CHAPITRE IV

Précautions.—Horrible découverte.—Plan contre les

sauvages.—Terrassé par la peur.—La caverne.—Nouvelles transes.—Le

fanal.—Visite au vaisseau naufragé.—Nouveaux projets.—Le

guet.—Combat avec les sauvages.

Pendant que ces réflexions roulaient en mon esprit, je rendais grâce

au ciel de ce que j’avais été assez heureux pour ne pas me trouver

alors dans ces environs, et pour qu’ils n’eussent pas aperçu mon

embarcation; car ils en auraient certainement conclu qu’il y avait

des habitants en cette place, ce qui peut-être aurait pu les porter

à pousser leurs recherches jusqu’à moi.—Puis de terribles pensées

assaillaient mon esprit: j’imaginais qu’ayant découvert mon bateau et

reconnu par là que l’île était habitée, ils reviendraient assurément

en plus grand nombre, et me dévoreraient; que, s’il advenait que

je pusse me garer d’eux, toutefois ils trouveraient mon enclos,

détruiraient tout mon blé, emmèneraient tout mon troupeau de chèvres:

ce qui me condamnerait à mourir de faim.

La crainte bannissait ainsi de mon âme tout mon religieux espoir,

toute ma première confiance en Dieu, fondée sur la merveilleuse

expérience que j’avais faite de sa bonté; comme si Celui qui, jusqu’à

cette heure, m’avait nourri miraculeusement n’avait pas la puissance

de me conserver les biens que sa libéralité avait amassés pour moi.

Dans cette inquiétude, je me reprochai de n’avoir semé du blé que pour

un an, que juste ce dont j’avais besoin jusqu’à la saison prochaine,

comme s’il ne pouvait point arriver un accident qui détruisît ma

moisson en herbe; et je trouvai ce reproche si mérité que je résolus

d’avoir à l’avenir deux ou trois années de blé devant moi, pour n’être

pas, quoiqu’il pût advenir, réduit à périr faute de pain.

Quelle œuvre étrange et bizarre de la Providence que la vie de

l’homme! Par combien de voies secrètes et contraires les circonstances

diverses ne précipitent-elles pas nos affections! Aujourd’hui nous

aimons ce que demain nous haïrons; aujourd’hui nous recherchons ce

que nous fuirons demain; aujourd’hui nous désirons ce qui demain nous

fera peur, je dirai même trembler à la seule appréhension! J’étais

alors un vivant et manifeste exemple de cette vérité; car moi, dont

la seule affliction était de me voir banni de la société humaine,

seul, entouré par le vaste Océan, retranché de l’humanité et condamné

à ce que j’appelais une vie silencieuse; moi qui étais un homme que

le ciel jugeait indigne d’être compté parmi les vivants et de figurer

parmi le reste de ses créatures; moi pour qui la vue d’un être de

mon espèce aurait semblé un retour de la mort à la vie, et la plus

grande bénédiction qu’après ma félicité éternelle le ciel lui-même

pût m’accorder; moi, dis-je, je tremblais à la seule idée de voir un

homme, et j’étais près de m’enfoncer sous terre à cette ombre, à cette

apparence muette qu’un homme avait mis le pied dans l’île!

Voilà les vicissitudes de la vie humaine, voilà ce qui me donna de

nombreux et de curieux sujets de méditation quand je fus un peu revenu

de ma première stupeur.—Je considérai alors que c’était l’infiniment

sage et bonne providence de Dieu qui m’avait condamné à cet état de

vie; qu’incapable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon

égard, je ne pouvais pas décliner la souveraineté d’un Être qui, comme

mon Créateur, avait le droit incontestable et absolu de disposer de

moi à son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir judiciaire

de me condamner, moi, sa créature, qui l’avais offensé, au châtiment

qu’il jugeait convenable; et que je devais me résigner à supporter sa

colère, puisque j’avais péché contre lui.

Puis je fis réflexion que Dieu, non seulement équitable, mais

tout-puissant, pouvait me délivrer de même qu’il m’avait puni et

affligé quand il l’avait jugé convenable, et que, s’il ne jugeait

pas utile de le faire, mon devoir était de me résigner entièrement

et absolument à sa volonté. D’ailleurs, il était aussi de mon devoir

d’espérer en lui, de l’implorer, et de me laisser aller tranquillement

aux mouvements et aux inspirations de sa providence de chaque jour.

Ces pensées m’occupèrent des heures, des jours, je puis dire même

des semaines et des mois, et je n’en saurais omettre cet effet

particulier: un matin, de très bonne heure, étant couché dans mon

lit, l’âme préoccupée de la dangereuse apparition des sauvages, je me

trouvais dans un profond abattement, quand tout à coup me revinrent en

l’esprit ces paroles de la Sainte Écriture:—«INVOQUE-MOI AU JOUR DE

TON AFFLICTION, ET JE TE DÉLIVRERAI, ET TU ME GLORIFIERAS.»

Là-dessus je me levai, non seulement le cœur empli de joie et de

courage, mais porté à prier Dieu avec ferveur pour ma délivrance.

Lorsque j’eus achevé ma prière, je pris ma Bible, et, en l’ouvrant,

le premier passage qui s’offrit à ma vue fut celui-ci:—«SERS LE

SEIGNEUR, ET AIE BON COURAGE, ET IL FORTIFIERA TON CŒUR; SERS, DIS-JE,

LE SEIGNEUR.»—Il serait impossible d’exprimer combien ces paroles me

réconfortèrent. Plein de reconnaissance, je posai le livre, et je ne

fus plus triste au moins à ce sujet.

Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces méditations,

il me vint un jour en l’esprit que je m’étais créé des chimères,

et que le vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite

sur le rivage par mon propre pied en me rendant à ma pirogue. Cette

idée contribua aussi à me ranimer: je commençai à me persuader que

ce n’était qu’une illusion, et que ce pas était réellement le mien.

N’avais-je pas pu prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue, soit

en revenant? D’ailleurs je reconnus qu’il me serait impossible de me

rappeler si cette route était ou n’était pas celle que j’avais prise;

et je compris que, si cette marque était bien celle de mon pied,

j’avais joué le rôle de ces fous qui s’évertuent à faire des histoires

de spectres et d’apparitions dont ils finissent eux-mêmes par être

plus effrayés que tout autre.

Je repris donc courage, et je regardai dehors en tapinois. N’étant pas

sorti de mon château depuis trois jours et trois nuits, je commençais

à languir de besoin: je n’avais plus chez moi que quelques biscuits

d’orge et de l’eau. Je songeai alors que mes chèvres avaient grand

besoin d’être traites,—ce qui était ordinairement ma récréation du

soir,—et que les pauvres bêtes devaient avoir bien souffert de cet

abandon. Au fait, quelques-unes s’en trouvèrent fort incommodées: leur

lait avait tari.

[Illustration: Mes chèvres avaient grand besoin d’être traites.]

Raffermi par la croyance que ce n’était rien que le vestige de l’un

de mes propres pieds,—je pouvais donc dire avec vérité que j’avais

eu peur de mon ombre,—je me risquai à sortir et j’allai à ma maison

des champs pour traire mon troupeau; mais, à voir avec quelle peur

j’avançais, regardant souvent derrière moi, prêt à chaque instant à

laisser là ma corbeille et à m’enfuir pour sauver ma vie, on m’aurait

pris pour un homme troublé par une mauvaise conscience, ou sous le

coup d’un horrible effroi: ce qui, au fait, était vrai.

Toutefois, ayant fait ainsi cette course pendant deux ou trois

jours, je m’enhardis et me confirmai dans le sentiment que j’avais

été dupe de mon imagination. Je ne pouvais cependant me le persuader

complètement avant de retourner au rivage, avant de revoir l’empreinte

de ce pas, de le mesurer avec le mien, de m’assurer s’il avait quelque

similitude ou quelque conformité, afin que je pusse être convaincu

que c’était bien là mon pied. Mais quand j’arrivai au lieu même, je

reconnus qu’évidemment, lorsque j’avais abrité ma pirogue, je n’avais

pu passer par là ni aux environs. Bien plus, lorsque j’en vins à

mesurer la marque, je trouvai qu’elle était de beaucoup plus large

que mon pied. Ce double désappointement remplit ma tête de nouvelles

imaginations et mon cœur de la plus profonde mélancolie. Un frisson

me saisit comme si j’eusse eu la fièvre, et je m’en retournai chez

moi, plein de l’idée qu’un homme ou des hommes étaient descendus sur

ce rivage, ou que l’île était habitée, et que je pouvais être pris à

l’improviste. Mais que faire pour ma sécurité? Je ne savais.

Oh! quelles absurdes résolutions prend un homme quand il est possédé

de la peur! Elle lui ôte l’usage des moyens de salut que lui offre la

raison. La première chose que je me proposai fut de jeter à bas mes

clôtures, de rendre à la vie sauvage des bois mon bétail apprivoisé,

de peur que l’ennemi, venant à le découvrir, ne se prît à fréquenter

l’île, dans l’espoir de trouver un semblable butin. Il va sans dire

qu’après cela je devais bouleverser mes deux champs de blé, pour

qu’il ne fût point attiré par cet appât, et démolir ma tonnelle et

ma tente afin qu’il ne pût trouver nul vestige de mon habitation qui

l’eût excité à pousser ses recherches, dans l’espoir de rencontrer les

habitants de l’île.

Ce fut là le sujet de mes réflexions pendant la nuit qui suivit mon

retour à la maison, quand les appréhensions qui s’étaient emparées

de mon esprit étaient encore dans toute leur force, ainsi que les

vapeurs de mon cerveau. La crainte du danger est dix mille fois plus

effrayante que le danger lui-même, et nous trouvons le poids de

l’anxiété plus lourd de beaucoup que le mal que nous redoutons. Mais

le pire dans tout cela, c’est que dans mon trouble je ne tirais plus

aucun secours de la résignation. J’étais semblable à Saül, qui se

plaignait non seulement de ce que les Philistins étaient sur lui, mais

que Dieu l’avait abandonné; je n’employais plus les moyens propres

à rasséréner mon âme en criant à Dieu dans ma détresse, et en me

reposant pour ma défense et mon salut sur sa providence, comme j’avais

fait auparavant. Si je l’avais fait, j’aurais au moins supporté plus

courageusement cette nouvelle alarme, et peut-être l’aurais-je bravée

avec plus de résolution.

Ce trouble de mes pensées me tint éveillé toute la nuit, mais je

m’endormis dans la matinée. La fatigue de mon âme et l’épuisement de

mes esprits me procurèrent un sommeil très profond, et je me réveillai

beaucoup plus calme. Je commençai alors à raisonner de sens rassis,

et, après un long débat avec moi-même, je conclus que cette île, si

agréable, si fertile et si proche de la terre ferme que j’avais vue,

n’était pas aussi abandonnée que je l’avais cru; qu’à la vérité il

n’y avait point d’habitants fixes qui vécussent sur ce rivage, mais

qu’assurément des embarcations y venaient quelquefois du continent,

soit avec dessein, soit poussées par les vents contraires.

Ayant vécu quinze années dans ce lieu, et n’ayant point encore

rencontré l’ombre d’une créature humaine, il était donc probable que

si quelquefois on relâchait à cette île, on se rembarquait aussitôt

que possible, puisqu’on ne l’avait point jugée propre à s’y établir

jusqu’alors.

Le plus grand danger que j’avais à redouter, c’était donc une

semblable descente accidentelle des gens de la terre ferme, qui,

selon toute apparence, abordant à cette île contre leur gré, s’en

éloignaient avec toute la hâte possible, et n’y passaient que rarement

la nuit pour attendre le retour du jour et de la marée. Ainsi je

n’avais rien autre à faire qu’à me ménager une retraite sûre pour le

cas où je verrais prendre terre à des sauvages.

Je commençai alors à me repentir d’avoir creusé ma grotte et de lui

avoir donné une issue qui aboutissait, comme je l’ai dit, au delà

de l’endroit où ma fortification joignait le rocher. Après mûre

délibération, je résolus de me faire un second retranchement en

demi-cercle, à quelque distance de ma muraille, juste où douze ans

auparavant j’avais planté le double rang d’arbres dont il a été fait

mention. Ces arbres avaient été placés si près les uns des autres,

qu’il n’était besoin que d’enfoncer entre eux quelques poteaux pour en

faire aussitôt une muraille épaisse et forte.

