Alors des profondeurs et des ténèbres saintes
Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
Blanche, laissant couler des épaules aux reins
Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
Une femme surgit: son manteau radieux
Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante;
Des abîmes d'amour, de joie et d'épouvante
Où sombrerait l'esprit des hommes et des dieux
S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles
Et les villes, les champs, les cimes, les déserts,
La mer prodigieuse et l'infini des airs
Semblaient se réfléchir et disparaître en elles;
Et lorsqu'elle parla, son ineffable voix
Unissait aux échos des lyres et des sistres
Le souffle des baisers et les râles sinistres
De la haine et le bruit des vagues et des bois:
«Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies
Les songes et l'espoir de ton coeur puéril,
Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril
Et des soirs frissonnant de calmes harmonies;
Tu regardes avec des tendresses d'amant
Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes
A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses
S'élever dans les champs du ciel éperdument;
Volontaire captif de l'éternelle Omphale
Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais
Faire chanter aux corps ardemment enlacés
Des hymnes inouïs d'impudeur triomphale;
Ton esprit altéré de désirs immortels
Epuiserait encor la coupe des prières,
Ta parole dément tes attitudes fières
Et tu t'es prosterné devant tous les autels.
Mais toujours au milieu de tes extases vaines
Le mensonge des dieux et des lèvres te point
Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point,
Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines.
Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois
L'enivrement de vins illusoires, qu'importe?
Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!
Les jours se sont fanés comme des roses brèves,
Mais ton Verbe a créé le mirage où tu vis
Et je nais à tes yeux de tes regards ravis
Et je garde à jamais la gloire de tes rêves.»
La forme s'effaça, la parole se tut,
Et délivré du poids antérieur des chaînes,
L'homme plana plus haut que les heures prochaines
Et comme tout, canaux, cité, temple abattu
S'enfonçait lentement dans la brume amassée
Sur le fond ténébreux des êtres et des temps,
Pure clarté, pistils de rayons éclatants,
Il vit s'épanouir la fleur de sa pensée.