CHAPITRE V

Vendredi.—Son éducation.—Conversation.—Rudiments de

religion.—Nouveau canot.—Encore les sauvages.—Assaut.—Vendredi et

son père.—Après le différend.—Plans d’évasion.

En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me

parler. D’abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c’était

le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l’appelai ainsi en mémoire

de ce jour. Je lui enseignai également à m’appeler maître, à dire oui

et non, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.—Je lui donnai

ensuite du lait dans un pot de terre; j’en bus le premier, j’y trempai

mon pain et lui donnai un gâteau pour qu’il fit de même: il s’en

accommoda aussitôt et me fit signe qu’il trouvait cela fort bon.

Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut, je

lui fis comprendre qu’il fallait me suivre et que je lui donnerais des

vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme

nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me

le désigna exactement et me montra les marques qu’il avait faites pour

le reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer

et les manger. Là-dessus je parus fort en colère; je lui exprimai

mon horreur en faisant comme si j’allais vomir à cette pensée, et je

lui enjoignis de la main de passer outre, ce qu’il fit sur-le-champ

avec une grande soumission. Je l’emmenai alors sur le sommet de la

montagne, pour voir si les ennemis étaient partis; et, braquant ma

longue-vue, je découvris parfaitement la place où ils avaient été,

mais aucune apparence d’eux ni de leurs canots. Il était donc positif

qu’ils étaient partis et qu’ils avaient laissé derrière eux leurs deux

camarades sans faire aucune recherche.

Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de

courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec

moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l’arc et les flèches,

dont je le trouvai très adroit à se servir; je lui donnai aussi à

porter un fusil pour moi; j’en pris deux moi-même, et nous marchâmes

vers le lieu où avaient été les sauvages, car je désirais en avoir

de plus amples nouvelles. Quand j’y arrivai, mon sang se glaça dans

mes veines, et mon cœur défaillit à un horrible spectacle. C’était

vraiment chose terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit

rien à Vendredi. La place était couverte d’ossements humains, la

terre teinte de sang; çà et là étaient des morceaux de chair à moitié

mangés, déchirés et rôtis, en un mot toutes les traces d’un festin de

triomphe qu’ils avaient fait là après une victoire sur leurs ennemis.

Je vis trois crânes, cinq mains, les os de trois ou quatre jambes,

des os de pieds et une foule d’autres parties du corps. Vendredi me

fit entendre par ses signes que les sauvages avaient amené quatre

prisonniers pour les manger, que trois l’avaient été, et que lui,

en se désignant lui-même, était le quatrième; qu’il y avait eu une

grande bataille entre eux et un roi leur voisin,—dont, ce semble, il

était le sujet;—qu’un grand nombre de prisonniers avaient été faits,

et conduits en différents lieux par ceux qui les avaient pris dans la

déroute, pour être mangés, ainsi que l’avaient été ceux débarqués par

ces misérables.

Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons

et tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire

un grand feu dessus pour les réduire en cendres. Je m’aperçus que

Vendredi avait encore un violent appétit pour cette chair, et que son

naturel était encore cannibale; mais je lui montrai tant d’horreur à

cette idée, à la moindre apparence de cet appétit, qu’il n’osa pas le

découvrir: car je lui avais fait parfaitement comprendre que, s’il le

manifestait, je le tuerais.

Lorsqu’il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château,

et là je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout

je lui donnai une paire de caleçons de toile que j’avais tirée du

coffre du pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j’avais

trouvée dans le bâtiment naufragé; avec un léger changement, elle

lui alla très bien. Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de

chèvre aussi bien que le permit mon savoir, j’étais devenu alors un

assez bon tailleur: puis je lui donnai un bonnet très commode et

assez _fashionable_ que j’avais fait avec une peau de lièvre. Il fut

ainsi passablement habillé pour le moment, et on ne peut plus ravi

de se voir presque aussi bien vêtu que son maître. A la vérité, il

eut d’abord l’air fort empêché dans toutes ces choses: ses caleçons

étaient portés gauchement, ses manches de casaque le gênaient aux

épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les endroits où il se

plaignait qu’elles lui faisaient mal, et lui-même s’y accoutumant, il

finit par s’en accommoder fort bien.

Le lendemain du jour où je vins avec lui à ma _huche_, je commençai à

examiner où je pourrais le loger. Afin qu’il fût commodément pour lui

et cependant très convenablement pour moi, je lui élevai une petite

cabane dans l’espace vide entre mes deux fortifications, en dedans

de la dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une

ouverture donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et

une porte de planches que je posai dans le passage, un peu en dedans

de l’entrée. Cette porte était ajustée pour ouvrir à l’intérieur. La

nuit je la barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que

Vendredi n’aurait pu venir jusqu’à moi dans mon dernier retranchement

sans faire, en grimpant, quelque bruit qui m’aurait immanquablement

réveillé; car ce retranchement avait alors une toiture faite de

longues perches couvrant toute ma tente, s’appuyant contre le rocher

et entrelacées de branchages, en guise de lattes, chargées d’une

couche très épaisse de paille de riz aussi forte que des roseaux. A

la place ou au trou que j’avais laissé pour entrer ou sortir avec mon

échelle, j’avais posé une sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée

à l’extérieur, ne se serait point ouverte, mais serait tombée avec un

grand fracas. Quant aux armes, je les prenais toutes avec moi pendant

la nuit.

Mais je n’avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme

n’eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que

Vendredi. Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant

et affectueux, son attachement pour moi était celui d’un enfant pour

son père. J’ose dire qu’il aurait sacrifié sa vie pour sauver la

mienne en toute occasion. La quantité de preuves qu’il m’en donna mit

cela hors de doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il

n’était pas nécessaire d’user de précautions à son égard.

Ceci me donna souvent occasion d’observer, et avec étonnement,

que si toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le

gouvernement des œuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de

ses créatures du bon usage auquel sont applicables leurs facultés et

les puissances de leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes

forces, la même raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments

d’amitié et d’obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment

pour les outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de

fidélité, enfin toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien,

qui nous ont été données à nous-mêmes; et que, lorsqu’il plaît à Dieu

de leur envoyer l’occasion d’exercer leurs facultés, ces créatures

sont aussi disposées, même mieux disposées que nous à les appliquer

au bon usage pour lequel elles leur ont été départies. Je devenais

parfois très mélancolique lorsque je réfléchissais au médiocre

emploi que généralement nous faisons de toutes ces facultés, quoique

notre intelligence soit éclairée par le flambeau de l’instruction

et l’esprit de Dieu, et que notre entendement soit agrandi par la

connaissance de sa parole. Pourquoi, me demandais-je, plaît-il à Dieu

de cacher cette connaissance salutaire à tant de millions d’âmes qui,

à en juger par ce pauvre sauvage, en auraient fait un meilleur usage

que nous?

De là j’étais quelquefois entraîné si loin que je m’attaquais à la

souveraineté de la Providence, et que j’accusais en quelque sorte sa

justice d’une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux

uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de tous les mêmes

devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais

par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle

loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence

infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne

pourrait être pour ne l’avoir point connu, mais pour avoir péché

contre cette lumière qui, comme dit l’Écriture, était une loi pour

elles, et par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus

être justes, bien que le principe n’en fût point manifeste pour nous;

qu’enfin nous sommes tous COMME L’ARGILE ENTRE LES MAINS DU POTIER, A

QUI NUL VASE N’A DROIT DE DIRE: POURQUOI M’AS-TU FAIT AINSI?

Mais retournons à mon nouveau compagnon. J’étais enchanté de lui, et

je m’appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à

le rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me

comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il

était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait

m’entendre ou se faire entendre de moi, qu’il m’était vraiment

agréable de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si

douce que je me disais: Si je n’avais pas à redouter les sauvages,

volontiers je demeurerais en ce lieu aussi longtemps que je vivrais.

Trois ou quatre jours après mon retour au château, je pensai que,

pour détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de

son appétit cannibale, je devais lui faire goûter d’autre viande:

je l’emmenai donc un matin dans les bois. J’y allais, au fait, dans

l’intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l’apporter et

l’apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à

l’ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là-dessus j’arrêtai

Vendredi.—«Holà! ne bouge pas,» lui dis-je en lui faisant signe de ne

pas remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je

tuai un des chevreaux. Le pauvre diable, qui m’avait vu, il est vrai,

tuer à une grande distance le sauvage son ennemi, mais qui n’avait

pu imaginer comment cela s’était fait, fut jeté dans une étrange

surprise. Il tremblait, il chancelait, et avait l’air si consterné que

je pensai le voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau

sur lequel j’avais fait feu ou ne s’aperçut pas que je l’avais tué,

mais il arracha sa veste pour s’assurer s’il n’était point blessé

lui-même. Il croyait sans doute que j’avais résolu de me défaire de

lui; car il vint s’agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux,

il me dit une multitude de choses où je n’entendis rien, sinon qu’il

me suppliait de ne pas le tuer.

[Illustration: Je mis mon fusil en joue.]

Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point

lui faire du mal: je le pris par la main et le relevai en souriant,

et lui montrant du doigt le chevreau que j’avais atteint, je lui fis

signe de l’aller quérir. Il obéit. Tandis qu’il s’émerveillait et

cherchait à voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon

fusil, et au même instant j’aperçus, perché sur un arbre à portée de

mousquet, un grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi

comprît un peu ce que j’allais faire, je le rappelai vers moi en lui

montrant l’oiseau; c’était, au fait, un perroquet, bien que je l’eusse

pris pour un faucon. Je lui désignai donc le perroquet, puis mon

fusil, puis la terre au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que

je voulais l’abattre et lui donner à entendre que je voulais tirer

sur cet oiseau et le tuer. En conséquence je fis feu; je lui ordonnai

de regarder, et sur-le-champ il vit tomber le perroquet. Nonobstant

tout ce que je lui avais dit, il demeura encore là comme un effaré. Je

conjecturai qu’il était épouvanté ainsi parce qu’il ne m’avait rien

vu mettre dans mon fusil, et qu’il pensait que c’était une source

merveilleuse de mort et de destruction propre à tuer hommes, bêtes,

oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de loin.

Son étonnement fut tel, que de longtemps il n’en put revenir; et je

crois que si je l’eusse laissé faire, il m’aurait adoré, moi et mon

fusil. Quant au fusil lui-même, il n’osa pas y toucher de plusieurs

jours; mais lorsqu’il en était près, il lui parlait et l’implorait

comme s’il eut pu lui répondre. C’était, je l’appris dans la suite,

pour le prier de ne pas le tuer.

Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir

chercher l’oiseau que j’avais frappé, ce qu’il fit; mais il fut assez

longtemps absent, car le perroquet, n’étant pas tout à fait mort,

s’était traîné à une grande distance de l’endroit où je l’avais

abattu. Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l’apporter.

Comme je m’étais aperçu de son ignorance à l’égard de mon fusil, je

profitai de son éloignement pour le recharger sans qu’il pût me voir,

afin d’être tout prêt s’il se présentait une autre occasion: mais plus

rien ne s’offrit alors.—J’apportai donc le chevreau à la maison, et le

même soir je l’écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j’avais

un vase convenable, j’en mis bouillir ou consommer quelques morceaux,

et je fis un excellent bouillon. Après que j’eus tâté de cette viande,

j’en donnai à mon serviteur, qui en parut très content et trouva cela

fort de son goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir

manger du sel avec la viande. Il me fit signe que le sel n’était pas

bon à manger, et, en ayant mis un peu dans sa bouche, son cœur sembla

se soulever, il le cracha et le recracha, puis se rinça la bouche

avec de l’eau fraîche. A mon tour je pris une bouchée de viande sans

sel, et je me mis à cracher et à crachoter aussi vite qu’il avait

fait; mais cela ne le décida point, et il ne se soucia jamais de saler

sa viande ou son bouillon, si ce n’est que fort longtemps après, et

encore ce ne fut que très peu.

Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je

résolus de le régaler le lendemain d’une pièce de chevreau rôti. Pour

la faire cuire, je la suspendis à une ficelle devant le feu,—comme je

l’avais vu pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,—en plantant

deux pieux, un sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé

en travers sur leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse,

et en faisant tourner la viande continuellement. Vendredi s’émerveilla

de cette invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s’y prit

de tant de manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son

goût, que je n’eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que

désormais il ne mangerait plus d’aucune chair humaine, ce dont je fus

fort aise.

Le jour suivant, je l’occupai à piler du blé et à bluter, suivant la

manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire

cela aussi bien que moi, après surtout qu’il eut compris quel en

était le but, et que c’était pour faire du pain, car ensuite je lui

montrai à pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint

capable d’exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même.

Je commençai alors à réfléchir qu’ayant deux bouches à nourrir au

lieu d’une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma maison

et semer une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis

donc une plus grande pièce de terre, et me mis à l’enclore de la

même façon que mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non

seulement volontiers et de tout cœur, mais très joyeusement. Je lui

dis que c’était pour avoir du blé de quoi faire plus de pain, parce

qu’il était maintenant avec moi et afin que je pusse en avoir assez

pour lui et pour moi-même, il parut très sensible à cette attention,

et me fit connaître qu’il pensait que je prenais beaucoup plus de

peine pour lui que pour moi, et qu’il travaillerait plus rudement si

je voulais lui dire ce qu’il fallait faire.

Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans

l’île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de

presque toutes les choses que j’avais occasion de nommer et de tous

les lieux où j’avais à l’envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu’en

peu de temps je recouvrai l’usage de ma langue, qui auparavant m’était

fort peu utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je

puisais dans sa conversation, j’avais à me louer de lui-même tout

particulièrement; sa simple et naïve candeur m’apparaissait de plus

en plus chaque jour. Je commençais réellement à aimer cette créature,

qui, de son côté, je crois, m’aimait plus que tout ce qu’il lui avait

été possible d’aimer jusque-là.

Un jour j’eus envie de savoir s’il n’avait pas quelque penchant à

retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris

l’anglais qu’il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je

lui demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait

jamais dans les batailles. A cela il se mit à sourire et me dit:—«Oui,

oui, nous toujours se battre le meilleur;»—il voulait dire: nous

avons toujours l’avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes

l’entretien suivant:—Vous toujours se battre le meilleur; d’où vient

alors, Vendredi, que tu as été fait prisonnier?

VENDREDI.—Ma nation battre beaucoup pour tout cela.

LE MAÎTRE.—Comment battre? Si la nation les a battus, comment se

fait-il que tu aies été pris?

VENDREDI.—Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux

prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout à fait dans

la place là-bas où moi n’être pas; là ma nation prendre un, deux,

grand mille.

LE MAÎTRE.—Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de

l’ennemi?

VENDREDI.—Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le

canot; ma nation n’avoir pas canot cette fois.

LE MAÎTRE.—Eh bien, Vendredi, que fait la nation des hommes qu’elle

prend? Les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi?

VENDREDI.—Oui, ma nation manger hommes aussi, manger tous.

LE MAÎTRE.—Où les mène-t-elle?

VENDREDI.—Aller à toute place où elle pense.

LE MAÎTRE.—Vient-elle ici?

VENDREDI.—Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.

LE MAÎTRE.—Es-tu venu ici avec vos gens?

VENDREDI.—Oui, moi venir là.—Il montrait du doigt le côté nord-ouest

de l’île qui, à ce qu’il paraît, était le côté qu’ils affectionnaient.

Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre

des sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie

la plus éloignée de l’île, pour manger de la chair humaine qu’ils

y apportaient; et quelque temps après, lorsque je pris le courage

d’aller avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention

autrefois, il reconnut l’endroit de prime abord, et me dit que là il

était venu une fois, qu’on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et

un enfant. Il ne savait pas compter jusqu’à vingt en anglais; mais il

mit autant de pierres sur un même rang et me pria de les compter.

J’ai narré ce fait parce qu’il est l’introduction de ce qui

suit.—Après que j’eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai

combien il y avait de notre île au continent, et si les canots

rarement périssaient. Il me répondit qu’il n’y avait point de danger,

que jamais il ne se perdait un canot; qu’un peu plus avant en mer on

trouvait dans la matinée toujours le même courant et le même vent, et

dans l’après-midi un vent et un courant opposés.

Je m’imaginai d’abord que ce n’était autre chose que les mouvements de

la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la

cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière

de l’Orénoque,—dans l’embouchure de laquelle, comme je le reconnus

plus tard, notre île était située, et que la terre que je découvrais

à l’ouest et au nord-ouest était la grande île de la Trinité, sise

à la pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J’adressai à

Vendredi mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer,

les côtes et les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce

qu’il savait avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui

demandai aussi les noms de ces différentes nations; mais je ne pus

obtenir pour toute réponse que Caribs, d’où je déduisis aisément que

c’étaient les Caribes, que nos cartes placent dans cette partie de

l’Amérique qui s’étend de l’embouchure du fleuve de l’Orénoque vers la

Guyane et jusqu’à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà

la lune, il voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit

être à l’ouest de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes

grandes moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs

et barbus comme moi et qu’ils avaient tué beaucoup hommes, ce fut son

expression. Je compris qu’il désignait par là les Espagnols, dont les

cruautés en Amérique se sont étendues sur tous ces pays, cruautés dont

chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.

Je lui demandai encore s’il savait comment je pourrais aller de mon

île jusqu’à ces hommes blancs. Il me répondit:—«Oui, oui, pouvoir y

aller dans deux canots.»—Je n’imaginais pas ce qu’il voulait dire

par deux canots. A la fin cependant je compris, non sans grande

difficulté, qu’il fallait être dans un grand et large bateau aussi

gros que deux pirogues.

Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis

lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre

l’occasion de m’échapper de ce lieu avec l’assistance que ce pauvre

sauvage me prêterait.

Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu’il

avait commencé à me parler et à me comprendre, je n’avais pas négligé

de jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses.

Un jour, entre autres, je lui demandai qui l’avait fait. Le pauvre

garçon ne me comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais

qui était son père. Je donnai donc un autre tour à ma question, et

je lui demandai qui avait fait la mer, la terre où il marchait, et

les montagnes et les bois. Il me répondit que c’était le vieillard

Benamuckée, qui vivait au delà de tout. Il ne put rien ajouter sur ce

grand personnage, sinon qu’il était très vieux; beaucoup plus vieux,

disait-il, que la mer ou la terre, que la lune ou les étoiles. Je

lui demandai alors, si ce vieux personnage avait fait toutes choses,

pourquoi toutes choses ne l’adoraient pas. Il devint très sérieux,

et avec un air parfait d’innocence il me repartit:—«Toute chose lui

dit: O!»—«Mais, repris-je, les gens qui meurent dans ce pays s’en

vont-ils quelque part?» —«Oui, répliqua-t-il, eux tous aller vers

Benamuckée.»—Enfin je lui demandai si ceux qu’on mange y vont de

même,—et il répondit: Oui.

Je pris de là occasion de l’instruire dans la connaissance du vrai

Dieu. Je lui dis que le grand créateur de toutes choses vit là-haut,

en lui désignant du doigt le ciel; qu’il gouverne le monde avec le

même pouvoir et la même providence par lesquels il l’a créé; qu’il est

tout-puissant et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous

ôter tout. Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m’écoutait

avec une grande attention, et recevait avec plaisir la notion de

Jésus-Christ—envoyé pour nous racheter—et de notre manière de prier

Dieu, qui peut nous entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que

si notre Dieu pouvait nous entendre de par delà le soleil, il devait

être un plus grand Dieu que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si

loin, et cependant ne pouvait les entendre, à moins qu’ils ne vinssent

lui parler sur les grandes montagnes, où il faisait sa demeure.

Je lui demandai s’il était jamais allé lui parler. Il me répondit que

non; que les jeunes gens n’y allaient jamais, que personne n’y allait

que les vieillards, qu’il nommait leur Oowookakée, c’est-à-dire, je me

le fis expliquer par lui, leurs religieux ou leur clergé, et que ces

vieillards allaient lui dire: O!—c’est ainsi qu’il appelait faire des

prières;—puisque, lorsqu’ils revenaient, ils leur rapportaient ce que

Benamuckée avait dit.

Je fis mes efforts pour rendre sensible à mon serviteur Vendredi la

supercherie de ces vieillards, en lui disant que leur prétention

d’aller sur les montagnes pour dire O! à leur dieu Benamuckée était

une imposture, que les paroles qu’ils lui attribuaient l’étaient bien

plus encore, et que s’ils recevaient là quelques réponses et parlaient

réellement avec quelqu’un, ce devait être avec un mauvais esprit.

Alors, j’entrai en un long discours touchant le diable, son origine,

sa rébellion contre Dieu, sa haine pour les hommes, la raison de

cette haine, son penchant à se faire adorer dans les parties obscures

du monde au lieu de Dieu et comme Dieu, et la foule de stratagèmes

dont il use pour entraîner le genre humain à sa ruine; enfin, l’accès

secret qu’il se ménage auprès de nos passions et de nos affections

pour adapter ses pièges si bien à nos inclinations, qu’il nous rend

nos propres tentateurs, et nous fait courir à notre perte par notre

propre choix.

[Illustration: J’entrai en un long discours.]

Je trouvai qu’il n’était pas aussi facile d’imprimer dans son esprit

de justes notions sur le diable qu’il l’avait été de lui en donner sur

l’existence d’un Dieu. La nature appuyait tous mes arguments pour lui

démontrer même la nécessité d’une grande cause première, d’un suprême

pouvoir dominateur, d’une secrète Providence directrice, et l’équité

et la justice du tribut d’hommages que nous devons lui payer. Mais

rien de tout cela ne se présentait dans la notion sur le malin esprit,

sur son origine, son existence, sa nature, et principalement son

inclination à faire le mal et à nous entraîner à le faire aussi. Le

pauvre garçon m’embarrassa un jour tellement par une question purement

naturelle et innocente, que je sus à peine que lui dire. Je lui avais

parlé longuement du pouvoir de Dieu, de sa toute-puissance, de sa

terrible détestation du péché, du feu dévorant qu’il a préparé pour

les ouvriers d’iniquité; enfin, nous ayant tous créés, de son pouvoir

de nous détruire, de détruire l’univers en un moment; et tout ce

temps il m’avait écouté avec un grand sérieux.

Venant ensuite à lui conter que le démon était l’ennemi de Dieu dans

le cœur de l’homme, et qu’il usait toute sa malice et son habileté à

renverser les bons desseins de la Providence et à ruiner le royaume

de Christ sur la terre:—«Eh bien! interrompit Vendredi, vous dire

Dieu est si fort, si grand; est-il pas beaucoup plus fort, beaucoup

plus puissance que le diable?» «—Oui, oui, dis-je, Vendredi; Dieu

est plus fort que le diable, Dieu est au-dessus du diable, et c’est

pourquoi nous prions Dieu de le mettre sous nos pieds, de nous rendre

capables de résister à ses tentations et d’éteindre ses aiguillons de

feu.»—«Mais, reprit-il, si Dieu, beaucoup plus fort, beaucoup plus

puissance que le diable, pourquoi Dieu pas tuer le diable pour faire

lui non plus méchant?»

Je fus étrangement surpris à cette question. Au fait, bien que je

fusse alors un vieil homme, je n’étais pourtant qu’un jeune docteur,

n’ayant guère les qualités requises d’un casuiste ou d’un _résolveur_

de difficultés. D’abord, ne sachant que dire, je fis semblant de ne

pas l’entendre, et lui demandai ce qu’il disait. Mais il tenait trop

à une réponse pour oublier sa question, et il la répéta de même, dans

son langage décousu. J’avais eu le temps de me remettre un peu; je

lui dis:—«Dieu veut le punir sévèrement à la fin: il le réserve pour

le jour du jugement, où il sera jeté dans l’abîme sans fond, pour

demeurer dans le feu éternel.»—Ceci ne satisfit pas Vendredi; il

revint à la charge en répétant mes paroles:—«Réservé à la fin! moi

pas comprendre; mais pourquoi pas tuer le diable maintenant, pourquoi

pas tuer grand auparavant?»—«Tu pourrais aussi bien me demander,

repartis-je, pourquoi Dieu ne nous tue pas, toi et moi, quand nous

faisons des choses méchantes qui l’offensent; il nous conserve pour

que nous puissions nous repentir et puissions être pardonnés.»

