Le radeau.—Visites au navire.—Forteresse de Robinson.—Réflexions
consolantes.—Journal.—Les affaires du ménage.—Une récolte
imprévue.—Tremblement de terre et ouragan.—Violente
fièvre.—Pensées d’un malade.—Nouvelles découvertes.—Anniversaire
du naufrage.
Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable;
il ne s’agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et
comment je préserverais ce chargement du ressac de la mer. J’eus
bientôt pris ma détermination. D’abord, je mis tous les bordages et
toutes les planches que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à
ce dont j’avais le plus besoin, je pris premièrement trois coffres
de matelots, que j’avais forcés et vidés, et je les descendis sur
mon radeau. Le premier je le remplis de provisions, savoir: du pain,
du riz, trois fromages de Hollande, cinq pièces de viande de chèvre
séchée, dont l’équipage faisait sa principale nourriture, et un petit
reste de blé d’Europe mis à part pour quelques poules que nous avions
embarquées et qui avaient été tuées. Il y avait aussi à bord un peu
d’orge et de froment mêlés ensemble; mais je m’aperçus, à mon grand
désappointement, que ces grains avaient été mangés ou gâtés par les
rats. Quant aux liqueurs, je trouvai plusieurs caisses de bouteilles
appartenant à notre patron, dans lesquelles étaient quelques eaux
cordiales, et enfin environ cinq ou six gallons d’arack; mais je les
arrimai séparément parce qu’il n’était pas nécessaire de les mettre
dans le coffre, et que, d’ailleurs, il n’y avait plus de place pour
elles. Tandis que j’étais occupé à ceci, je remarquai que la marée,
quoique très calme, commençait à monter, et j’eus la mortification de
voir flotter au large mon justaucorps, ma chemise et ma veste, que
j’avais laissés sur le sable du rivage. Quant à mon haut-de-chausses,
qui était seulement de toile et ouvert aux genoux, je l’avais gardé
sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu’à bord. Quoi qu’il en
soit, cela m’obligea d’aller à la recherche des hardes. J’en trouvai
suffisamment, mais je ne pris que ce dont j’avais besoin pour le
présent; car il y avait d’autres choses que je convoitais bien
davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut
qu’après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier,
qui fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d’une bien
plus grande valeur, pour moi, que ne l’eût été un plein vaisseau d’or.
Je le descendis sur mon radeau tel qu’il était, sans perdre mon temps
à regarder dedans, car je savais, en général, ce qu’il contenait.
Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la
grande chambre deux très bons fusils de chasse et deux pistolets; je
les mis d’abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit
sac de menu plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu’il
existait à bord trois barils de poudre, mais j’ignorais où notre
canonnier les avait rangés; enfin je les trouvai après une longue
perquisition. Il y en avait un qui avait été mouillé; les deux autres
étaient secs et en bon état, et je les mis avec les armes sur mon
radeau. Me croyant alors assez bien chargé, je commençai à songer
comment je devais conduire tout cela au rivage; car je n’avais ni
voile, ni aviron, ni gouvernail, et la moindre bouffée de vent pouvait
submerger mon embarcation.
Trois choses relevaient mon courage: 1^o une mer calme et unie; 2^o la
marée montante et portant à la terre; 3^o le vent, qui, tout faible
qu’il était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou
trois rames rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une
hache et un marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre,
je me mis en mer avec ma cargaison. Jusqu’à un mille, ou environ, mon
radeau alla très bien; seulement je m’aperçus qu’il dérivait un peu
au delà de l’endroit où d’abord j’avais pris terre. Cela me fit juger
qu’il y avait là un courant d’eau, et me fit espérer, par conséquent,
de trouver une crique ou une rivière dont je pourrais faire usage
comme d’un port, pour débarquer mon chargement.
La chose était ainsi que je l’avais présumé. Je découvris devant moi
une petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s’y précipitait.
Je gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir
dans le milieu du courant; mais là je faillis à faire un second
naufrage, qui, s’il fût advenu, m’aurait, à coup sûr, brisé le cœur.
