LE DUEL

L’Europe est décidément pour moi une mine inépuisable de surprises. Les

contradictions les plus flagrantes s’étalent ici, côte à côte, sans que

personne s’avise de trouver étonnantes ces juxtapositions bizarres.

Ce matin, j’ouvre un journal. La première chose qui me saute aux yeux,

est le récit d’un duel entre deux journalistes: l’un des adversaires a

été tué raide; l’autre est sorti de l’affaire suffisamment estropié.

J’avais déjà entendu parler, autrefois, de ces combats étranges, qui ont

la prétention de régler des questions d’honneur à coups d’épée ou de

pistolet. Je m’étais demandé d’où les Européens civilisés pouvaient

tenir cette coutume aussi sauvage et voici ce que j’ai appris.

Le duel prit naissance, il y a plus d’un millier d’années, pendant cette

triste période qu’on appelle le moyen âge, durant laquelle toute

l’Europe fut plongée dans la plus effroyable barbarie.

Parmi les innombrables superstitions qui hantaient le cerveau des

contemporains de cet âge de décadence, il s’en trouva une, plus absurde

peut-être que toutes les autres; elle consistait à admettre que Dieu se

mêlait directement et à chaque instant des affaires terrestres, que, si

de deux hommes, l’un accusait l’autre sans preuves, il suffisait de

placer les adversaires en champ clos et de les faire battre à mort: le

vainqueur avait raison, disait-on, car c’est Dieu qui donne la victoire.

Jamais pareille folie n’a germé sous le crâne d’un habitant du Céleste

Empire. Quand on a été élevé dans les saines doctrines de Confucius, on

ne peut pas croire que les choses se passent de cette manière.

Quoi qu’il en soit, telle était la façon de procéder en Europe, durant

le moyen âge. Vous insultiez le meilleur des hommes: il était forcé de

se battre avec vous. Vous l’assommiez grâce à vos gros biceps: et il

était proclamé coupable de toutes les infamies dont vous l’aviez accusé.

C’était le jugement de Dieu et personne ne se fût permis d’élever un

doute, encore moins de formuler une objection. Malheur au téméraire qui

aurait risqué une pareille démarche! On l’eût bien vite fait flamber sur

un bûcher pour lui apprendre à vivre.

Ce petit jeu se poursuivit donc à travers les siècles sans que personne

y trouvât à redire. Les plus forts et les plus adroits exterminaient les

plus faibles et les moins habiles. On se battait pour n’importe qui, et

pour n’importe quoi: pour le sourire d’une femme, pour un habit à la

mode, pour un mot, pour un geste, pour le plaisir de se battre, pour

rien! Les adversaires se faisaient accompagner d’un ou plusieurs seconds

qui ne s’étaient jamais vus, ou se trouvaient être les meilleurs amis du

monde; et qui n’en étaient pas moins obligés de s’entr’égorger sans

savoir pourquoi.

Le moyen âge passe, enfin! mais le duel reste. Il entra si bien dans les

mœurs et fit de tels ravages, que le grand ministre Richelieu finit par

défendre ces rencontres, sous peine de mort, et fit couper la tête à un

certain nombre de contrevenants.

Mais, admirez ici la force de l’habitude, malgré toutes les

transformations que l’Europe a subies depuis, le duel survit encore.

Alors même que les philosophes de ce continent ont quelque peu expulsé

Dieu de partout, le jugement de Dieu subsiste, préjugé indéracinable.

Les athées eux-mêmes y sont soumis aussi bien que les croyants et,

obligés par les mœurs, vont sur le terrain, invoquer la décision d’un

Dieu dont ils nient l’existence.

Mes compatriotes ne voudront peut-être pas croire ce que je viens de

raconter. C’est pourtant l’exacte vérité. J’ai assez dit de bien,

d’ailleurs, de tout ce que j’ai vu de beau et de bon en Europe, pour que

l’on ajoute foi à ma parole, quand je dépeins quelques vices des nations

de ce pays; vices incompréhensibles, mais malheureusement trop réels.

Je parlais, tout à l’heure, de journalistes qui se sont battus. Cela se

voit presque tous les jours. Je me hâte de dire que tous les duels,

heureusement, n’ont pas l’issue fatale de la rencontre à laquelle je

faisais allusion, et voici pourquoi.

On se bat à l’épée ou au pistolet. Lorsque l’on doit se servir du

pistolet et que la querelle n’a pas de motifs graves, les témoins

s’arrangent de façon à placer les combattants à distance telle que la

balle ait des chances de s’égarer. En quoi je les approuve complètement.

Le duel à l’épée est souvent aussi inoffensif. La plupart des jeunes

gens ont appris, dès l’adolescence à manier cette arme et y ont acquis

une certaine habileté. Lorsque le combat a lieu entre hommes exercés à

ce sport d’un genre particulier, il est rare que l’affaire tourne mal.

Les adversaires parent avec la même habileté, attaquent avec les mêmes

ménagements et le combat finit par une légère piqûre, suffisante pour

faire déclarer l’honneur satisfait.