Après avoir réfléchi un moment à cela:—« Bien, bien, dit-il très

affectueusement, cela est bien; ainsi, vous, moi, diable, tous

méchants, tous préserver, tous repentir, Dieu pardonner tous.» —Je

retombai donc encore dans une surprise extrême, et ceci fut une preuve

pour moi que bien que les simples notions de la nature conduisent les

créatures raisonnables à la connaissance de Dieu et de l’adoration ou

hommage dû à son essence suprême comme la conséquence de notre nature,

cependant la divine révélation seule peut amener à la connaissance de

Jésus-Christ, et d’une rédemption opérée pour nous, d’un médiateur,

d’une nouvelle alliance, et d’un intercesseur devant le trône de Dieu.

Une révélation venant du ciel peut seule, dis-je, imprimer ces notions

dans l’âme; par conséquent, l’Évangile de Notre-Seigneur et Sauveur

Jésus-Christ—j’entends la parole divine,—et l’Esprit de Dieu promis

à son peuple pour guide et sanctificateur, sont les instructeurs

essentiels de l’âme des hommes dans la connaissance salutaire de Dieu

et les voies du salut.

J’interrompis donc le présent entretien entre moi et mon serviteur

en me levant à la hâte, comme si quelque affaire subite m’eût appelé

dehors; et, l’envoyant alors bien loin, sous quelque prétexte, je

me mis à prier Dieu ardemment de me rendre capable d’instruire

salutairement cet infortuné sauvage en préparant par son Esprit le

cœur de cette pauvre ignorante créature à recevoir la lumière de

l’Évangile, en la réconciliant à lui, et de me rendre capable de

l’entretenir si efficacement de la parole divine, que ses yeux pussent

être ouverts, sa conscience convaincue et son âme sauvée. Quand il

fut de retour, j’entrai avec lui dans une longue dissertation sur la

rédemption des hommes par le Sauveur du monde, et sur la doctrine de

l’Évangile annoncée de la part du ciel, c’est-à-dire la repentance

envers Dieu et la foi en notre Sauveur Jésus. Je lui expliquai de mon

mieux pourquoi notre divin Rédempteur n’avait pas revêtu la nature des

anges, mais bien la race d’Abraham, et comment, pour cette raison, les

anges tombés étaient exclus de la rédemption, venue seulement pour les

BREBIS ÉGARÉES DE LA MAISON D’ISRAËL.

Il y avait, Dieu le sait, plus de sincérité que de science dans

toutes les méthodes que je pris pour l’instruction de cette

malheureuse créature, et je dois reconnaître ce que tout autre, je

pense, éprouvera en pareil cas, qu’en lui exposant les choses d’une

façon évidente, je m’instruisis moi-même en plusieurs choses que

j’ignorais ou que je n’avais pas approfondies auparavant, mais qui

se présentèrent naturellement à mon esprit, quand je me pris à les

fouiller pour l’enseignement de ce pauvre sauvage. En cette occasion,

je mis même à la recherche de ces choses plus de ferveur que je ne

m’en étais senti de ma vie. Si bien que j’aie réussi ou non avec cet

infortuné, je n’en avais pas moins de fortes raisons pour remercier

le ciel de me l’avoir envoyé. Le chagrin glissait plus légèrement

sur moi; mon habitation devenait excessivement confortable; et quand

je réfléchissais que, dans cette vie solitaire à laquelle j’avais

été condamné, je n’avais pas été seulement conduit à tourner mes

regards vers le ciel et à chercher le bras qui m’avait exilé, mais

que j’étais devenu un instrument de la Providence pour sauver la vie

et sans doute l’âme d’un pauvre sauvage, et pour l’amener à la vraie

science de la religion et de la doctrine chrétiennes, afin qu’il pût

connaître le Christ Jésus, afin qu’il pût connaître celui qui est la

vie éternelle; quand, dis-je, je réfléchissais sur toutes ces choses,

une joie secrète s’épanouissait dans mon âme, et souvent même je me

félicitais d’avoir été amené en ce lieu, ce que j’avais tant de fois

regardé comme la plus terrible de toutes les afflictions qui eussent

pu m’advenir.

Dans cet esprit de reconnaissance, j’achevai le reste de mon exil.

Mes conversations avec Vendredi employaient si bien mes heures, que

je passai les trois années que nous vécûmes là ensemble parfaitement

et complètement heureux, si toutefois il est une condition sublunaire

qui puisse être appelée bonheur parfait. Le sauvage était alors un

bon chrétien, un bien meilleur chrétien que moi; quoique, Dieu en

soit béni! j’aie quelque raison d’espérer que nous étions également

pénitents, et des pénitents consolés et régénérés.—Nous avions la

parole de Dieu à lire et son Esprit pour nous diriger, tout comme si

nous eussions été en Angleterre.

Je m’appliquais constamment à lire l’Écriture et à lui expliquer de

mon mieux le sens de ce que je lisais; et lui, à son tour, par ses

examens et ses questions sérieuses, me rendait, comme je le disais

tout à l’heure, un docteur bien plus habile dans la connaissance des

deux Testaments que je ne l’aurais jamais été si j’eusse fait une

lecture privée. Il est encore une chose, fruit de l’expérience de

cette portion de ma vie solitaire, que je ne puis passer sous silence:

oui, c’est un bonheur infini et inexprimable que la science de Dieu et

la doctrine du salut par Jésus-Christ soient si clairement exposées

dans les Testaments, et qu’elles soient si faciles à être reçues et

entendues, que leur simple lecture pût me donner assez le sentiment de

mon devoir pour me porter directement au grand œuvre de la repentance

sincère de mes péchés, et pour me porter, en m’attachant à un sauveur,

source de vie et de salut, à pratiquer une réforme et à me soumettre

à tous les commandements de Dieu, et cela sans aucun maître ou

précepteur, j’entends humain. Cette simple instruction se trouva de

même suffisante pour éclairer mon pauvre sauvage et pour en faire un

chrétien tel que de ma vie j’en ai peu connu qui le valussent.

Quant aux disputes, aux controverses, aux pointilleries, aux

contestations qui furent soulevées dans le monde touchant la

religion, soit subtilités de doctrine, soit projets de gouvernement

ecclésiastique, elles étaient pour nous tout à fait chose vaine,

comme, autant que j’en puis juger, elles l’ont été pour le reste

du genre humain. Nous étions sûrement guidés vers le ciel par les

Écritures; et nous étions éclairés par l’Esprit consolateur de Dieu,

nous enseignant et nous instruisant par sa parole, nous conduisant

à toute vérité et nous rendant l’un et l’autre soumis et obéissants

aux enseignements de sa loi. Je ne vois pas que nous aurions pu faire

le moindre usage de la connaissance la plus approfondie des points

disputés en religion qui répandirent tant de troubles sur la terre,

quand bien même nous eussions pu y parvenir.—Mais il me faut reprendre

le fil de mon histoire, et suivre chaque chose dans son ordre.

Après que Vendredi et moi eûmes fait une plus intime connaissance,

lorsqu’il put comprendre presque tout ce que je lui disais et parler

couramment, quoique en mauvais anglais, je lui fis le récit de mes

aventures ou de celles qui se rattachaient à ma venue dans l’île;

comment j’y avais vécu et depuis combien de temps. Je l’initiai au

mystère,—car c’en était un pour lui,—de la poudre et des balles, et

je lui appris à tirer. Je lui donnai un couteau, ce qui lui fit un

plaisir extrême; et je lui ajustai un ceinturon avec un fourreau

suspendu, semblable à ceux où l’on porte en Angleterre les couteaux de

chasse; mais dans la gaine, au lieu de coutelas, je mis une hachette,

qui non seulement était une bonne arme en quelques occasions, mais une

arme beaucoup plus utile dans une foule d’autres.

Je lui fis une description des contrées de l’Europe, et

particulièrement de l’Angleterre, ma patrie. Je lui contai comment

nous vivions, comment nous adorions Dieu, comment nous nous

conduisions les uns envers les autres, et comment, dans des vaisseaux,

nous trafiquions avec toutes les parties du monde. Je lui donnai une

idée du bâtiment naufragé à bord duquel j’étais allé, et lui montrai

d’aussi près que je pus la place où il avait échoué; mais depuis

longtemps il avait été mis en pièces et avait entièrement disparu.

Je lui montrai aussi les débris de notre chaloupe, que nous perdîmes

quand nous nous sauvâmes de notre bord, et qu’avec tous mes efforts,

je n’avais jamais pu remuer; mais elle était alors presque entièrement

délabrée. En apercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort

longtemps pensif et sans proférer un seul mot. Je lui demandai ce à

quoi il songeait; enfin il me dit:—«Moi voir pareil bateau ainsi venir

au lieu à ma nation.»

[Illustration: En apercevant cette embarcation, Vendredi demeura fort

longtemps pensif.]

Je fus longtemps sans deviner ce que cela signifiait; mais à la

fin, en y réfléchissant bien, je compris qu’une chaloupe pareille

avait dérivé sur le rivage qu’il habitait, c’est-à-dire, comme il me

l’expliqua, y avait été entraînée par une tempête. Aussitôt j’imaginai

que quelque vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur cette

côte, et que sa chaloupe, s’étant sans doute détachée, avait été jetée

à terre; mais je fus si stupide que je ne songeai pas une seule fois

à des hommes s’échappant d’un naufrage, et ne m’informai pas d’où

ces embarcations pouvaient venir. Tout ce que je demandai, ce fut la

description de ce bateau.

Vendredi me le décrivit assez bien, mais il me mit beaucoup mieux à

même de le comprendre lorsqu’il ajouta avec chaleur:—«Nous sauver

hommes blancs de noyer.»—«Il y avait donc, lui dis-je, des hommes

blancs dans le bateau?»—«Oui, répondit-il, le bateau plein d’hommes

blancs.»—Je le questionnai sur leur nombre; il compta sur ses doigts

jusqu’à dix-sept.—«Mais, repris-je alors, que sont-ils devenus?»—«Ils

vivent, ils demeurent chez ma nation.»

Ce récit me mit en tête de nouvelles pensées: j’imaginai aussitôt que

ce pouvaient être les hommes appartenant au vaisseau échoué en vue

de mon île, comme je l’appelais alors; que ces gens, après que le

bâtiment eut donné contre le rocher, le croyant inévitablement perdu,

s’étaient jetés dans leur chaloupe et avaient abordé à cette terre

barbare parmi les sauvages.

Sur ce, je m’enquis plus curieusement de ce que ces hommes étaient

devenus. Il m’assura qu’ils vivaient encore, qu’il y avait quatre ans

qu’ils étaient là, que les sauvages les laissaient tranquilles et

leur donnaient de quoi manger. Je lui demandai comment il se faisait

qu’ils n’eussent point été tués et mangés:—«Non, me dit-il, eux faire

frère avec eux.»—C’est-à-dire, comme je le compris, qu’ils avaient

fraternisé. Puis il ajouta:—«Eux manger non hommes que quand la guerre

fait battre,»—c’est-à-dire qu’ils ne mangent aucun homme qui ne se

soit battu contre eux et n’ait été fait prisonnier de guerre.

