J’ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.

Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais tous les jours une hoche,

chaque septième hoche avait le double de la longueur des autres, et

tous les premiers du mois j’en marquais une plus longue encore: par ce

moyen, j’entretins mon calendrier ou le calcul de mon temps, divisé

par semaines, mois et années.

C’est ici le lieu d’observer que, parmi le grand nombre de choses

que j’enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j’y fis,

je me procurai beaucoup d’articles de moindre valeur, mais non pas

d’un moindre usage pour moi, et que j’ai négligé de mentionner

précédemment; comme, par exemple, des plumes, de l’encre, du papier

et quelques autres objets serrés dans les cabines du capitaine, du

second, du canonnier et du charpentier; trois ou quatre compas, des

instruments de mathématiques, des cadrans, des lunettes d’approche,

des cartes et des livres de navigation, que j’avais pris pêle-mêle

sans savoir si j’en aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort

bonnes Bibles que j’avais reçues d’Angleterre avec ma cargaison, et

que j’avais emballées avec mes hardes; en outre, quelques livres

portugais, deux ou trois de prières catholiques, et divers autres

volumes que je conservai soigneusement.

Il ne faut pas que j’oublie que nous avions dans le vaisseau un chien

et deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire

fameuse. J’emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta

de lui-même hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre,

après que j’y eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des

années il fut pour moi un serviteur fidèle, je n’eus jamais faute de

ce qu’il pouvait m’aller quérir, ni de la compagnie qu’il pouvait me

faire; seulement j’aurais désiré qu’il me parlât, mais c’était chose

impossible. J’ai dit que j’avais trouvé des plumes, de l’encre et du

papier; je les ménageai extrêmement, et je ferai voir que tant que mon

encre dura je tins un compte exact de toutes choses; mais, quand elle

fut usée, cela me devint impraticable, car je ne pus parvenir à en

faire d’autre par aucun des moyens que j’imaginai.

[Illustration: Pendant bien des années il fut pour moi un serviteur

fidèle.]

Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j’avais amassé,

il me manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement

l’encre, ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et

transporter la terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil.

Quant à de la toile, j’appris bientôt à m’en passer sans beaucoup de

peine.

Ce manque d’outils faisait que dans tous mes travaux je n’avançais

que lentement, et il s’écoula près d’une année avant que j’eusse

entièrement achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses

palis ou pieux étaient si pesants, que c’était tout ce que je pouvais

faire de les soulever. Il me fallait longtemps pour les couper et les

façonner dans les bois, et bien plus longtemps encore pour les amener

jusqu’à ma demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à

transporter un seul de ces poteaux, et un troisième jour à l’enfoncer

en terre. Pour ce dernier travail, je me servais au commencement d’une

lourde pièce de bois; mais, plus tard, je m’avisai d’employer une

barre de fer, ce qui n’empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces

palis ou de ces pieux ne fût une rude et longue besogne.

Mais quel besoin aurais-je eu de m’inquiéter de la lenteur de

n’importe quel travail? Je sentais tout le temps que j’avais devant

moi, et que cet ouvrage une fois achevé, je n’aurais aucune autre

occupation, au moins que je pusse prévoir, si ce n’est de rôder dans

l’île pour chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins

chaque jour.

Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les

circonstances où j’étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de

mes affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient

après moi, car il n’y avait pas apparence que je dusse avoir

beaucoup d’héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées

qui l’assiégeaient et l’accablaient chaque jour. Comme ma raison

commençait alors à me rendre maître de mon abattement, j’essayais à me

consoler moi-même du mieux que je pouvais, en balançant mes biens et

mes maux, afin que je pusse bien me convaincre que mon sort n’était

pas le pire; et, comme débiteur et créancier, j’établis, ainsi qu’il

suit, un compte très fidèle de mes jouissances en regard des misères

que je souffrais:

+--------------------------------+----------------------------------+

|LE MAL |LE BIEN |

+--------------------------------+----------------------------------+

|Je suis jeté sur une île |Mais je suis vivant; mais je n'ai |

|horrible et désolée, |pas été noyé comme le furent tous |

|sans aucun espoir de délivrance.|mes compagnons de voyage. |

+--------------------------------+----------------------------------+

|Je suis écarté et séparé, en |Mais j'ai été séparé du reste de |

|quelque sorte, du monde entier |l'équipage pour être préservé |

|pour être misérable. |de la mort; et Celui qui m'a |

| |miraculeusement sauvé de la mort |

| |peut aussi me délivrer de cette |

| |condition. |

+--------------------------------+----------------------------------+

|Je suis retranché du nombre des |Mais je ne suis point mourant de |

|hommes; je suis un solitaire, un|faim et expirant sur une terre |

|banni de la société humaine. |stérile qui ne produise pas de |

| |subsistances. |

+--------------------------------+----------------------------------+

|Je n'ai point de vêtements pour |Mais je suis dans un climat chaud,|

|me couvrir. |où, si j'avais des vêtements, je |

| |pourrais à peine les porter. |

+--------------------------------+----------------------------------+

|Je suis sans aucune défense, et |Mais j’ai échoué sur une île où je|

|sans moyen de résister à aucune |ne vois nulle bête féroce qui |

|attaque d’hommes ou de bêtes. |puisse me nuire, comme j’en ai vu |

| |sur la côte d’Afrique; et que |

| |serais-je si j’y avais naufragé? |

+--------------------------------+----------------------------------+

|Je n’ai pas une seule âme à qui ||Mais Dieu, par un prodige, a |

|parler, ou qui puisse me |envoyé le vaisseau assez près du |

|consoler. |rivage pour que je pusse en tirer |

| |tout ce qui m’était nécessaire |

| |pour suppléer à mes besoins ou me |

| |rendre capable d’y suppléer |

| |moi-même aussi longtemps que je |

| |vivrai. |

+--------------------------------+----------------------------------+

En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le

monde, il n’est point de condition si misérable où il n’y ait quelque

chose de positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant.