De cette manière j’eus un double rempart: celui du dehors était

renforcé de pièces de charpente, de vieux câbles, et de tout ce que

j’avais jugé propre à le consolider, et percé de sept meurtrières

assez larges pour passer le bras. Du côté extérieur je l’épaissis

de dix pieds, en y amoncelant toute la terre que j’extrayais de ma

grotte, et en piétinant dessus. Dans les sept meurtrières j’imaginai

de placer les mousquets que j’ai dit avoir sauvés du navire au

nombre de sept, et de les monter en guise de canons sur des espèces

d’affûts; de sorte que je pouvais en deux minutes faire feu de toute

mon artillerie. Je fus plusieurs grands mois à achever ce rempart, et

cependant je ne me crus point en sûreté qu’il ne fût fini.

Cet ouvrage terminé, pour le masquer je fichai dans tout le terrain

environnant des bâtons ou des pieux de ce bois semblable à l’osier qui

croissait si facilement. Je crois que j’en plantai bien près de vingt

mille, tout en réservant entre eux et mon rempart une assez grande

esplanade pour découvrir l’ennemi et pour qu’il ne pût, à la faveur

de ces jeunes arbres, si toutefois il le tentait, se glisser jusqu’au

pied de ma muraille extérieure.

Au bout de deux ans j’eus un fourré épais, et au bout de cinq ou six

ans j’eus devant ma demeure un bocage qui avait crû si prodigieusement

dru et fort, qu’il était vraiment impénétrable. Âme qui vive ne se

serait jamais imaginé qu’il y eût quelque chose par derrière, et

surtout une habitation. Comme je ne m’étais point réservé d’avenue,

je me servais, pour entrer et sortir, de deux échelles: avec la

première je montais à un endroit peu élevé du rocher, où il y avait

place pour poser la seconde; et quand je les avais retirées toutes les

deux, il était de toute impossibilité à un homme de venir à moi sans

se blesser; et quand même il eût pu y parvenir, il se serait encore

trouvé au delà de ma muraille extérieure.

C’est ainsi que je pris pour ma propre conservation toutes les mesures

que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l’on verra par la

suite qu’elles n’étaient pas entièrement dénuées de justes raisons. Je

ne prévoyais rien alors cependant qui ne me fût soufflé par la peur.

Durant ces travaux je n’étais pas tout à fait insouciant de mes autres

affaires; je m’intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres,

qui non seulement suppléait à mes besoins présents et commençait à

me suffire, sans aucune dépense de poudre et de plomb, mais encore

m’exemptait des fatigues de la chasse. Je ne me souciais nullement

de perdre de pareils avantages et de rassembler un troupeau sur de

nouveaux frais.

Après de longues considérations à ce sujet, je ne pus trouver que

deux moyens de le préserver: le premier était de chercher quelque

autre emplacement convenable pour creuser une caverne sous terre, où

je l’enfermerais toutes les nuits, et le second d’enclore deux ou

trois petits terrains éloignés les uns des autres et aussi cachés que

possible, dans chacun desquels je pusse parquer une demi-douzaine

de chèvres, afin que, s’il advenait quelque désastre au troupeau

principal, je pusse le rétablir en peu de temps et avec peu de peine.

Quoique ce dernier dessein demandât beaucoup de temps et de travail,

il me parut le plus raisonnable.

En conséquence, j’employai quelques jours à parcourir les parties

les plus retirées de l’île, et je fis choix d’un lieu aussi caché

que je le désirais. C’était un petit terrain humide au milieu de

ces bois épais et profonds où, comme je l’ai dit, j’avais failli me

perdre autrefois en essayant de les traverser pour revenir de la côte

orientale de l’île. Il y avait là une clairière de près de trois

acres, si bien entourée de bois que c’était presque un enclos naturel,

qui, pour son achèvement, n’exigeait donc pas autant de travail que

les premiers, que j’avais faits si péniblement.

Je me mis aussitôt à l’ouvrage, et en moins d’un mois j’eus si bien

enfermé cette pièce de terre, que mon troupeau ou ma harde, appelez-le

comme il vous plaira, qui dès lors n’était plus sauvage, pouvait s’y

trouver aussi bien en sûreté. J’y conduisis sans plus de délai dix

chèvres et deux boucs; après quoi je continuai à perfectionner cette

clôture jusqu’à ce qu’elle fût aussi solide que l’autre. Toutefois,

comme je la fis plus à loisir, elle me prit beaucoup plus de temps.

La seule rencontre d’un vestige de pied d’homme me coûta tout ce

travail: je n’avais point encore aperçu de créature humaine; et voici

que depuis deux ans je vivais dans des transes qui rendaient ma

vie beaucoup moins confortable qu’auparavant, et que peuvent seuls

imaginer ceux qui savent ce que c’est que d’être perpétuellement

dans les réseaux de la peur. Je remarquerai ici avec chagrin que

les troubles de mon esprit influaient extrêmement sur mes soins

religieux car la crainte et la frayeur de tomber entre les mains des

sauvages et des cannibales accablaient tellement mon cœur, que je

me trouvais rarement en état de m’adresser à mon Créateur, au moins

avec ce calme rassis et cette résignation d’âme qui m’avaient été

habituels. Je ne priais Dieu que dans un grand abattement et dans une

douloureuse oppression, j’étais plein de l’imminence du péril, je

m’attendais chaque soir à être massacré et dévoré avant la fin de la

nuit. Je puis affirmer par ma propre expérience qu’un cœur rempli de

paix, de reconnaissance, d’amour et d’affection, est beaucoup plus

propre à la prière qu’un cœur plein de terreur et de confusion; et

que, sous la crainte d’un malheur prochain, un homme n’est pas plus

capable d’accomplir ses devoirs envers Dieu qu’il n’est capable de

repentance sur le lit de mort. Les troubles affectant l’esprit comme

les souffrances affectent le corps, ils doivent être nécessairement un

aussi grand empêchement que les maladies: prier Dieu est purement un

acte de l’esprit.

Mais poursuivons.—Après avoir mis en sûreté une partie de ma petite

provision vivante, je parcourus toute l’île pour chercher un autre

lieu secret propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m’avançant

vers la pointe occidentale de l’île plus que je ne l’avais jamais

fait et promenant mes regards sur la mer, je crus apercevoir une

embarcation qui voguait à une grande distance. J’avais trouvé une ou

deux lunettes d’approche dans un des coffres de matelots que j’avais

sauvés de notre navire, mais je ne les avais point sur moi, et l’objet

était si éloigné que je ne pus le distinguer, quoique j’y tinsse mes

yeux attachés jusqu’à ce qu’ils fussent incapables de regarder plus

longtemps. Était-ce ou n’était-ce pas un bateau? je ne sais; mais en

descendant de la colline où j’étais monté, je perdis l’objet de vue et

n’y songeai plus; seulement je pris la résolution de ne plus sortir

sans une lunette dans ma poche.

Quand je fus arrivé au bas de la colline, à l’extrémité de l’île, où

vraiment je n’étais jamais allé, je fus tout aussitôt convaincu qu’un

vestige de pied d’homme n’était pas une chose aussi étrange en ce

lieu que je l’imaginais.—Si par une providence spéciale je n’avais

pas été jeté sur le côté de l’île où les sauvages ne venaient jamais,

il m’aurait été facile de savoir que rien n’était plus ordinaire

aux canots du continent, quand il leur advenait de s’éloigner un

peu trop en haute mer, de relâcher à cette portion de mon île; en

outre, que souvent ces sauvages se rencontraient dans leurs pirogues,

se livraient des combats, et que les vainqueurs menaient leurs

prisonniers sur ce rivage, où, suivant l’horrible coutume cannibale,

ils les tuaient et s’en repaissaient, ainsi qu’on le verra plus tard.

Quand je fus descendu de la colline, à la pointe sud-ouest de l’île,

comme je le disais tout à l’heure, je fus profondément atterré. Il

me serait impossible d’exprimer l’horreur qui s’empara de mon âme à

l’aspect du rivage, jonché de crânes, de mains, de pieds et autres

ossements. Je remarquai surtout une place où l’on avait fait du feu,

et un banc creusé en rond dans la terre, comme l’arène d’un combat de

coqs, où sans doute ces misérables sauvages s’étaient placés pour leur

atroce festin de chair humaine.

[Illustration: ... une place où l’on avait fait du feu.]

Je fus si stupéfié à cette vue qu’elle suspendit pour quelque temps

l’idée de mes propres dangers: toutes mes appréhensions étaient

étouffées sous les impressions que me donnaient un tel abîme

d’infernale brutalité et l’horreur d’une telle dégradation de la

nature humaine. J’avais bien souvent entendu parler de cela, mais

jusque-là je n’avais jamais été si près de cet horrible spectacle.

J’en détournai la face, mon cœur se souleva, et je serais tombé en

faiblesse si la nature ne m’avait soulagé aussitôt par un violent

vomissement. Revenu à moi-même, je ne pus rester plus longtemps en ce

lieu; je remontai en toute hâte sur la colline, et je me dirigeai vers

ma demeure.

Quand je me fus un peu éloigné de cette partie de l’île, je m’arrêtai

tout court comme anéanti. En recouvrant mes sens, dans toute

l’affection de mon âme, je levai au ciel mes yeux pleins de larmes, et

je remerciai Dieu de ce qu’il m’avait fait naître dans une partie du

monde étrangère à d’aussi abominables créatures, et de ce que dans ma

condition, que j’avais estimée si misérable, il m’avait donné tant de

consolations; que je devais plutôt l’en remercier que m’en plaindre;

et par-dessus tout de ce que dans mon infortune même j’avais été

réconforté par sa connaissance et par l’espoir de ses bénédictions:

félicité qui compensait et au delà toutes les misères que j’avais

souffertes et que je pouvais souffrir encore.

Plein de ces sentiments de gratitude, je revins à mon château, et je

commençai à être beaucoup plus tranquille sur ma position que je ne

l’avais jamais été; car je remarquai que ces misérables ne venaient

jamais dans l’île à la recherche de quelque butin, n’ayant ni besoin

ni souci de ce qu’elle pouvait renfermer, et ne s’attendant pas à

y trouver quelque chose, après avoir plusieurs fois, sans doute,

exploré la partie couverte et boisée sans y rien découvrir à leur

convenance.—J’avais été plus de dix-huit ans sans rencontrer le

moindre vestige d’une créature humaine. Retiré comme je l’étais

alors, je pouvais bien encore en passer dix-huit autres, si je ne me

trahissais moi-même, ce que je pouvais facilement éviter. Ma seule

affaire était donc de me tenir toujours parfaitement caché où j’étais,

à moins que je ne vinsse à trouver des hommes meilleurs que l’espèce

cannibale, des hommes auxquels je pourrais me faire connaître.

Toutefois je conçus une telle horreur de ces exécrables sauvages

et de leur atroce coutume de se manger les uns les autres, de

s’entre-dévorer, que je restai sombre et pensif, et me séquestrai dans

mon propre district durant au moins deux ans. Quand je dis mon propre

district, j’entends par cela mes trois plantations: mon _château_,

ma _maison de campagne_, que j’appelais ma tonnelle, et mes _parcs_

dans les bois, où je n’allais absolument que pour mes chèvres; car

l’aversion que la nature me donnait pour ces abominables sauvages

était telle que je redoutais leur vue autant que celle du diable.

Je ne visitai pas une seule fois ma pirogue pendant tout ce temps,

mais je commençai de songer à m’en faire une autre; car je n’aurais

pas voulu tenter de naviguer autour de l’île pour ramener cette

embarcation dans mes parages, de peur d’être rencontré en mer par

quelques sauvages: je savais trop bien quel aurait été mon sort si

j’eusse eu le malheur de tomber entre leurs mains.

Le temps néanmoins et l’assurance où j’étais de ne courir aucun

risque d’être découvert dissipèrent mon anxiété, et je recommençai à

vivre tranquillement, avec cette différence que j’usais de plus de

précautions, que j’avais l’œil plus au guet, et que j’évitais de tirer

mon mousquet, de peur d’être entendu des sauvages s’il s’en trouvait

dans l’île.

C’était donc une chose fort heureuse pour moi que je me fusse pourvu

d’une race de chèvres domestiques, afin de ne pas être dans la

nécessité de chasser au tir dans les bois. Si par la suite j’attrapai

encore quelques chèvres, ce ne fut qu’au moyen de trappes et de

traquenards; car je restai bien deux ans sans tirer une seule fois mon

mousquet, quoique je ne sortisse jamais sans cette arme. Des trois

pistolets que j’avais sauvés du navire, j’en portais toujours au moins

deux à ma ceinture de peau de chèvre. J’avais fourbi un de mes grands

coutelas que j’avais aussi tirés du vaisseau, et je m’étais fait un

ceinturon pour le mettre. J’étais vraiment formidable à voir dans

mes sorties, si l’on ajoute à la première description que j’ai faite

de moi-même les deux pistolets et le grand sabre qui sans fourreau

pendait à mon côté.