Il arriva, assez longtemps après ceci, que, se trouvant sur le sommet

de la colline, à l’est de l’île, d’où, comme je l’ai narré, j’avais

dans un jour serein découvert le continent de l’Amérique, il arriva,

dis-je, que Vendredi, le temps étant fort clair, regarda fixement

du côté de la terre ferme, puis, dans une sorte d’ébahissement,

qu’il se prit à sauter, et à danser, et à m’appeler, car j’étais à

quelque distance. Je lui en demandai le sujet:—«O joie! ô joyeux!

s’écriait-il, là voir mon pays, là ma nation!»

Je remarquai un sentiment de plaisir extraordinaire épanoui sur sa

face; ses yeux étincelaient, sa contenance trahissait une étrange

passion, comme s’il eût eu un désir véhément de retourner dans sa

patrie. Cet air, cette expression éveilla en moi une multitude

de pensées qui me laissèrent moins tranquille que je ne l’étais

auparavant sur le compte de mon nouveau serviteur Vendredi; et je ne

mis pas en doute que, si jamais il pouvait retourner chez sa propre

nation, non seulement il oublierait toute sa religion, mais toutes les

obligations qu’il m’avait, et qu’il ne fût assez perfide pour donner

des renseignements sur moi à ses compatriotes, et revenir peut-être,

avec quelques centaines des siens, pour faire de moi un festin auquel

il assisterait aussi joyeux qu’il avait eu pour habitude de l’être aux

festins de ses ennemis faits prisonniers de guerre.

Mais je faisais une violente injustice à cette pauvre et honnête

créature, ce dont je fus très chagrin par la suite. Cependant, comme

ma défiance s’accrut et me posséda pendant quelques semaines, je

devins plus circonspect, moins familier et moins affable avec lui; en

quoi aussi j’eus assurément tort: l’honnête et agréable garçon n’avait

pas une seule pensée qui ne découlât des meilleurs principes, tout à

la fois comme un chrétien religieux et comme un ami reconnaissant,

ainsi que plus tard je m’en convainquis, à ma grande satisfaction.

Tant que durèrent mes soupçons, on peut bien être sûr que chaque jour

je le sondai pour voir si je ne découvrirais pas quelques-unes des

nouvelles idées que je lui supposais; mais je trouvai dans tout ce

qu’il disait tant de candeur et d’honnêteté que je ne pus nourrir

longtemps ma défiance; et que, mettant de côté toute inquiétude, je

m’abandonnai de nouveau entièrement à lui. Il ne s’était seulement pas

aperçu de mon trouble; c’est pourquoi je ne saurais le soupçonner de

fourberie.

Un jour que je me promenais sur la même colline et que le temps était

brumeux en mer, de sorte qu’on ne pouvait apercevoir le continent,

j’appelai Vendredi et lui dis:—«Ne désirerais-tu pas retourner dans

ton pays, chez ta propre nation?»—«Oui, dit-il, moi être beaucoup O

joyeux d’être dans ma propre nation.»—«Qu’y ferais-tu? repris-je:

voudrais-tu redevenir barbare, manger de la chair humaine et retomber

dans l’état sauvage où tu étais auparavant?»—Il prit un air chagrin,

et, secouant la tête, il répondit:—«Non, non, Vendredi leur conter

vivre bon, leur conter prier Dieu, leur conter manger pain de blé,

chair de troupeau, lait; non plus manger hommes.»—«Alors ils te

tueront.»—A ce mot, il devint sérieux, et répliqua:—« Non, eux pas

tuer moi, eux volontiers aimer apprendre.»—Il entendait par là qu’ils

étaient très portés à s’instruire. Puis il ajouta qu’ils avaient

appris beaucoup de choses des hommes barbus qui étaient venus dans

le bateau. Je lui demandai alors s’il voudrait s’en retourner; il

sourit à cette question, et me dit qu’il ne pourrait pas nager si

loin. Je lui promis de lui faire un canot. Il me dit alors qu’il irait

si j’allais avec lui:—«Moi partir avec toi! m’écriai-je; mais ils me

mangeront si j’y vais.»—«Non, non, moi faire eux non manger vous,

moi faire eux beaucoup aimer vous.»—Il entendait par là qu’il leur

raconterait comment j’avais tué ses ennemis et sauvé sa vie, et qu’il

me gagnerait ainsi leur affection. Alors il me narra de son mieux

combien ils avaient été bons envers les dix-sept hommes blancs ou

barbus, comme il les appelait, qui avaient abordé à leur rivage dans

la détresse.

Dès ce moment, je l’avoue, je conçus l’envie de m’aventurer en mer,

pour tenter s’il m’était possible de joindre ces hommes barbus, qui

devaient être, selon moi, des Espagnols et des Portugais, ne doutant

pas, si je réussissais, qu’étant sur le continent et en nombreuse

compagnie, je ne pusse trouver quelque moyen de m’échapper de là

plutôt que d’une île éloignée de quarante milles de la côte, et où

j’étais seul et sans secours. Quelques jours après je sondai de

nouveau Vendredi, par manière de conversation, et je lui dis que je

voulais lui donner un bateau pour retourner chez sa nation. Je le

menai par conséquent vers ma petite frégate, amarrée de l’autre côté

de l’île; puis, l’ayant vidée,—car je la tenais toujours enfoncée sous

l’eau,—je la mis à flot, je la lui fis voir, et nous y entrâmes tous

les deux.

Je vis que c’était un compagnon fort adroit à la manœuvre: il la

faisait courir aussi rapidement et plus habilement que je ne l’eusse

pu faire. Tandis que nous voguions, je lui dis:—«Eh bien! maintenant,

Vendredi, irons-nous chez ta nation?»—A ces mots, il resta tout

stupéfait, sans doute parce que cette embarcation lui paraissait

trop petite pour aller si loin. Je lui dis alors que j’en avais une

plus grande. Le lendemain donc je le conduisis au lieu où gisait la

première pirogue que j’avais faite, mais que je n’avais pu mettre

à la mer. Il la trouva suffisamment grande; mais, comme je n’en

avais pris aucun soin, qu’elle était couchée là depuis vingt-deux ou

vingt-trois ans, et que le soleil l’avait fendue et séchée, elle était

pourrie en quelque sorte. Vendredi m’affirma qu’un bateau semblable

ferait l’affaire, et transporterait—beaucoup assez vivres, boire,

pain:—c’était là sa manière de parler.

En somme, je fus alors si affermi dans ma résolution de gagner avec

lui le continent, que je lui dis qu’il fallait nous mettre à en

faire une de cette grandeur-là pour qu’il pût s’en retourner chez

lui. Il ne répliqua pas un mot, mais il devint sérieux et triste. Je

lui demandai ce qu’il avait. Il me répondit ainsi:—«Pourquoi vous

colère avec Vendredi? Quoi moi fait?»—Je le priai de s’expliquer et

lui protestai que je n’étais point du tout en colère.—«Pas colère!

pas colère! reprit-il en répétant ces mots plusieurs fois; pourquoi

envoyer Vendredi loin chez ma nation?»—«Pourquoi?... Mais ne m’as-tu

pas dit que tu souhaitais y retourner?»—«Oui, oui, s’écria-t-il,

souhaiter être tous deux là: Vendredi là et pas maître là.»—En un mot,

il ne pouvait se faire à l’idée de partir sans moi.—«Moi aller avec

toi, Vendredi! m’écriai-je; mais que ferais-je là?»—Il me répliqua

très vivement là-dessus:—«Vous faire grande quantité beaucoup bien,

vous apprendre sauvages hommes être hommes bons, hommes sages, hommes

apprivoisés; vous leur enseigner connaître Dieu, prier Dieu et vivre

nouvelle vie.»—«Hélas! Vendredi, répondis-je, tu ne sais ce que tu

dis, je ne suis moi-même qu’un ignorant.»—«Oui, oui, reprit-il, vous

enseigna moi bien, vous enseigner eux bien.»—«Non, non, Vendredi, te

dis-je, tu partiras sans moi; laisse-moi vivre ici tout seul comme

autrefois.»—A ces paroles il retomba dans le trouble, et, courant à

une des hachettes qu’il avait coutume de porter, il s’en saisit à la

hâte et me la donna.—«Que faut-il que j’en fasse?» lui dis-je.—«Vous

prendre, vous tuer Vendredi.»—«Moi te tuer! Et pourquoi?»—«Pourquoi,

répliqua-t-il prestement, vous envoyer Vendredi loin?... Prendre, tuer

Vendredi, pas renvoyer Vendredi loin.»—Il prononça ces paroles avec

tant de componction, que je vis ses yeux se mouiller de larmes. En un

mot, je découvris clairement en lui une si profonde affection pour moi

et une si ferme résolution, que je lui dis alors, et souvent depuis,

que je ne l’éloignerais jamais tant qu’il voudrait rester avec moi.

Somme toute, de même que par tous ses discours je découvris en lui

une affection si solide pour moi, que rien ne pourrait l’en séparer,

de même je découvris que tout son désir de retourner dans sa patrie

avait sa source dans sa vive affection pour ses compatriotes, et

dans son espérance que je les rendrais bons, chose que, vu mon peu

de science, je n’avais pas le moindre désir, la moindre intention ou

envie d’entreprendre. Mais je me sentais toujours fortement entraîné à

faire une tentative de délivrance, comme précédemment, fondée sur la

supposition déduite du premier entretien, c’est-à-dire qu’il y avait

là dix-sept hommes barbus; et c’est pourquoi, sans plus de délai, je

me mis en campagne avec Vendredi pour chercher un gros arbre propre à

être abattu et à faire une grande pirogue ou canot pour l’exécution de

mon projet. Il y avait dans l’île assez d’arbres pour construire une

flottille, non seulement de pirogues ou de canots, mais même de bons

gros vaisseaux. La principale condition à laquelle je tenais, c’était

qu’il fût dans le voisinage de la mer, afin que nous puissions lancer

notre embarcation quand elle serait faite, et éviter la bévue que

j’avais commise la première fois.

A la fin Vendredi en choisit un, car il connaissait mieux que moi

quelle sorte de bois était la plus convenable pour notre dessein; je

ne saurais même aujourd’hui comment nommer l’arbre que nous abattîmes,

je sais seulement qu’il ressemblait beaucoup à celui qu’on appelle

Fustok, et qu’il était d’un genre intermédiaire entre celui-là et

le bois de Nicaragua, duquel il tenait beaucoup pour la couleur et

l’odeur. Vendredi se proposait de brûler l’intérieur de cet arbre

pour en faire un bateau; mais je lui démontrai qu’il valait mieux le

creuser avec des outils, ce qu’il fit très adroitement, après que je

lui en eus enseigné la manière. Au bout d’un mois de rude travail,

nous achevâmes notre pirogue, qui se trouva fort élégante, surtout

lorsque avec nos haches, que je lui avais appris à manier, nous

eûmes façonné et avivé son extérieur en forme d’esquif. Après ceci,

toutefois, elle nous coûta encore près d’une quinzaine de jours pour

l’amener jusqu’à l’eau, en quelque sorte pouce à pouce, au moyen de

grands rouleaux de bois.—Elle aurait pu porter vingt hommes très

aisément.

[Illustration: ... pour l’amener jusqu’à l’eau, en quelque sorte pouce

à pouce.]

Lorsqu’elle fut mise à flot, je fus émerveillé de voir, malgré sa

grandeur, avec quelle dextérité et quelle rapidité mon serviteur

Vendredi savait la manier, la faire virer et avancer à la pagaie. Je

lui demandai alors si elle pouvait aller, et si nous pouvions nous y

aventurer.—«Oui, répondit-il, elle aventurer dedans très bien, quand

même grand souffler vent.»—Cependant j’avais encore un projet qu’il ne

connaissait point, c’était de faire un mât et une voile, et de garnir

ma pirogue d’une ancre et d’un câble. Pour le mât, ce fut chose assez

aisée. Je choisis un jeune cèdre fort droit que je trouvai près de là,

car il y en avait une grande quantité dans l’île; je chargeai Vendredi

de l’abattre et lui montrai comment s’y prendre pour le façonner

et l’ajuster. Quant à la voile, ce fut mon affaire particulière.