Les mœurs admettent le duel: les lois le punissent. Mais les juges, en

général, ferment les yeux, pour ne sévir que lorsqu’il y a mort d’homme,

ce que je trouve très illogique. D’abord, comme je l’ai démontré plus

haut, on ne se tue guère qu’entre gens qui ne savent pas se battre et

doivent, par conséquent, être considérés comme moins responsables. Puis,

comment la loi, si tolérante, en général, peut-elle se montrer sévère

lorsqu’un malheur arrive? Est-ce que, dans ces rencontres, où chacun

lutte pour sa vie, frappe pour ne pas être frappé, il est toujours

possible de calculer exactement la portée des coups? Est-ce que celui

qui a tué a plus voulu tuer que tel autre, qui n’a fait que blesser

légèrement? Est-ce que le vaincu, enfin, n’est pas aussi responsable de

sa mort que le vainqueur?

Dans notre belle Chine, heureusement, nous n’avons pas à nous poser

toutes ces questions. Chez nous, en effet, il n’existe aucun genre de

duel, pas même celui pratiqué au Japon, et qui consiste à s’ouvrir le

ventre dans la maison de l’homme qui vous insulte, pour l’obliger à se

tuer à son tour. On nous accuse parfois, en Europe, de pratiquer ce

duel, à mort obligatoire; mais c’est là une erreur absolue, pour ce qui

concerne la Chine.

Les questions d’honneur, dans mon pays, se règlent autrement.

Lorsqu’il s’agit d’injures graves, c’est toujours la justice qui est

chargée de décider. Et son action sévère a réduit au minimum les cas de

ce genre.

Pour les injures légères, nous avons trouvé la ressource de

l’arrangement à l’amiable, sans coups ni blessures. Les amis des deux

parties interviennent, pour arranger le différend. Tout s’explique et

les adversaires se réconcilient. Celui qui a eu les plus grands torts,

fait partir une quantité de pétards devant la maison de l’offensé: ces

détonations, aussi bruyantes, mais moins malsaines que celles des

pistolets, ont pour but d’apprendre au public que réparation a lieu.

Puis, l’offenseur offre à dîner aux témoins et à la partie adverse et

les invite à assister à une représentation théâtrale, dans un temple du

voisinage. Après quoi, tout est oublié.

Voilà ce qui se passe quand l’insulteur et l’insulté sont de même rang.

Lorsque c’est un inférieur qui a insulté un supérieur, il lui présente

ses excuses devant les témoins, après avoir tiré de nombreux pétards

devant sa porte. Si c’est le supérieur qui offense un homme de rang

inférieur, il lui fait ses excuses, l’invite à dîner avec les témoins et

les pétards racontent comme dans les autres cas, au public, que toutes

choses sont remises en état.

Il faut remarquer ici que, dans les diverses circonstances que je viens

d’énumérer, l’insulteur finit toujours par présenter ses excuses à

l’offensé: il y est moralement obligé. En Europe, au contraire, c’est

une lâcheté, que de présenter de légitimes excuses à celui qu’on a

injustement outragé. Comprend-on une pareille aberration? Est-ce qu’on

ne doit pas être heureux de réparer l’injustice dont on a conscience,

heureux d’avouer ses torts?

Le mari se bat en duel avec celui qu’il soupçonne d’être trop aimé de sa

femme. Le pauvre époux a quelquefois raison, ce qui ne l’empêche pas de

recevoir un bon coup d’épée par-dessus le marché. Notre système social

rend la surveillance de la vie féminine trop facile, pour que ces sortes

de querelles puissent exister chez nous. Mais s’il arrive qu’une femme

mariée manque réellement à ses devoirs, le mari outragé a le droit de se

venger sur les deux coupables, pris sur le fait. Je dis _tous les deux_;

car, s’il ne tuait que l’amant seul, il serait puni pour meurtre, commis

avec circonstances atténuantes.

En Occident, le mari est libre de tuer un seul des coupables. D’autre

part, si une jeune femme, trompée par son amant, cherche à se venger de

lui, il ne lui servira à rien de le manquer: on commencera par lui faire

passer un temps indéterminé en prison, dans une promiscuité horrible;

et, même acquittée, elle en sortira à jamais flétrie.

Je ne veux pas faire passer devant vos yeux tous les cas de duels

possibles. J’ai voulu simplement vous faire connaître ce trait du

caractère européen. Je suis convaincu que vous serez affligé, comme je

l’ai été moi-même, en apprenant que de pareilles habitudes sont

possibles; vous direz avec moi, j’en suis certain, que tout n’est pas

encore parfait en Europe; que la civilisation comprend autre chose

encore que des machines merveilleuses et que l’Européen n’a pas le droit

de nous traiter de barbares, comme il le fait souvent, alors que nous

nous distinguons par la douceur de nos mœurs et par notre morale, si

véritablement humaine.

Les Parisiens peints par un Chinois · 第 17 / 47 题