Les choses se gouvernèrent ainsi quelque temps. Sauf ces précautions,

j’avais repris mon premier genre de vie calme et paisible. Je fus

de plus en plus amené à reconnaître combien ma condition était loin

d’être misérable au prix de quelques autres, même de beaucoup d’autres

qui, s’il eût plu à Dieu, auraient pu être aussi mon sort; et je fis

cette réflexion, qu’il y aurait peu de murmures parmi les hommes,

quelle que soit leur situation, s’ils se portaient à la reconnaissance

en comparant leur existence avec celles qui sont pires, plutôt que de

nourrir leurs plaintes en jetant sans cesse les regards sur de plus

heureuses positions.

Comme peu de chose alors me faisait réellement faute, je pense que

les frayeurs où m’avaient plongé ces méchants sauvages et le soin que

j’avais pris de ma propre conservation avaient émoussé mon esprit

imaginatif dans la recherche de mon bien-être. J’avais même négligé

un excellent projet qui m’avait autrefois occupé: celui d’essayer à

faire de la drêche avec une partie de mon orge et de brasser de la

bière. C’était vraiment un dessein bizarre, dont je me reprochais

souvent la naïveté; car je voyais parfaitement qu’il me manquerait

pour son exécution bien des choses nécessaires auxquelles il me serait

impossible de suppléer: d’abord je n’avais point de tonneaux pour

conserver ma bière; et, comme je l’ai déjà fait observer, j’avais

employé plusieurs jours, plusieurs semaines, voire même plusieurs

mois, à essayer d’en construire, mais tout à fait en vain. En second

lieu, je n’avais ni houblon pour la rendre de bonne garde, ni levure

pour la faire fermenter, ni chaudron ni chaudière pour la faire

bouillir; et cependant, sans l’appréhension des sauvages, j’aurais

entrepris ce travail, et peut-être en serais-je venu à bout; car

j’abandonnais rarement une chose avant de l’avoir accomplie, quand une

fois elle m’était entrée dans la tête assez obstinément pour m’y faire

mettre la main.

Mais alors mon imagination s’était tournée d’un tout autre côté: je

ne faisais nuit et jour que songer aux moyens de tuer quelques-uns

de ces monstres au milieu de leurs fêtes sanguinaires, et, s’il

était possible, de sauver les victimes qu’ils venaient égorger sur

le rivage. Je remplirais un volume plus gros que ne le sera celui-ci

tout entier, si je consignais tous les stratagèmes que je combinai,

ou plutôt que je couvai en mon esprit pour détruire ces créatures ou

au moins les effrayer et les dégoûter à jamais de revenir dans l’île;

mais tout avortait, mais, livré à mes propres ressources, rien ne

pouvait s’effectuer. Que pouvait faire un seul homme contre vingt ou

trente sauvages armés de zagaies ou d’arcs et de flèches, dont ils se

servaient aussi à coup sûr que je pouvais faire de mon mousquet?

Quelquefois je songeais à creuser un trou sous l’endroit qui leur

servait d’âtre, pour y placer cinq ou six livres de poudre à canon,

qui, venant à s’enflammer lorsqu’ils allumeraient leur feu, feraient

sauter tout ce qui serait à l’entour. Mais il me fâchait de prodiguer

tant de poudre, ma provision n’étant plus alors que d’un baril, sans

avoir la certitude que l’explosion se ferait en temps donné pour les

surprendre: elle pouvait fort bien ne leur griller que les oreilles

et les effrayer, ce qui n’eût pas été suffisant pour leur faire

évacuer la place. Je renonçai donc à ce projet, et je me proposai

alors de me poster en embuscade, en un lieu convenable, avec mes trois

mousquets chargés à deux balles, et de faire feu au beau milieu de

leur sanglante cérémonie quand je serais sûr d’en tuer ou d’en blesser

deux ou trois peut-être à chaque coup. Fondant ensuite sur eux avec

mes trois pistolets et mon sabre, je ne doute pas, fussent-ils vingt,

de les tuer tous. Cette idée me sourit pendant quelques semaines, et

j’en étais si plein que j’en rêvais souvent, et que dans mon sommeil

je me voyais quelquefois juste au moment de faire feu sur les sauvages.

J’allai si loin dans mon indignation, que j’employai plusieurs jours

à chercher un lieu propre à me mettre en embuscade pour les épier, et

que même je me rendis fréquemment à l’endroit de leurs festins, avec

lequel je commençai à me familiariser, surtout dans ces moments où

j’étais rempli de sentiments de vengeance, et de l’idée d’en passer

vingt ou trente au fil de l’épée; mais mon animosité reculait devant

l’horreur que je ressentais à cette place et à l’aspect des traces de

ces misérables barbares s’entre-dévorant.

Enfin je trouvai un lieu favorable sur le versant de la colline,

où je pouvais guetter en sûreté l’arrivée de leurs pirogues, puis,

avant même qu’ils n’aient abordé au rivage, me glisser inaperçu

dans un massif d’arbres dont un avait un creux assez grand pour me

cacher tout entier. Là je pouvais me poster et observer toutes leurs

abominables actions, et les viser à la tête quand ils se trouveraient

tous ensemble, et si serrés, qu’il me serait presque impossible de

manquer mon coup et de ne pas en blesser trois ou quatre à la première

décharge.

Résolu d’accomplir en ce lieu mon dessein, je préparai en conséquence

deux mousquets et mon fusil de chasse ordinaire: je chargeai les deux

mousquets avec chacun deux lingots et quatre ou cinq balles de calibre

de pistolet, mon fusil de chasse d’une poignée de grosses chevrotines

et mes pistolets de chacun quatre balles. Dans cet état, bien pourvu

de munitions pour une seconde et une troisième charge, je me disposai

à me mettre en campagne.

Une fois que j’eus ainsi arrêté le plan de mon expédition et qu’en

imagination je l’eus mis en pratique, je me rendis régulièrement

chaque matin sur le sommet de la colline éloignée de mon château

d’environ trois milles au plus, pour voir si je ne découvrirais pas en

mer quelques bateaux abordant à l’île ou faisant route de son côté.

Mais après deux ou trois mois de faction assidue, je commençai à me

lasser de cette fatigue, m’en retournant toujours sans avoir fait

aucune découverte. Durant tout ce temps je n’entrevis pas la moindre

chose, non seulement sur ou près le rivage, mais sur la surface de

l’Océan, aussi loin que ma vue ou mes lunettes d’approche pouvaient

s’étendre de toutes parts.

[Illustration: ... pour voir si je ne découvrirais pas en mer quelques

bateaux.]

Aussi longtemps que je fis ma tournée journalière à la colline,

mon dessein subsista dans toute sa vigueur, et mon esprit me parut

toujours être en disposition convenable pour exécuter le perfide

massacre d’une trentaine de sauvages sans défense, et cela pour un

crime dont la discussion ne m’était pas même entrée dans l’esprit,

ma colère s’étant tout d’abord enflammée par l’horreur que j’avais

conçue de la monstrueuse coutume des peuples de cette contrée à qui,

ce semble, la Providence avait permis, en sa sage disposition du

monde, de n’avoir d’autre guide que leurs propres passions perverses

et abominables, et qui par conséquent étaient livrés peut-être depuis

plusieurs siècles à cette horrible coutume, qu’ils recevaient par

tradition, et où rien ne pouvait les porter, qu’une nature entièrement

abandonnée du ciel et entraînée par une infernale dépravation.—Mais

lorsque je commençai à me lasser, comme je l’ai dit, de cette

infructueuse excursion que je faisais chaque matin si loin et depuis

si longtemps, mon opinion elle-même commença aussi à changer, et je

considérai avec plus de calme et de sang-froid la mêlée où j’allais

m’engager. Quelle autorité, quelle mission avais-je pour me prétendre

juge et bourreau de ces hommes criminels lorsque Dieu avait jugé

convenable de les laisser impunis durant plusieurs siècles, pour

qu’ils fussent en quelque sorte les exécuteurs réciproques de ses

jugements? Ces peuples étaient loin de m’avoir offensé, de quel droit

m’immiscer à la querelle de sang qu’ils vidaient entre eux? Fort

souvent s’élevait en moi ce débat: «Comment puis-je savoir ce que

Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier?» Il est certain que

ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime; ce n’est point

réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur reprochent

point. Ils ignorent que c’est mal, et ne le commettent point pour

braver la justice divine, comme nous faisons dans presque tous les

péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que

ce soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un

bœuf, et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.

De ces réflexions il s’ensuivit nécessairement que j’étais injuste,

et que ces peuples n’étaient pas plus des meurtriers dans le sens

où je les avais d’abord condamnés en mon esprit, que ces chrétiens

qui souvent mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou

qui plus souvent passent sans quartier des armées entières au fil de

l’épée, quoiqu’elles aient mis bas les armes et se soient soumises.

Tout brutal et inhumain que pouvait être l’usage de s’entre-dévorer,

il me vint ensuite à l’esprit que cela réellement ne me regardait en

rien: ces peuples ne m’avaient point offensé; s’ils attentaient à

ma vie ou si je voyais que pour ma propre conservation il me fallût

tomber sur eux, il n’y aurait rien à redire à cela; mais étant hors

de leur pouvoir, mais ces gens n’ayant aucune connaissance de moi,

et par conséquent aucun projet sur moi, il n’était pas juste de les

assaillir: c’eût été justifier la conduite des Espagnols et toutes

les atrocités qu’ils pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit

des millions de ces peuples, qui, bien qu’ils fussent idolâtres et

barbares, et qu’ils observassent quelques rites sanglants, tels que de

faire des sacrifices humains, n’étaient pas moins de fort innocentes

gens par rapport aux Espagnols. Aussi, aujourd’hui, les Espagnols

eux-mêmes et toutes les autres nations chrétiennes de l’Europe

parlent-ils de cette extermination avec la plus profonde horreur et

la plus profonde exécration, et comme d’une boucherie et d’une œuvre

monstrueuse de cruauté et de sang, injustifiable devant Dieu et devant

les hommes! Par là le nom d’Espagnol est devenu odieux et terrible

pour toute âme pleine d’humanité ou de compassion chrétienne; comme si

l’Espagne était seule vouée à la production d’une race d’hommes sans

entrailles pour les malheureux, et sans principes de cette tolérance

marque avérée des cœurs magnanimes.

Ces considérations m’arrêtèrent. Je fis une sorte de halte, et je

commençai petit à petit à me détourner de mon dessein et à conclure

que c’était une chose injuste que ma résolution d’attaquer les

sauvages; que mon affaire n’était point d’en venir aux mains avec eux,

à moins qu’ils ne m’assaillissent les premiers, ce qu’il me fallait

prévenir autant que possible. Je savais d’ailleurs quel était mon

devoir s’ils venaient à me découvrir et à m’attaquer.

D’un autre côté, je reconnus que ce projet serait le sûr moyen non

d’arriver à ma délivrance, mais à ma ruine totale et à ma perte, à

moins que je ne fusse assuré de tuer non seulement tous ceux qui

seraient alors à terre, mais encore tous ceux qui pourraient y

venir plus tard; car si un seul m’échappait pour aller dire à ses

compatriotes ce qui était advenu, ils reviendraient par milliers

venger la mort de leurs compagnons, et je n’aurais donc fait

qu’attirer sur moi une destruction certaine, dont je n’étais point

menacé.

Somme toute, je conclus que ni en morale ni en politique, je ne devais

en aucune façon m’entremettre dans ce démêlé; que mon unique affaire

était par tous les moyens possibles de me tenir caché, et de ne pas

laisser la moindre trace qui pût faire conjecturer qu’il y avait dans

l’île quelque créature vivante, j’entends de forme humaine.

La religion se joignant à la prudence, j’acquis alors la conviction

que j’étais tout à fait sorti de mes devoirs en concertant des plans

sanguinaires pour la destruction d’innocentes créatures, j’entends

innocentes par rapport à moi. Quant à leurs crimes, ils s’en rendaient

coupables les uns envers les autres, je n’avais rien à y faire. Pour

les offenses nationales il est des punitions nationales, et c’est à

Dieu qu’il appartient d’infliger des châtiments publics à ceux qui

l’ont publiquement offensé.

Tout cela me parut si évident, que ce fut une grande satisfaction

pour moi d’avoir été préservé de commettre une action qui eût été,

je le voyais alors avec raison, tout aussi criminelle qu’un meurtre

volontaire. A deux genoux je rendis grâce à Dieu de ce qu’il avait

ainsi détourné de moi cette tache de sang, en le suppliant de

m’accorder la protection de sa providence, afin que je ne tombasse pas

entre les mains des barbares, ou que je ne portasse pas mes mains sur

eux à moins d’avoir reçu du ciel la mission manifeste de le faire pour

la défense de ma vie.