Je savais que je possédais pas mal de vieilles voiles ou plutôt de

morceaux de vieilles voiles; mais, comme il y avait vingt-six ans

que je les avais mises de côté, et que j’avais pris peu de soin pour

leur conservation, n’imaginant pas que je pusse jamais avoir occasion

de les employer à un semblable usage, je ne doutai pas qu’elles ne

fussent toutes pourries, et au fait la plupart l’étaient. Pourtant

j’en trouvai deux morceaux qui me parurent assez bons; je me mis à

les travailler; et, après beaucoup de peines, cousant gauchement et

lentement, comme on peut le croire, car je n’avais point d’aiguilles,

je parvins enfin à faire une vilaine chose triangulaire ressemblant

à ce qu’on appelle en Angleterre une voile en _épaule de mouton_,

qui se dressait avec un gui au bas et un petit pic au sommet. Les

chaloupes de nos navires cinglent d’ordinaire avec une voile pareille,

et c’était celle dont je connaissais le mieux la manœuvre, parce que

la barque dans laquelle je m’étais échappé de Barbarie en avait une,

comme je l’ai relaté dans la première partie de mon histoire.

Je fus près de deux mois à terminer ce dernier ouvrage, c’est-à-dire

à gréer et ajuster mon mât et mes voiles. Pour compléter ce gréement,

j’établis un petit étai sur lequel j’adaptai une trinquette pour

m’aider à pincer le vent, et, qui plus est, je fixai à la poupe un

gouvernail. Quoique je fusse un détestable constructeur, cependant

comme je sentais l’utilité et même la nécessité d’une telle chose,

bravant la peine, j’y travaillai avec tant d’application qu’enfin j’en

vins à bout; mais, en considérant la quantité des tristes inventions

auxquelles j’eus recours et qui échouèrent, je suis porté à croire que

ce gouvernail me coûta autant de labeur que le bateau tout entier.

Après que tout ceci fut achevé, j’eus à enseigner à mon serviteur

Vendredi tout ce qui avait rapport à la navigation de mon esquif;

car, bien qu’il sût parfaitement pagayer, il n’entendait rien à la

manœuvre de la voile et du gouvernail, et il fut on ne peut plus

émerveillé quand il me vit diriger et faire virer ma pirogue au moyen

de la barre, et quand il vit ma voile trébucher et s’éventer, tantôt

d’un côté, tantôt de l’autre, suivant que la direction de notre

course changeait; alors, dis-je, il demeura là comme un étonné, comme

un ébahi. Néanmoins en peu de temps je lui rendis toutes ces choses

familières, et il devint un navigateur consommé, sauf l’usage de la

boussole, que je ne pus lui faire comprendre que fort peu. Mais,

comme dans ces climats il est rare d’avoir un temps couvert et que

presque jamais il n’y a de brumes, la boussole n’y est pas de grande

nécessité. Les étoiles sont toujours visibles pendant la nuit, et la

terre pendant le jour, excepté dans les saisons pluvieuses; mais alors

personne ne se soucie d’aller au loin ni sur terre, ni sur mer.

J’étais alors entré dans la vingt-septième année de ma captivité dans

cette île, quoique les trois dernières années où j’avais eu avec moi

mon serviteur Vendredi ne puissent guère faire partie de ce compte, ma

vie d’alors étant totalement différente de ce qu’elle avait été durant

tout le reste de mon séjour. Je célébrai l’anniversaire de mon arrivée

en ce lieu toujours avec la même reconnaissance envers Dieu pour ses

miséricordes; si jadis j’avais eu sujet d’être reconnaissant, j’avais

encore beaucoup plus sujet de l’être, la Providence m’ayant donné

tant de nouveaux témoignages de sollicitude, et envoyé l’espoir d’une

prompte et sûre délivrance, car j’avais dans l’âme l’inébranlable

persuasion que ma délivrance était proche et que je ne saurais

être un an de plus dans l’île. Cependant je ne négligeai pas mes

cultures; comme à l’ordinaire je bêchai, je semai, je fis des enclos;

je recueillis et séchai mes raisins, et m’occupai de toutes choses

nécessaires, de même qu’auparavant.

La saison des pluies, qui m’obligeait à garder la maison plus que de

coutume, étant alors revenue, j’avais donc mis notre vaisseau aussi

en sûreté que possible, en l’amenant dans la crique où, comme je l’ai

dit au commencement, j’abordai avec mes radeaux. L’ayant halé sur

le rivage pendant la marée haute, je fis creuser à mon serviteur

Vendredi un petit bassin tout juste assez grand pour qu’il pût s’y

tenir à flot; puis, à la marée basse, nous fîmes une forte écluse à

l’extrémité pour empêcher l’eau d’y rentrer: ainsi notre vaisseau

demeura à sec et à l’abri du retour de la marée. Pour le garantir

de la pluie, nous le couvrîmes d’une couche de branches d’arbres si

épaisse, qu’il était aussi bien qu’une maison sous son toit de chaume.

Nous attendîmes ainsi les mois de novembre et de décembre, que j’avais

désignés pour l’exécution de mon entreprise.

Quand la saison favorable s’approcha, comme la pensée de mon

dessein renaissait avec le beau temps, je m’occupai journellement à

préparer tout pour le voyage. La première chose que je fis, ce fut

d’amasser une certaine quantité de provisions qui devaient nous être

nécessaires. Je me proposais, dans une semaine ou deux, d’ouvrir le

bassin et de lancer notre bateau, quand un matin que j’étais occupé

à quelqu’un de ces apprêts, j’appelai Vendredi et lui dis d’aller au

bord de la mer pour voir s’il ne trouverait pas quelque chélone ou

tortue, chose que nous faisions habituellement une fois par semaine;

nous étions aussi friands des œufs que de la chair de cet animal.

Vendredi n’était parti que depuis peu de temps quand je le vis revenir

en courant et franchir ma fortification extérieure comme si ses pieds

ne touchaient pas la terre, et, avant que j’eusse eu le temps de lui

parler, il me cria:—«O maître! ô maître! ô chagrin! ô mauvais!»—«Qu’y

a-t-il, Vendredi?» lui dis-je.—«Oh! là-bas un, deux, trois canots! un,

deux, trois!»—Je conclus, d’après sa manière de s’exprimer, qu’il y

en avait six; mais, après que je m’en fus enquis, je n’en trouvai que

trois.—Je le rassurai ainsi autant que je pus; néanmoins je m’aperçus

que le pauvre garçon était tout à fait hors de lui-même: il s’était

fourré en tête que les sauvages étaient venus tout exprès pour le

chercher, le mettre en pièces et le dévorer. Il tremblait si fort que

je ne savais que faire. Je le réconfortai de mon mieux, et lui dis que

j’étais dans un aussi grand danger et qu’ils me mangeraient tout comme

lui.—«Mais il faut, ajoutai-je, nous résoudre à les combattre; peux-tu

combattre, Vendredi?»—«Moi tirer, dit-il, mais là venir beaucoup

grand nombre.»—«Qu’importe! répondis-je, nos fusils épouvanteront

ceux qu’ils ne tueront pas.»—Je lui demandai si, me déterminant à le

défendre, il me défendrait aussi et voudrait se tenir auprès de moi et

faire tout ce que je lui enjoindrais. Il répondit:—«Moi mourir quand

vous commander mourir, maître.»—Là-dessus j’allai chercher une bonne

goutte de _rhum_ et la lui donnai, car j’avais si bien ménagé mon

_rhum_ que j’en avais encore pas mal en réserve. Quand il eut bu, je

lui fis prendre les deux fusils de chasse que nous portions toujours,

et je les chargeai de chevrotines aussi grosses que des petites balles

de pistolet; je pris ensuite quatre mousquets, je les chargeai chacun

de deux lingots et de cinq balles, puis chacun de mes deux pistolets

d’une paire de balles seulement. Je pendis, comme à l’ordinaire, mon

grand sabre nu à mon côté, et je donnai à Vendredi sa hachette.

Quand je me fus ainsi préparé, je pris ma lunette d’approche, et

je gravis le versant de la montagne, pour voir ce que je pourrais

découvrir; j’aperçus aussitôt par ma longue-vue qu’il y avait là vingt

et un sauvages, trois prisonniers et trois pirogues, et que leur

unique affaire semblait être de faire un banquet triomphal de ces

trois corps humains, fête barbare, il est vrai, mais, comme je l’ai

observé, qui n’avait rien parmi eux que d’ordinaire.

Je remarquai aussi qu’ils étaient débarqués non dans le même endroit

d’où Vendredi s’était échappé, mais plus près de ma crique, où le

rivage était bas et où un bois épais s’étendait presque jusqu’à la

mer. Cette observation et l’horreur que m’inspirait l’œuvre atroce que

ces misérables venaient consommer me remplirent de tant d’indignation

que je retournai vers Vendredi, et lui dis que j’étais résolu à

fondre sur eux et à les tuer tous. Puis je lui demandai s’il voulait

combattre à mes côtés. Sa frayeur étant dissipée et ses esprits étant

un peu animés par le _rhum_ que je lui avais donné, il me parut plein

de courage, et répéta comme auparavant qu’il mourrait quand je lui

ordonnerais de mourir.

Dans cet accès de fureur, je pris et répartis entre nous les armes

que je venais de charger. Je donnai à Vendredi un pistolet pour

mettre à sa ceinture et trois mousquets pour porter sur l’épaule, je

pris moi-même un pistolet et les trois autres mousquets, et dans cet

équipage nous nous mîmes en marche. J’avais en outre garni ma poche

d’une petite bouteille de _rhum_, et chargé Vendredi d’un grand sac

de poudre et de balles. Quant à la consigne, je lui enjoignis de se

tenir sur mes pas, de ne point bouger, de ne point tirer, de ne faire

aucune chose que je ne lui eusse commandée, et en même temps de ne pas

souffler mot. Je fis alors à ma droite un circuit de près d’un mille,

pour éviter la crique et gagner le bois, afin de pouvoir arriver à

portée de fusil des sauvages avant qu’ils me découvrissent, ce que,

par ma longue-vue, j’avais reconnu chose facile à faire.

[Illustration: Dans cet équipage nous nous mîmes en marche.]

Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et

commencèrent à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j’eusse

aucune peur de leur nombre; comme ils n’étaient que des misérables

nus et sans armes, il est certain que je leur étais supérieur, et

quand bien même j’aurais été seul. Mais quel motif, me disais-je,

quelle circonstance, quelle nécessité m’oblige à tremper mes mains

dans le sang, à attaquer des hommes qui ne m’ont jamais fait aucun

tort et qui n’ont nulle intention de m’en faire, des hommes innocents

à mon égard? Leur coutume barbare est leur propre malheur; c’est la

preuve que Dieu les a abandonnés aussi bien que les autres nations

de cette partie du monde à leur stupidité, à leur inhumanité, mais

non pas qu’il m’appelle à être le juge de leurs actions, encore moins

l’exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera bon, il prendra leur

cause dans ses mains, et par un châtiment national il les punira pour

leur crime national; mais cela n’est point mon affaire.

Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur

ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c’est loyal

à lui de les attaquer; mais je n’en puis dire autant de moi.—Ces

pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus

de me placer seulement près d’eux pour observer leur fête barbare,

d’agir alors suivant que le ciel m’inspirerait, mais de ne point

m’entremettre, à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour

moi une injonction formelle.

Plein de cette résolution, j’entrai dans le bois, et avec toute la

précaution et le silence possibles,—ayant Vendredi sur mes talons,—je

marchai jusqu’à ce que j’eusse atteint la lisière du côté le plus

proche des sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux

et moi. J’appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre

qui était juste à l’angle du bois, je lui commandai d’y aller et de

m’apporter réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu’ils

faisaient. Il obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on

les voyait très bien; qu’ils étaient tous autour d’un feu, mangeant

la chair d’un de leurs prisonniers, et qu’à peu de distance de là il

y en avait un autre gisant, garrotté sur le sable, qu’ils allaient

tuer bientôt, affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il

ajouta que ce n’était pas un prisonnier de leur nation, mais un des

hommes barbus dont il m’avait parlé et qui étaient venus dans leur

pays sur un bateau. Au seul mot d’un homme blanc et barbu, je fus

rempli d’horreur; j’allai à l’arbre, et je distinguai parfaitement

avec ma longue-vue un homme blanc couché sur la grève de la mer, pieds

et mains liés avec des glaïeuls ou quelque chose de semblable à des

joncs; je distinguai aussi qu’il était Européen et qu’il avait des

vêtements.

