NOVEMBRE

Le 1er.—Je dressai ma tente au pied du rocher, et j’y couchai pour la

première nuit. Je l’avais faite aussi grande que possible avec des

piquets que j’y avais plantés, et auxquels j’avais suspendu mon hamac.

Le 2.—J’entassai tous mes coffres, toutes mes planches et tout le

bois de construction dont j’avais fait mon radeau, et m’en formai un

rempart autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j’avais tracée

pour mes fortifications.

Le 3.—Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à

des canards, qui furent un excellent manger. Dans l’après-midi, je me

mis à l’œuvre pour faire une table.

Le 4.—Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon

temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je

continuai d’observer, le matin, s’il ne pleuvait pas, je sortais avec

mon fusil pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu’à

onze heures environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de

midi à deux heures, je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur

accablante; et, dans la soirée, je me remettais à l’ouvrage. Tout mon

temps de travail de ce jour-là et du suivant fut employé à me faire

une table; car je n’étais alors qu’un triste ouvrier; mais bientôt

après, le temps et la nécessité firent de moi un parfait artisan,

comme ils l’auraient fait, je pense, de tout autre.

Le 5.—Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat

sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien.

J’écorchais chaque animal que je tuais, et j’en conservais la peau.

En revenant le long du rivage, je vis plusieurs espèces d’oiseaux de

mer qui m’étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par

deux ou trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard,

ne sachant pas trop ce qu’ils étaient, se culbutèrent dans l’eau et

m’échappèrent pour cette fois.

Le 6.—Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à

ma table, et je l’achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa

pas longtemps avant que je fusse en état d’en corriger les défauts.

Le 7.—Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une

partie du 12,—le 11 était un dimanche,—je passai tout mon temps à me

fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l’amenai à une

forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la

faisant, je la démontai plusieurs fois.

NOTA.—Je négligeai bientôt l’observation des dimanches: car ayant omis

de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j’oubliai quand

tombait ce jour.

Le 13.—Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit

beaucoup; mais elle fut accompagnée d’un coup de tonnerre et d’un

éclair, qui m’effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt

qu’ils furent passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en

autant de petits paquets que possible, pour la mettre hors de tout

danger.

Les 14, 15 et 16.—Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de

petites caisses carrées qui pouvaient contenir une livre de poudre ou

deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis en sûreté, et

aussi éloignées les unes des autres que possible. L’un de ces trois

jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus

quel nom lui donner.

Le 17.—Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente,

pour ajouter à mes commodités.

NOTA.—Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument

nécessaires, savoir: un pic, une pelle et une brouette ou un panier.

Je discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens

de suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai

le pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela,

quoique un peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde

chose dont j’avais besoin, elle m’était d’une si absolue nécessité,

que, sans cela, je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais

par quoi la remplacer.

Le 18.—En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était

semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu’au Brésil

on appelle BOIS DE FER, à cause de son excessive dureté. J’en coupai

une pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je

n’eus pas moins de difficulté pour l’amener jusque chez moi, car elle

était extrêmement lourde.

La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d’exécution,

firent que je demeurai longtemps à façonner cet instrument; ce ne fut

que petit à petit que je pus lui donner la forme d’une pelle ou d’une

bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se

sert en Angleterre; mais sa partie plate n’étant pas ferrée, elle ne

pouvait pas être d’un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez

bien son office dans toutes les occasions que j’eus de m’en servir.

Jamais pelle, je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si

longue à fabriquer.

Mais ce n’était pas tout; il me manquait encore un panier ou une

brouette. Un panier, il m’était de toute impossibilité d’en faire,

n’ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser

de la vannerie, du moins je n’en avais point encore découvert. Quant

à la brouette, je m’imaginais que je pourrais en venir à bout, à

l’exception de la roue, dont je n’avais aucune notion, et que je ne

savais comment entreprendre. D’ailleurs je n’avais rien pour forger le

goujon de fer qui devait passer dans l’axe ou le moyeu. J’y renonçai

donc; et, pour emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis

une machine semblable à l’oiseau dans lequel les manœuvres portent le

mortier quand ils servent les maçons.

La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que

celle de la pelle; néanmoins l’une et l’autre, et la malheureuse

tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas

moins de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma

promenade du matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et

rarement aussi manquais-je d’en rapporter quelque chose à manger.

Le 23.—Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication

de ces outils, dès qu’ils furent achevés je le repris, et, tout en

faisant ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai

dix-huit jours entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu’elle

pût loger mes meubles plus commodément.

Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette

grotte assez spacieuse pour me servir d’entrepôt, de magasin, de

cuisine, de salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me

tenais dans ma tente, hormis quelques jours de la saison humide de

l’année, où il pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l’abri; ce

qui m’obligea, plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches

en forme de chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de

glaïeuls et de grandes feuilles d’arbres, en guise de chaume.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 19 / 62 题