Je restai près d’une année entière dans cette disposition. J’étais

si éloigné de rechercher l’occasion de tomber sur les sauvages,

que durant tout ce temps je ne montai pas une fois sur la colline

pour voir si je n’en découvrirais pas, pour savoir s’ils étaient ou

n’étaient pas venus sur le rivage, de peur de réveiller mes projets

contre eux ou d’être tenté de les assaillir par quelque occasion

avantageuse qui se présenterait. Je ramenai seulement mon canot,

qui était sur l’autre côté de l’île, et le conduisis à l’extrémité

orientale. Là, je le halai dans une petite anse que je trouvai au pied

de quelques roches élevées, où je savais qu’en raison des courants

les sauvages n’oseraient pas ou au moins ne voudraient pas venir avec

leurs pirogues pour quelque raison que ce fût.

J’emportai avec mon canot tout ce qui en dépendait, et que j’avais

laissé là, c’est-à-dire un mât, une voile, et cette chose en manière

d’ancre, mais qu’au fait je ne saurais appeler ni ancre ni grappin:

c’était pourtant ce que j’avais pu faire de mieux. Je transportai

toutes ces choses, pour que rien ne pût provoquer une découverte et

pour ne laisser aucun indice d’embarcation ou d’habitation dans l’île.

Hors cela je me tins, comme je l’ai dit, plus retiré que jamais, ne

sortant guère de ma cellule que pour mes occupations habituelles,

c’est-à-dire pour traire mes chèvres et soigner mon petit troupeau

dans les bois, qui, parqué tout à fait de l’autre côté de l’île,

était à couvert de tout danger; car il est positif que les sauvages

qui hantaient l’île n’y venaient jamais dans le but d’y trouver

quelque chose, et par conséquent ne s’écartaient jamais de la côte;

et je ne doute pas qu’après que mes appréhensions m’eurent rendu

si précautionneux, ils ne soient descendus à terre plusieurs fois

tout aussi bien qu’auparavant. Je ne pouvais réfléchir sans horreur

à ce qu’eût été mon sort si je les eusse rencontrés et si j’eusse

été découvert autrefois, quand, nu et désarmé, n’ayant pour ma

défense qu’un fusil qui souvent n’était chargé que de petit plomb,

je parcourais toute mon île, guignant et furetant pour voir si je

n’attraperais rien. Quelle eût été alors ma terreur si, au lieu de

découvrir l’empreinte d’un pied d’homme, j’eusse aperçu quinze ou

vingt sauvages qui m’eussent donné la chasse, et si je n’eusse pu

échapper à la vitesse de leur course?

Quelquefois ces pensées oppressaient mon âme, et affaissaient

tellement mon esprit, que je ne pouvais de longtemps recouvrer assez

de calme pour songer à ce que j’eusse fait. Non seulement je n’aurais

pu opposer quelque résistance, mais je n’aurais même pas eu assez de

présence d’esprit pour m’aider des moyens qui auraient été en mon

pouvoir, moyens bien inférieurs à ceux que je possédais à cette heure,

après tant de considérations et de préparations. Quand ces idées

m’avaient sérieusement occupé, je tombais dans une grande mélancolie

qui parfois durait fort longtemps, mais qui se résolvait enfin en

sentiments de gratitude envers la Providence, qui m’avait délivré

de tant de périls invisibles, et préservé de tant de malheurs dont

j’aurais été incapable de m’affranchir moi-même, car je n’avais pas le

moindre soupçon de leur imminence ou de leur possibilité.

Tout ceci renouvela une réflexion qui m’était souvent venue en

l’esprit lorsque je commençai à comprendre les bénignes dispositions

du ciel à l’égard des dangers que nous traversons dans cette vie. Que

de fois nous sommes merveilleusement délivrés sans en rien savoir! que

de fois, quand nous sommes en suspens,—comme on dit,—dans le doute

ou l’hésitation du chemin que nous avons à prendre, un vent secret

nous pousse vers une autre route que celle où nous tendions, où nous

appelaient nos sens, notre inclination et peut-être même nos devoirs!

Nous ressentons une étrange impression de l’ignorance où nous sommes

des causes et du pouvoir qui nous entraînent; mais nous découvrons

ensuite que, si nous avions suivi la route que nous voulions prendre

et que notre imagination nous faisait une obligation de prendre, nous

aurions couru à notre ruine et à notre perte.—Par ces réflexions et

par quelques autres semblables je fus amené à me faire une règle

d’obéir à cette inspiration secrète toutes les fois que mon esprit

serait dans l’incertitude de faire ou de ne pas faire une chose, de

suivre ou de ne pas suivre un chemin, sans en avoir d’autre raison

que le sentiment ou l’impression même pesant sur mon âme. Je pourrais

donner plusieurs exemples du succès de cette conduite dans tout le

cours de ma vie, et surtout dans la dernière partie de mon séjour

dans cette île infortunée, sans compter quelques autres occasions que

j’aurais probablement observées si j’eusse vu alors de même œil que

je vois aujourd’hui. Mais il n’est jamais trop tard pour être sage,

et je ne puis que conseiller à tout homme judicieux, dont la vie est

exposée à des événements extraordinaires comme le fut la mienne,

ou même à de moindres événements, de ne jamais mépriser de pareils

avertissements intimes de la Providence, ou de n’importe quelle

intelligence invisible il voudra. Je ne discuterai pas là-dessus;

peut-être ne saurais-je en rendre compte, mais certainement c’est

une preuve du commerce et de la mystérieuse communication entre les

esprits unis à des corps et ceux immatériels, preuve incontestable que

j’aurai occasion de confirmer dans le reste de ma résidence solitaire

sur cette terre fatale.

Le lecteur, je pense, ne trouvera pas étrange si j’avoue que ces

anxiétés, ces dangers dans lesquels je passais ma vie, avaient mis fin

à mon industrie et à toutes les améliorations que j’avais projetées

pour mon bien-être. J’étais alors plus occupé du soin de ma sûreté

que du soin de ma nourriture. De peur que le bruit que je pourrais

faire ne s’entendit, je ne me souciais plus alors d’enfoncer un clou,

de couper un morceau de bois, et, pour la même raison, encore moins

de tirer mon mousquet. Ce n’était qu’avec la plus grande inquiétude

que je faisais du feu, à cause de la fumée, qui, dans le jour, étant

visible à une grande distance, aurait pu me trahir; et c’était pour

cela que j’avais transporté la fabrication de cette partie de mes

objets qui demandaient l’emploi du feu, comme la cuisson de mes pots

et de mes pipes, dans ma nouvelle habitation des bois, où, après être

allé quelque temps, je découvris à mon grand ravissement une caverne

naturelle, où j’ose dire que jamais sauvage ni quelque homme que ce

soit qui serait parvenu à son ouverture n’aurait été assez hardi pour

pénétrer, à moins qu’il n’eût eu comme moi un besoin absolu d’une

retraite assurée.

L’entrée de cette caverne était au fond d’un grand rocher, où, par un

pur hasard,—dirais-je si je n’avais mille raisons d’attribuer toutes

ces choses à la Providence,—je coupais de grosses branches d’arbre

pour faire du charbon. Avant de poursuivre, je dois faire savoir

pourquoi je faisais ce charbon, ce que voici:

Je craignais de faire de la fumée autour de mon habitation, comme je

l’ai dit tantôt; cependant, comme je ne pouvais vivre sans faire cuire

mon pain et ma viande, j’avais donc imaginé de faire brûler du bois

sous des mottes de gazon, comme je l’avais vu pratiquer en Angleterre.

Quand il était près d’être consumé, j’éteignais le brasier et je

conservais le charbon, pour l’emporter chez moi et l’employer sans

risque de fumée à tout ce qui réclamait l’usage du feu.

Mais que cela soit dit en passant. Tandis que là j’abattais du bois,

j’avais donc aperçu derrière l’épais branchage d’un hallier une espèce

de cavité, dont je fus curieux de voir l’intérieur. Parvenu, non sans

difficulté, à son embouchure, je trouvai qu’il était assez spacieux,

c’est-à-dire assez pour que je pusse m’y tenir debout, moi et

peut-être une seconde personne; mais je dois avouer que je me retirai

avec plus de hâte que je n’étais entré, lorsque, portant mes regards

vers le fond de cet antre, qui était entièrement obscur, j’y vis deux

grands yeux brillants. Étaient-ils de diable ou d’homme, je ne savais;

mais la sombre lueur de l’embouchure de la caverne s’y réfléchissant,

ils étincelaient comme deux étoiles.

Toutefois, après une courte pause, je revins à moi, me traitant

mille fois de fou, et me disant que ce n’était pas à celui qui avait

vécu vingt ans tout seul dans cette île à s’effrayer du diable, et

que je devais croire qu’il n’y avait rien dans cet antre de plus

effroyable que moi-même. Là-dessus, reprenant courage, je saisis

un tison enflammé et me précipitai dans la caverne avec ce brandon

à la main. Je n’y eus pas fait trois pas que je fus presque aussi

effrayé qu’auparavant; car j’entendis un profond soupir pareil à celui

d’une âme en peine, puis un bruit entrecoupé comme des paroles à

demi articulées, puis encore un profond soupir. Je reculai tellement

stupéfié, qu’une sueur froide me saisit, et que si j’eusse eu mon

chapeau sur ma tête, assurément mes cheveux l’auraient jeté à terre.

Mais, rassemblant encore mes esprits du mieux qu’il me fut possible,

et ranimant un peu mon courage en songeant que le pouvoir et la

présence de Dieu règnent partout et partout pouvaient me protéger,

je m’avançai de nouveau, et à la lueur de ma torche, que je tenais

au-dessus de ma tête, je vis, gisant sur la terre, un vieux, un

monstrueux et épouvantable bouc, semblant, comme on dit, lutter avec

la mort: il se mourait de vieillesse.

Je le poussai un peu pour voir s’il serait possible de le faire

sortir; il essaya de se lever, mais en vain. Alors je pensai qu’il

pouvait fort bien rester là, car de même qu’il m’avait effrayé, il

pourrait, tant qu’il aurait un souffle de vie, effrayer les sauvages

s’il s’en trouvait d’assez hardis pour pénétrer en ce repaire.

[Illustration: Je le poussai un peu.]

Revenu alors de mon trouble, je commençai à regarder autour de moi

et je trouvai cette caverne fort petite: elle pouvait avoir environ

douze pieds; mais elle était sans figure régulière, ni ronde ni

carrée, car la main de la nature y avait seule travaillé. Je remarquai

aussi sur le côté le plus profond une ouverture qui s’enfonçait plus

avant, mais si basse, que je fus obligé de me traîner sur les mains

et sur les genoux pour y passer. Où aboutissait-elle, je l’ignorais.

N’ayant point de flambeau, je remis la partie à une autre fois, et je

résolus de revenir le lendemain pourvu de chandelles et d’un briquet

que j’avais fait avec une batterie de mousquet, dans le bassinet de

laquelle je mettais une pièce d’artifice.

En conséquence, le jour suivant je revins muni de six grosses

chandelles de ma façon,—car alors je m’en fabriquais de très bonnes

avec du suif de chèvre;—j’allai à l’ouverture étroite, et je fus

obligé de ramper à quatre pieds, comme je l’ai dit, à peu près

l’espace de dix verges: ce qui, je pense, était une tentative assez

téméraire, puisque je ne savais pas jusqu’où ce souterrain pouvait

aller, ni ce qu’il y avait au bout. Quand j’eus passé ce défilé, je

me trouvai sous une voûte d’environ vingt pieds de hauteur. Je puis

affirmer que, dans toute l’île, il n’y avait pas un spectacle plus

magnifique à voir que les parois et le berceau de cette voûte ou de

cette caverne. Ils réfléchissaient mes deux chandelles de cent mille

manières. Qu’y avait-il dans le roc? Étaient-ce des diamants ou

d’autres pierreries, ou de l’or,—ce que je suppose plus volontiers?—je

l’ignorais.

Bien que tout à fait sombre, c’était la plus délicieuse grotte qu’on

puisse se figurer. L’aire en était unie et sèche et couverte d’une

sorte de gravier fin et mouvant. On n’y voyait point d’animaux

immondes, et il n’y avait ni eau ni humidité sur les parois de la

voûte. La seule difficulté, c’était l’entrée; difficulté que toutefois

je considérais comme un avantage, puisqu’elle en faisait une place

forte, un abri sûr dont j’avais besoin. Je fus vraiment ravi de

ma découverte, et je résolus de transporter sans délai dans cette

retraite tout ce dont la conservation m’importait le plus, surtout ma

poudre et toutes mes armes de réserve, c’est-à-dire deux de mes trois

fusils de chasse et trois de mes mousquets: j’en avais huit. A mon

château, je n’en laissai donc que cinq, qui sur ma redoute extérieure

demeuraient toujours braqués comme des pièces de canon, et que je

pouvais également prendre en cas d’expédition.