Cette côte m’étant tout à fait inconnue, j’allai toucher d’un bout de
mon radeau sur un banc de sable, et comme l’autre bout n’était point
ensablé, peu s’en fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du
train et ne tombât dans l’eau. Je fis tout mon possible, en appuyant
mon dos contre les coffres, pour les retenir à leur place; car tous
mes efforts eussent été insuffisants pour repousser le radeau; je
n’osais pas, d’ailleurs, quitter la posture où j’étais. Soutenant
ainsi les coffres de toutes mes forces, je demeurai dans cette
position près d’une demi-heure, durant laquelle la crue de la marée
vint me remettre un peu plus de niveau. L’eau s’élevant toujours,
quelque temps après, mon train surnagea de nouveau, et, avec la rame
que j’avais, je le poussai dans le chenal. Lorsque j’eus été dressé
plus haut, je me trouvai enfin à l’embouchure d’une petite rivière,
entre deux rives, sur un courant ou flux rapide qui remontait.
Cependant je cherchais des yeux, sur l’un et l’autre bord, une place
convenable pour prendre terre; car espérant, avec le temps, apercevoir
quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser entraîner trop
avant; et c’est pour cela que je résolus de m’établir aussi près de la
côte que je le pourrais.
Enfin je découvris une petite anse sur la rive droite de la crique,
vers laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je
conduisis mon radeau. J’en approchai si près, que, touchant le fond
avec ma rame, j’aurais pu l’y pousser directement; mais, le faisant,
je courais de nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que
la côte était roide, c’est-à-dire à pic, et qu’il n’y avait pas une
place pour aborder, où, si l’extrémité de mon train eût porté à terre,
il n’eût été élevé aussi haut et incliné aussi bas de l’autre côté
que la première fois, et n’eût mis encore mon chargement en danger.
Tout ce que je pus faire, ce fut d’attendre que la marée fût à sa plus
grande hauteur, me servant d’un aviron en guise d’ancre pour retenir
mon radeau et l’appuyer contre le bord, proche d’un terrain plat que
j’espérais voir inondé, ce qui arriva effectivement. Sitôt que je
trouvai assez d’eau,—mon radeau tirait environ un pied,—je le poussai
sur le terrain plat, où je l’attachai ou amarrai en fichant dans la
terre mes deux rames brisées; l’une d’un côté près d’un bout, l’autre
du côté opposé près de l’autre bout, et je demeurai ainsi jusqu’à ce
que le jusant eût laissé en sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute
ma cargaison.
Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de
chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes
bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir.
J’ignorais encore où j’étais. Était-ce une île ou le continent?
Était-ce habité ou inhabité? Étais-je ou n’étais-je pas en danger des
bêtes féroces? A un mille de moi au plus, il y avait une montagne très
haute et très escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont
la chaîne s’étendait au nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un
de mes pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m’en
allai à la découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup
de peine et de difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande
affliction, ma destinée, c’est-à-dire que j’étais dans une île au
milieu de l’Océan, d’où je n’apercevais d’autre terre que des récifs
fort éloignés et deux petites îles moindres que celle où j’étais,
situées à trois lieues environ vers l’ouest.
Je reconnus aussi que l’île était inculte, et que vraisemblablement
elle n’était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n’en
apercevais aucune; mais, en revanche, je voyais quantité d’oiseaux
dont je ne connaissais pas l’espèce. Je n’aurais pas même pu, lorsque
j’en aurais tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui
ne l’étaient pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis
se poser sur un arbre, au bord d’un grand bois; c’était, je pense, le
premier coup de fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création
du monde. Je n’eus pas plutôt fait feu, que de toutes les parties du
bois il s’éleva une grande quantité d’oiseaux de diverses espèces,
faisant une rumeur confuse et criant chacun selon sa note accoutumée.
Pas un d’eux n’était d’une espèce qui me fût connue. Quant à l’animal
que je tuai, je le pris pour une sorte de faucon; il en avait la
couleur et le bec, mais non pas les serres ni les éperons; sa chair
était puante et ne valait absolument rien.
[Illustration: ... Il s’éleva une grande quantité d’oiseaux.]
Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à
l’ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que
ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l’ignorais;
car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce
ne me dévorerait pas. Comme j’ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces
craintes étaient réellement mal fondées.
Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus, avec les coffres
et les planches que j’avais apportés sur le rivage, et je me fis
une sorte de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma
nourriture, je ne savais pas encore comment j’y suppléerais, si ce
n’est que j’avais vu deux ou trois animaux semblables à des lièvres
s’enfuir hors du bois où j’avais tiré sur l’oiseau.
Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du
vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement
des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être
transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord
si c’était possible; et, comme je n’ignorais pas que la première
tourmente qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille
pièces, je renonçai à rien entreprendre jusqu’à ce que j’en eusse
retiré tout ce que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en
mes pensées, veux-je dire, pour décider si je me resservirais du
même radeau. Cela me parut impraticable; aussi me déterminai-je à y
retourner comme la première fois, quand la marée serait basse, ce que
je fis; seulement je me déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne
conservant qu’une chemise rayée[12], une paire de braies de toile et
des escarpins.
Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau.
Ayant eu l’expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le
chargeai moins pesamment; j’emportai, toutefois, quantité de choses
d’une très grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux
rechanges du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins
de pointes et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de
haches, et, de plus, cette chose d’un si grand usage nommée meule à
aiguiser. Je mis tout cela à part, et j’y réunis beaucoup d’objets
appartenant au canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux
barils de balles de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de
chasse, une petite quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et
un grand rouleau de feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant
que je ne pus le soulever pour le faire passer par-dessus le bord.
En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un
coucher complet et tous les vêtements que je pus trouver. Je chargeai
donc mon second radeau de tout ceci, que j’amenai sain et sauf sur le
rivage, à ma très grande satisfaction.
Durant mon absence j’avais craint que, pour le moins, mes provisions
ne fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de
visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis
sur un des coffres. Lorsque je m’avançai vers lui, il s’enfuit à une
petite distance, puis s’arrêta tout court; et s’asseyant, très calme
et très insouciant, il me regarda en face, comme s’il eût eu envie de
lier connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il
ne savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent,
sans même faire mine de s’en aller. Sur ce, je lui jetai un morceau
de biscuit, bien que, certes, je n’en fusse pas fort prodigue, car
ma provision n’était pas considérable. N’importe, je lui donnai ce
morceau, et il s’en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda
d’un air d’aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant
lui en offrir davantage; alors il se retira.
Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j’eusse
été contraint d’ouvrir les barils et d’en emporter la poudre par
paquets,—car c’étaient de gros tonneaux fort lourds,—je me mis à
l’ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches
que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui
pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j’empilai en cercle, à
l’entour, tous les coffres et tous les barils vides, pour la fortifier
contre toute attaque soudaine, soit d’hommes, soit de bêtes.
Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de
cette tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis
j’étendis à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon
chevet et mon fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première
fois, et dormis très paisiblement toute la nuit, car j’étais accablé
de fatigue. Je n’avais que fort peu reposé la nuit précédente, et
j’avais rudement travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord
toutes ces choses qu’à les transporter à terre.
J’avais alors le plus grand magasin d’objets de toute sorte, qui,
sans doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n’étais
pas satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait
à l’échouage, il était de mon devoir d’en retirer tout ce que je
pourrais. Chaque jour, donc, j’allais à bord à mer étale, et je
rapportais une chose ou une autre; nommément, la troisième fois que
je m’y rendis, j’enlevai autant d’agrès qu’il me fut possible, tous
les petits cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve
pour raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée.
Bref, j’emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu’à la
dernière; seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en
apporter à la fois autant que possible. D’ailleurs ce n’était plus
comme voilure, mais comme simple toile qu’elles devaient servir.
Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu’après cinq ou six voyages
semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus
rien qui valût la peine que j’y touchasse, je découvris une grande
barrique de biscuit[13], trois gros barils de _rhum_ ou de liqueurs
fortes, une caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela
m’étonna beaucoup, parce que je ne m’attendais plus à trouver d’autres
provisions que celles avariées par l’eau. Je vidai promptement la
barrique de biscuit, j’en fis plusieurs parts, que j’enveloppai
dans quelques morceaux de voile que j’avais taillés. Et, en un mot,
j’apportai encore tout cela heureusement à terre.
Le lendemain, je fis un autre voyage. Comme j’avais dépouillé le
vaisseau de tout ce qui était d’un transport facile, je me mis après
les câbles. Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés
à mes forces; et j’en amassai deux autres ainsi qu’une aussière, et
tous les ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de
civadière et la vergue d’artimon, et tout ce qui pouvait me servir
à faire un grand radeau, pour charger tous ces pesants objets, et
je partis. Mais ma bonne chance commençait alors à m’abandonner: ce
radeau était si lourd et tellement surchargé, qu’ayant donné dans la
petite anse où je débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le
conduire aussi adroitement que j’avais conduit les autres, il chavira,
et me jeta dans l’eau avec ma cargaison. Quant à moi-même, le mal
ne fut pas grand, car j’étais proche du rivage; mais ma cargaison
fut perdue en grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir
m’être d’un si grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée,
je portai à terre la plupart des morceaux de câble, et quelque peu
du fer, mais avec une peine infinie, car pour cela je fus obligé de
plonger dans l’eau, travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois
je ne laissais pas chaque jour de retourner à bord, et d’en rapporter
tout ce que je pouvais.