Que ceci demeure donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de

toutes les conditions humaines, qu’il est toujours en notre pouvoir

de trouver quelques consolations qui peuvent être placées dans notre

bilan des biens et des maux au crédit de ce compte.

Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne

promenant plus mes regards en mer dans l’espérance d’y découvrir un

vaisseau, je commençai à m’appliquer à améliorer mon genre de vie, et

à me faire les choses aussi douces que possible.

J’ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d’une

roche, et environnée d’une forte palissade de pieux et de câbles, que,

maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l’avais

renforcée, à l’extérieur, d’une sorte de contre-mur de gazon d’à peu

près deux pieds d’épaisseur. Au bout d’un an et demi environ je posai

sur ce contre-mur des chevrons s’appuyant contre le roc, et que je

couvris de branches d’arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la

pluie, que j’avais reconnue excessive en certains temps de l’année.

J’ai raconté de quelle manière j’avais apporté tous mes bagages dans

mon enclos, et dans la grotte que j’avais faite par derrière; mais je

dois dire aussi que ce n’était d’abord qu’un amas confus d’effets dans

un tel désordre qu’ils occupaient toute la place, et me laissaient

à peine assez d’espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir

ma grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car

c’était une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme

alors je me trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je

creusai obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore à

droite, je poursuivis jusqu’à ce que je l’eusse percé à jour, pour me

faire une porte de sortie sur l’extérieur de ma palissade ou de mes

fortifications.

Non seulement cela me donna une issue et une entrée, ou en quelque

sorte un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de

l’espace pour ranger tout mon attirail.

J’entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont

j’avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans

cela je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j’avais en ce monde;

sans une table, je n’aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de

choses avec tant de plaisir.

Je me mis donc à l’œuvre; et ici je constaterai nécessairement

cette observation, que la raison étant l’essence et l’origine des

mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge

des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps,

passer maître dans n’importe quel art mécanique. Je n’avais, de ma

vie, manié un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, par

mon application, mon industrie, je reconnus enfin qu’il n’y avait

aucune des choses qui me manquaient que je n’eusse pu faire, surtout

si j’avais eu des instruments. Quoi qu’il en soit, sans outils, je

fabriquai quantité d’ouvrages; et seulement avec une hache et une

herminette, je vins à bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là,

n’avaient jamais été faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine

infinie. Par exemple, si j’avais besoin d’une planche, je n’avais

pas d’autre moyen que celui d’abattre un arbre, de le coucher devant

moi, de le tailler des deux côtés avec ma cognée jusqu’à le rendre

suffisamment mince, et de le dresser ensuite avec mon herminette. Il

est vrai que par cette méthode je ne pouvais tirer qu’une planche d’un

arbre entier; mais à cela, non plus qu’à la prodigieuse somme de temps

et de travail que j’y dépensais, il n’y avait d’autre remède que la

patience. Après tout, mon temps ou mon labeur était de peu de prix, et

il importait peu que je l’employasse d’une manière ou d’une autre.

Comme je l’ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise

et une table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que

j’avais tirés du navire. Quand j’eus façonné des planches, je plaçai

de grandes tablettes, larges d’un pied et demi, l’une au-dessus de

l’autre, tout le long d’un côté de ma grotte, pour poser mes outils,

mes clous, ma ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa

place, et pouvoir les trouver aisément. J’enfonçai aussi quelques

chevilles dans la paroi du rocher pour y pendre mes mousquets et tout

ce qui pouvait se suspendre.

Si quelqu’un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait

semblé un entrepôt général d’objets de nécessité. J’avais ainsi toute

chose si bien à ma main, que j’éprouvais un vrai plaisir à voir le bel

ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d’une si grande

provision.

Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon

occupation de chaque jour; car, dans les commencements, j’étais trop

embarrassé de travaux et j’avais l’esprit dans un trop grand trouble;

mon journal n’eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple,

il aurait fallu que je parlasse ainsi: «LE 30 SEPTEMBRE, après avoir

gagné le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier

Dieu de ma délivrance, ayant rendu d’abord une grande quantité

d’eau salée, et m’étant assez bien remis, je courus çà et là sur le

rivage, tordant mes mains, frappant mon front et ma face, invectivant

contre ma misère, et criant: «Je suis perdu! perdu!...» jusqu’à ce

qu’affaibli et harassé, je fus forcé de m’étendre sur le sol, où je

n’osai pas dormir de peur d’être dévoré.

«Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après

que j’en eus tout retiré, je ne pouvais encore m’empêcher de gravir

sur le sommet d’une petite montagne, et là de regarder en mer, dans

l’espérance d’y apercevoir un navire. Alors j’imaginais voir poindre

une voile dans le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais

après avoir regardé fixement jusqu’à en être presque aveuglé, mais

après cette vision évanouie je m’asseyais et je pleurais comme un

enfant. Ainsi j’accroissais mes misères par ma folie.»

Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement

étant établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont

je vais ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre;

car mon encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l’interrompre.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 15 / 62 题