Pour ce transport de mes munitions, je fus obligé d’ouvrir le baril

de poudre que j’avais retiré de la mer et qui avait été mouillé. Je

trouvai que l’eau avait pénétré de tous côtés à la profondeur de trois

ou quatre pouces, et que la poudre détrempée avait, en se séchant,

formé une croûte qui avait conservé l’intérieur comme un fruit dans

sa coque; de sorte qu’il y avait bien au centre du tonneau soixante

livres de bonne poudre: ce fut une agréable découverte pour moi en ce

moment. Je l’emportai toute à ma caverne, sauf deux ou trois livres

que je gardai dans mon château, de peur de n’importe quelle surprise.

J’y portai aussi tout le plomb que j’avais réservé pour me faire des

balles.

Je me croyais alors semblable à ces anciens géants qui vivaient,

dit-on, dans des cavernes et des trous de rocher inaccessibles; car

j’étais persuadé que, réfugié en ce lieu, je ne pourrais être dépisté

par les sauvages, fussent-ils cinq cents à me pourchasser; ou que,

s’ils le faisaient, ils ne voudraient point se hasarder à m’y donner

l’attaque.

Le vieux bouc que j’avais trouvé expirant mourut à l’entrée de la

caverne le lendemain du jour où j’en fis la découverte. Il me parut

plus commode, au lieu de le tirer dehors, de creuser un grand trou,

de l’y jeter et de le recouvrir de terre. Je l’enterrai ainsi pour me

préserver de toute odeur infecte.

J’étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette

île, et si accoutumé à ce séjour et à mon genre de vie, que si j’eusse

eu l’assurance que les sauvages ne viendraient point me troubler,

j’aurais volontiers signé la capitulation de passer là le reste de

mes jours jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce que je fusse gisant,

et que je mourusse comme le vieux bouc dans la caverne. Je m’étais

ménagé quelques distractions et quelques amusements qui faisaient

passer le temps plus vite et plus agréablement qu’autrefois. J’avais,

comme je l’ai déjà dit, appris à parler à mon POLL; et il le faisait

si familièrement, et il articulait si distinctement, si pleinement,

que c’était pour moi un grand plaisir de l’entendre. Il vécut avec moi

pas moins de vingt-six ans: combien vécut-il ensuite? je l’ignore. On

prétend au Brésil que ces animaux peuvent vivre cent ans. Peut-être

quelques-uns de mes perroquets existent-ils encore et appellent-ils

encore en ce moment le _pauvre Robin Crusoé_. Je ne souhaite pas qu’un

Anglais ait le malheur d’aborder mon île et de les y entendre jaser;

mais si cela advenait, assurément il croirait que c’est le diable. Mon

chien me fut un très agréable et fidèle compagnon pendant seize ans:

il mourut de pure vieillesse. Quant à mes chats, ils multiplièrent,

comme je l’ai dit, et à un tel point que je fus d’abord obligé d’en

tuer plusieurs pour les empêcher de me dévorer moi et tout ce que

j’avais. Mais enfin, après la mort des deux vieux que j’avais apportés

du navire, les ayant pendant quelque temps continuellement chassés

et laissés sans nourriture, ils s’enfuirent tous dans les bois et

devinrent sauvages, excepté deux ou trois favoris que je gardai auprès

de moi. Ils faisaient partie de ma famille; mais j’eus toujours grand

soin, quand ils mettaient bas, de noyer tous leurs petits. En outre,

je gardai toujours autour de moi deux ou trois chevreaux domestiques

que j’avais accoutumés à manger dans ma main, et deux autres

perroquets qui jasaient assez bien pour dire _Robin Crusoé_, pas aussi

bien toutefois que le premier: à la vérité, pour eux je ne m’étais

pas donné autant de peine. J’avais aussi quelques oiseaux de mer

apprivoisés dont je ne sais pas les noms; je les avais attrapés sur

le rivage et leur avais coupé les ailes. Les petits pieux que j’avais

plantés en avant de la muraille de mon château étant devenus un bocage

épais et touffu, ces oiseaux y nichaient et y pondaient parmi les

arbrisseaux, ce qui était fort agréable pour moi. En résumé, comme je

le disais tantôt, j’aurais été fort content de la vie que je menais si

elle n’avait point été troublée par la crainte des sauvages.

Mais il en était ordonné autrement. Pour tous ceux qui liront mon

histoire il ne saurait être hors de propos de faire cette juste

observation. Que de fois n’arrive-t-il pas, dans le cours de notre

vie, que le mal que nous cherchons le plus à éviter, et qui nous

paraît le plus terrible quand nous y sommes tombés, soit la porte de

notre délivrance, l’unique moyen de sortir de notre affliction! Je

pourrais en trouver beaucoup d’exemples dans le cours de mon étrange

vie; mais jamais cela n’a été plus remarquable que dans les dernières

années de ma résidence solitaire dans cette île.

Ce fut au mois de décembre de la vingt-troisième année de mon séjour,

comme je l’ai dit, à l’époque du solstice méridional,—car je ne puis

l’appeler solstice d’hiver,—temps particulier de ma moisson, qui

m’appelait presque toujours aux champs, qu’un matin, sortant de très

bonne heure, avant même le point du jour, je fus surpris de voir la

lueur d’un feu sur le rivage, à la distance d’environ deux milles,

vers l’extrémité de l’île où j’avais déjà observé que les sauvages

étaient venus; mais ce n’était point cette fois sur l’autre côté, mais

bien, à ma grande affliction, sur le côté que j’habitais.

[Illustration: ... de voir la lueur d’un feu sur le rivage.]

A cette vue, horriblement effrayé, je m’arrêtai court, et n’osai pas

sortir de mon bocage, de peur d’être surpris; encore n’y étais-je

pas tranquille: car j’étais plein de l’appréhension que, si les

sauvages, en rôdant, venaient à trouver ma moisson pendante ou coupée,

ou n’importe quels travaux et quelles cultures, ils en concluraient

immédiatement que l’île était habitée et ne s’arrêteraient point

qu’ils ne m’eussent découvert. Dans cette angoisse, je retournai

droit à mon château; et, ayant donné à toutes les choses extérieures

un aspect aussi sauvage, aussi naturel que possible, je retirai mon

échelle après moi.

Alors je m’armai et me mis en état de défense. Je chargeai toute mon

artillerie, comme je l’appelais, c’est-à-dire mes mousquets montés

sur mon nouveau retranchement, et tous mes pistolets, bien résolu à

combattre jusqu’au dernier soupir. Je n’oubliai pas de me recommander

avec ferveur à la protection divine et de supplier Dieu de me délivrer

des mains des barbares. Dans cette situation, ayant attendu deux

heures, je commençai à être fort impatient de savoir ce qui se passait

au dehors: je n’avais point d’espion à envoyer à la découverte.

Après être demeuré là encore quelque temps, et après avoir songé

à ce que j’avais à faire en cette occasion, il me fut impossible

de supporter davantage l’ignorance où j’étais. Appliquant donc mon

échelle sur le flanc du rocher où se trouvait une plate-forme, puis

la retirant après moi et la replaçant de nouveau, je parvins au

sommet de la colline. Là, couché à plat ventre sur la terre, je pris

ma longue-vue, que j’avais apportée à dessein, et je la braquai. Je

vis aussitôt qu’il n’y avait pas moins de neuf sauvages assis en rond

autour d’un petit feu, non pour se chauffer, car la chaleur était

extrême, mais, comme je le supposai, pour apprêter quelque atroce mets

de chair humaine qu’ils avaient apportée avec eux, ou morte ou vive,

c’est ce que je ne pus savoir.

Ils avaient avec eux deux pirogues halées sur le rivage; et, comme

c’était alors le temps du jusant, ils me semblèrent attendre le

retour du flot pour s’en retourner. Il n’est pas facile de se figurer

le trouble où me jeta ce spectacle, et surtout leur venue si proche

de moi et sur mon côté de l’île. Mais quand je considérai que leur

débarquement devait toujours avoir lieu au jusant, je commençai à

retrouver un peu de calme, certain de pouvoir sortir en toute sûreté

pendant le temps du flot, si personne n’avait abordé au rivage

auparavant. Cette observation faite, je me remis à travailler à ma

moisson avec plus de tranquillité.

La chose arriva comme je l’avais prévu; car aussitôt que la marée

porta à l’ouest, je les vis tous monter dans leurs pirogues et tous

ramer ou pagayer, comme cela s’appelle. J’aurais dû faire remarquer

qu’une heure environ avant de partir ils s’étaient mis à danser, et

qu’à l’aide de ma longue-vue j’avais pu apercevoir leurs postures et

leurs gesticulations. Je reconnus, par la plus minutieuse observation,

qu’ils étaient entièrement nus, sans le moindre vêtement sur le corps;

mais étaient-ce des hommes ou des femmes? il me fut impossible de le

distinguer.

Sitôt qu’ils furent embarqués et partis, je sortis avec deux mousquets

sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture, mon grand sabre sans

fourreau à mon côté, et avec toute la diligence dont j’étais capable,

je me rendis à la colline où j’avais découvert la première de toutes

les traces. Dès que j’y fus arrivé, ce qui ne fut qu’au bout de

deux heures,—car je ne pouvais aller vite chargé d’armes comme je

l’étais,—je vis qu’il y avait eu, en ce lieu, trois autres pirogues

de sauvages; et, regardant au loin, je les aperçus toutes ensemble

faisant route pour le continent.

Ce fut surtout pour moi un terrible spectacle quand, en descendant au

rivage, je vis les traces de leur affreux festin, du sang, des os,

des tronçons de chair humaine qu’ils avaient mangée et dévorée avec

joie. Je fus si rempli d’indignation à cette vue, que je recommençai

à méditer le massacre des premiers que je rencontrerais, quels qu’ils

pussent être et quelque nombreux qu’ils fussent.

Il me paraît évident que leurs visites dans l’île devaient être

assez rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu’ils ne

revinssent, c’est-à-dire que durant tout ce temps je n’en revis ni

trace ni vestige. Dans la saison des pluies, il était sûr qu’ils ne

pouvaient sortir de chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant,

durant cet intervalle, je vivais misérablement: l’appréhension d’être

pris à l’improviste m’assiégeait sans relâche; d’où je déduis que

l’expectative du mal est plus amère que le mal lui-même, quand surtout

on ne peut se défaire de cette attente ou de ces appréhensions.

Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m’abandonna pas,

et j’employais la plupart des heures du jour, qui auraient pu être

beaucoup mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais

et les assaillirais à la première rencontre, surtout s’ils étaient

divisés en deux parties comme la première fois. Je ne considérais

nullement que si j’en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et

que le lendemain, la semaine ou le mois suivant, j’en tuasse encore

d’autres, et ainsi de suite à l’infini, je deviendrais aussi meurtrier

qu’ils étaient mangeurs d’hommes, et peut-être plus encore.

J’usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété

d’esprit; je m’attendais à tomber un jour ou l’autre entre les mains

de ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors,

ce n’était qu’en promenant mes regards inquiets autour de moi et avec

tout le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma

grande consolation, combien c’était chose heureuse pour moi que je me

fusse pourvu d’un troupeau ou d’une harde de chèvres; car je n’osais

en aucune occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l’île fréquenté

par les sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se

seraient-ils enfuis d’abord; mais bien certainement ils seraient

revenus au bout de quelques jours avec deux ou trois cents pirogues:

je savais ce à quoi je devais m’attendre alors.

Néanmoins je fus un an et trois mois avant d’en revoir aucun; mais

comment en revis-je? c’est ce dont il sera parlé bientôt. Il est

possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois

fois, mais ils ne séjournèrent pas, ou au moins n’en eus-je point

connaissance. Ce fut donc, d’après mon plus exact calcul, au mois de

mai et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j’eus avec

eux l’étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.

La perturbation de mon âme fut très grande pendant ces quinze ou seize

mois. J’avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et

souvent je me réveillais en sursaut. Le jour, des troubles violents

accablaient mon esprit; la nuit, je rêvais fréquemment que je tuais

des sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de

cet acte.—Mais laissons tout cela pour quelque temps. C’était vers

le milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m’en

rapporter à mon pauvre calendrier de bois où je faisais toujours mes

marques; c’était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla

tout le jour, accompagné de quantité d’éclairs et de coups de

tonnerre. La nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en

était le motif particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de

sérieuses réflexions sur ma situation, quand je fus surpris par un

bruit semblable à un coup de canon tiré en mer.