Il y avait un autre arbre et au delà un petit hallier plus près d’eux

que la place où j’étais d’environ cinquante verges. Je vis qu’en

faisant un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert,

et qu’alors je n’en serais plus qu’à demi-portée de fusil. Je retins

donc ma colère, quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré,

et, rebroussant d’environ trente pas, je marchai derrière quelques

buissons qui couvraient tout le chemin, jusqu’à ce que je fusse

arrivé vers l’autre arbre. Là je montai sur un petit tertre d’où ma

vue plongeait librement sur les sauvages à distance de quatre-vingts

verges environ.

Il n’y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces

atroces misérables étaient assis à terre tous pêle-mêle, et venaient

justement d’envoyer deux d’entre eux pour égorger le pauvre chrétien

et peut-être l’apporter membre à membre à leur feu: déjà même

ils étaient baissés pour lui délier les pieds. Je me tournai vers

Vendredi:—«Maintenant, lui dis-je, fais ce que je te commanderai.»

Il me le promit.—«Alors, Vendredi, repris-je, fais exactement ce

que tu me verras faire sans y manquer en rien.»—Je posai à terre

un des mousquets et mon fusil de chasse, et Vendredi m’imita; puis

avec mon autre mousquet je couchai en joue les sauvages, en lui

ordonnant de faire de même.—«Es-tu prêt?» lui dis-je alors.—«Oui,»

répondit-il.—«Allons, feu sur tout!»—Et au même instant je tirai aussi.

Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu’il en tua deux et en

blessa trois, tandis que j’en tuai un et en blessai deux. Ce fut,

soyez-en sûr, une terrible consternation: tous ceux qui n’étaient

pas blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne

savaient de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient

d’où leur venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés

sur moi, afin, comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre tous

mes mouvements. Aussitôt après la première décharge je jetai mon

arme et pris le fusil de chasse, et Vendredi fit de même. J’armai et

couchai en joue, il arma et ajusta aussi.—«Es-tu prêt, Vendredi?» lui

dis-je.—«Oui,» répondit-il.—«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même

instant nous tirâmes tous deux sur ces misérables épouvantés. Comme

nos armes n’étaient chargées que de ce que j’ai appelé chevrotines ou

petites balles de pistolet, il n’en tomba que deux; mais il y en eut

tant de frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de

sang, criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour

la plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas

tout à fait morts.

[Illustration: Nous tirâmes tous deux sur ces misérables épouvantés.]

—«Maintenant, Vendredi, m’écriai-je en posant à terre les armes vides

et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis-moi!»—Ce qu’il

fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois

avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt

qu’ils m’eurent aperçu, je poussai un cri effroyable, j’enjoignis à

Vendredi d’en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce

qui n’était guère, chargé d’armes comme je l’étais, j’allai droit à la

pauvre victime qui gisait, comme je l’ai dit, sur la grève, entre la

place du festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre

en besogne sur lui l’avaient abandonné de surprise à notre premier

feu, et s’étaient enfuis, saisis d’épouvante, vers le rivage, où ils

s’étaient jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons.

Je me tournai vers Vendredi, et je lui ordonnai d’avancer et de tirer

dessus. Il me comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de

quarante verges pour s’approcher d’eux, il fit feu. Je crus d’abord

qu’il les avait tous tués, car ils tombèrent en tas dans le canot;

mais bientôt j’en vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié

deux et blessé un troisième, qui resta comme mort au fond du bateau.

[Illustration: J’allai droit à la pauvre victime qui gisait sur la

grève.]

Tandis que mon serviteur Vendredi tiraillait, je pris mon couteau

et je coupai les glaïeuls qui liaient le pauvre prisonnier. Ayant

débarrassé ses pieds et ses mains, je le relevai et lui demandai en

portugais qui il était. Il répondit en latin: Christianus. Mais il

était si faible et si languissant qu’il pouvait à peine se tenir

ou parler. Je tirai ma bouteille de ma poche, et la lui présentai

en lui faisant signe de boire, ce qu’il fit; puis je lui donnai un

morceau de pain qu’il mangea. Alors je lui demandai de quel pays il

était: il me répondit: Español. Et, se remettant un peu, il me fit

connaître par tous les gestes possibles combien il m’était redevable

pour sa délivrance.—«Señor, lui dis-je avec tout l’espagnol que je

pus rassembler, nous parlerons plus tard; maintenant il nous faut

combattre. S’il vous reste quelque force, prenez ce pistolet et ce

sabre et vengez-vous.»—Il les prit avec gratitude, et n’eut pas plutôt

ces armes dans les mains, que, comme si elles lui eussent communiqué

une nouvelle énergie, il se rua sur ses meurtriers avec furie, et

en tailla deux en pièces en un instant; mais il est vrai que tout

ceci était si étrange pour eux, que les pauvres misérables, effrayés

du bruit de nos mousquets, tombaient de pur étonnement et de peur,

et étaient aussi incapables de chercher à s’enfuir que leur chair

de résister à nos balles. Et c’était là juste le cas des cinq sur

lesquels Vendredi avait tiré dans la pirogue; car si trois tombèrent

des blessures qu’ils avaient reçues, deux tombèrent seulement d’effroi.

Je tenais toujours mon fusil à la main sans tirer, voulant garder mon

coup tout prêt, parce que j’avais donné à l’Espagnol mon pistolet et

mon sabre. J’appelai Vendredi et lui ordonnai de courir à l’arbre d’où

nous avions fait feu d’abord, pour rapporter les armes déchargées

que nous avions laissées là; ce qu’il fit avec une grande célérité.

Alors je lui donnai mon mousquet, je m’assis pour recharger les autres

armes, et recommandai à mes hommes de revenir vers moi quand ils en

auraient besoin.

Tandis que j’étais à cette besogne, un rude combat s’engagea entre

l’Espagnol et un des sauvages, qui lui portait des coups avec un de

leurs grands sabres de bois, cette même arme qui devait servir à lui

ôter la vie si je ne l’avais empêché. L’Espagnol était aussi hardi et

aussi brave qu’on puisse l’imaginer: quoique faible, il combattait

déjà cet Indien depuis longtemps et lui avait fait deux larges

blessures à la tête; mais le sauvage, qui était un vaillant et un

robuste compagnon, l’ayant étreint dans ses bras, l’avait renversé

et s’efforçait de lui arracher mon sabre des mains. Alors l’Espagnol

le lui abandonna sagement, et, prenant son pistolet à sa ceinture, lui

tira au travers du corps et l’étendit mort sur la place avant que

moi, qui accourais à son secours, j’eusse eu le temps de le joindre.

[Illustration: Il s’efforçait de lui arracher mon sabre des mains.]

Vendredi, laissé à sa liberté, poursuivait les misérables fuyards

sans autre arme au poing que sa hachette, avec laquelle il dépêcha

premièrement ces trois qui, blessés d’abord, tombèrent ensuite, comme

je l’ai dit plus haut, puis après tous ceux qu’il put attraper.

L’Espagnol m’ayant demandé un mousquet, je lui donnai un des fusils

de chasse, et il se mit à la poursuite de deux sauvages, qu’il blessa

tous deux; mais, comme il ne pouvait courir, ils se réfugièrent dans

le bois, où Vendredi les pourchassa, et en tua un: l’autre, trop agile

pour lui, malgré ses blessures, plongea dans la mer et nagea de toutes

ses forces vers ses camarades qui s’étaient sauvés dans le canot. Ces

trois rembarqués, avec un autre, qui avait été blessé sans que nous

pussions savoir s’il était mort ou vif, furent des vingt et un les

seuls qui s’échappèrent de nos mains.

3 tués à notre première décharge partie de l’arbre.

2 tués à la décharge suivante.

2 tués par Vendredi dans le bateau.

2 tués par le même, de ceux qui avaient été blessés d’abord.

1 tué par le même dans les bois.

3 tués par l’Espagnol.

4 tués, qui tombèrent çà et là de leurs blessure ou à qui

Vendredi donna la chasse.

4 sauvés dans le canot, parmi lesquels un blessé, sinon mort.

——

21 en tout.

Ceux qui étaient dans le canot manœuvrèrent rudement pour se mettre

hors de la portée du fusil; et, quoique Vendredi leur tirât deux

ou trois coups encore, je ne vis pas qu’il en eût blessé aucun. Il

désirait vivement que je prisse une de leurs pirogues et que je les

poursuivisse; et, au fait, moi-même j’étais très inquiet de leur

fuite; je redoutais qu’ils ne portassent de mes nouvelles dans leur

pays, et ne revinssent peut-être avec deux ou trois cents pirogues

pour nous accabler par leur nombre. Je consentis donc à leur donner

la chasse en mer, et, courant à un de leurs canots, je m’y jetai et

commandai à Vendredi de me suivre; mais, en y entrant, quelle fut ma

surprise de trouver un pauvre sauvage, étendu pieds et poings liés,

destiné à la mort comme l’avait été l’Espagnol, et presque expirant

de peur, ne sachant pas ce qui se passait, car il n’avait pu regarder

par-dessus le bord du bateau. Il était lié si fortement de la tête aux

pieds et avait été garrotté si longtemps qu’il ne lui restait plus

qu’un souffle de vie.

Je coupai aussitôt les glaïeuls ou les joncs tortillés qui

l’attachaient, et je voulus l’aider à se lever; mais il ne pouvait ni

se soutenir ni parler; seulement il gémissait très piteusement,

croyant sans doute qu’on ne l’avait délié que pour le faire mourir.

Lorsque Vendredi se fut approché, je le priai de lui parler et de

l’assurer de sa délivrance; puis, tirant ma bouteille, je fis donner

une goutte de _rum_ à ce pauvre malheureux; ce qui, avec la nouvelle

de son salut, le ranima, et il s’assit dans le bateau. Mais quand

Vendredi vint à l’entendre parler et à le regarder en face, ce fut un

spectacle à attendrir jusqu’aux larmes, de le voir baiser, embrasser

et étreindre ce sauvage; de le voir pleurer, rire, crier, sauter

à l’entour, danser, chanter, puis pleurer encore, se tordre les

mains, se frapper la tête et la face, puis chanter et sauter encore

à l’entour comme un insensé. Il se passa un long temps avant que je

pusse lui arracher une parole et lui faire dire ce dont il s’agissait;

mais quand il fut un peu revenu à lui-même, il s’écria:—«C’est mon

père!»

Il m’est difficile d’exprimer combien je fus ému des transports de

joie et d’amour filial qui agitèrent ce pauvre sauvage à la vue de son

père délivré de la mort. Je ne puis vraiment décrire la moitié de ses

extravagances de tendresse. Il se jeta dans la pirogue et en ressortit

je ne sais combien de fois. Quand il y entrait, il s’asseyait auprès

de son père, il se découvrait la poitrine, et, pour le ranimer, il lui

tenait la tête appuyée contre son sein des demi-heures entières; puis

il prenait ses bras, ses jambes, engourdis et roidis par les liens,

les réchauffait et les frottait avec ses mains, et moi, ayant vu cela,

je lui donnai du _rum_ de ma bouteille pour faire des frictions, qui

eurent un excellent effet.

Cet événement nous empêcha de poursuivre le canot des sauvages, qui

était déjà à peu près hors de vue; mais ce fut heureux pour nous, car

au bout de deux heures, avant qu’ils eussent pu faire le quart de leur

chemin, il s’éleva un vent impétueux, qui continua de souffler si

violemment toute la nuit et de souffler nord-ouest, ce qui leur était

contraire, que je ne pus supposer que leur embarcation eût résisté et

qu’ils eussent regagné leur côte.

