II

Alors des profondeurs et des ténèbres saintes

Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,

Blanche, laissant couler des épaules aux reins

Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,

Une femme surgit: son manteau radieux

Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante;

Des abîmes d'amour, de joie et d'épouvante

Où sombrerait l'esprit des hommes et des dieux

S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles

Et les villes, les champs, les cimes, les déserts,

La mer prodigieuse et l'infini des airs

Semblaient se réfléchir et disparaître en elles;

Et lorsqu'elle parla, son ineffable voix

Unissait aux échos des lyres et des sistres

Le souffle des baisers et les râles sinistres

De la haine et le bruit des vagues et des bois:

«Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies

Les songes et l'espoir de ton coeur puéril,

Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril

Et des soirs frissonnant de calmes harmonies;

Tu regardes avec des tendresses d'amant

Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes

A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses

S'élever dans les champs du ciel éperdument;

Volontaire captif de l'éternelle Omphale

Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais

Faire chanter aux corps ardemment enlacés

Des hymnes inouïs d'impudeur triomphale;

Ton esprit altéré de désirs immortels

Epuiserait encor la coupe des prières,

Ta parole dément tes attitudes fières

Et tu t'es prosterné devant tous les autels.

Mais toujours au milieu de tes extases vaines

Le mensonge des dieux et des lèvres te point

Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point,

Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines.

Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois

L'enivrement de vins illusoires, qu'importe?

Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte

Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!

Les jours se sont fanés comme des roses brèves,

Mais ton Verbe a créé le mirage où tu vis

Et je nais à tes yeux de tes regards ravis

Et je garde à jamais la gloire de tes rêves.»

La forme s'effaça, la parole se tut,

Et délivré du poids antérieur des chaînes,

L'homme plana plus haut que les heures prochaines

Et comme tout, canaux, cité, temple abattu

S'enfonçait lentement dans la brume amassée

Sur le fond ténébreux des êtres et des temps,

Pure clarté, pistils de rayons éclatants,

Il vit s'épanouir la fleur de sa pensée.

La lyre héroïque et dolente · 第 62 / 136 题