Ce fut pour moi une surprise d’une autre nature entièrement différente

de toutes celles que j’avais eues jusqu’alors, car elle éveilla en

mon esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte

imaginable, et en un tour de main j’appliquai mon échelle contre le

rocher; je montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la

replaçai et j’escaladai jusqu’au sommet. Au même instant, une flamme

me prépara à entendre un second coup de canon, qui en effet au bout

d’une demi-minute frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu’il

devait être dans cette partie de la mer où ma pirogue avait été

drossée par les courants.

Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui,

allant de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en

signal de détresse pour en obtenir du secours, et j’eus sur-le-champ

la présence d’esprit de penser que bien que je ne pusse l’assister,

peut-être lui m’assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec

qui se trouvait aux environs, et j’en fis un assez beau monceau

que j’allumai sur la colline. Le bois étant sec, il s’enflamma

facilement, et malgré la violence du vent il flamba à merveille:

j’eus alors la certitude que, si toutefois c’était un navire, ce feu

serait immanquablement aperçu; et il le fut sans aucun doute, car

à peine mon bois se fut-il embrasé que j’entendis un troisième coup

de canon, qui fut suivi de plusieurs autres, venant tous du même

point. J’entretins mon feu toute la nuit jusqu’à l’aube, et quand il

fit grand jour et que l’air se fut éclairci, je vis quelque chose en

mer, tout à fait à l’est de l’île. Était-ce un navire ou des débris

de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec mes lunettes

d’approche, la distance étant trop grande et le temps encore trop

brumeux, du moins en mer.

Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m’aperçus

bientôt qu’il ne se mouvait pas, et j’en conclus que ce devait être

un navire à l’ancre. Brûlant de m’en assurer, comme on peut bien le

croire, je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie

méridionale de l’île, vers les rochers où j’avais été autrefois

entraîné par les courants; je grimpai à leur sommet, et, le temps

étant alors parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand

chagrin, la carcasse d’un vaisseau échoué pendant la nuit sur les

roches à fleur d’eau que j’avais trouvées en me mettant en mer avec ma

chaloupe, et qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette

espèce de contre-courant ou remous par lequel j’avais été délivré de

la position la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois

trouvé de ma vie.

C’est ainsi que ce qui est le salut de l’un fait la perte de l’autre;

car il est probable que ce navire, quel qu’il fût, n’ayant aucune

connaissance de ces roches entièrement cachées sous l’eau, y avait été

poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l’est et de

l’est-nord-est. Si l’équipage avait découvert l’île, ce que je ne puis

supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans

la chaloupe.—Les coups de canon qu’il avait tirés, surtout en voyant

mon feu, comme je l’imaginais, me remplirent la tête d’une foule de

conjectures: tantôt je pensais qu’apercevant mon fanal il s’était

jeté dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage, mais que la

lame étant très forte, il avait été emporté; tantôt je m’imaginais

qu’il avait commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent

lorsque les flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots

à défoncer et à mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter

par-dessus le bord. D’autres fois je me figurais que le vaisseau ou

les vaisseaux qui allaient de conserve avec celui-ci, avertis par

les signaux de détresse, avaient recueilli et emmené cet équipage.

Enfin, dans d’autres moments je pensais que tous les hommes du bord

étaient descendus dans leur chaloupe, et que, drossés par le courant

qui m’avait autrefois entraîné, ils avaient été emportés dans le

grand Océan où ils ne trouveraient rien que la misère et la mort, où

peut-être ils seraient réduits par la faim à se manger les uns les

autres.

Mais, comme cela n’était que des conjectures, je ne pouvais, en

ma position, que considérer l’infortune de ces pauvres gens et

m’apitoyer. Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus

en plus reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans

mon malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus

sur ces côtes, moi seul avais été préservé. J’appris de là encore

qu’il est rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans

une misère si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de

gratitude, et trouver de nos semblables jetés dans des circonstances

pires que les nôtres.

Tel était le sort de cet équipage, dont il n’était pas probable

qu’aucun homme eût échappé,—rien ne pouvant faire croire qu’il n’avait

pas péri tout entier,—à moins de supposer qu’il eût été sauvé par

quelque autre bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n’était

qu’une pure possibilité; car je n’avais vu aucun signe, aucune

apparence de rien de semblable.

Je ne puis trouver d’assez énergiques paroles pour exprimer l’ardent

désir, l’étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui

souvent s’en exhalait ainsi:—«Oh! si une ou deux, une seule âme avait

pu être sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse

avoir un compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec

moi!»—Dans tout le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais

si ardemment la société des hommes, et je n’éprouvai jamais un plus

profond regret d’en être séparé.

Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu’elles

sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus

présents à notre esprit par la puissance de notre imagination,

entraînent notre âme avec tant d’impétuosité vers les objets de ses

désirs, que la non-possession en devient vraiment insupportable.

Telle était l’ardeur de mes souhaits pour la conservation d’un seul

homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:—«Oh! qu’un

homme ait été sauvé, oh! qu’un seul homme ait été sauvé!»—J’étais si

violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes

mains se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains

et avec tant de rage que si j’eusse tenu quelque chose de fragile je

l’eusse brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et

se serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir

les séparer.

Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur

nature; quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut

toujours surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C’était

sans doute l’effet de la fougue de mon désir et de l’énergie de mes

idées me représentant toute la consolation que j’aurais puisée dans la

société d’un chrétien comme moi.

Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes

deux peut-être l’interdisaient; car jusqu’à la dernière année de mon

séjour dans l’île j’ai ignoré si quelqu’un s’était ou ne s’était pas

sauvé du naufrage; j’eus seulement, quelques jours après, l’affliction

de voir le corps d’un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à

l’extrémité de l’île, à peu de distance du vaisseau naufragé. Il

n’avait pour tout vêtement qu’une veste de matelot, un caleçon de

toile ouvert aux genoux et une chemise bleue. Rien ne put me faire

deviner quelle était sa nation: il n’avait dans ses poches que deux

pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois plus de valeur

pour moi.

[Illustration: ... de voir le corps d’un jeune garçon.]

La mer était calme alors, et j’avais grande envie de m’aventurer dans

ma pirogue jusqu’au navire. Je ne doutais nullement que je pusse

trouver à bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n’était pas là

le motif qui m’y portait le plus: j’y étais entraîné par la pensée que

je trouverais peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la

vie, et par là réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée

me tenait tellement au cœur, que je n’avais de repos ni jour ni nuit,

et qu’il fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je

m’abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j’étais qu’une

impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir

d’une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je

ne le faisais point.

Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon

château, afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne

quantité de pain, un grand pot d’eau fraîche, une boussole pour

me gouverner, une bouteille de _rhum_,—j’en avais encore beaucoup

en réserve,—et une pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je

retournai à ma pirogue, je vidai l’eau qui s’y trouvait, je la mis à

flot, et j’y déposai toute ma cargaison. Je revins ensuite chez moi

prendre une seconde charge, composée d’un grand sac de riz, de mon

parasol—pour placer au-dessus de ma tête et me donner de l’ombre,—d’un

second pot d’eau fraîche, de deux douzaines environ de mes petits

pains ou gâteaux d’orge, d’une bouteille de lait de chèvre et d’un

fromage. Je portai tout cela à mon embarcation, non sans beaucoup de

peine et de sueur. Ayant prié Dieu de diriger mon voyage, je me mis

en route, et, ramant ou pagayant le long du rivage, je parvins enfin

à l’extrême pointe de l’île sur le côté nord-est. Là, il s’agissait

de se lancer dans l’Océan, de s’aventurer ou de ne pas s’aventurer.

Je regardai les courants rapides qui à quelque distance régnaient des

deux côtés de l’île. Le souvenir des dangers que j’avais courus me

rendit ce spectacle bien terrible, et le cœur commença à me manquer;

car je pressentis que si un de ces courants m’entraînait, je serais

emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et

qu’alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu’un joli

frais s’élevât, j’étais inévitablement perdu.

Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à

abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du

rivage, je gagnai un petit tertre et je m’y assis inquiet et pensif,

flottant entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis

que j’étais à réfléchir, je m’aperçus que la marée avait changé et

que le flot montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ

impraticable. Il me vint alors à l’esprit de monter sur la butte la

plus haute que je pourrais trouver, et d’observer les mouvements de

la marée pendant le flux, afin de juger si, entraîné par l’un de ces

courants, je ne pourrais pas être ramené par l’autre avec la même

rapidité. Cela ne me fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai

mes regards sur un monticule qui dominait suffisamment les deux côtes,

et d’où je vis clairement la direction de la marée et la route que

j’avais à suivre pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté

de la pointe sud de l’île, le courant du flot rentrait du côté du

nord. Tout ce que j’avais à faire pour opérer mon retour était donc de

serrer la pointe septentrionale de l’île.

Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin

avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir

reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j’ai

fait mention. Je gouvernai premièrement plein nord, jusqu’à ce que

je me sentisse soulevé par le courant qui portait à l’est, et qui

m’entraîna à une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi

que l’avait fait autrefois le courant sur le côté sud, et sans m’ôter

toute la direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec

ma pagaie, j’allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures

je l’atteignis.

C’était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol

par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la

poupe et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et, comme

le gaillard d’avant avait donné contre les rochers avec une violence

extrême, le grand mât et le mât de misaine s’étaient brisés au ras du

pied; mais le beaupré était resté en bon état, et l’avant et l’éperon

paraissaient fermes.—Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le

tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que

je l’appelai, il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans

ma barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai

un de mes pains qu’il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné

quinze jours dans la neige; ensuite je donnai de l’eau fraîche à cette

pauvre bête, qui, si je l’avais laissée faire, aurait bu jusqu’à en

crever.

Après cela, j’allai à bord. La première chose que j’y rencontrai ce

fut, dans la cuisine, sur le gaillard d’avant, deux hommes noyés et

qui se tenaient embrassés. J’en conclus, cela est au fait probable,

qu’au moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames

brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens

n’avaient pu s’en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle

chute des vagues, comme s’ils eussent été sous l’eau.—Outre le chien,

il n’y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises

que je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant, arrimés

dans la cale, quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de

l’eau-de-vie, je ne sais. L’eau, en se retirant, les avait laissés à

découvert, mais ils étaient trop gros pour que je pusse m’en saisir.

Je trouvai aussi plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu

à des matelots, et j’en portai deux dans ma barque sans examiner ce

qu’ils contenaient.

Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je

suis persuadé que j’aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce

que je trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de

richesses. Je présume, par la route qu’il tenait, qu’il devait venir

de Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l’Amérique méridionale, en

delà du Brésil, et devait aller à la Havane, dans le golfe du Mexique,

et de là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recélait un grand

trésor, mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu’était devenu le

reste de son équipage, je ne le sus pas alors.

Outre ces coffres, j’y trouvai un petit tonneau plein d’environ

vingt gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non

sans beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs

mousquets et une grande poire à poudre en contenant environ quatre

livres. Quant aux mousquets, je n’en avais pas besoin: je les laissai

donc, mais je pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et

des pincettes, qui me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de

cuivre, un gril et une chocolatière. Avec cette cargaison et le chien,

je me mis en route quand la marée commença à porter vers mon île, que

le même soir, à une heure de la nuit environ, j’atteignis, harassé,

épuisé de fatigue.

Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne

point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle

caverne.

Après m’être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à en

faire l’inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de

_rhum_, mais non pas de la qualité de celui qu’on boit au Brésil: en

un mot, détestable. Quand j’en vins à ouvrir les coffres, je découvris

plusieurs choses dont j’avais besoin: par exemple, dans l’un je

trouvai un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire

et remplis d’eaux cordiales fines et très bonnes. Les flacons, de la

contenance de trois pintes, étaient tout garnis d’argent. Je trouvai

deux pots d’excellentes confitures si bien bouchés que l’eau n’avait

pu y pénétrer, et deux autres qu’elle avait tout à fait gâtés. Je

trouvai en outre de fort bonnes chemises qui furent les bienvenues,

et environ une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de

cravates de couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien

n’étant plus rafraîchissant pour m’essuyer le visage dans les jours de

chaleur. Enfin, lorsque j’arrivai au fond du coffre, je trouvai trois

grands sacs de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents

pièces en tout, et dans l’un de ces sacs six doublons d’or enveloppés

dans un papier, et quelques petites barres ou lingots d’or qui, je le

suppose, pesaient à peu près une livre.

[Illustration: Je me mis à en faire l’inventaire.]

Dans l’autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de

valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître

canonnier, par cette raison qu’il ne s’y trouvait point de poudre,

mais environ deux livres de pulvérin dans trois flasques, mises en

réserve, je suppose, pour charger des armes de chasse dans l’occasion.

Somme toute, par ce voyage, j’acquis peu de chose qui me fût d’un

grand usage; car pour l’argent je n’en avais que faire: il était

pour moi comme la boue sous mes pieds; je l’aurais donné pour trois

ou quatre paires de bas et de souliers anglais, dont j’avais grand

besoin. Depuis bien des années j’étais réduit à m’en passer. J’avais

alors, il est vrai, deux paires de souliers que j’avais pris aux

pieds des deux hommes noyés que j’avais découverts à bord, et deux

autres paires que je trouvai dans l’un des coffres, ce qui me fut fort

agréable; mais ils ne valaient pas nos souliers anglais, ni pour la

commodité ni pour le service, étant plutôt ce que nous appelons des

escarpins que des souliers. Enfin je tirai du second coffre environ

cinquante pièces de huit en réaux, mais point d’or. Il est à croire

qu’il avait appartenu à un marin plus pauvre que le premier, qui doit

avoir eu quelque officier pour maître.

Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l’y serrai comme

le premier que j’avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand

dommage, comme je le disais tantôt, que l’autre partie du navire

n’eût pas été accessible, je suis certain que j’aurais pu en tirer de

l’argent de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je

fusse jamais parvenu à m’échapper et à m’enfuir en Angleterre, aurait

pu rester en sûreté dans ma caverne jusqu’à ce que je revinsse le

chercher.

Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à

mon embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage, je la

ramenai dans sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure,

où je retrouvai tout dans la paix et dans l’ordre. Je me remis

donc à vivre selon mon ancienne manière, et à prendre soin de mes

affaires domestiques. Pendant un certain temps mon existence fut assez

agréable, seulement j’étais encore plus vigilant que de coutume; je

faisais le guet plus souvent et ne mettais plus aussi fréquemment

le pied dehors. Si parfois je sortais avec quelque liberté, c’était

toujours dans la partie orientale de l’île, où j’avais la presque

certitude que les sauvages ne venaient pas, et où je pouvais aller

sans tant de précautions, sans ce fardeau d’armes et de munitions que

je portais toujours avec moi lorsque j’allais de l’autre côté.

Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma

malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable,

fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins

pour tenter de m’enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une

nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu’il

n’y restait rien qui valût les dangers du voyage; d’autres fois je

songeais à aller çà et là, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre; et je

crois vraiment que si j’avais eu la chaloupe sur laquelle je m’étais

échappé de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n’importe en

quel lieu, pour aller je ne sais où.

J’ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de

ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l’humanité, d’où

découle gratuitement la moitié de leurs misères: j’entends la plaie de

n’être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont

placés. Car, sans parler de mon état primitif et de mon opposition

aux excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis

l’appeler ainsi, mon péché originel, n’était-ce pas un égarement de

même nature qui avait été l’occasion de ma chute dans cette misérable

condition? Si cette Providence qui m’avait si heureusement établi au

Brésil comme planteur, eût limité mes désirs, si je m’étais contenté

d’avancer pas à pas, j’aurais pu être alors, j’entends au bout du

temps que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil;

car je suis persuadé, par les progrès que j’avais faits dans le peu

d’années que j’y vécus et ceux que j’aurais probablement faits si j’y

fusse demeuré, que je serais devenu riche à cent mille _moidores_.

J’avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une

plantation bien pourvue, s’améliorant et prospérant, pour m’en aller

comme subrécargue chercher des nègres en Guinée, tandis qu’avec de

la patience et du temps, mon capital s’étant accru, j’en aurais pu

acheter au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des noirs

était le seul négoce! Il est vrai qu’ils m’auraient coûté quelque

chose de plus, mais cette différence de prix pouvait-elle compenser de

si grands hasards?

La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion

sur les folies passées est ordinairement l’exercice d’un âge plus mûr

ou d’une expérience payée cher. J’en étais là alors, et cependant

l’extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que

je ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j’avais l’esprit

appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de

m’échapper de ce lieu.—Pour que je puisse, avec le plus grand agrément

du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne

quelques détails sur la conception de mes absurdes projets de fuite,

et que je fasse voir comment et sur quelles fondations j’édifiais.

Qu’on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après

mon dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée

et amarrée sous l’eau comme de coutume, et que ma condition est rendue

à ce qu’elle était auparavant. J’ai, il est vrai, plus d’opulence;

mais je n’en suis pas plus riche, car je ne fais pas plus d’usage de

mon or que les Indiens du Pérou avant l’arrivée des Espagnols.

Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième

année de ma vie solitaire, j’étais couché dans mon lit ou hamac sans

pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n’avais de plus qu’à

l’ordinaire ni peine, ni indisposition, ni trouble de corps, ni

trouble d’esprit; cependant il m’était impossible de fermer l’œil, du

moins pour sommeiller. De toute la nuit je ne m’assoupis pas autrement

que comme il suit.

Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude

innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par

la mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute

l’histoire de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire,

avant et après ma venue dans l’île. Dans mes réflexions sur ce

qu’était ma condition depuis que j’avais abordé cette terre, j’en vins

à comparer l’état heureux de mes affaires pendant les premières années

de mon exil, à cet état d’anxiété, de crainte et de précautions dans

lequel je vivais depuis que j’avais vu l’empreinte d’un pied d’homme

sur le sable. Il n’est pas croyable que les sauvages n’eussent pas

fréquenté l’île avant cette époque: peut-être y étaient-ils descendus

au rivage par centaines; mais, comme je n’en avais jamais rien su

et n’avais pu en concevoir aucune appréhension, ma sécurité était

parfaite, bien que le péril fût le même. J’étais aussi heureux en ne

connaissant point les dangers qui m’entouraient que si je n’y eusse

réellement point été exposé.—Cette vérité fit naître en mon esprit

beaucoup de réflexions profitables, et particulièrement celle-ci:

Combien est infiniment bonne cette Providence, qui, dans sa sagesse,

a posé des bornes étroites à la vue et à la science de l’homme!

Quoiqu’il marche au milieu de mille dangers dont le spectacle, s’ils

se découvraient à lui, troublerait son âme et terrasserait son

courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que l’issue des

choses est cachée à ses regards, parce qu’il ne sait rien des dangers

qui l’environnent.

Après que ces pensées m’eurent distrait quelque temps, je vins à

réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j’avais courus durant

tant d’années dans cette île même où je me promenais dans la plus

grande sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être

il n’y avait que la pointe d’une colline, un arbre, ou les premières

ombres de la nuit, entre moi et le plus affreux de tous les sorts,

celui de tomber entre les mains des sauvages, des cannibales, qui se

seraient saisis de moi dans le même but que je le faisais d’une chèvre

ou d’une tortue, et n’auraient pas plus pensé faire un crime en me

tuant et en me dévorant que moi en mangeant un pigeon ou un courlis.

Je serais injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne

rendis pas sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les

délivrances inconnues qu’avec la plus grande humilité je confessais

devoir à sa toute particulière protection, sans laquelle je serais

inévitablement tombé entre ces mains impitoyables.

Ces considérations m’amenèrent à faire des réflexions sur la nature

de ces sauvages, et à examiner comment il se faisait qu’en ce monde

le sage Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes

de ses créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité

même, qu’elles vont jusqu’à se dévorer dans leur propre espèce. Mais

comme cela n’aboutissait qu’à de vaines spéculations, je me pris

à rechercher dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient;

à quelle distance était la côte d’où ils venaient; pourquoi ils

s’aventuraient si loin de chez eux; quelle sorte de bateaux ils

avaient, et pourquoi je ne pourrais pas en ordonner de moi et de

mes affaires de façon à être à même d’aller à eux aussi bien qu’ils

venaient à moi.

Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand

j’en serais arrivé là, de ce que je deviendrais si je tombais

entre les mains des sauvages; comment je leur échapperais s’ils me

pourchassaient, comment il me serait possible d’aborder à la côte sans

être attaqué par quelqu’un d’eux de manière à ne pouvoir me délivrer

moi-même. Enfin, s’il advenait que je ne tombasse point en leur

pouvoir, comment je me procurerais des provisions et vers quel lieu je

dirigerais ma course. Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta

à mon esprit: mon idée de gagner la terre ferme dans ma pirogue

l’absorbait, je regardais ma position d’alors comme la plus misérable

qui pût être, et je ne voyais pas que je pusse rencontrer rien de

pire, sauf la mort. Ne pouvais-je pas trouver du secours en atteignant

le continent, ou ne pouvais-je le côtoyer, comme le rivage d’Afrique,

jusqu’à ce que je parvinsse à quelque pays habité où l’on me prêterait

assistance? Après tout, n’était-il pas possible que je rencontrasse

un bâtiment chrétien qui me prendrait à son bord? et enfin, le pire

du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce qui tout d’un coup

mettait fin à toutes mes misères.—Notez, je vous prie, que tout ceci

était le fruit du désordre de mon âme et de mon esprit véhément,

exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes souffrances et

par le désappointement que j’avais eu à bord du vaisseau naufragé,

où j’avais été si près d’obtenir ce dont j’étais ardemment désireux,

c’est-à-dire quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui pût me donner la

moindre connaissance du lieu où j’étais, et m’enseigner des moyens

probables de délivrance. J’étais donc, dis-je, totalement bouleversé

par ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à

la Providence et ma soumission aux volontés du ciel, semblait être

suspendu; et je n’avais pas en quelque sorte la force de détourner ma

pensée de ce projet de voyage, qui m’assiégeait de désirs si impétueux

qu’il m’était impossible d’y résister.

Après que cette passion m’eut agité pendant deux heures et plus,

avec une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls

battait comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m’eût donné

la fièvre, la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond

sommeil.—On pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même

projet, mais non pas, ni sur rien qui s’y rapportât. Je rêvai que,

sortant un matin de mon château comme de coutume, je voyais sur le

rivage deux canots et onze sauvages débarquant et apportant avec eux

un autre sauvage pour le tuer et le manger. Tout à coup, comme ils

s’apprêtaient à égorger ce sauvage, il bondit au loin et se prit à

fuir pour sauver sa vie. Alors je crus voir dans mon rêve que, pour se

cacher, il accourait vers le bocage épais masquant mes fortifications;

puis, que, m’apercevant qu’il était seul et que les autres ne le

cherchaient point par ce chemin, je me découvrais à lui en souriant

et l’encourageant, et qu’il s’agenouillait devant moi et semblait

implorer mon assistance. Sur ce, je lui montrais mon échelle, je l’y

faisais monter et je l’introduisais dans ma grotte, et il devenait

mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis cet homme, je me dis:

«Maintenant je puis certainement me risquer à gagner le continent,

car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu’il faut faire,

me dira où aller aux provisions, où ne pas aller de peur d’être

dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir.» Je me réveillai

avec cette idée; j’étais encore sous l’inexprimable impression de joie

qu’en rêve j’avais ressentie à l’aspect de ma délivrance; mais en

revenant à moi et en trouvant que ce n’était qu’un songe, je ressentis

un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un grand

abattement d’esprit.

J’en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d’effectuer

quelque tentative de fuite, c’était de m’acquérir un sauvage, surtout,

si c’était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et

amené à terre pour être égorgé. Mais une difficulté s’élevait

encore, il était impossible d’exécuter ce dessein sans assaillir et

massacrer toute une caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si

facilement manquer! D’un autre côté, j’avais de grands scrupules sur

la légitimité de cet acte, et mon cœur bondissait à la seule pensée de

verser tant de sang, bien que ce fût pour ma délivrance. Il n’est pas

besoin de répéter ici les arguments qui venaient plaider contre ce bon

sentiment: ce sont les mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention;

mais, quoique j’eusse encore d’autres raisons à exposer alors,

c’est-à-dire que ces hommes étaient mes ennemis et me dévoreraient

s’il leur était possible; que c’était réellement pour ma propre

conservation que je devais me délivrer de cette mort dans la vie,

et que j’agissais pour ma propre défense tout aussi bien que s’ils

m’attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons militassent pour

moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour ma délivrance

m’était si terrible, que j’eus beau faire, je ne pus de longtemps me

concilier avec elle.

Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de

grandes perplexités,—car tous ces arguments pour et contre s’agitèrent

longtemps dans ma tête,—mon véhément désir prévalut et étouffa tout

le reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m’emparer de

quelqu’un de ces sauvages. La question était alors de savoir comment

m’y prendre, et c’était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun

moyen probable ne se présentait à mon choix, je résolus donc de

faire seulement sentinelle pour guetter quand ils débarqueraient,

de n’arrêter mes mesures que dans l’occasion, de m’abandonner à

l’événement, de le laisser être ce qu’il voudrait.

Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que

possible, si souvent même que je m’en fatiguai profondément; car

pendant un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de

ce temps au moins une fois par jour à l’extrémité ouest et sud-ouest

de l’île pour découvrir des canots, mais sans que j’aperçusse rien.

C’était vraiment décourageant, et je commençai à m’inquiéter beaucoup,

bien que je ne puisse dire qu’en ce cas mes désirs se soient émoussés

comme autrefois. Ma passion croissait avec l’attente. En un mot, je

n’avais pas été d’abord plus soigneux de fuir la vue des sauvages et

d’éviter d’être aperçu par eux, que j’étais alors désireux de leur

courir sus.

Alors, je me figurais même que si je m’emparais de deux ou trois

sauvages, j’étais capable de les gouverner de façon à m’en faire des

esclaves, à me les assujettir complètement et à leur ôter à jamais

tout moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais

toujours rien ne se présentait: toutes mes volontés, tous mes plans

n’aboutissaient à rien, car il ne venait point de sauvages.

Un an et demi environ après que j’eus conçu ces idées, et que par

une longue réflexion j’eus en quelque manière décidé qu’elles

demeureraient sans résultat faute d’occasion, je fus surpris un

matin, de très bonne heure, en ne voyant pas moins de cinq canots

tous ensemble au rivage sur mon côté de l’île. Les sauvages à qui

ils appartenaient étaient déjà à terre et hors de ma vue. Le nombre

de ces canots rompait toutes mes mesures; car, n’ignorant pas qu’ils

venaient toujours quatre ou six, quelquefois plus, dans chaque

embarcation, je ne savais que penser de cela, ni quel plan dresser

pour attaquer moi seul vingt ou trente hommes. Aussi demeurai-je dans

mon château embarrassé et abattu. Cependant, dans la même attitude

que j’avais prise autrefois, je me préparai à repousser une attaque;

j’étais tout prêt à agir si quelque chose se fût présenté. Ayant

attendu longtemps et longtemps prêté l’oreille pour écouter s’il se

faisait quelque bruit, je m’impatientai enfin; et, laissant mes deux

fusils au pied de mon échelle, je montai jusqu’au sommet du rocher,

en deux escalades, comme d’ordinaire. Là, posté de façon que ma tête

ne parût point au-dessus de la cime, pour qu’en aucune manière on ne

pût m’apercevoir, j’observai, à l’aide de mes lunettes d’approche,

qu’ils étaient au moins au nombre de trente, qu’ils avaient allumé

un feu et préparé leur nourriture: quel aliment était-ce et comment

l’accommodaient-ils, c’est ce que je ne pus savoir; mais je les vis

tous danser autour du feu, et, suivant leur coutume, avec je ne sais

combien de figures et de gesticulations barbares.

[Illustration: Je les vis tous danser autour du feu.]

Tandis que je regardais ainsi, j’aperçus par ma longue-vue deux

misérables qu’on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été

mis en réserve, et qu’alors on faisait sortir pour être massacrés.

J’en vis aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou

un sabre de bois, selon l’usage de ces nations. Deux ou trois de ces

meurtriers se mirent incontinent à l’œuvre et le dépecèrent pour leur

cuisine, pendant que l’autre victime demeurait là en attendant qu’ils

fussent prêts pour elle. En ce moment même la nature inspira à ce

pauvre malheureux, qui se voyait un peu en liberté, quelque espoir de

sauver sa vie; il s’élança, et se prit à courir avec une incroyable

vitesse, le long des sables, droit vers moi, j’entends vers la partie

de la côte où était mon habitation.

Je fus horriblement effrayé,—il faut que je l’avoue,—quand je le vis

enfiler ce chemin, surtout quand je m’imaginai le voir poursuivi par

toute la troupe. Je crus alors qu’une partie de mon rêve allait se

vérifier, et qu’à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je

ne comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c’est-à-dire

que les autres sauvages ne l’y pourchasseraient pas et ne l’y

trouveraient point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je

recouvrai quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu’ils n’étaient

que trois hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en

voyant qu’il les surpassait excessivement à la course et gagnait du

terrain sur eux, de manière que s’il pouvait aller de ce train une

demi-heure encore, il était indubitable qu’il leur échapperait.

Il y avait entre eux et mon château la crique dont j’ai souvent parlé

dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage

du navire, et je prévis qu’il faudrait nécessairement que le pauvre

infortuné la passât à la nage ou qu’il fût pris. Mais lorsque le

sauvage échappé eut atteint jusque-là, il ne fit ni une ni deux,

malgré la marée haute, il s’y plongea; il gagna l’autre rive en une

trentaine de brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force

et une vitesse sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à

la crique, je vis qu’il n’y en avait que deux qui sussent nager. Le

troisième s’arrêta sur le bord, regarda l’autre côté et n’alla pas

plus loin. Au bout de quelques instants il s’en retourna pas à pas;

et, d’après ce qui advint, ce fut très heureux pour lui.

[Illustration: Je le fis et je le tuai du coup.]

Toutefois, j’observai que les deux qui savaient nager mirent à passer

la crique deux fois plus de temps que n’en avait mis le malheureux qui

les fuyait.—Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que

l’heure était venue de m’acquérir un serviteur, peut-être un camarade

ou un ami, et que j’étais manifestement appelé par la Providence

à sauver la vie de cette pauvre créature. Aussitôt, je descendis

en toute hâte par mes échelles, je pris deux fusils que j’y avais

laissés au pied, comme je l’ai dit tantôt, et, remontant avec la même

précipitation, je m’avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court

au bas de la montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le

poursuivi, et j’appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être

d’abord tout aussi effrayé de moi que moi je l’étais d’eux; mais je

lui fis signe de la main de revenir, et en même temps je m’avançai

lentement vers les deux qui accouraient. Tout à coup je me jetai sur

le premier, et je l’assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me

souciais pas de faire feu, de peur que l’explosion ne fût entendue des

autres, quoique à cette distance cela ne se pût guère; d’ailleurs,

comme ils n’auraient pu apercevoir la fumée, ils n’auraient pu

aisément savoir d’où cela provenait. Ayant donc assommé celui-ci,

l’autre qui le suivait s’arrêta comme s’il eût été effrayé. J’allai à

grands pas vers lui; mais quand je m’en fus approché, je le vis armé

d’un arc, et prêt à décocher une flèche contre moi. Placé ainsi dans

la nécessité de tirer le premier, je le fis et je le tuai du coup.

Le pauvre sauvage échappé avait fait halte; mais, bien qu’il vit ses

deux ennemis mordre la poussière, il était pourtant si épouvanté du

feu et du bruit de mon arme, qu’il demeura pétrifié, n’osant aller

ni en avant ni en arrière. Il me parut cependant plutôt disposé à

s’enfuir encore qu’à s’approcher. Je l’appelai de nouveau et lui fis

signe de venir, ce qu’il comprit facilement. Il fit alors quelques

pas et s’arrêta, puis s’avança un peu plus et s’arrêta encore; et je

m’aperçus qu’il tremblait comme s’il eût été fait prisonnier et sur

le point d’être tué comme ses deux ennemis. Je lui fis signe encore

de venir à moi, et je lui donnai toutes les marques d’encouragement

que je pus imaginer. De plus en plus près il se risqua, s’agenouillant

à chaque dix ou douze pas pour me témoigner sa reconnaissance de lui

avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le regardais aimablement et

l’invitais toujours à s’avancer. Enfin, il s’approcha de moi; puis,

s’agenouillant encore, baisa la terre, y appuya sa tête, prit mon pied

et le mit sur sa tête: ce fut, il me semble, un serment juré d’être

à jamais mon esclave. Je le relevai, je lui fis des caresses et le

rassurai par tout ce que je pus. Mais la besogne n’était pas achevée;

car je m’aperçus alors que le sauvage que j’avais assommé n’était

pas tué, mais seulement étourdi, et qu’il commençait à se remettre.

Je le montrai du doigt à mon sauvage, en lui faisant remarquer qu’il

n’était pas mort. Sur ce, il me dit quelques mots, qui, bien que je

ne les comprisse pas, me furent bien doux à entendre; car c’était

le premier son de voix humaine, la mienne exceptée, que j’eusse ouï

depuis vingt-cinq ans. Mais l’heure de m’abandonner à de pareilles

réflexions n’était pas venue: le sauvage abasourdi avait recouvré

assez de force pour se mettre sur son séant, et je m’apercevais que le

mien commençait à s’en effrayer. Quand je vis cela, je pris mon second

fusil et couchai en joue notre homme, comme si j’eusse voulu tirer

sur lui. Là-dessus, mon sauvage, car dès lors je pouvais l’appeler

ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui pendait nu à mon

côté; je le lui donnai: il ne l’eut pas plus tôt, qu’il courut à son

ennemi et d’un seul coup lui trancha la tête si adroitement qu’il n’y

a pas en Allemagne un bourreau qui l’eût fait ni plus vite ni mieux.

Je trouvai cela étrange pour un sauvage, que je supposais avec raison

n’avoir jamais vu auparavant d’autres sabres que les sabres de bois de

sa nation. Toutefois il paraît, comme je l’appris plus tard, que ces

sabres sont si affilés, sont si pesants et d’un bois si dur, qu’ils

peuvent d’un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit,

il revint à moi, riant en signe de triomphe, et, avec une foule de

gestes que je ne compris pas, il déposa à mes pieds mon sabre et la

tête du sauvage.

[Illustration: ... d’un seul coup lui trancha la tête.]

Mais ce qui l’intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin

j’avais pu tuer l’autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit

des signes pour que je l’y laissasse aller. Je lui répondis donc du

mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s’en fut approché,

il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt

d’un côté, tantôt d’un autre, il examina la blessure. La balle avait

frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d’où peu de sang

avait coulé: sans doute, il s’était épanché intérieurement, car il

était bien mort. Enfin, il lui prit son arc et ses flèches et s’en

revint. Je me mis alors en devoir de partir et je l’invitai à me

suivre, en lui donnant à entendre qu’il en pourrait survenir d’autres

en plus grand nombre.

Sur ce, il me fit signe qu’il voulait enterrer les deux cadavres,

pour que les autres, s’ils accouraient, ne pussent les voir. Je le

lui permis, et il se mit à l’ouvrage. En un instant, il eut creusé

avec ses mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le

premier, qu’il y traîna et qu’il recouvrit; il en fit de même pour

l’autre. Je pense qu’il ne mit pas plus d’un quart d’heure à les

enterrer tous les deux. Je le rappelai alors, et l’emmenai, non dans

mon château, mais dans la caverne que j’avais plus avant dans l’île.

Je fis ainsi mentir cette partie de mon rêve qui lui donnait mon

bocage pour abri.

Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l’eau, dont je

vis qu’il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu’il

se fut restauré, je lui fis signe d’aller se coucher et de dormir, en

lui montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui

me servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha

donc et s’endormit.

C’était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime

d’environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l’aspect ni

arrogant ni farouche et quelque chose de très mâle dans la face;

cependant il avait aussi toute l’expression douce et molle d’un

Européen, surtout quand il souriait. Sa chevelure était longue et

noire, et non pas crépue comme de la laine. Son front était haut et

large, ses yeux vifs et pleins de feu. Son teint n’était pas noir,

mais très basané, sans rien avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré

et nauséabond des Brésiliens, des Virginiens et autres naturels de

l’Amérique; il approchait plutôt d’une légère couleur d’olive foncé,

plus agréable en soi que facile à décrire. Il avait le visage rond

et potelé, le nez petit et non pas aplati comme ceux des nègres,

la bouche belle, les lèvres minces, les dents fines, bien rangées

et blanches comme ivoire.—Après avoir sommeillé plutôt que dormi

environ une demi-heure, il s’éveilla et sortit de la caverne pour me

rejoindre; car j’étais allé traire mes chèvres, parquées dans l’enclos

près de là. Quand il m’aperçut, il vint à moi en courant, et se jeta à

terre avec toutes les marques possibles d’une humble reconnaissance,

qu’il manifestait par une foule de grotesques gesticulations. Puis il

posa sa tête à plat sur la terre, prit l’un de mes pieds et le posa

sur sa tête, comme il avait déjà fait; puis il m’adressa tous les

signes imaginables d’assujettissement, de servitude et de soumission,

pour me donner à connaître combien était grand son désir de s’attacher

à moi pour la vie. Je le comprenais en beaucoup de choses, et je lui

témoignais que j’étais fort content de lui.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 29 / 62 题