Il y avait alors treize jours que j’étais à terre; j’étais allé onze
fois à bord du vaisseau, et j’en avais enlevé, durant cet intervalle,
tout ce qu’il était possible à un seul homme d’emporter. Et je crois
vraiment que si le temps calme eût continué, j’aurais amené tout
le bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord
pour la douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever.
Néanmoins, à la marée basse, je m’y rendis; et quoique je pensasse
avoir parfaitement fouillé la chambre du capitaine, et que je n’y
crusse plus rien rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni
de tiroirs, dans l’un desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une
paire de grands ciseaux, et une douzaine environ de bons couteaux et
de fourchettes;—puis, dans un autre, la valeur au moins de trente-six
livres sterling en espèces d’or et d’argent, soit européennes, soit
brésiliennes, et entre autres quelques pièces de huit.
A la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m’écriai:—«O
drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas la peine que je me baisse
pour te prendre! Un seul de ces couteaux est plus pour moi que cette
somme[14]. Je n’ai nul besoin de toi; demeure donc où tu es, et va
au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite pas qu’on la
sauve.»—Je me ravisai cependant, je le pris, et, l’ayant enveloppé
avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à faire un
nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m’aperçus que le ciel était
couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d’un quart
d’heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu’il
était inutile d’essayer à faire un radeau avec une brise venant de
terre, et que mon affaire était de partir avant qu’il y eût du flot,
qu’autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai
donc à l’eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le
bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des
objets pesants que j’avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le
vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que
la marée fût haute.
Mais j’étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en
sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la
nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu.
Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante
réflexion, que je n’avais point perdu de temps ni épargné aucune
diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m’être utile; et, qu’au
fait, il y était resté peu de choses que j’eusse pu transporter quand
même j’aurais eu plus de temps.
Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en
provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver
sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui
furent pour moi de peu d’utilité.
Mon esprit ne s’occupa plus alors qu’à chercher les moyens de me
mettre en sûreté, soit contre les sauvages qui pourraient survenir,
soit contre les bêtes féroces, s’il y en avait dans l’île. J’avais
plusieurs sentiments touchant l’accomplissement de ce projet, et
touchant la demeure que j’avais à me construire, soit que je me
fisse une grotte sous terre ou une tente sur le sol. Bref, je
résolus d’avoir l’une et l’autre, et de telle sorte, qu’à coup sûr la
description n’en sera point hors de propos.
Je reconnus d’abord que le lieu où j’étais n’était pas convenable pour
mon établissement. Particulièrement, parce que c’était un terrain bas
et marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être
sain, et plus particulièrement encore parce qu’il n’y avait point
d’eau douce près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de
terre plus favorable.
Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1^o la
salubrité et l’eau douce dont je parlais tout à l’heure; 2^o l’abri
contre la chaleur du soleil; 3^o la protection contre toutes créatures
rapaces, soit hommes ou bêtes; 4^o la vue de la mer; afin que si Dieu
envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour
ma délivrance: car je ne voulais point encore en bannir l’espoir de
mon cœur.
En cherchant un lieu qui réunît tous ces avantages, je trouvai une
petite plaine située au pied d’une colline, dont le flanc, regardant
cette esplanade, s’élevait à pic comme la façade d’une maison, de
sorte que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de
ce rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l’entrée ou à
la porte d’une cave; mais il n’existait réellement aucune caverne ni
aucun chemin souterrain.
Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus
de m’établir. La plaine n’avait pas plus de cent verges de largeur
sur une longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin
qui s’en allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière.
Cette situation était au nord-nord-ouest de la colline, de manière
que chaque jour j’étais à l’abri de la chaleur, jusqu’à ce que le
soleil déclinât à l’ouest quart sud, ou environ; mais, alors, dans ces
climats, il n’est pas éloigné de son coucher.
Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un
demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et
le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu’à l’autre.
Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que
j’enfonçai en terre jusqu’à ce qu’ils fussent solides comme des
pilotis. Leur gros bout, taillé en pointe, s’élevait hors de terre à
la hauteur de cinq pieds et demi; entre les deux rangs il n’y avait
pas plus de six pouces d’intervalle.
Je pris ensuite les morceaux de câble que j’avais coupés à bord du
vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l’entre-deux
de la palissade, jusqu’à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle,
j’ajoutai d’autres pieux d’environ deux pieds et demi, s’appuyant
contre les premiers et leur servant de contre-fiches.
Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n’aurait pu le forcer
ni le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout
pour couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d’œuvre et les
enfoncer en terre.
Pour entrer dans la place, je fis, non pas une porte, mais une petite
échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j’étais
en dedans, je l’enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi
parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais
donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu’autrement je n’aurais
pu faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite, il n’était
nullement besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je
m’étais imaginé avoir à redouter.
Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec
beaucoup de peine toutes mes richesses, tous mes vivres, toutes mes
munitions et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je
me dressai une vaste tente que je fis double, pour me garantir des
pluies qui sont excessives en cette région pendant un certain temps
de l’année; c’est-à-dire que j’établis d’abord une tente de médiocre
grandeur; ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d’une
grande toile goudronnée que j’avais mise en réserve avec les voiles.
Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j’avais
apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au
capitaine de notre vaisseau.
Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui
pouvait se gâter à l’humidité, et ayant ainsi renfermé tous mes biens,
je condamnai le passage que, jusqu’alors, j’avais laissé ouvert, et je
passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l’ai dit.
Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à
travers ma tente la terre et les pierres que j’en tirais, j’en formai
une sorte de terrasse qui éleva le sol d’environ un pied et demi en
dedans de la palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis
une grotte, qui me servait comme de cellier pour ma maison.
Il m’en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je
pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c’est ce qui
m’oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon
attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte
n’existaient encore qu’en projet, il arriva qu’un nuage sombre et
épais fondit en pluie d’orage, et que soudain un éclair en jaillit,
et fut suivi d’un grand coup de tonnerre. La foudre m’épouvanta moins
que cette pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de
l’éclair: O ma poudre!... Le cœur me manqua quand je songeai que
toute ma poudre pouvait sauter d’un seul coup; ma poudre, mon unique
moyen de pourvoir à ma défense et à ma nourriture. Il s’en fallait
de beaucoup que je fusse aussi inquiet sur mon propre danger, et
cependant si la poudre eût pris feu, je n’aurais pas eu le temps de
reconnaître d’où venait le coup qui me frappait.
Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu’aussitôt l’orage
passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse et mes fortifications,
et me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par
petites quantités: espérant qu’ainsi séparée, quoiqu’il pût advenir,
tout ne pourrait s’enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets
de telle façon qu’il aurait été impossible que le feu se communiquât
de l’un à l’autre. J’achevai cette besogne en quinze jours environ;
et je crois que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante
livres, ne fut pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril
qui avait été mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le
plaçai-je dans ma nouvelle grotte, que par fantaisie j’appelais ma
cuisine; et quant au reste, je le cachai à une grande hauteur et
profondeur, dans des trous de rochers, à couvert de la pluie, et que
j’eus grand soin de remarquer.
Tandis que j’étais occupé à ce travail, je sortais au moins une fois
chaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si
je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin
pour reconnaître autant qu’il me serait possible quelles étaient les
productions de l’île. Dès ma première exploration je découvris qu’il
y avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette
joie fut vite modérée par un désappointement: ces animaux étaient si
méfiants, si fins, si rapides à la course, que c’était la chose du
monde la plus difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me
découragea pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n’en pusse
blesser de temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après
avoir observé un peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche.
