Voilà quinze ans, qu’errant sur le pavé de l’Europe, j’entends partout
me dire: Avec votre écriture idéographique et votre langue
monosyllabique, composée de plus de 40.000 mots, vous ne pourrez jamais
réaliser ces progrès modernes, dont nous voyons ici, tous les jours, le
développement. Ne pourriez-vous pas la modifier par l’alphabet latin,
afin de la rendre plus facilement lisible à tous vos compatriotes?
Cette question m’a été posée, je ne sais combien de fois, et par tous:
depuis les savants les plus illustres, jusqu’aux moindres personnes qui
s’intéressent à notre nation.
J’ai beau expliquer que cette réforme n’est pas nécessaire, ni même
utile, je ne parviens point à convaincre mes interrogateurs. Alors, je
pense silencieusement que, pour insister ainsi, il faut bien qu’ils
aient raison. Me voilà parti, pour me mettre à parcourir les grammaires
européennes, avec le désir d’y trouver les améliorations à introduire
dans notre système d’écriture et de langage.
La grammaire allemande me paraît trop compliquée, et l’anglaise trop
simple; la prononciation des deux langues, trop difficile. Reste la
grammaire française, qui a, d’ailleurs, une trop bonne réputation, au
double point de vue scientifique et diplomatique, pour ne pas fixer
longuement mon attention. J’en fais une traduction, destinée à mes
concitoyens. Beaucoup de gens, certainement, vont donc apprendre le
français; mais je doute qu’il y ait au monde un homme capable
d’introduire un changement quelconque dans la langue chinoise; les deux,
en effet, ne présentent aucune espèce d’analogie.
Pour faire mon travail, je revois tous les mots que j’ai appris,
autrefois, dans mon enfance. Arrivé à la conjonction, je m’arrête
soudain, envahi par tout un monde d’idées, à l’aspect de ce petit mot,
bien inoffensif en apparence: _Si!_
Je me perds en conjectures: toutes les suppositions possibles, bonnes ou
mauvaises, se présentent immédiatement devant mes yeux; avec une
rapidité incroyable, elles déroulent les images les plus diverses, les
destinées les plus contraires. Je ne sais pas qui a fabriqué ce mot
immensément puissant, mais je suis sûr qu’il n’y eut jamais inventeur
plus fertile en ressources, plus apte à examiner toutes les faces d’une
question, à tourner et retourner un problème, que celui qui composa,
avec deux pauvres lettres seulement, ce doux et terrible _Si_, cette
incarnation de l’hypothèse.
_Si_ est le criminel par excellence: législation, coutumes, morale, il
ne respecte rien, pas même les lois éternelles de la nature, qu’il
démolit et reconstruit à sa guise.
Et quelle influence universelle! _Si_ intervient à chaque seconde dans
le gouvernement des États; la diplomatie n’est fondée que sur cette
base, bien faible en apparence, bien forte en réalité. Lui seul impose
les conditions! lui seul exige la réciprocité! L’ultimatum n’obtient de
satisfaction que lorsque _Si_... est réalisé. Et la paix ne peut être
signée tant que le vaincu ne s’engage pas à respecter... _Si_. Est-il
question--pour porter la discussion sur un terrain plus humble, mais non
moins utile--de déterminer les relations commerciales des pays, de jeter
les bases de leur action industrielle; pas un grain de blé ne passera
les frontières; pas une molécule de fer ne sortira du minerai, sans la
permission de... _Si_. De sorte qu’on aura beau étudier politique,
histoire, économie, statistique, droit privé et public, civil et
international: pour être qualifié de diplomate, tout cela n’est que peu
de chose; il faut, avant tout et par-dessus tout, avoir appris à manier,
à prononcer, à placer au moment le plus favorable, ce grand factotum de
la machine gouvernementale: _Si_.
_Si_ crée les rapports les plus cordiaux; il est, au fond, la conclusion
de tous les grands actes. Que de guerres il a su éviter; que de
froissements, épargner; et, pour ne pas montrer que ses bonnes œuvres,
que de ruptures amenées, que de batailles livrées, grâce à lui! Vous
cherchez telle cause historique au confit ou à son apaisement, vous
fouillez archives et bibliothèques, vous vous imaginez, enfin, avoir mis
la main sur les faits créateurs de la querelle ou de la réconciliation;
et vous bâtissez là-dessus tout un système, qu’on enseignera dans les
écoles de l’avenir. Mais vous vous trompez! Vous n’y entendez rien!
C’est _Si_, et lui seul qui a tout fait! N’est-ce pas lui, qui
représente l’honneur des nations, et l’intérêt même de chacune d’elles:
car, au fond de tout, il y a l’intérêt!
Passons-nous aux rapports de société? Il est impossible d’être aimable
ou dévoué, en se passant du concours de _Si_. Le mariage ne se fait
jamais sans que... _Si_ ne soit prononcé. La naissance ne se soustrait
pas à son influence, et la mort même, toute dernière souveraine, lui est
soumise, elle aussi.
En fait d’amour, me faudra-t-il encore dépeindre le rôle de _Si_? Nulle
part il ne se montre plus envahissant, plus exclusivement dominateur,
plus jaloux de faire sentir sa force: il se glisse au cœur de celui qui
espère, et de ceux qui ont tout à redouter: il crée les rêves dorés du
bonheur et les plus noires imaginations du soupçon. Il unit, sépare,
rapproche, bouleverse à volonté, mille fois plus puissant que le petit
archer de l’antique mythologie.