Mais, pour revenir à Vendredi, il était tellement occupé de son

père, que de quelque temps je n’eus pas le cœur de l’arracher de là.

Cependant, lorsque je pensai qu’il pouvait le quitter un instant,

je l’appelai vers moi, et il vint sautant et riant et dans une joie

extrême. Je lui demandai s’il avait donné du pain à son père. Il

secoua la tête, et répondit:—«Non: moi, vilain chien, manger tout

moi-même.»—Je lui donnai donc un gâteau de pain, que je tirai d’une

petite poche que je portais à cet effet. Je lui donnai aussi une

goutte de _rum_ pour lui-même; mais il ne voulut pas y goûter et

l’offrit à son père. J’avais encore dans ma pochette deux ou trois

grappes de mes raisins, je lui en donnai de même une poignée pour son

père. A peine la lui eut-il portée, que je le vis sortir de la pirogue

et s’enfuir comme s’il eût été épouvanté. Il courait avec une telle

vélocité,—car c’était le garçon le plus agile de ses pieds que j’aie

jamais vu,—il courait avec une telle vélocité, dis-je, qu’en quelque

sorte je le perdis de vue en un instant. J’eus beau l’appeler et crier

après lui, ce fut inutile; il fila son chemin, et, un quart d’heure

après, je le vis revenir, mais avec moins de vitesse qu’il ne s’en

était allé. Quand il s’approcha, je m’aperçus qu’il avait ralenti son

pas, parce qu’il portait quelque chose à la main.

Arrivé près de moi, je reconnus qu’il était allé à la maison chercher

un pot de terre pour apporter de l’eau fraîche, et qu’il était chargé,

en outre, de deux gâteaux ou galettes de pain. Il me donna le pain,

mais il porta l’eau à son père. Cependant, comme j’étais moi-même très

altéré, j’en humai quelque peu. Cette eau ranima le sauvage beaucoup

mieux que le _rum_ ou la liqueur forte que je lui avais donnée, car il

se mourait de soif.

Quand il eut bu, j’appelai Vendredi pour savoir s’il restait encore

un peu d’eau; il me répondit que oui. Je le priai donc de la donner

au pauvre Espagnol, qui en avait tout autant besoin que son père. Je

lui envoyai aussi un des gâteaux que Vendredi avait été chercher. Cet

homme, qui était vraiment très affaibli, se reposait sur l’herbe à

l’ombre d’un arbre; ses membres étaient roides et très enflés par les

liens dont ils avaient été brutalement garrottés. Quand, à l’approche

de Vendredi lui apportant de l’eau, je le vis se dresser sur son

séant, boire, prendre le pain et se mettre à le manger, j’allai à lui

et lui donnai une poignée de raisins. Il me regarda avec toutes les

marques de gratitude et de reconnaissance qui peuvent se manifester

sur un visage; mais, quoiqu’il se fût si bien montré dans le combat,

il était si défaillant qu’il ne pouvait se tenir debout; il l’essaya

deux ou trois fois, mais réellement en vain, tant ses chevilles

étaient enflées et douloureuses. Je l’engageai donc à ne pas bouger,

et priai Vendredi de les frotter et de les lui bassiner avec du _rum_,

comme il avait fait à son père.

J’observai que, durant le temps que le pauvre et affectionné Vendredi

fut retenu là, toutes les deux minutes, plus souvent même, il

retournait la tête pour voir si son père était à la même place et dans

la même posture où il l’avait laissé. Enfin, ne l’apercevant plus, il

se leva sans dire mot et courut vers lui avec tant de vitesse, qu’il

semblait que ses pieds ne touchaient pas la terre; mais en arrivant

il trouva seulement qu’il s’était couché pour reposer ses membres. Il

revint donc aussitôt, et je priai alors l’Espagnol de permettre que

Vendredi l’aidât à se lever et le conduisît jusqu’au bateau, pour le

mener à notre demeure, où je prendrais soin de lui. Mais Vendredi,

qui était un jeune et robuste compagnon, le chargea sur ses épaules,

le porta au canot et l’assit doucement sur un des côtés, les pieds

tournés dans l’intérieur; puis, le soulevant encore, le plaça tout

auprès de son père. Alors il ressortit de la pirogue, la mit à la

mer, et quoiqu’il fit un vent assez violent, il pagaya le long du

rivage plus vite que je ne pouvais marcher. Ainsi il les amena tous

deux en sûreté dans notre crique, et, les laissant dans la barque, il

courut chercher l’autre canot. Au moment où il passait près de moi,

je lui parlai et lui demandai où il allait. Il me répondit:—«Vais

chercher plus bateau»—Puis il repartit comme le vent; car assurément

jamais homme ni cheval ne coururent comme lui, et il eut amené le

second canot dans la crique presque aussitôt que j’y arrivai par

terre. Alors il me fit passer sur l’autre rive et alla ensuite aider

nos nouveaux hôtes à sortir du bateau. Mais, une fois dehors, ils ne

purent marcher ni l’un ni l’autre: le pauvre Vendredi ne savait que

faire.

Pour remédier à cela, je me pris à réfléchir, et je priai Vendredi

de les inviter à s’asseoir sur le bord, tandis qu’il viendrait avec

moi. J’eus bientôt fabriqué une sorte de civière où nous les plaçâmes,

et sur laquelle, Vendredi et moi, nous les portâmes tous deux. Mais

quand nous les eûmes apportés au pied extérieur de notre muraille ou

fortification, nous retombâmes dans un pire embarras qu’auparavant;

car il était impossible de les faire passer par-dessus et j’étais

résolu à ne point l’abattre. Je me remis donc à l’ouvrage, et Vendredi

et moi nous eûmes fait en deux heures de temps environ une très jolie

tente avec de vieilles voiles, recouverte de branches d’arbres, et

dressée dans l’esplanade, entre notre retranchement extérieur et le

bocage que j’avais planté. Là nous leur fîmes deux lits de ce que

je me trouvais avoir, c’est-à-dire de bonne paille de riz, avec des

couvertures jetées dessus, l’une pour se coucher et l’autre pour se

couvrir.

Mon île était alors peuplée, je me croyais très riche en sujets; et

il me vint et je fis souvent l’agréable réflexion, que je ressemblais

à un roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de

sorte que j’avais un droit indubitable de domination; secondement,

mon peuple était complètement soumis. J’étais souverain seigneur et

législateur; tous me devaient la vie et tous étaient prêts à mourir

pour moi si besoin était. Chose surtout remarquable: je n’avais que

trois sujets, et ils étaient de trois religions différentes: mon homme

Vendredi était protestant, son père était idolâtre et cannibale, et

l’Espagnol était papiste. Toutefois, soit dit en passant, j’accordai

la liberté de conscience dans toute l’étendue de mes États.

Sitôt que j’eus mis en lieu de sûreté mes deux pauvres prisonniers

délivrés, que je leur eus donné un abri et une place pour se reposer,

je songeai à faire quelques provisions pour eux. J’ordonnai d’abord

à Vendredi de prendre dans mon troupeau particulier une bique ou

un cabri d’un an pour le tuer. J’en coupai ensuite le quartier de

derrière, que je mis en petits morceaux. Je chargeai Vendredi de le

faire bouillir et étuver, et il leur prépara, je vous assure, un fort

bon service de viande et de consommé. J’avais mis aussi un peu d’orge

et de riz dans le bouillon. Comme j’avais fait cuire cela dehors,—car

jamais je n’allumais de feu dans l’intérieur de mon retranchement,—je

portai le tout dans la nouvelle tente; et là, ayant dressé une table

pour mes hôtes, j’y pris place moi-même auprès d’eux et je partageai

leur dîner. Je les encourageai et les réconfortai de mon mieux,

Vendredi me servant d’interprète auprès de son père et même auprès de

l’Espagnol, qui parlait assez bien la langue des sauvages.

Après que nous eûmes dîné ou plutôt soupé, j’ordonnai à Vendredi de

prendre un des canots, et d’aller chercher nos mousquets et autres

armes à feu, que, faute de temps, nous avions laissés sur le champ

de bataille. Le lendemain, je lui donnai ordre d’aller ensevelir

les cadavres des sauvages, qui, laissés au soleil, auraient bientôt

répandu l’infection. Je lui enjoignis aussi d’enterrer les horribles

restes de leur atroce festin, que je savais être en assez grande

quantité. Je ne pouvais supporter la pensée de le faire moi-même:

je n’aurais pu même en supporter la vue si je fusse allé par là. Il

exécuta tous mes ordres ponctuellement et fit disparaître jusqu’à la

moindre trace des sauvages; si bien qu’en y retournant, j’eus peine à

reconnaître le lieu autrement que par le coin du bois qui saillait sur

la place.

Je commençai dès lors à converser un peu avec mes deux nouveaux

sujets. Je chargeai premièrement Vendredi de demander à son père ce

qu’il pensait des sauvages échappés dans le canot, et si nous devions

nous attendre à les voir revenir avec des forces trop supérieures

pour que nous pussions y résister; sa première opinion fut qu’ils

n’avaient pu surmonter la tempête qui avait soufflé toute la nuit

de leur fuite; qu’ils avaient dû nécessairement être submergés ou

entraînés au sud vers certains rivages, où il était aussi sûr qu’ils

avaient été dévorés qu’il était sûr qu’ils avaient péri s’ils avaient

fait naufrage. Mais quant à ce qu’ils feraient s’ils regagnaient sains

et saufs leur rivage, il dit qu’il ne le savait pas; mais son opinion

était qu’ils avaient été si effroyablement épouvantés de la manière

dont nous les avions attaqués, du bruit et du feu de nos armes, qu’ils

raconteraient à leur nation que leurs compagnons avaient tous été tués

par le tonnerre et les éclairs, et non par la main des hommes, et que

les deux êtres qui leur étaient apparus,—c’est-à-dire Vendredi et

moi,—étaient deux esprits célestes ou deux furies descendues sur terre

pour les détruire, mais non des hommes armés. Il était porté à croire

cela, disait-il, parce qu’il les avait entendus se crier de l’un à

l’autre, dans leur langage, qu’ils ne pouvaient pas concevoir qu’un

homme pût _darder feu, parler tonnerre_ et tuer à une grande distance

sans lever seulement la main. Et ce vieux sauvage avait raison; car

depuis lors, comme je l’appris ensuite et d’autre part, les sauvages

de cette nation ne tentèrent plus de descendre dans l’île. Ils avaient

été si épouvantés par les récits de ces quatre hommes, qui, à ce qu’il

paraît, étaient échappés à la mer, qu’ils s’étaient persuadé que

quiconque aborderait à cette île ensorcelée serait détruit par le feu

des dieux.

Toutefois, ignorant cela, je fus pendant assez longtemps dans de

continuelles appréhensions, et me tins sans cesse sur mes gardes, moi

et toute mon armée; comme alors nous étions quatre, je me serais, en

rase campagne, bravement aventuré contre une centaine de ces barbares.

Cependant, un certain laps de temps s’étant écoulé sans qu’aucun

canot reparût, ma crainte de leur venue se dissipa, et je commençai à

me remettre en tête mes premières idées de voyage à la terre ferme,

le père de Vendredi m’assurant que je pouvais compter sur les bons

traitements qu’à sa considération je recevrais de sa nation, si j’y

allais.

Mais je différai un peu mon projet quand j’eus eu une conversation

sérieuse avec l’Espagnol, et que j’eus acquis la certitude qu’il y

avait encore seize de ses camarades, tant espagnols que portugais,

qui, ayant fait naufrage et s’étant sauvés sur cette côte, y vivaient,

à la vérité, en paix avec les sauvages, mais en fort mauvaise passe

quant à leur nécessaire, et au fait quant à leur existence. Je lui

demandai toutes les particularités de leur voyage, et j’appris qu’ils

avaient appartenu à un vaisseau espagnol venant de Rio de la Plata

et allant à la Havane, où il devait débarquer sa cargaison, qui

consistait principalement en pelleterie et en argent, et d’où il

devait rapporter toutes les marchandises européennes qu’il y pourrait

trouver; qu’il y avait à bord cinq matelots portugais recueillis

d’un naufrage; que, tout d’abord que le navire s’était perdu, cinq

des leurs s’étaient noyés; que les autres, à travers des dangers et

des hasards infinis, avaient abordé mourants de faim à cette côte

cannibale, où à tout moment ils s’attendaient à être dévorés.