J’avais remarqué que lorsque du haut des rochers elles m’apercevaient
dans les vallées, elles prenaient l’épouvante et s’enfuyaient. Mais si
elles paissaient dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence,
elles ne prenaient nullement garde à moi. De là je conclus que, par
la position de leurs yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en
bas, qu’elles ne voyaient pas aisément les objets placés au-dessus
d’elles. J’adoptai en conséquence la méthode de commencer toujours
ma chasse par grimper sur des rochers qui les dominaient, et de là
je l’avais souvent belle pour tirer. Du premier coup que je lâchai
sur ces chèvres, je tuai une bique qui avait auprès d’elle un petit
cabri qu’elle nourrissait, ce qui me fit beaucoup de peine. Quand la
mère fut tombée, le petit chevreau non seulement resta auprès d’elle
jusqu’à ce que j’allasse la ramasser, mais encore quand je l’emportai
sur mes épaules, il me suivit jusqu’à mon enclos. Arrivé là, je la
déposai à terre, et prenant le biquet dans mes bras, je le passai
par-dessus la palissade, dans l’espérance de l’apprivoiser. Mais il ne
voulut point manger, et je fus donc obligé de le tuer et de le manger
moi-même. Ces deux animaux me fournirent de viande pour longtemps,
car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes provisions,—surtout
mon pain,—autant qu’il était possible.
[Illustration: Il me suivit jusqu’à mon enclos.]
Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu’il était
absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu,
et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention,
de la manière dont j’agrandis ma grotte, et des aisances que j’y
ajoutai, je donnerai amplement le détail en ses temps et lieu; mais il
faut d’abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées
sur ma vie.
Ma situation m’apparaissait sous un jour affreux; comme je n’avais
échoué sur cette île qu’après avoir été entraîné par une violente
tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de
lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j’avais de fortes
raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie
de cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais
ces réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et
quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait
ainsi ruiner complètement ses créatures, les rendre si absolument
misérables, et les accabler à un tel point qu’à peine serait-il
raisonnable qu’elles lui sussent gré de l’existence.
Mais j’avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le
cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me
promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j’étais fort attristé
de mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec
moi, et me parla ainsi:—«Tu es, il est vrai, dans l’abandon; mais
rappelle-toi, s’il te plaît, ce qu’est devenu le reste de l’équipage.
N’étiez-vous pas descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix
autres? Pourquoi n’ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi
as-tu été le seul épargné? Lequel vaut mieux d’être ici ou d’être
là?»—En même temps je désignais du doigt la mer.—Il faut toujours
considérer dans les maux le bon qui peut faire compensation, et ce
qu’ils auraient pu amener de pire.
Alors je compris de nouveau combien j’étais largement pourvu pour
ma subsistance. Quel eût été mon sort, s’il n’était pas arrivé, par
une chance qui s’offrirait à peine une fois sur cent mille, que le
vaisseau se soulevât du banc où il s’était ensablé d’abord, et dérivât
si proche de la côte, que j’eusse le temps d’en faire le sauvetage!
Quel eût été mon sort, s’il eût fallu que je vécusse dans le dénuement
où je me trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités
de la vie, et sans les choses nécessaires pour me les procurer et
pour y suppléer!—«Surtout qu’aurais-je fait, m’écriai-je, sans fusil,
sans munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des
choses, sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce
d’abri?»—Mais j’avais de tout cela en abondance, et j’étais en beau
chemin de pouvoir m’approvisionner par moi-même, et me passer de
mon fusil, lorsque mes munitions seraient épuisées. J’étais ainsi
à peu près assuré d’avoir tant que j’existerais une vie exempte du
besoin. Car dès le commencement j’avais songé à me prémunir contre
les accidents qui pourraient survenir, non seulement après l’entière
consommation de mes munitions, mais encore après l’affaiblissement de
mes forces et de ma santé.
J’avouerai, toutefois, que je n’avais pas soupçonné que mes munitions
pouvaient être détruites d’un seul coup, j’entends que le feu du ciel
pouvait faire sauter ma poudre; et c’est ce qui fit que cette pensée
me consterna si fort, lorsqu’il vint à éclairer et à tonner, comme je
l’ai dit plus haut.
Maintenant que je suis sur le point de m’engager dans la relation
mélancolique d’une vie silencieuse, d’une vie peut-être inouïe dans
le monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le
continuerai avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 septembre
que je mis le pied la première fois sur cette île affreuse; lorsque le
soleil était, pour ces régions, dans l’équinoxe d’automne, et presque
à plomb sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me
trouvais par les 9 degrés 22 minutes de latitude au nord de l’équateur.
Au bout d’environ dix ou douze jours que j’étais là, il me vint à
l’esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres,
de plumes et d’encre, et même que je ne pourrais plus distinguer
les dimanches des jours _ouvrables_. Pour éviter cette confusion,
j’érigeai sur le rivage où j’avais pris terre pour la première fois,
un gros poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon
couteau en lettres capitales cette inscription: