Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais tous les jours une hoche,
chaque septième hoche avait le double de la longueur des autres, et
tous les premiers du mois j’en marquais une plus longue encore: par ce
moyen, j’entretins mon calendrier ou le calcul de mon temps, divisé
par semaines, mois et années.
C’est ici le lieu d’observer que, parmi le grand nombre de choses
que j’enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j’y fis,
je me procurai beaucoup d’articles de moindre valeur, mais non pas
d’un moindre usage pour moi, et que j’ai négligé de mentionner
précédemment; comme, par exemple, des plumes, de l’encre, du papier
et quelques autres objets serrés dans les cabines du capitaine, du
second, du canonnier et du charpentier; trois ou quatre compas, des
instruments de mathématiques, des cadrans, des lunettes d’approche,
des cartes et des livres de navigation, que j’avais pris pêle-mêle
sans savoir si j’en aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort
bonnes Bibles que j’avais reçues d’Angleterre avec ma cargaison, et
que j’avais emballées avec mes hardes; en outre, quelques livres
portugais, deux ou trois de prières catholiques, et divers autres
volumes que je conservai soigneusement.
Il ne faut pas que j’oublie que nous avions dans le vaisseau un chien
et deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire
fameuse. J’emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta
de lui-même hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre,
après que j’y eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des
années il fut pour moi un serviteur fidèle, je n’eus jamais faute de
ce qu’il pouvait m’aller quérir, ni de la compagnie qu’il pouvait me
faire; seulement j’aurais désiré qu’il me parlât, mais c’était chose
impossible. J’ai dit que j’avais trouvé des plumes, de l’encre et du
papier; je les ménageai extrêmement, et je ferai voir que tant que mon
encre dura je tins un compte exact de toutes choses; mais, quand elle
fut usée, cela me devint impraticable, car je ne pus parvenir à en
faire d’autre par aucun des moyens que j’imaginai.
[Illustration: Pendant bien des années il fut pour moi un serviteur
fidèle.]
Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j’avais amassé,
il me manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement
l’encre, ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et
transporter la terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil.
Quant à de la toile, j’appris bientôt à m’en passer sans beaucoup de
peine.
Ce manque d’outils faisait que dans tous mes travaux je n’avançais
que lentement, et il s’écoula près d’une année avant que j’eusse
entièrement achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses
palis ou pieux étaient si pesants, que c’était tout ce que je pouvais
faire de les soulever. Il me fallait longtemps pour les couper et les
façonner dans les bois, et bien plus longtemps encore pour les amener
jusqu’à ma demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à
transporter un seul de ces poteaux, et un troisième jour à l’enfoncer
en terre. Pour ce dernier travail, je me servais au commencement d’une
lourde pièce de bois; mais, plus tard, je m’avisai d’employer une
barre de fer, ce qui n’empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces
palis ou de ces pieux ne fût une rude et longue besogne.
Mais quel besoin aurais-je eu de m’inquiéter de la lenteur de
n’importe quel travail? Je sentais tout le temps que j’avais devant
moi, et que cet ouvrage une fois achevé, je n’aurais aucune autre
occupation, au moins que je pusse prévoir, si ce n’est de rôder dans
l’île pour chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins
chaque jour.
Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les
circonstances où j’étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de
mes affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient
après moi, car il n’y avait pas apparence que je dusse avoir
beaucoup d’héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées
qui l’assiégeaient et l’accablaient chaque jour. Comme ma raison
commençait alors à me rendre maître de mon abattement, j’essayais à me
consoler moi-même du mieux que je pouvais, en balançant mes biens et
mes maux, afin que je pusse bien me convaincre que mon sort n’était
pas le pire; et, comme débiteur et créancier, j’établis, ainsi qu’il
suit, un compte très fidèle de mes jouissances en regard des misères
que je souffrais:
+--------------------------------+----------------------------------+
|LE MAL |LE BIEN |
+--------------------------------+----------------------------------+
|Je suis jeté sur une île |Mais je suis vivant; mais je n'ai |
|horrible et désolée, |pas été noyé comme le furent tous |
|sans aucun espoir de délivrance.|mes compagnons de voyage. |
+--------------------------------+----------------------------------+
|Je suis écarté et séparé, en |Mais j'ai été séparé du reste de |
|quelque sorte, du monde entier |l'équipage pour être préservé |
|pour être misérable. |de la mort; et Celui qui m'a |
| |miraculeusement sauvé de la mort |
| |peut aussi me délivrer de cette |
| |condition. |
+--------------------------------+----------------------------------+
|Je suis retranché du nombre des |Mais je ne suis point mourant de |
|hommes; je suis un solitaire, un|faim et expirant sur une terre |
|banni de la société humaine. |stérile qui ne produise pas de |
| |subsistances. |
+--------------------------------+----------------------------------+
|Je n'ai point de vêtements pour |Mais je suis dans un climat chaud,|
|me couvrir. |où, si j'avais des vêtements, je |
| |pourrais à peine les porter. |
+--------------------------------+----------------------------------+
|Je suis sans aucune défense, et |Mais j’ai échoué sur une île où je|
|sans moyen de résister à aucune |ne vois nulle bête féroce qui |
|attaque d’hommes ou de bêtes. |puisse me nuire, comme j’en ai vu |
| |sur la côte d’Afrique; et que |
| |serais-je si j’y avais naufragé? |
+--------------------------------+----------------------------------+
|Je n’ai pas une seule âme à qui ||Mais Dieu, par un prodige, a |
|parler, ou qui puisse me |envoyé le vaisseau assez près du |
|consoler. |rivage pour que je pusse en tirer |
| |tout ce qui m’était nécessaire |
| |pour suppléer à mes besoins ou me |
| |rendre capable d’y suppléer |
| |moi-même aussi longtemps que je |
| |vivrai. |
+--------------------------------+----------------------------------+
En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le
monde, il n’est point de condition si misérable où il n’y ait quelque
chose de positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant.