Il me dit qu’ils avaient quelques armes avec eux, mais qu’elles leur

étaient tout à fait inutiles, faute de munitions, l’eau de la mer

ayant gâté toute leur poudre, sauf une petite quantité qu’ils avaient

usée dès leur débarquement pour se procurer quelque nourriture.

Je lui demandai ce qu’il pensait qu’ils deviendraient là, et s’ils

n’avaient pas formé quelque dessein de fuite. Il me répondit qu’ils

avaient eu plusieurs délibérations à ce sujet, mais que, n’ayant ni

bâtiment, ni outils pour en construire un, ni provisions d’aucune

sorte, leurs consultations s’étaient toujours terminées par les larmes

et le désespoir.

Je lui demandai s’il pouvait présumer comment ils accueilleraient,

venant de moi, une proposition qui tendrait à leur délivrance, et

si, étant tous dans mon île, elle ne pourrait pas s’effectuer. Je

lui avouai franchement que je redouterais beaucoup leur perfidie

et leur trahison si je déposais ma vie entre leurs mains; car la

reconnaissance n’est pas une vertu inhérente à la nature humaine:

les hommes souvent mesurent moins leurs procédés aux bons offices

qu’ils ont reçus qu’aux avantages qu’ils se promettent.—«Ce serait

une chose bien dure pour moi, continuai-je, si j’étais l’instrument

de leur délivrance, et qu’ils me fissent ensuite leur prisonnier dans

la Nouvelle-Espagne, où un Anglais peut avoir l’assurance d’être

sacrifié, quelle que soit la nécessité ou quel que soit l’accident

qui l’y ait amené. J’aimerais mieux être livré aux sauvages et dévoré

vivant que de tomber entre les griffes impitoyables des Familiers,

et d’être traîné devant l’Inquisition.» J’ajoutai qu’à part cette

appréhension, j’étais persuadé, s’ils étaient tous dans mon île, que

nous pourrions, à l’aide de tant de bras, construire une embarcation

assez grande pour nous transporter soit au Brésil du côté du sud,

soit aux îles ou à la côte espagnole vers le nord; mais que si, en

récompense, lorsque je leur aurais mis les armes à la main, ils

m’emmenaient de force dans leur patrie, je serais mal payé de

mes bontés pour eux, et j’aurais fait mon sort pire qu’il n’était

auparavant.

Il répondit, avec beaucoup de candeur et de sincérité, que leur

condition était si misérable et qu’ils en étaient si pénétrés,

qu’assurément ils auraient en horreur la pensée d’en user mal avec un

homme qui aurait contribué à leur délivrance; qu’après tout, si je

voulais, il irait vers eux avec le vieux sauvage, s’entretiendrait

de tout cela et reviendrait m’apporter leur réponse; mais qu’il

n’entrerait en traité avec eux que sous le serment solennel qu’ils

reconnaîtraient entièrement mon autorité comme chef et capitaine; et

qu’il leur ferait jurer sur les saints sacrements et l’Évangile d’être

loyaux avec moi, d’aller en tel pays chrétien qu’il me conviendrait,

et nulle autre part, et d’être soumis totalement et absolument à

mes ordres jusqu’à ce qu’ils eussent débarqué sains et saufs dans

n’importe quelle contrée je voudrais; enfin, qu’à cet effet, il

m’apporterait un contrat dressé par eux et signé de leur main.

Puis il me dit qu’il voulait d’abord jurer lui-même de ne jamais se

séparer de moi tant qu’il vivrait, à moins que je ne lui en donnasse

l’ordre, et de verser à mon côté jusqu’à la dernière goutte de son

sang s’il arrivait que ses compatriotes violassent en rien leur foi.

Il m’assura qu’ils étaient tous des hommes très francs et très

honnêtes, qu’ils étaient dans la plus grande détresse imaginable,

dénués d’armes et d’habits, et n’ayant d’autre nourriture que celle

qu’ils tenaient de la pitié et de la discrétion des sauvages; qu’ils

avaient perdu tout espoir de retourner jamais dans leur patrie, et

qu’il était sûr, si j’entreprenais de les secourir, qu’ils voudraient

vivre et mourir pour moi.

Sur ces assurances, je résolus de tenter l’aventure et d’envoyer le

vieux sauvage et l’Espagnol pour traiter avec eux. Mais quand il eut

tout préparé pour son départ, l’Espagnol lui-même fit une objection

qui décelait tant de prudence d’un côté et tant de sincérité de

l’autre, que je ne pus en être que très satisfait; et, d’après son

avis, je différai de six mois au moins la délivrance de ses camarades.

Voici le fait:

Il y avait alors environ un mois qu’il était avec nous; et durant

ce temps je lui avais montré de quelle manière j’avais pourvu à mes

besoins, avec l’aide de la Providence. Il connaissait parfaitement

ce que j’avais amassé de blé et de riz: c’était assez pour moi-même;

mais ce n’était pas assez, du moins sans une grande économie, pour ma

famille, composée alors de quatre personnes; et si ses compatriotes,

qui étaient, disait-il, seize encore vivants, fussent survenus, cette

provision aurait été plus qu’insuffisante, bien loin de pouvoir

avitailler notre vaisseau si nous en construisions un afin de passer

à l’une des colonies chrétiennes de l’Amérique. Il me dit donc qu’il

croyait plus convenable que je permisse à lui et aux deux autres de

défricher et de cultiver de nouvelles terres, d’y semer tout le grain

que je pourrais épargner, et que nous attendissions cette moisson,

afin d’avoir un surcroît de blé quand viendraient ses compatriotes;

car la disette pourrait être pour eux une occasion de quereller,

ou de ne point se croire délivrés, mais tombés d’une misère dans

une autre.—«Vous le savez, dit-il, quoique les enfants d’Israël se

réjouirent d’abord de leur sortie de l’Égypte, cependant ils se

révoltèrent contre Dieu lui-même, qui les avait délivrés, quand ils

vinrent à manquer de pain dans le désert.»

Sa prévoyance était si sage et son avis si bon, que je fus aussi

charmé de sa proposition que satisfait de sa fidélité. Nous nous mîmes

donc à labourer tous quatre du mieux que nous le permettaient les

outils de bois dont nous étions pourvus; et dans l’espace d’un mois

environ, au bout duquel venait le temps des semailles, nous eûmes

défriché et préparé assez de terre pour semer vingt-deux boisseaux

d’orge et seize jarres de riz, ce qui était, en un mot, tout ce

que nous pouvions distraire de notre grain; au fait, à peine nous

réservâmes-nous assez d’orge pour notre nourriture durant les six mois

que nous avions à attendre notre récolte, j’entends six mois à partir

du moment où nous eûmes mis à part notre grain destiné aux semailles;

car on ne doit pas supposer qu’il demeure six mois en terre dans ce

pays. Étant en assez nombreuse société pour ne point redouter les

sauvages à moins qu’ils ne vinssent en foule, nous allions librement

dans toute l’île, partout où nous en avions l’occasion; et, comme nous

avions tous l’esprit préoccupé de notre fuite ou de notre délivrance,

il était impossible, du moins à moi, de ne pas songer aux moyens

de l’accomplir. Dans cette vue, je marquai plusieurs arbres qui me

paraissaient propres à notre travail, je chargeai Vendredi et son père

de les abattre, et je préposai à la surveillance et à la direction

de leur besogne l’Espagnol, à qui j’avais communiqué mes projets

sur cette affaire. Je leur montrai avec quelles peines infatigables

j’avais réduit un gros arbre en simples planches, et je les priai d’en

faire de même jusqu’à ce qu’ils eussent fabriqué environ une douzaine

de fortes planches de bon chêne, de près de deux pieds de large sur

trente-cinq pieds de long et de deux à quatre pouces d’épaisseur. Je

laisse à penser quel prodigieux travail cela exigeait.

En même temps je projetai d’accroître autant que possible mon petit

troupeau de chèvres apprivoisées, et, à cet effet, un jour j’envoyais

à la chasse Vendredi et l’Espagnol, et le jour suivant j’y allais

moi-même avec Vendredi, et ainsi tour à tour. De cette manière nous

prîmes une vingtaine de jeunes chevreaux pour les élever avec les

autres; car toutes les fois que nous tirions sur une mère, nous

sauvions les cabris, et nous les joignions à notre troupeau. Mais la

saison de sécher les raisins étant venue, j’en recueillis et suspendis

au soleil une quantité tellement prodigieuse, que, si nous avions

été à Alicante, où se préparent les passerilles, nous aurions pu, je

crois, remplir soixante ou quatre-vingts barils. Ces raisins faisaient

avec notre pain une grande partie de notre nourriture, et un fort bon

aliment, je vous assure, excessivement succulent.

C’était alors la moisson, et notre récolte était en bon état. Ce ne

fut pas la plus abondante que j’aie vue dans l’île, mais cependant

elle l’était assez pour répondre à nos fins. J’avais semé vingt-deux

boisseaux d’orge, nous engrangeâmes et battîmes environ deux cent

vingt boisseaux, et le riz s’accrut dans la même proportion; ce qui

était bien assez pour notre subsistance jusqu’à la moisson prochaine,

quand bien même tous les seize Espagnols eussent été à terre avec

moi; et, si nous eussions été prêts pour notre voyage, cela aurait

abondamment avitaillé notre navire, pour nous transporter dans toutes

les parties du monde, c’est-à-dire de l’Amérique. Quand nous eûmes

engrangé et mis en sûreté notre provision de grain, nous nous mîmes à

faire de la vannerie, j’entends de grandes corbeilles, dans lesquelles

nous la conservâmes. L’Espagnol était très habile et très adroit à

cela, et souvent il me blâmait de ce que je n’employais pas cette

sorte d’ouvrage comme clôture; mais je n’en voyais pas la nécessité.

Ayant alors un grand surcroît de vivres pour tous les hôtes que

j’attendais, je permis à l’Espagnol de passer en terre ferme afin de

voir ce qu’il pourrait négocier avec les compagnons qu’il y avait

laissés derrière lui. Je lui donnai un ordre formel de ne ramener avec

lui aucun homme qui n’eût d’abord juré en sa présence et en celle du

vieux sauvage que jamais il n’offenserait, combattrait ou attaquerait

la personne qu’il trouverait dans l’île, personne assez bonne pour

envoyer vers eux travailler à leur délivrance; mais, bien loin de là!

qu’il la soutiendrait et la défendrait contre tout attentat semblable,

et que partout où elle irait il se soumettrait sans réserve à son

commandement. Ceci devait être écrit et signé de leur main. Comment,

sur ce point, pourrions-nous être satisfaits, quand je n’ignorais pas

qu’il n’avait ni plume, ni encre? Ce fut une question que nous ne nous

adressâmes jamais.

Muni de ces instructions, l’Espagnol et le vieux sauvage,—le père

de Vendredi,—partirent dans un des canots sur lesquels on pourrait

dire qu’ils étaient venus, ou mieux avaient été apportés quand ils

arrivèrent comme prisonniers pour être dévorés par les sauvages.

Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de

poudre et de balles, en leur recommandant d’en être très ménagers et

de n’en user que dans les occasions urgentes.

Tout ceci fut une agréable besogne, car c’étaient les premières

mesures que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans

et quelques jours.—Je leur donnai une provision de pain et de raisins

secs suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs

compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir,

leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu’à leur retour

ils déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient,

je les reconnaîtrais de loin, avant qu’ils n’atteignissent le rivage.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 30 / 62 题