Il est aussi le grand constructeur des châteaux en Espagne. Il nous aide
à supporter la vie, par l’espérance de chaque jour, et à la finir moins
tristement par l’espoir de l’éternité. A ce titre nous n’avons que des
remerciements à lui adresser, à ce consolateur qui encourage et soutient
le faible, sur le point de défaillir.
Vous imaginez peut-être qu’il a daigné épargner nos sentiments les plus
impersonnels, les jouissances esthétiques de l’art le plus détaché de la
terre? Erreur! L’habile trompeur a su se glisser, jusque dans les notes
de l’octave, dont on ne le chassera jamais, et qu’il ferme
victorieusement, placé au faîte le plus haut.
Dans notre langue, ce mot _Si_ est représenté par plusieurs figures,
composées toujours de deux lettres.
La première de ces figures montre le signe _parole_, suivi de
l’idéogramme _désaccord_. Manière originale de nous dire que _Si_ entre
dans la phrase, uniquement pour en changer le sens et le rendre douteux.
La deuxième figure est formée des mots _homme_ et _morceau_. Est-il
possible d’exprimer plus clairement qu’avec _Si_ on ne possède jamais
l’homme tout entier? Du reste, l’ensemble employé seul, veut dire:
_faux, trompeur_.
Une troisième figure commence également par _homme_, et se termine par
_favori_. Certainement, l’inventeur de notre écriture a voulu, dans sa
profonde connaissance du cœur humain, nous faire entendre que la
promesse conditionnelle, qui laisse la liberté de se dégager à un moment
donné, est et demeure bien chère à l’homme!
Enfin, une dernière figure nous montre _Si_ sous la forme d’une _femme_,
accompagnée du signe _bouche_.
Quelle éloquence dans cette représentation, et quelle vérité! _Si_,
n’est-ce pas tout cet être ondoyant et divers, perfide comme l’onde et
charmant comme l’aurore, qui personnifie toutes les finesses unies à
tous les charmes? N’est-ce pas la femme tout entière? Et cette créature
exquise, toute parfaite que nous la désirions, ne perdrait-elle pas une
grande partie de son empire sur le sexe prétendu fort, en abandonnant
tout ce qu’il y a d’attraits et d’émotions dans l’usage raffiné qu’elle
sait faire du... _Si_?
Sans doute, le créateur de nos caractères, en multipliant les
idéogrammes chargés de représenter ce vocable, avait parfaitement
conscience de l’impossibilité d’en rendre, par un seul signe, les sens
multiples et les emplois variés. Aussi en inventa-t-il quatre, et ce
n’est pas trop. Est-ce même assez, et tout a-t-il été figuré ainsi? Je
ne le pense pas: notre langue a eu beau multiplier les images pour
montrer tout ce que _Si_ renferme de pensées, de finesse, de ruses, de
doutes, de désirs et d’espérances: l’expression, ici, sera toujours
au-dessous de la pensée; elle ne parviendra jamais à rendre toutes les
modalités, infiniment diverses, d’un mot qui échappe à la définition,
qui est l’incertain posé en axiome, l’insaisissable fait _verbe_.
A ce point de vue, nos _Si_ chinois ont même un grand désavantage, quand
on les compare au _Si_ français. Chacun des quatre est quelque peu
spécialisé, appliqué à une espèce particulière du doute, plus défini,
par conséquence.
Le _Si_ français, au contraire, jouit d’une puissance illimitée, comme
le sens même de cette particule: la langue lui appartient en entier; son
empire absolu, qu’aucune fiction ne restreint, est bien fait pour
épouvanter l’écrivain et lui inspirer le désir de se passer d’un ami
dangereux, du plus envahissant des collaborateurs. Aussi, quelque
secourable qu’il puisse être, d’ailleurs; quelque grands que soient les
services qu’on peut attendre de sa fréquentation, je me suis senti pris
de frayeur, au moment de me trouver à côté de cet absorbant auxiliaire.
J’ai donc résolu, pour aujourd’hui du moins, de renoncer à toute
relation avec ce personnage très prépondérant. J’ai voulu, même en ne
parlant que de _Si_, éviter soigneusement de faire appel à son
intervention, pour échapper aux hésitations, aux doutes, aux craintes,
que son entrée en scène implique toujours; pour me soustraire aussi, au
retour perpétuel de ce son aigu, toujours le même, et qui eût fini par
changer ce _si en scie_.
Quoi qu’il en soit, cette simple comparaison entre les rôles différents
joués par un seul et même mot en français et en chinois, suffira
peut-être pour faire comprendre au public européen quelles difficultés
s’opposent à une modification artificielle de notre langue et de notre
écriture. Avoir tant à dire, pour un seul mot! Que serait-ce donc,
lorsqu’il faudrait en étudier quarante mille?
J’ai fait tout ce que j’ai pu, pour rendre tangibles les obstacles qui
se dresseraient devant une tentative de transformation. Mon but a-t-il
été atteint? Ai-je donné à entendre au lecteur ce que je ressentais
moi-même? A-t-il saisi tout ce que renferme de grandes choses ce petit
mot? Et comprend-il comme moi que les nuances sont intraduisibles?
Peut-être ai-je bien fait. Peut-être aurais-je pu mieux faire... Si...