Que ceci demeure donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de
toutes les conditions humaines, qu’il est toujours en notre pouvoir
de trouver quelques consolations qui peuvent être placées dans notre
bilan des biens et des maux au crédit de ce compte.
Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne
promenant plus mes regards en mer dans l’espérance d’y découvrir un
vaisseau, je commençai à m’appliquer à améliorer mon genre de vie, et
à me faire les choses aussi douces que possible.
J’ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d’une
roche, et environnée d’une forte palissade de pieux et de câbles, que,
maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l’avais
renforcée, à l’extérieur, d’une sorte de contre-mur de gazon d’à peu
près deux pieds d’épaisseur. Au bout d’un an et demi environ je posai
sur ce contre-mur des chevrons s’appuyant contre le roc, et que je
couvris de branches d’arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la
pluie, que j’avais reconnue excessive en certains temps de l’année.
J’ai raconté de quelle manière j’avais apporté tous mes bagages dans
mon enclos, et dans la grotte que j’avais faite par derrière; mais je
dois dire aussi que ce n’était d’abord qu’un amas confus d’effets dans
un tel désordre qu’ils occupaient toute la place, et me laissaient
à peine assez d’espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir
ma grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car
c’était une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme
alors je me trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je
creusai obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore à
droite, je poursuivis jusqu’à ce que je l’eusse percé à jour, pour me
faire une porte de sortie sur l’extérieur de ma palissade ou de mes
fortifications.
Non seulement cela me donna une issue et une entrée, ou en quelque
sorte un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de
l’espace pour ranger tout mon attirail.
J’entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont
j’avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans
cela je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j’avais en ce monde;
sans une table, je n’aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de
choses avec tant de plaisir.
Je me mis donc à l’œuvre; et ici je constaterai nécessairement
cette observation, que la raison étant l’essence et l’origine des
mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge
des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps,
passer maître dans n’importe quel art mécanique. Je n’avais, de ma
vie, manié un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, par
mon application, mon industrie, je reconnus enfin qu’il n’y avait
aucune des choses qui me manquaient que je n’eusse pu faire, surtout
si j’avais eu des instruments. Quoi qu’il en soit, sans outils, je
fabriquai quantité d’ouvrages; et seulement avec une hache et une
herminette, je vins à bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là,
n’avaient jamais été faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine
infinie. Par exemple, si j’avais besoin d’une planche, je n’avais
pas d’autre moyen que celui d’abattre un arbre, de le coucher devant
moi, de le tailler des deux côtés avec ma cognée jusqu’à le rendre
suffisamment mince, et de le dresser ensuite avec mon herminette. Il
est vrai que par cette méthode je ne pouvais tirer qu’une planche d’un
arbre entier; mais à cela, non plus qu’à la prodigieuse somme de temps
et de travail que j’y dépensais, il n’y avait d’autre remède que la
patience. Après tout, mon temps ou mon labeur était de peu de prix, et
il importait peu que je l’employasse d’une manière ou d’une autre.
Comme je l’ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise
et une table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que
j’avais tirés du navire. Quand j’eus façonné des planches, je plaçai
de grandes tablettes, larges d’un pied et demi, l’une au-dessus de
l’autre, tout le long d’un côté de ma grotte, pour poser mes outils,
mes clous, ma ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa
place, et pouvoir les trouver aisément. J’enfonçai aussi quelques
chevilles dans la paroi du rocher pour y pendre mes mousquets et tout
ce qui pouvait se suspendre.
Si quelqu’un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait
semblé un entrepôt général d’objets de nécessité. J’avais ainsi toute
chose si bien à ma main, que j’éprouvais un vrai plaisir à voir le bel
ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d’une si grande
provision.
Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon
occupation de chaque jour; car, dans les commencements, j’étais trop
embarrassé de travaux et j’avais l’esprit dans un trop grand trouble;
mon journal n’eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple,
il aurait fallu que je parlasse ainsi: «LE 30 SEPTEMBRE, après avoir
gagné le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier
Dieu de ma délivrance, ayant rendu d’abord une grande quantité
d’eau salée, et m’étant assez bien remis, je courus çà et là sur le
rivage, tordant mes mains, frappant mon front et ma face, invectivant
contre ma misère, et criant: «Je suis perdu! perdu!...» jusqu’à ce
qu’affaibli et harassé, je fus forcé de m’étendre sur le sol, où je
n’osai pas dormir de peur d’être dévoré.
«Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après
que j’en eus tout retiré, je ne pouvais encore m’empêcher de gravir
sur le sommet d’une petite montagne, et là de regarder en mer, dans
l’espérance d’y apercevoir un navire. Alors j’imaginais voir poindre
une voile dans le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais
après avoir regardé fixement jusqu’à en être presque aveuglé, mais
après cette vision évanouie je m’asseyais et je pleurais comme un
enfant. Ainsi j’accroissais mes misères par ma folie.»
Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement
étant établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont
je vais ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre;
car mon encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l’interrompre.