’ailleurs toute moderne en Europe
même, institution utile et agréable à la fois et que, bientôt je
l’espère, nous posséderons à notre tour.
Mais il faut ajouter ici, qu’il sera plus difficile à la Chine qu’à la
France, de recruter les hôtes d’un musée vivant de ce genre. Les
bateleurs, les ménageries roulantes, ont vu, sous la Révolution, leurs
animaux, achetés par le gouvernement, servir de base au développement de
la ménagerie actuelle.
Puisque nous n’avons pas cette ressource--les ménageries particulières
n’existant pas--nous serons obligés de créer l’établissement de toutes
pièces. Seuls les singes, avec leurs espèces si nombreuses dans nos
climats asiatiques, pourraient nous fournir immédiatement un personnel
en nombre suffisant, pour créer quelque chose d’analogue à leur immense
palais du Jardin des Plantes, et égayer grands et petits par leurs cris,
leurs gambades, leurs malices, les innombrables joyeusetés particulières
à ces réductions bizarres de la forme humaine, maquettes inachevées du
roi de l’univers.